Correspondance: Les lettres et les arts

Part 7

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D'abord, mon affaire avec Montigny a manqué. Il m'a rendu mon manuscrit[18] d'une façon charmante, en me jurant qu'il avait le plus vif désir de monter quelque chose de moi. Il m'a même donné mes entrées au Gymnase, comme consolation sans doute. En somme, il a été effrayé; mais il est très certain qu'il a longtemps hésité et que la porte de son théâtre me reste ouverte, si je veux être sage.

Dès que j'ai eu mon manuscrit, je n'ai rien eu de plus chaud que de le porter ailleurs. C'est décidément une maladie: on veut quand même être joué. Je n'avais plus qu'à aller frapper à la porte du théâtre Cluny. J'y suis allé. Et hier Weinschenk a reçu ma pièce. Elle passera avant celle de Flaubert, vers le milieu de septembre, Dieu sait dans quelles conditions, car la troupe m'effraye singulièrement. Que voulez-vous? ç'a été plus fort que moi, il m'a fallu aller dans cette galère, pour ma tranquillité de tête. Le manuscrit, dans un de mes tiroirs, me rendait malheureux.

Le pis est que voilà votre aimable invitation dans l'eau. Les répétitions commenceront du 10 au 15 du mois prochain, et il ne me sera pas possible de tenir la parole que j'ai donnée à Mme Charpentier. Dites-lui de ne pas trop me tenir rancune. Expliquez-lui qu'un auteur qui a une pièce à placer est l'être le plus à plaindre du monde. J'ai vainement supplié Weinschenk de remettre la chose à plus tard. Il a sa saison prête, dit-il. Enfin, je suis désolé, d'autant plus que je comptais sur ces quelques jours de repos pour me remettre du très vilain été que je viens de passer.

J'attends Dreyfous pour causer avec lui des _Nouveaux Contes à Ninon_ et de _La Faute de l'abbé Mouret_. Et, en l'attendant, je lui serre la main.

Ma femme me prie de présenter tous ses compliments et tous ses regrets à Mme Charpentier. Elle avait commencé à faire ses malles. Elle embrasse bien les bébés.

Une bonne poignée de main, mon cher ami, et encore une fois excusez-moi de tout ceci.

Votre bien dévoué.

Il est bien entendu que je retarderai la première jusqu'à votre retour. Je tiens beaucoup à ce que vous soyez là.

=A Gustave Flaubert.=

Paris, 9 octobre 1874.

Mon cher ami,

Si je ne vous ai pas écrit plus tôt, c'est que je n'ai pas voulu vous trop effrayer, en vous écrivant sous le coup de mes premières répétitions[19] qui ont abominablement marché. Maintenant, les choses marchent un peu mieux, à un artiste près, qui ne fait pas du tout mon affaire, mais que je dois garder. Ma grande faute a été d'accepter certains essais. Je vous conseille d'être très raide pour la distribution de votre comédie; si vous avez la faiblesse de tolérer les tentatives de Weinschenk, vous vous trouverez bientôt avoir sur les bras des interprètes dont vous ne pourrez plus vous débarrasser sans de longs ennuis.

D'ailleurs, je vous verrai et je vous conterai mon cas plus longuement--il pourra vous servir de leçon;--je vous répète toutefois que je suis plus content. Weinschenk a engagé un bonhomme qui va très bien; puis, s'il n'y a pas beaucoup de talent dans la troupe, il y a beaucoup de bonne volonté. Le fâcheux est que ma pièce a besoin d'être très soutenue. Je ne vous cacherai pas que j'ai une peur de tous les diables. Je flaire une chute à grand orchestre.

Mais je ne vous parle que de moi. J'ai causé de nouveau avec Weinschenk de la date à laquelle vous passerez, et j'ai été très surpris d'apprendre que votre comédie ne viendra pas immédiatement après la mienne. On ne sait sur quel terrain on marche, dans ces gredins de théâtres. Weinschenk va faire une bonne œuvre en reprenant un vieux drame, _Le Mangeur de fer_, d'Édouard Plouvier, lequel, paraît-il, crève de faim. Et votre tour ne viendrait qu'ensuite. Cela m'a chagriné, parce que, maintenant, je vais avoir quelque scrupule de vous déranger pour ma première; enfin, je vous préviendrai toujours de la solennité, et ne venez que si cela ne jette pas trop de trouble dans votre travail.

Maintenant, il m'est bien difficile de vous donner des dates exactes. La pièce qui doit passer avant la mienne, _Le Fait-divers_, ne sera jouée que du 20 au 25; si elle avait du succès, cela me renverrait à je ne sais quelle époque; il est vrai que si elle tombe, je passerai tout de suite. J'ignore ensuite combien ma comédie sera jouée de temps. Quant au _Mangeur de fer_, il aura ses trente représentations, ni plus ni moins. Mais l'inconnu est trop grand d'autre part, pour qu'il soit aisé de savoir au juste à quelle époque auront lieu vos répétitions. Ce qui m'exaspère, au théâtre, c'est précisément ce doute perpétuel dans lequel on vit.

