Correspondance: Les lettres et les arts

Part 9

Chapter 93,906 wordsPublic domain

Naturellement, j'ai ici peu de nouvelles. J'ai vu quelquefois Signoret, un brave jeune homme que vous connaissez; et c'est tout. Hennique m'a écrit du coin de nature où il fait un roman. Il a l'air très enflammé. Comme vous voyez, me voilà vite au bout de mon rouleau. Je travaille le matin, je lis l'après-midi, et je sors le soir, quand le soleil veut bien le permettre. Le ciel est resté implacablement bleu pendant six semaines. Enfin, hier, il s'est décidé à se couvrir. Vous ne sauriez croire combien les quelques gouttes d'eau qui sont tombées m'ont ravi; j'avais vraiment la nostalgie de la pluie.

A votre prochain dîner du mardi, serrez vigoureusement la main d'Huysmans et de Maupassant. Ce sont, je crois, les deux seuls fidèles qui sont restés avec vous dans «la capitale». Et quand vous aurez des nouvelles, écrivez-moi. Je suis au fond d'un désert, je ne sais vraiment ce qu'on pense ni ce qu'on dit à Paris.

Ma femme a été bien sensible à votre bon souvenir. Elle vous envoie toutes ses amitiés.

Une vigoureuse poignée de main, et bien cordialement à vous.

=A J.-K. Huysmans.=

L'Estaque, 3 août 1877.

Mon cher ami,

Vous travaillez, voilà qui est bien! Et que vous avez tort de vous inquiéter à l'avance! Poussez donc votre livre bravement, sans vous demander s'il contient de l'action, s'il plaira, s'il vous conduira à Sainte-Pélagie! J'ai remarqué une chose, c'est que les romans qui m'ont le plus troublé sont ceux qui ont le mieux marché. Je crois qu'on doit compter sur son talent et filer le plus droit possible. Maintenant, il est certain qu'on ne serait pas artiste, si l'on ne tremblait pas. Tout cela est pour vous dire que nous comptons tous sur vous, et que vous allez nous donner une œuvre de combat.

Dieu merci! ma femme et moi, nous sommes sur les pieds, et même nous y sommes assez solidement. Vous ne vous imaginez pas dans quelle solitude je me cloître. Je reste parfois trois jours sans sortir de ma chambre, une chambre fort étroite, où je travaille sur un petit pupitre d'enfant. Il est vrai que la pièce a un balcon qui donne sur la mer, une vue merveilleuse, avec Marseille dans le fond et les îles du golfe en face. Au demeurant, je mange très bien, c'est mon gros défaut. Il y a des choses exquises, inconnues à Paris, auxquelles je n'avais plus goûté depuis des années, des fruits, des plats assaisonnés d'une certaine façon, des coquillages surtout, dont je baffre avec un véritable attendrissement. Ajoutez que le paysage est plein de souvenirs pour moi, que le soleil et le ciel sont mes vieux amis, que certaines odeurs d'herbe me rappellent des joies anciennes, et vous comprendrez que la bête en moi est extraordinairement heureuse.

Le romancier, aujourd'hui, n'est pas moins satisfait; je dis aujourd'hui, car j'ai comme vous mes jours de doute terrible. Je viens de terminer la première partie de mon roman[24] qui en aura cinq. C'est un peu popote, un peu jeanjean; mais cela se boira agréablement, je crois. Je veux étonner les lecteurs de _L'Assommoir_, par un livre bonhomme. Je suis enchanté quand j'ai écrit une bonne petite page naïve, qui a l'air d'avoir seize ans. Pourtant, je n'affirme pas que, çà et là, un pet-en-l'air ne m'enlève pas dans des choses peu honnêtes. Mais c'est là l'exception. Je convoque les lecteurs à une fête de famille, où l'on rencontrera des bons cœurs. Enfin, la première partie se termina par un Paris à vol d'oiseau, d'abord noyé de brouillard, puis apparaissant peu à peu sous un blond soleil de printemps, qui est, je crois, une de mes meilleures pages, jusqu'ici. Voilà pourquoi je suis content, et je le dis, vous le voyez, sur un ton lyrique.

Vous me parlez du théâtre. Mon Dieu! oui, cela serait très agréable et même très utile. Mais je n'ai point le temps ici. Je m'en occuperai cet hiver, si je termine vite mon roman. Puis, le théâtre continue à me terrifier. Je sens la nécessité de l'aborder, et je ne sais vraiment par quel point commencer l'assaut. Il faudra voir.

