Correspondance: Les lettres et les arts

Part 8

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Et permettez-moi encore de répondre à votre distinction entre le dialogue et le récit, pour l'emploi du langage de la rue. Vous me concédez que je puis donner à mes personnages leur langue accoutumée. Faites encore un effort, comprenez que des raisons d'équilibre et d'harmonie générale m'ont seules décidé adopter un style uniforme. Vous me citez Balzac qui justement a fait une tentative pareille, lorsqu'il a pastiché l'ancienne langue française dans ses _Contes drolatiques_. Je pourrais vous indiquer d'autres précédents, des livres écrits d'un bout à l'autre sur un plan particulier. D'ailleurs, ce langage de la rue vous gêne donc beaucoup? Il est un peu gros, sans doute, mais quelle verdeur, quelle force et quel imprévu d'images, quel amusement continu pour un grammairien fureteur! Je ne comprends pas comment l'écrivain, en vous, n'est point chatouillé par le côté purement technique de la question.

Enfin, croyez, Monsieur et cher confrère, que dans toute la boue humaine qui me passe par les mains je prends encore la plus propre, que j'ai, surtout pour _L'Assommoir_, choisi les vérités les moins effroyables, que je suis un brave homme de romancier qui ne pense pas à mal, et dont l'unique ambition est de laisser une œuvre aussi large et aussi vivante qu'il le pourra.

Veuillez agréer l'assurance de mes sentiments les plus distingués.

=A Alexandre Parodi.=

Paris, 24 octobre 1876.

Monsieur et cher confrère,

Je me suis occupé de vous la semaine dernière; j'ai envoyé en Russie une longue étude sur vos deux œuvres, et c'est ce qui vous expliquera pourquoi je ne vous ai pas remercié plus tôt des ouvrages que vous avez eu l'extrême obligeance de m'adresser.

Je regrette beaucoup que mon étude ne paraisse pas en France, car elle contient un jugement sincère sur votre talent et sur l'erreur où vous me paraissez être. J'ai été très frappé de la conception d'_Ulm le parricide_, comme je l'avais été de la conception de _Rome vaincue_. Seulement, j'estime que vous entamez avec notre esprit littéraire moderne une lutte dans laquelle vous serez infailliblement écrasé. Je regrette d'autre part qu'un tempérament dramatique aussi puissant que le vôtre soit une force perdue pour la cause de la vie et de la vérité dans l'art. Il me reste cependant une espérance: c'est que vous viendrez à nous, lorsque le vieil échafaudage des anciennes formules aura croulé sous vos pieds.

Bien affectueusement à vous, Monsieur et cher confrère, et toutes mes sympathies à votre énergique talent, en dehors des croyances qui peuvent nous séparer.

=A Gustave Flaubert.=

Paris, 3 janvier 1877.

Eh bien, mon ami, que devenez-vous donc? vous savez que nous gémissons tous. On vous réclame, on a besoin de vous. Les dimanches sont mortels. Vous me gâtez mon hiver, en venant à Paris si tard. Le pis est que nous ne nous voyons pas les uns les autres, car vous n'êtes pas là pour nous réunir.

Cependant, nous avons dîné deux fois, la première chez Adolphe, qui nous a empoisonnés, la seconde, place de l'Opéra-Comique, où nous avons mangé une bouillabaisse extraordinaire. On a bu à votre santé, on a failli vous envoyer une dépêche pour vous rappeler par le premier train.

Tout ceci est pour vous dire que vous me manquez. Mais je sais les raisons qui vous retiennent, et je vous approuve fort de bûcher ferme. Seulement, je vous demande deux lignes, pour me faire une certitude: 1° Quand reviendrez-vous? 2° Comptez-vous apporter votre volume terminé? On me donne des renseignements contradictoires, et je n'aime pas ça, parce que le doute m'a toujours flanqué la fièvre. Lorsque je saurai, je vous attendrai plus tranquillement.

Mon _Assommoir_ va paraître dans une quinzaine de jours. Le premier exemplaire partira pour Croisset. En ce moment, je me délasse, j'écris une farce en trois actes, un cocuage[22] pour le Palais-Royal, dont le directeur est venu me demander une pièce. Ensuite, je ferai sans doute un drame, puis je me mettrai à un roman de passion.