A votre place, j'écrirais à Weinschenk pour lui réclamer mon tour, à moins qu'il ne vous soit indifférent de passer un mois plus tard. Je lui ai dit que j'allais vous écrire et vous pouvez me nommer. En tout cas, lorsque vous serez de retour à Paris, ne le voyez pas sans m'avoir vu; je vous donnerai quelques bonnes notes.

Ah! que de soucis, mon cher ami, pour un piètre résultat! Le pis est de livrer bataille dans de si mauvaises conditions; tous les jours, d'une heure à quatre, je me mange les poings. On rêve la création d'une chose originale, et l'on aboutit à un vaudeville.

Bien à vous.

J'ai déjeuné avec Tourguéneff qui va mieux.

=Au même.=

Paris, 12 octobre 1874.

Je ne vous ai pas oublié, mon cher ami; seulement, j'attendais que les choses se dessinassent, pour vous donner des renseignements précis. Dimanche, le théâtre Cluny était plein; la pièce a porté énormément; la soirée n'a été qu'un éclat de rire, mais, les jours suivants, la salle s'est vidée de nouveau. En somme, nous ne faisons pas un sou. Je l'avais prédit, je sentais l'insuccès d'argent, dès la seconde. Cet insuccès tient à plusieurs causes que je vous expliquerai tout au long. Ce qui m'exaspère, c'est que la pièce a dans le ventre cent représentations; cela se devine à la façon dont le public l'accueille. Et je ne serai pas joué vingt fois, j'aurai un four; la critique triomphera, je le répète, c'est là ma seule tristesse.

Avez-vous lu toutes les injures sous lesquelles on a cherché à m'enterrer? j'ai été exterminé, je ne me souviens pas d'une telle rage. Saint-Victor, Sarcey, Larounat, se sont particulièrement distingués. Et que votre mot était juste, le soir de la première, lorsque vous m'avez dit: «Demain, vous serez un grand romancier». Ils ont tous parlé de Balzac, et ils m'ont comblé d'éloges, à propos de livres qu'ils avaient éreintés jusqu'ici. C'est odieux, le dégoût me monte à la gorge; il y a chez ces gens-là autant de bêtise que de méchanceté.

Bref, vous pouvez faire vos malles. Je ne serai joué que jusqu'au 20; vous lirez certainement à la fin de la semaine prochaine. Autre chose: bien que Weinschenk compte sur _Le Mangeur de fer_, je crois qu'il ne fera pas un sou avec ce mélodrame démodé; c'est tout au plus si vous auriez un mois pour monter votre pièce; est-ce que cela serait suffisant? Et tenez bon pour les artistes. Je sais qu'on a fait des ouvertures à Lesueur, mais j'ignore si l'engagement est signé; on ne m'a pas dit grand bien de Mlle Kléber. Je vous causerai de tout cela.

A bientôt, mon cher ami, et soyez plus fort que moi; je me suis laissé _rouler_, voilà mon sentiment.

A vous.

=Au même.=

24 novembre 1874.

Mon cher ami,

Vous avez dû agir avec sagesse, je n'en doute pas. Seulement, je vous l'avoue, je regrette l'expérience: nous avons tant besoin de prouver que nous avons raison!

Maintenant, pourquoi diable confier votre manuscrit à Péragallo! Est-ce que vous n'étiez pas assez grand garçon pour le porter vous-même à Montigny. Justement, vous aviez une bonne entrée: puisqu'il vous avait refusé Lesueur, vous pouviez lui dire que vous veniez chercher Lesueur chez lui. Enfin, il doit y avoir là des détails que je ne connais pas. Je suis bien curieux de connaître l'aventure tout au long. Vous me la conterez dimanche.

Je suis triste, je ne vous le cache pas. Moi battu, vous mis dans l'impossibilité de me venger, voilà un mauvais hiver.

A vous de tout cœur.

=A Marius Roux.=

Saint-Aubin, 5 août 1875.

Mon cher ami,

Voyage un peu fatigant, mais excellent en somme. Ma maison, dont on plaisantait, a été trouvée très bien; l'installation est plus que modeste, les portes ferment médiocrement et les meubles sont primitifs. Mais la vue est superbe,--la mer, toujours la mer! Il souffle ici un vent de tempête qui pousse les vagues à quelques mètres de notre porte. Rien de plus grandiose, la nuit surtout. C'est tout autre chose que la Méditerranée, c'est à la fois très laid et très grand. Je garde ma première impression.