Vous n'espérez pas que je vous envoie des nouvelles quelconques du fond du trou que j'habite. Je ne puis guère sortir du monologue. Je ne vois personne. Alexis n'a point encore paru. Je suis entouré d'une population affreuse, dont j'ai le malheur, il est vrai, de comprendre le charabia, mais avec laquelle j'évite soigneusement tout contact. Et je me trouve réduit à attendre les journaux de Paris avec fièvre, puis à m'apercevoir ensuite chaque jour avec quelque colère que ces journaux sont complètement vides.

Je voudrais retourner à Paris avec trois parties au moins de mon roman; et comme j'ai d'autres besognes très lourdes, cela me retiendra sans doute ici jusqu'à la fin octobre. Heureusement que je me débarrasse du _Bien public_, en reproduisant des fragments de mes articles de Russie.

Voilà, mon cher ami. Je voulais vous dire surtout que nous nous portons bien, que je travaille, et que vous êtes un saint homme de travailler aussi. Poussez Céard à abattre quelque besogne. Si vous voyez Maupassant, serrez-lui la main et dites-lui que je suis sans aucune nouvelle de Flaubert, auquel je vais écrire d'ailleurs. Des poignées de main à tout le monde.

Ma femme est heureuse de votre bon souvenir et elle vous envoie toutes ses amitiés.

Bien cordialement à vous.

Un pays stupide pour le bibelot. Il faudrait s'enfoncer dans les terres.

=A William Busnach.=

L'Estaque, 19 août 1877.

Mon cher confrère,

Voici d'abord mes observations, tableau par tableau.

PREMIER TABLEAU: _L'hôtel Boncœur._--Rien à dire. Exposition suffisante. Il faut y établir que Lantier trompe Gervaise avec Virginie (et non avec la sœur de celle-ci, comme dans le roman). Je vous dirai tout à l'heure pourquoi. La bataille du lavoir devient encore plus naturelle.

DEUXIÈME TABLEAU: _Le devant de l'assommoir._--Un peu confus, un peu trop d'allées et venues sans résultat. Est-il bien nécessaire de montrer là Virginie et Poisson, pour poser leur mariage? Ils ne viennent que pour ça et sont médiocrement utiles. On pourrait très bien faire annoncer leur mariage par Coupeau dans sa conversation avec Gervaise; il est naturel qu'il lui parle de Virginie; d'ailleurs, j'ai une autre raison que je vous dirai tout à l'heure. D'autre part, je voudrais que Gervaise assistât à la sortie de Goujet sur le peuple. Elle l'approuverait beaucoup, et Coupeau aussi. Remarquez qu'il faut poser là le côté philosophique du drame. Gervaise a peur de la boisson; si elle refuse d'abord d'épouser Coupeau, c'est qu'elle a tâté d'un mauvais homme, et qu'elle ne veut pas tenter une nouvelle expérience. Elle fait jurer à Coupeau de ne jamais boire, etc. La descente des ouvriers est bien, et fera de l'effet, si on la règle convenablement. Seulement, au lieu de la mettre en paquet au commencement, il faudrait l'espacer par groupes, _durant tout le tableau_. Faire quelque chose de très mouvementé et de très continu. Les comiques seront bons; je crois toutefois qu'il faudra donner le rôle principal à «Mes Bottes», et non à «Bec-Salé». «Mes Bottes» a été un des personnages à succès du roman. C'est un simple changement de nom d'ailleurs. C'est «Mes Bottes» qui sera _le forgeron_.