Goncourt a complètement terminé sa _Fille Élisa_. Seulement, il ne veut paraître qu'en avril, sans doute pour laisser _L'Assommoir_ essuyer les plâtres. Tourguéneff m'écrit qu'il a un accès de goutte. Daudet est en plein dans son roman. Voilà les nouvelles.

Bon travail, mon ami, et revenez-nous vite avec un chef-d'œuvre. Tourguéneff et Maupassant m'ont dit beaucoup de bien d'_Un Cœur simple_.

A bientôt, n'est-ce pas? et tout à vous.

Que dites-vous de Germiny? Cela égaie l'existence.

=Au Directeur du _Bien Public_.=

13 février 1877.

Monsieur et cher Directeur,

Voici plusieurs jours que je songe à répondre aux étranges accusations dont la critique affolée poursuit mon dernier roman. Certes, je laisse de côté les accusations simplement littéraires; mon œuvre d'artiste appartient au public, et je n'ai pas la sotte prétention de forcer les gens à m'admirer. Mais j'ai entendu dire autour de moi: «M. Zola, qui est républicain, vient de commettre une mauvaise action en représentant le peuple sous des couleurs aussi abominables». Eh bien! c'est à cette phrase seule que je veux répondre. Je crois devoir faire cette réponse pour moi-même et pour _Le Bien public_, l'organe républicain qui a bien voulu publier la première partie de _L'Assommoir_.

Il me faut prendre la question d'un peu haut.

Dans la politique, comme dans les lettres, comme dans toute la pensée humaine contemporaine, il y a aujourd'hui deux courants bien distincts: le courant idéaliste et le courant naturaliste. J'appelle politique idéaliste la politique qui se paie de grandes phrases toutes faites, qui spécule sur les hommes comme sur de pures abstractions, qui rêve l'utopie avant d'avoir étudié le réel. J'appelle politique naturaliste la politique qui entend d'abord procéder par l'expérience, qui est basée sur des faits, qui soigne en un mot une nation d'après ses besoins.

Je ne veux engager en rien _Le Bien public_. Je ne suis pas moi-même un homme politique et j'exprime seulement ici les idées d'un observateur que les choses humaines passionnent. Depuis plusieurs années, il est un spectacle qui m'intéresse fort: c'est de voir la queue romantique faire une irruption dans la politique et s'y installer commodément avec les panaches et les pourpoints abricot de 1830.

Il y a là une étude curieuse qu'il faudra bien tenter un jour. Sans doute, les drames romantiques laissaient le public froid. Les recettes, sur les planches, devenaient maigres, et l'heure était arrivée de passer à d'autres exercices. Alors, on a abandonné aux rats l'Ambigu, on a créé des journaux. Toutes les guenilles du vieux drame ont été déménagées. C'est le grand premier rôle qui écrit les articles de tête, plume au vent et le poing sur la hanche. Ce sont les comparses, en habits pailletés d'or, qui crient: «Pasque-Dieu! citoyens, nous allons en découdre?» Ce sont les mêmes procédés romantiques, les violentes oppositions d'ombre et de lumière, les héros et les monstres, le mensonge triomphal, qui tiennent les lecteurs en haleine après avoir ennuyé les spectateurs. On bat monnaie comme l'on peut, et puisque la littérature se montrait marâtre, autant devenir millionnaires avec la politique.

Étrange politique, vraiment! Bocage et Mélingue vous manquent pour lancer les premiers-Paris. Cette politique-là demanderait à être déclamée, en roulant les yeux et en faisant les grands bras. Tout y est faux et mensonger, les hommes et les choses. C'est une politique de carton doré, une politique de pompe théâtrale, derrière laquelle se creuse le vide, un vide béant où tout peut crouler un jour. Quand la représentation sera terminée, quand le peuple aura payé et acclamé les comédiens, il se retrouvera sur le trottoir, grelottant et aussi nu qu'auparavant.