Je t'avoue, d'ailleurs, que j'ai la tête encore un peu cassée. Je ne suis guère l'homme des voyages. Un déplacement bouleverse ma vie. Avant huit jours, je n'aurai pas repris mon aplomb. Il faut que je m'habitue au coin de table que je me suis ménagé, pour travailler. Le travail sera bien difficile ici. On est trop tenté de sortir. Enfin, j'en ferai le plus possible.

Je t'écris brièvement, par paresse pure. Puis, je n'ai rien à dire,--la mer, toujours la mer! et c'est tout. Quand tu me répondras, dis-moi où en sont tes affaires. Je compte sur toi, ta chambre est prête, ici. Arrange-toi pour venir.

Voici une commission. La mère de Joseph va te porter notre théière et mon paletot,--deux oublis. Tu envelopperas la théière dans le paletot, tu mettras le paquet dans du gros papier que tu ficelleras, et tu m'enverras le tout _à domicile_, par le chemin de fer. N'affranchis pas, à moins que ce ne soit forcé; dans ce cas, je te rembourserais.

Tous nos compliments, toutes nos amitiés.--Si tu vois Alexis, dis-lui qu'on l'attend, lui aussi; il commencera ici son roman.

Une bonne poignée de main et tout à toi.

=A Georges Charpentier.=

Saint-Aubin, 14 août 1875.

Il faut pourtant, mon cher ami, que je vous donne de mes nouvelles. Ce n'est pas paresse, je vous assure. Je travaille beaucoup, je suis surpris moi-même de ma sagesse à rester devant le bureau improvisé que j'ai installé auprès d'une fenêtre. Il faut dire que j'ai la pleine mer devant moi. Les bateaux me dérangent bien un peu. Je reste des quarts d'heure à suivre les voiles, la plume tombée des doigts. Mais je fais chaque jour ma correspondance de Marseille, j'écris une grande étude sur les Goncourt pour la Russie, j'échafaude même mon prochain roman, ce roman sur le peuple que je rêve extraordinaire.

Quelle bonne surprise nous avons eue, hier, lorsque votre mère est entrée dans notre taudis de bohémiens qui campent! Je lui ai fait une peur affreuse du pays. Non, vous ne pouvez rien imaginer de plus laid. Cela est plus plat que le trottoir d'une ville en ruine; et désert, et gris, et immense! Quelque chose de bourgeois à perte de vue, des lieues de prose. Je ne sais quel vieux fond romantique j'ai en moi, mais je rêve des rochers avec des escaliers dans le roc, des récifs battus par la tempête, des arbres foudroyés trempant leurs cheveux dans la mer. L'année prochaine, décidément, si je puis me déplacer, j'irai en Bretagne.

Au demeurant, nous nous portons bien. Ma femme va mieux. Elle patauge dans l'eau avec héroïsme. C'est elle qui nous entretient de crevettes. Son bain est élevé à la hauteur d'une institution. Nous allons avoir des grandes marées, et on nous promet que nous pêcherons des crevettes rouges. Nous verrons bien.

Votre mère m'a dit que Mme Charpentier et mon filleul se portaient bien. Mais donnez-moi des nouvelles de tout le petit monde, quand vous m'écrirez. Je vais demain envoyer à Dreyfous une lettre pour qu'il aille chez Jourde. Voilà le 15, la date fixée par ce dernier pour la réponse qu'il nous doit.

Voilà, mon bon ami. Tous nos compliments à Mme Charpentier et tous nos baisers pour les bébés. Ma femme veut faire bande à part et embrasse une fois encore la mère et les enfants.

Une poignée de main de votre tout dévoué.

J'oubliais: mon Russe voyageait, et la traite va être adressée à mon nom. Je l'endosserai dès que je l'aurai, et je vous renverrai. Vous tâcherez de la toucher pour moi.

=Au même.=

Saint-Aubin, 29 septembre 1875.

Mon cher ami,

Vos nouvelles sont bonnes, en somme, puisque le roman[20] vous a plu et que les personnes qui l'ont lu ont reçu une secousse; seulement, il serait bien désirable que nous puissions le placer quelque part. Je vous avoue que, si les journaux me refusent celui-là, je n'oserai plus leur en porter d'autres. Vous avez beau le trouver raide, ce n'est pas la donnée qui est raide, comme dans l'_Abbé Mouret_; ce sont seulement deux ou trois scènes, un peu vives, qu'il s'agirait d'enlever, et je suis tout prêt à faire, pour le feuilleton, les coupures nécessaires. D'ailleurs, nous pourrons bientôt causer de tout cela et nous chercherons ensemble.