TROISIÈME TABLEAU: _Le Moulin d'Argent._--Bien des choses confuses et pas expliquées. C'est à propos de ce tableau que je vais surtout vous quereller. Je trouve que le personnage de Lantier, dans le drame, est inexplicable. On ignore quels motifs le font agir, il n'est pas net. Voici ce que j'ai trouvé en lisant votre scénario et je crois qu'il faudrait chercher encore dans ce sens. Au premier tableau, Lantier se pose nettement: il quitte Gervaise parce qu'il n'aime pas la misère, et qu'il rêve une vie de parasite; il est l'ouvrier qui ne fait jamais rien, qui se fait nourrir par les femmes. Voilà le type dont il ne faut pas s'écarter. Ainsi posé, il n'a que faire au tableau de la noce, si on n'explique pas autrement sa venue; il a quitté Gervaise, il ne peut pas revenir lui faire une scène, cela n'aurait aucun sens et détruirait le type. J'imagine alors que Lantier a quitté Gervaise pour Virginie; seulement il a un but, il veut marier Virginie avec Poisson, un garçon qui a fait un petit héritage. De cette façon, nous gardons le pique-assiette; mais nous transposons la situation, ce n'est plus le ménage de Gervaise, c'est le ménage de Virginie qui devient ignoble. Autre chose: on ne s'explique pas pourquoi Lantier en voudrait à Gervaise, qu'il a quittée librement. Alors, je fais de Virginie le traître de la pièce. Elle a la fessée du lavoir sur le cœur, elle veut se venger de Gervaise en troublant son ménage, en faisant pousser Coupeau à boire. «Il faut que je la fasse crever à mes pieds», dit-elle toujours en parlant de Gervaise. Et dès lors, c'est Lantier qui sert d'instrument, Lantier qui se remet avec les Coupeau plus tard, parce qu'on mange très bien chez eux, Lantier qu'on croira l'amant de Gervaise, bien que celle-ci ne se soit pas remise avec lui, Lantier qui mange à la fin la boutique de confiserie et qui est puni par le mari vengeur. (Je songe que Poisson pourrait très bien faire justice à la fois de Virginie et de Lantier.) De cette manière tout s'explique, Lantier, je le répète, est poussé par Virginie, et ne songe d'ailleurs qu'à assurer son bien-être. Vous voyez dès lors l'importance que prend à la fin la scène de la boutique de confiserie.--Je voudrais donc que, dans ce tableau de la noce, on posât d'abord ces choses: le mariage de Virginie avec Poisson combiné par Lantier, et la rancune de Virginie qui médite une vengeance, mais qui commence par se remettre hypocritement avec Gervaise, pour mieux l'atteindre. Lantier n'en reste pas moins très embarrassant dans ce tableau; pour moi, il ne peut pas injurier Gervaise, et il est fâcheux que Goujet intervienne de nouveau. Je ne ferais pas rencontrer Lantier et Gervaise en scène; ou du moins je ne les ferais pas se parler.--Autre chose: Goujet joue là un rôle ridicule. Remarques qu'au deuxième tableau vous l'avez montré devant l'assommoir, trouvant Gervaise à son goût. Gervaise alors n'était pas mariée. Il pouvait se déclarer; et tout expliquer par un accès de timidité n'est vraiment pas assez dramatique. Voici ce qu'on pourrait faire. Devant l'assommoir, Goujet ne connaît encore ni Gervaise ni Coupeau; il n'a pas sauvé celle-là. Il parle contre les ivrognes, et Gervaise l'approuve beaucoup. C'est simplement un commencement de sympathie. Puis, au tableau de la noce, Goujet, qui dîne avec sa mère dans le restaurant, peut prendre la défense de Gervaise. (Mon Dieu! on pourrait peut-être tout de même amener une scène entre Lantier et Gervaise; mais il la faudrait habile. Je vous écris en causant, pardon si je me contredis.) Quand Goujet a protégé Gervaise, il apprend qu'elle s'est mariée le jour même, et c'est là qu'il peut se sentir troublé. La scène est jolie à faire: Goujet emmène un instant Gervaise à son bras, la rassure, se montre tendre, et pâlit un peu lorsqu'au bout d'un instant il sait qu'elle est mariée. Elle lui dit qu'elle est blanchisseuse, et il peut lui parler de sa mère. Tout cela s'emmanche mieux, je crois. Tout est noué, la vengeance de Virginie, le rôle que Lantier jouera, l'amour naissant et discret de Goujet, l'espoir de bonheur du jeune ménage Coupeau, qui doit si peu se réaliser.--Garder le croque-mort, dont les deux apparitions feront de l'effet.--Je trouve que les comiques tiennent trop de place au commencement du tableau. Il faut réserver la nourriture pour le repas de l'oie.