Il n'y a de solide, en ce siècle, que ce qui se repose sur la science. La politique idéaliste doit mener fatalement à toutes les catastrophes. Lorsqu'on refuse de connaître les hommes, lorsqu'on arrange une société comme un tapissier décore un salon, pour le gala, on fait une œuvre qui ne saurait avoir de lendemain; et je dis cela plus encore pour les républicains idéalistes que pour les conservateurs idéalistes. Les républicains idéalistes tuent la République, telle est ma conviction formelle. Ils vont contre le siècle lui-même, ils bâtissent un édifice qui ne s'appuie sur rien de stable, et qui sera fatalement emporté. Quand Lavoisier a dégagé la chimie de l'alchimie, il a commencé par analyser l'air que nous respirons. Eh bien! analysez d'abord le peuple, si vous voulez dégager la République de la royauté!

J'affirme donc que j'ai fait une œuvre utile en analysant un certain coin du peuple, dans _L'Assommoir_. J'y ai étudié la déchéance d'une famille ouvrière, le père et la mère tournant mal, la fille se gâtant par le mauvais exemple, par l'influence fatale de l'éducation et du milieu. J'ai fait ce qu'il y avait à faire: j'ai montré des plaies, j'ai éclairé violemment des souffrances et des vices, que l'on peut guérir. Les politiques idéalistes jouent d'un médecin qui jetterait des fleurs sur l'agonie de ses clients. J'ai préféré étaler cette agonie. Voilà comment on vit et comment on meurt. Je ne suis qu'un greffier qui me défends de conclure. Mais je laisse aux moralistes et aux législateurs le soin de réfléchir et de trouver les remèdes.

Si l'on voulait me forcer absolument à conclure, je dirais que tout _L'Assommoir_ peut se résumer dans cette phrase: Fermez les cabarets, ouvrez les écoles. L'ivrognerie dévore le peuple. Consultez les statistiques, allez dans les hôpitaux, faites une enquête, vous verrez si je mens. L'homme qui tuerait l'ivrognerie ferait plus pour la France que Charlemagne et Napoléon. J'ajouterai encore: Assainissez les faubourgs et augmentez les salaires. La question du logement est capitale; les puanteurs de la rue, l'escalier sordide, l'étroite chambre où dorment pêle-mêle les pères et les filles, les frères et les sœurs, sont la grande cause de la dépravation des faubourgs. Le travail écrasant qui rapproche l'homme de la brute, le salaire insuffisant qui décourage et fait chercher l'oubli, achèvent d'emplir les cabarets et les maisons de tolérance. Oui, le peuple est ainsi, mais parce que la société le veut bien.

Et j'arrive enfin à la singulière façon dont on a vu et jugé mes personnages.

On pense qu'en un pareil sujet je n'ai pas agi à l'étourderie. Dans mon plan général, je me suis au contraire vivement préoccupé de présenter tous les types saillants d'ouvriers que j'avais observés. On m'accuse de ne pas composer mes romans. La vérité est que je consacre à la composition des mois de travail. J'ai donc cherché et arrêté mes personnages de façon à incarner en eux les différentes variétés de l'ouvrier parisien. Et voilà que l'on écrit partout que mes personnages sont tous également ignobles, qu'ils se vautrent tous dans la paresse et dans l'ivrognerie. Vraiment, est-ce moi qui perds la tête, ou sont-ce les autres qui ne m'ont pas lu? Examinons mes personnages.

Il n'y en a qu'un qui soit un gredin, Lantier. Celui-là est malpropre, je le confesse. J'estime que j'ai le droit de mettre un personnage malpropre dans mon roman, comme on met de l'ombre dans un tableau. Seulement, celui-là n'est pas un ouvrier. Il a été chapelier en province, et il n'a plus touché un outil depuis qu'il est à Paris. Il porte un paletot, il affecte des allures de monsieur. Certes, je n'insulte pas en lui la classe ouvrière, car il s'est placé de lui-même en dehors de cette classe.

Voyons les autres, maintenant:

Les Lorilleux. Est-ce que les Lorilleux sont des fainéants et des ivrognes? En aucune façon. Jamais ils ne boivent. Ils se tuent au travail, la femme aidant le mari de toute la force de ses petits bras. Certes, ils sont avares, ils ont une méchanceté cancanière et envieuse. Mais quelle vie est la leur, dans quelles galères ils s'atrophient et se déjettent? La même besogne abrutissante les cloue pendant des années dans un coin étouffant, sous le feu de leur forge qui les dessèche. On n'a donc pas compris que les Lorilleux représentaient les esclaves et les victimes de la petite fabrication en chambre! Je me suis bien mal expliqué, alors.

Les Boche. Est-ce que les Boche sont des fainéants et des ivrognes? En aucune façon. Tous deux travaillent. A peine l'homme boit-il un verre de vin. Ils sont les concierges que tout le monde connaît, ils ne commettent pas dans le livre une seule mauvaise action.

Les Poisson. Est-ce que les Poisson sont des fainéants et des ivrognes? En aucune façon. Le mari, le sergent de ville, est au contraire une figure du devoir, poussée un peu au comique peut-être, mais foncièrement honnête. La femme a des rapports avec Lantier, il est vrai; mais cette liaison est un besoin de mon drame, et je ne sache pas qu'il soit défendu aux romanciers d'utiliser l'adultère.

Goujet. Est-ce que Goujet est un fainéant et un ivrogne? En aucune façon. Ici, j'ai trop beau jeu. Goujet, dans mon plan, est l'ouvrier parfait, l'ouvrier modèle, propre, économe, honnête, adorant sa mère, ne manquant pas une journée, restant grand et pur jusqu'au bout. N'est-ce pas assez d'une pareille figure, pour que tout le monde comprenne que je rends pleine justice à l'honneur du peuple? Il y a dans le peuple des natures d'élite, je le sais et je le dis, puisque j'en ai mis une dans mon livre. Et l'avouerai-je même? Je crains bien d'avoir un peu menti avec Goujet, car je lui ai prêté parfois des sentiments qui ne sont pas de son milieu. Il y a là, pour moi, un scrupule de conscience.

J'arrive aux trois personnages qui sont le centre du roman, à Gervaise, à Coupeau et à Nana. Ici, je suis en plein dans mon drame, et je réclame toutes les libertés qu'on accorde aux dramaturges.

Est-ce que Gervaise et Coupeau sont des fainéants et des ivrognes? En aucune façon. Ils deviennent des fainéants et des ivrognes, ce qui est une tout autre affaire. Cela, d'ailleurs, est le roman lui-même; si l'on supprime leur chute, le roman n'existe plus, et je ne pourrais l'écrire. Mais, de grâce, qu'on me lise avec attention. Un tiers du volume n'est-il pas employé à montrer l'heureux ménage de Gervaise et de Coupeau, quand la paresse et l'ivrognerie ne sont pas encore venues. Puis la déchéance arrive, et j'en ai ménagé chaque étape, pour montrer que le milieu et l'alcool sont les deux grands désorganisateurs, en dehors de la volonté des personnages. Gervaise est la plus sympathique et la plus tendre des figures que j'aie encore créées; elle reste bonne jusqu'au bout. Coupeau lui-même, dans l'effrayante maladie qui s'empare peu à peu de lui, garde le côté bon enfant de sa nature. Ce sont des patients, rien de plus.

Quant à Nana, elle est un produit. J'ai voulu mon drame complet. Il fallait une enfant perdue dans le ménage. Elle est fille d'alcoolisés, elle subit la fatalité de la misère et du vice. Je dirai encore: Consultez les statistiques, et vous verrez si j'ai menti.

Restent les comparses, des ivrognes et des fainéants, que j'ai dû choisir tels, pour expliquer et hâter la chute de Coupeau. J'allais oublier Bijard et la petite Lalie. Bijard n'est qu'une des faces de l'empoisonnement par l'alcool. On meurt du _delirium tremens_ comme Coupeau, ou l'on devient fou furieux comme Bijard. Bijard est un fou, de l'espèce de ceux que la police correctionnelle a souvent à juger. Quant à Lalie, elle complète Nana. Les filles, dans les mauvais ménages ouvriers, crèvent sous les coups ou tournent mal.

Eh bien! où voit-on que j'aie pris seulement des ivrognes et des fainéants comme personnages? Tout le monde travaille, au contraire, dans _L'Assommoir_; il y a sept ou huit tableaux qui montrent les ouvriers au travail. Et, sauf les exceptions nécessaires à mon drame, personne ne boit. Me voilà loin de compte avec la critique, qui m'accuse de n'avoir mis que des gredins en scène. On me lit bien mal. C'est tout ce que je désirais prouver.