QUATRIÈME TABLEAU: _La maison en construction._--C'est un des bons tableaux, et qui m'a fait plaisir. Seulement, la chute de Coupeau est bête au théâtre, si elle est due au hasard. Il faut absolument qu'il y ait du Lantier là-dessous, de la Virginie. Les Coupeau sont trop heureux, ils ont un bonheur insolent; ils mettent de l'argent de côté, le mari ne boit pas, la femme travaille. Cela ne peut pas durer. Ne pourrait-on pas imaginer ceci? La maison qu'on répare est justement celle où demeure les Poisson. Coupeau travaille sur un échafaudage. Pendant qu'il est descendu manger sa soupe auprès de sa femme, la fenêtre de Virginie s'ouvre au cinquième, et on voit la coquine qui dénoue des cordes et pose une planche en bascule; elle peut dire un simple mot: «A tout à l'heure», dit par Coupeau à sa femme. «Tu peux lui dire adieu», murmure Virginie, et elle referme la fenêtre. Coupeau remonte et, pour répondre à Nana qui l'appelle d'en bas, il s'avance jusqu'au bout de la planche qui bascule.--Tout ceci est pour dramatiser un peu la pièce qui manque de tout intérêt dramatique. C'est à discuter.

CINQUIÈME TABLEAU: _La rue de la Goutte-d'or._--Je trouve encore là le sujet indiqué et traité avec quelque confusion. Voici ce que je voudrais: d'abord Gervaise seule prend le livret de la caisse d'épargne derrière la pendule, et constate que toutes les économies sont parties. La maladie de Coupeau a tout dévoré. Maman Goujet entre et l'aide à poser la situation. Je ferai aussi paraître Virginie qui est souvent venue prendre des nouvelles de Coupeau; très hypocrite, très fausse, plaignant tout haut le ménage et enchantée de voir les économies mangées. Il faut faire entendre en outre qu'elle poursuit sa vengeance et que maintenant elle va lâcher Lantier sur Coupeau pour le pousser à l'inconduite. Puis Goujet se trouve seul avec Gervaise; montrer l'amour de Goujet pour Gervaise; celle-ci lui dit son espoir perdu d'avoir une boutique, mais elle travaillera, et elle laisse voir que les longues flâneries de la convalescence de Coupeau l'inquiètent. C'est alors que Coupeau rentre avec ses amis. Il est très gai (premier degré de l'ivresse). Il veut embrasser sa femme, etc. Les ivrognes rigolent. Cependant, Goujet, qui est là, reste grave, puis disparaît sans bruit. Et lorsque Coupeau et ses amis sont repartis, pour aller boire un canon, Goujet rentre doucement, comme il est sorti. Il apporte les cinq cents francs destinés à son mariage, il supplie Gervaise de les accepter. Mais Gervaise ne les acceptera que si Mme Goujet l'y autorise. Goujet appelle sa mère, et celle-ci ne veut pas contrarier son fils, mais elle prédit que Coupeau mangera la maison, etc. Comme Gervaise a encore les cinq cents francs en or sur la table, Virginie reparaît. Elle est furieuse de voir cet argent. C'est alors qu'elle se promet de lancer Lantier sur Coupeau.

SIXIÈME TABLEAU: _La boutique de la blanchisseuse._--Il est bon. Il faut l'arranger un peu seulement. Pour mieux expliquer encore comment Coupeau peut appeler Lantier, on peut dire qu'il a rencontré Lantier chez les Poisson, et qu'il s'est remis avec lui en trinquant. Seulement, il n'a pas encore osé l'introduire dans son ménage. C'est Virginie qui a dit à Lantier de rôder autour de la boutique, en se chargeant de l'y faire entrer, et c'est elle qui indique Lantier à Coupeau, quand celui-ci cherche un quatorzième convive.