D'ailleurs, on ne veut pas comprendre que _L'Assommoir_, comme mes précédents romans, appartient à une série, à un vaste ensemble qui se composera d'une vingtaine de volumes. Cet ensemble a un sens général qu'on ne verra bien nettement que lorsque je serai arrivé au bout de ma lourde tâche. C'est ainsi que la série doit comprendre deux romans sur le peuple. Que les personnes qui m'accusent de n'avoir pas montré le peuple sous toutes ses faces veuillent bien attendre le second roman que je compte lui consacrer. _L'Assommoir_ restera comme une note unique, au milieu des autres volumes.

Je ne m'arrêterai pas à la question du langage. J'ai fait parler les ouvriers de nos faubourgs comme parle la grande majorité d'entre eux. Il est puéril de me dire que ce n'est pas là la langue du peuple; allez dans les quartiers populeux et écoutez, voilà ma seule réponse. Les ouvriers les plus honnêtes parlent ainsi. D'ailleurs, est-ce que les artistes n'ont pas beaucoup de ce langage? Est-ce que les hommes les plus distingués, dans un dîner d'hommes, n'ont pas un langage plus libre encore? Toutes les colères contre l'essai de style que j'ai tenté sont trop hypocrites pour que je m'y arrête. Du reste, je n'entends pas entrer dans la discussion littéraire.

Cette lettre est déjà trop longue, et il est temps de conclure. Aux républicains idéalistes qui m'accusent d'avoir insulté le peuple, je réponds en disant que je crois au contraire avoir fait une bonne action. J'ai dit la vérité, j'ai fourni des documents sur les misères et sur les chutes fatales de la classe ouvrière, je suis venu en aide aux politiques naturalistes qui sentent le besoin d'étudier les hommes avant de les servir. Sans la méthode, sans l'analyse, sans la vérité, il n'y a pas plus de politique que de littérature possible, aujourd'hui.

Et, d'ailleurs, il est absolument faux que _L'Assommoir_ soit un égout où ne grouillent que des êtres pourris et malfaisants. Je le nie de toute ma force. On est dépaysé par la forme vraie, on ne peut admettre un art qui ne ment pas; de là les répugnances des lecteurs devant des détails qu'ils subissent cependant sans dégoût dans la vie de tous les jours. Je porte la vie dans mes livres; il faut l'y accepter tout entière. La vie des ducs, comme la vie des zingueurs, aurait des côtés qui pourraient blesser, mais que je croirais devoir mettre, par respect du réel.

Voilà, Monsieur et cher Directeur, ce que je voulais dire aux lecteurs du journal républicain qui a bien voulu publier la première partie de _L'Assommoir_.

Veuillez agréer l'assurance de mes sentiments les plus dévoués.

=A Léon Hennique.=

L'Estaque, 29 juin 1877.

Mon cher ami,

Merci de votre bonne et sympathique lettre. Je ne vous oubliais pas, je songeais même à vous écrire, lorsque tous m'avez donné de vos nouvelles.

Vous avez un beau courage et je vous félicite de travailler. Le travail est la première force du talent. Quand on est jeune comme vous et décidé à faire une œuvre, on fait cette œuvre malgré tout. Ne revenez à Paris que votre livre terminé.

Je suis ici depuis un mois. Le pays est superbe. Vous le trouveriez peut-être aride et désolé; mais j'ai été élevé sur ces rocs nus et dans ces landes pelées, ce qui fait que je suis touché aux larmes lorsque je les revois. L'odeur seule des pins évoque toute ma jeunesse. Je suis donc très heureux, malgré une installation assez primitive. Nous couchons sur des paillasses détestables, entre autres ennuis. Mais les bouillabaisses et les coquillages dont je me nourris compensent à mes yeux beaucoup d'inconvénients. La chaleur est très supportable, grâce aux brises de mer. Les moustiques sont moins agréables.