SEPTIÈME TABLEAU: _La forge._--Jusqu'ici l'intérêt dramatique me paraît suffisant. Mais il faut absolument dans la forge une péripétie. Remarquez où nous en sommes. Virginie va être triomphante. Coupeau est sur la mauvaise pente. Il est nécessaire que Coupeau intervienne. (D'abord, je supprimerai le tableau suivant, l'intérieur des Goujet, qui décidément fait longueur, et je transporterai les scènes nécessaires dans la forge.) Au lever du rideau, une forge en branle, le soufflet marche, les marteaux tapent, etc. Puis Goujet arrive, il est patron, il a réussi par son travail. Ses ouvriers peuvent le féliciter. Mais il est triste tout de même, et sa mère qui se présente se plaint de le voir refuser son bonheur. Entrée de Gervaise qui rapporte le linge (les Goujet ont leur logement à côté de la forge). Scène avec Mme Coupeau à propos du linge. Scène entre Goujet et Gervaise qui lui jure qu'on la calomnie, qu'elle n'est pas avec Lantier, qu'elle ne s'y remettra jamais. Alors joie de Goujet. «Mes Bottes» arrive et, comme il a toujours _fait deux doigts de cour_ à Gervaise, il blague le patron, dit que ce ne sont pas les bons ouvriers qui réussissent, et finalement lui propose de forger un boulon. Le duel au boulon comme dans le livre. Puis, Coupeau arrive pour chercher sa femme. Il est ivre, il veut lever la main sur elle. Mais Goujet le repousse, le jette dans un coin, et commence à le sermonner d'importance. Il lui dit son fait avec éloquence, lui montre où il va, à la honte et à la mort; il lui parle de sa fille Nana qui sera une prostituée; il lui montre la pauvre Gervaise qui sanglotte. Et peu à peu, Coupeau devant cette tirade ardente se redresse, le bon ouvrier d'autrefois se réveille en lui. Oui, oui, Goujet a raison, il faut travailler. Enfin Goujet lui dit les calomnies qui courent sur son ménage, on dit qu'il favorise les amours de sa femme et de Lantier. Coupeau jette un cri de fureur et dit qu'il saura bien prouver son honnêteté. Et comme «Mes Bottes» entre avec une bouteille, Coupeau prend la bouteille et la brise, en jurant qu'il ne boira plus.

HUITIÈME TABLEAU: _L'intérieur des Goujet._--Supprimé.

NEUVIÈME TABLEAU: _L'assommoir._--Dès lors ce tableau devient très dramatique. C'est la tentation de Coupeau par Lantier. Un matin, Coupeau--il travaille depuis quelque temps--part pour aller au travail. Mais on l'appelle dans l'Assommoir. «Mes Bottes» est là. Entre Lantier, et Coupeau lui dit son fait et veut s'en aller. Mais les autres le retiennent. Lantier le décide à boire. Peu à peu Coupeau cède; qui a bu boira. Et il finit par se jeter dans les bras de Lantier. C'est alors que Gervaise apparaît. Une colère sombre la prend, lorsqu'elle voit Coupeau déjà allumé. Elle comptait sur la semaine pour manger. Alors, peu à peu, par désespoir, elle boit elle-même et se grise. Goujet arrive et s'en va désespéré. (Non, je ne ferai pas arriver Goujet, car la pièce a l'air finie; j'aime mieux laisser la situation en suspens.)

DIXIÈME TABLEAU: _La boutique de confiserie._--On peut le garder à peu près tel qu'il est. Seulement, il serait préférable de poser la boutique de confiserie dans le tableau de l'assommoir. Les comiques diraient que Lantier se goberge maintenant chez les Poisson; et de cette manière on serait au courant de la situation dès le lever du rideau.--Je n'aime pas non plus la fin du tableau. Il faudrait que la sortie de Gervaise terminât le tableau. Après qu'elle a appelé Poisson, elle devrait achever le lavage qu'elle a interrompu; les petites scènes entre Poisson et Lantier auraient lieu pendant qu'elle essuie. Puis elle se lèverait et partirait en disant à Virginie qu'elle ne la livrera pas à son mari, mais qu'elle compte sur le ciel pour que justice soit faite.

ONZIÈME TABLEAU.--Un peu bref, dans les premières scènes. Je remarque que les Lorilleux ne servent à rien.

DOUZIÈME TABLEAU.--Les comiques un peu trop développés, à cette minute suprême. Je trouve aussi que Gervaise fait une entrée qu'il faudrait préparer davantage. Je la ferais d'abord traverser une ou deux fois la scène, sans rien dire, en se traînant. Elle peut être assise sur un banc, au lever du rideau, immobile, muette. Puis, elle traverse, enfin elle arrive devant la rampe et meurt.

Mon opinion définitive maintenant, c'est que le drame est possible, si on le dramatise un peu dans le sens que j'indique. Il ne resterait que onze tableaux.

Voici ce que je vous propose. Lisez mon barbouillage. Dites-moi si les modifications que je demande plaisent à vous et à votre collaborateur. Dites-moi cela le plus vite possible, et alors, brièvement, j'écrirai un résumé du scénario tel que je le comprends. Vous pourrez ensuite vous mettre tout de suite à écrire la pièce.

Je garde le scénario jusqu'à votre réponse.

Je suis malheureusement écrasé de besogne, mais je tâcherai de ne pas trop vous faire attendre mon projet de plan.

Bien cordialement à vous.

=Au même.=

L'Estaque, 23 août 1877.

Mon cher confrère,

Je vous envoie par le même courrier votre scénario et celui que j'ai indiqué en m'aidant du vôtre. J'ai fait la modification dont je vous avais parlé; de plus, j'ai modifié souvent l'ordre des scènes, d'après un plan qui m'a paru plus scénique. Je réponds d'abord à votre dernière lettre.

Je suis de votre avis, le lavoir est à présent de toute nécessité. J'ai mis ce tableau. Maintenant, le drame est complet. Nous n'aurons reculé devant rien.

TROISIÈME TABLEAU.--J'ai laissé Poisson et Virginie, qui décidément sont nécessaires.

QUATRIÈME TABLEAU.--Il faut absolument que notre Lantier soit un maquereau, qu'il vive sur les femmes. C'est notre type. Mais on peut y mettre toutes les formes imaginables.--J'ai laissé la scène entre Gervaise et Lantier. Elle est nécessaire.

CINQUIÈME TABLEAU.--Je sais qu'il est raide de faire de Virginie une assassine. Mais songez au décor et à l'originalité de la mise en scène. C'est très séduisant, cet échafaudage avec les ouvriers qui montent et descendent, et cette femme là-haut, au cinquième, qui prépare son meurtre, après avoir causé. Puis, nous sommes au boulevard, il est entendu que nous faisons de Virginie un traître de mélodrame. Enfin, on peut toujours garder cela et adoucir la chose, si cela paraît au dernier moment absolument nécessaire. Je tiens beaucoup à l'effet.

HUITIÈME TABLEAU.--Il importe peu que Gervaise apporte ou ait apporté son linge, pourvu qu'on cause du linge.

Et c'est tout, j'ai répondu pour le moment à toutes vos observations.

Maintenant, soyons solennels. Je viens de relire attentivement mon plan, en critique sévère, et voici mon avis. Les tableaux me paraissent d'aplomb, bien déduits, bien distribués, bien emmanchés les uns dans les autres. Mais, comme drame, la pièce reste médiocre. Le public, pendant cinq heures, se contentera-t-il de cette rivalité de deux femmes, qui est bien maigre pour une aussi vaste machine? C'est ce que j'ignore. Mais à cela je réponds que nous tirons la pièce d'un roman que tout le monde connaît, et que notre seule ambition est de mettre les types de ce roman sur les planches. Nous y réussissons en ce sens que nous n'avons presque rien changé au roman et que nous le conservons tout entier. Je crois donc que le drame suffirait, mais à une _condition essentielle:_ ce serait de trouver un directeur qui dépenserait l'argent nécessaire. Il faut des décors exacts, très curieusement plantés, faits exprès, copiés sur nature, et très vastes. Il faudrait une figuration très soignée et nombreuse. Il faudrait enfin une interprétation hors ligne. Cela étant, nous pourrions parfaitement avoir un gros succès, malgré l'insuffisance dramatique de la pièce. Tout Paris voudrait voir le lavoir, la forge, l'assommoir, etc. Tel est mon avis. _Mais je veux connaître le vôtre_. Très franchement, pensez-vous que nous devions aller de l'avant? Je crois que nous n'améliorerons plus beaucoup le plan. Il faut une décision.

Maintenant, si c'est M. Gastineau qui écrit la pièce, faites-lui bien les recommandations suivantes: Qu'il suive le roman de très près, pour en garder l'accent. Qu'il se méfie des trois comiques qui vont toujours ensemble et qui finiraient par être fatigants en répétant les mêmes plaisanteries. Qu'il garde l'argot pour eux, mais qu'il emploie pour les autres personnages une langue très simple, et rigoureuse. Qu'il s'inquiète aussi de la plantation des décors pour les jeux possibles des acteurs.--Ou écrire la pièce. Je rentrerai à Paris dans les premiers jours de novembre, le 4 ou le 5, et nous achèverons alors de tout arrêter.--Écrivez-moi votre dernière opinion, et agissons. Gardez mes lettres et, conservez-moi mon manuscrit. J'ai la faiblesse de tenir à mes manuscrits. Puis nous pouvons avoir besoin de tout cela.

Bien cordialement à vous.

=A Madame Charpentier.=

L'Estaque, 21 août 1877.

Chère Madame,