D'ailleurs, je me suis mis tout de suite au travail. Ma chambre donne sur la mer qui se trouve à quelques mètres. J'ai ainsi, pendant que j'écris, un vaste horizon. J'ai déjà fait trois chapitres de mon roman[23]. Cela est bien pâle et bien fin, à côté de _L'Assommoir_, ce qui fait que je m'étonne moi-même par moments et que je reste inquiet. Mais j'ai voulu cette note nouvelle. Elle est moins puissante et moins personnelle que l'autre; seulement; elle jettera de la variété dans la série. J'espère rentrer à Paris avec les trois quarts de mon roman. Il commencera à paraître en novembre dans _Le Bien public_.

Je n'ai pas de nouvelles de nos amis de Paris. Alexis lui-même ne m'a pas écrit. Je compte leur envoyer à chacun quelques mots, à tour de rôle. Le petit journal dont vous me parlez, _Les Cloches_, me parait être à la dévotion d'Alexis, car il m'en a envoyé un numéro dans lequel se trouve une biographie de lui, qu'il a dû dicter.--Vous savez que _La République des Lettres_ n'est plus; mais je n'ai pas de détails.

Travaillez bien et songez au théâtre, là-bas, dans votre solitude. Ce serait une grande affaire pour nous tous, si un de nous conquérait les planches. Je crois qu'il faudrait être pratique, sans rien abandonner des tendances nouvelles.

Ma femme va beaucoup mieux, surtout depuis quelques jours. Elle est bien sensible à votre bonne amitié et vous envoie tous ses compliments.

Une bonne poignée de main, mon cher ami, et bien cordialement à vous.

Écrivez-moi, je vous répondrai vite.

=A Henry Céard.=

L'Estaque, 16 juillet 1877.

Mon cher ami,

Imaginez-vous que votre longue et intéressante lettre nous a trouvés au lit, ma femme et moi. Pendant deux jours, je l'ai gardée sur ma table, sans pouvoir la lire. Nous avons été pris presque en même temps de douleurs de tête intolérables, qui se sont terminées en une sorte de gastrite. Cette mauvaise plaisanterie a duré huit grands jours, et nous ne sommes pas encore bien solides. J'accuse la cuisine du Midi et certain vent d'Afrique que nous recevons en pleine figure.

Vous devez comprendre maintenant pour quelle raison je ne vous ai pas répondu plus tôt.

J'ai bien regretté de n'être pas à Paris. Je serais allé applaudir de grand cœur votre _Pierrot Spadassin_, et j'aurais trouvé moyen d'en parler dans _Le Bien public_. Le malheur est que j'ai interrompu mes comptes rendus de théâtre, pour me lancer dans la littérature. Si je fais une revue des petites pièces que j'ai négligées, comme j'en ai le projet, je réserverai un coin pour votre _Pierrot_. Mais cela n'aura pas l'éclat que j'aurais voulu. La pièce, d'après votre analyse, me semble très fine et très heureusement conduite. Ce qui tempère mon chagrin de ne pas avoir été là, c'est l'espérance que vous réussirez à faire jouer votre pièce sur un théâtre sérieux; et il est à croire que, ce jour-là je ne serai pas à plus de deux cents lieues.

Maladie à part, nous sommes très bien ici. L'installation est un peu primitive, mais le pays est très beau, et l'on me laisse assez tranquille, ce qui me permet de beaucoup travailler. J'ai commencé un roman qui aura pour titre, je crois, _Une page d'amour_. C'est ce que j'ai trouvé de mieux jusqu'ici. Le ton est bien différent de celui de _L'Assommoir_. Pour mon compte, je l'aime moins, car il est un peu gris. Je tâche de me rattraper sur les finesses. D'ailleurs, puisque j'ai voulu une opposition, il me faut bien accepter cette nuance cuisse de nymphe.

Que me dites-vous? Huysmans a lâché son roman sur les brocheuses! Qu'est-ce donc? Un simple accès de paresse, n'est-ce pas? une fainéantise causée par la chaleur? Mais il faut qu'il travaille, dites-le-lui bien. Il est notre espoir, il n'a pas le droit de lâcher son roman, quand tout le groupe a besoin d'œuvres. Et vous, que faites-vous? Je vois bien que vous lancez d'anciennes pièces; cela ne suffit pas, il faut en écrire de nouvelles, et des drames, et des comédies, et des romans. Nous devons d'ici à quelques années écraser le public sous notre fécondité.