Nous partirons lundi de Saint-Aubin. Mardi, sans doute, j'irai vous serrer la main à la librairie, entre 3 et 4 heures. Vous me direz les nouvelles, s'il y en a. J'ai songé à _La Presse_, dont Marius Topin vient d'être nommé rédacteur en chef. Il est vrai que Marius Topin doit être la prudence en personne. Enfin, nous verrons. Je vous avoue, d'autre part, que je ne comprends rien à l'attitude de Jourde.

Je suis très content de mon séjour à Saint-Aubin, avec des réserves sur la laideur du pays. Nous avons eu un temps superbe, comme votre mère a dû vous le dire. Depuis hier, il pleut; mais cela n'est pas sans charme, car l'horizon est grandiose, avec une mer très grosse qui se noie dans l'horizon. Ces deux mois-là m'auront fait beaucoup de bien. J'ai réfléchi, mais, hélas! j'ai bien peur de m'entêter plus que jamais dans mon impénitence littéraire. Je vais revenir avec le plan très complet de mon prochain roman, celui qui se passe dans le monde ouvrier. Je suis enchanté de ce plan: il est très simple et très énergique. Je crois que la vie de la classe ouvrière n'aura jamais été abordée avec cette carrure.

Présentez nos compliments à Mme Charpentier, et à bientôt. Une bonne poignée de main en attendant!

=A Ludovic Halévy.=

Paris, 24 mai 1876.

Monsieur et cher confrère,

Vous êtes bien aimable, trop aimable. C'est à moi maintenant de vous remercier. Je ne suis pas gâté par la sympathie de mes contemporains, et la moindre marque d'estime littéraire me touche profondément. C'est vous dire toute la joie que m'a causée votre lettre si flatteuse. Venant de vous, dont le grand talent est si moderne, si finement humain et parisien, des éloges pareils à ceux que vous m'accordez me consolent des tuiles qui pleuvent de tous les côtés sur ma tête.

Je n'ai qu'un regret, c'est d'apprendre que vous lisez _L'Assommoir_ en feuilleton. Vous ne sauriez croire combien je trouve mon roman laid sous cette forme. On me coupe tous mes effets, on m'éreinte ma prose en enlevant des phrases et en pratiquant des alinéas. Enfin, j'ai le cœur si navré par ce genre de publication, que je ne revois pas même les épreuves. Si j'osais, avant de publier un feuilleton, je mettrais une annonce ainsi conçue: «Mes amis littéraires sont priés d'attendre le volume pour lire cette œuvre.»

Merci encore, mon cher confrère, et veuillez me croire votre bien dévoué et bien reconnaissant.

=A Marius Roux.=

Piriac, 11 août 1876.

Mon cher ami,

Tu me pries de t'écrire longuement, en ajoutant que je n'ai rien à faire. Mais c'est justement parce que je ne fais pas grand'chose, que je voudrais en faire moins encore. Jamais je n'ai éprouvé autant de peine pour écrire une lettre.

Je ne t'ai pas parlé de notre accident, parce que mon principe est qu'on ne doit pas effrayer inutilement ses amis. Je n'en ai d'ailleurs parlé à personne. Voici ce qui est arrivé au juste. Nous avions, Charpentier et moi, couru la côte en voiture pendant deux jours sans encombre. Quand tout notre monde,--en tout dix personnes en comptant les enfants,--est arrivé à Saint-Nazaire, nous avons loué un omnibus, dans lequel on s'est empilé. L'omnibus était très chargé; il y avait une douzaine de grosses malles sur l'impériale. Piriac est à huit lieues de Saint-Nazaire. Tout a bien marché pendant six lieues. Mais, à deux lieues de Piriac, voilà que l'omnibus tombe d'un coup sur le flanc. Une voiture, qui arrivait au trot derrière nous, se trouve prise sous nous et nous empêche de nous étaler sur la route. Notre chute a été très lente et presque douce. Nous n'en avons pas moins été jetés les uns sur les autres. Comme j'étais près de la portière, je suis sorti le premier par le carreau et j'ai commencé le sauvetage. Cette maudite portière n'a pas voulu s'ouvrir. Et, dans l'effarement où nous étions, j'ai tiré tout le monde par le carreau, les enfants, les dames, dont quelques-unes pesaient leur poids. Enfin, nous nous sommes trouvés sur la grand'route, avec nos bagages dans le fossé; ma femme évanouie raide par terre, lorsqu'elle a été en sûreté. Une voiture est venue nous prendre et nos bagages ne sont arrivés que le soir sur une charrette. Voilà tout, ça ne vaut pas même l'honneur d'un fait-divers.

Nous sommes ici dans un véritable désert. Deux ou trois familles de baigneurs, rien de plus. Encore, ces bourgeois sont-ils de Nantes. Nous habitons une grande maison au bord de l'eau, suffisamment confortable. Nous avons l'église et le cimetière devant nous, un petit cimetière adorable, plein de fenouil, où tous les chats du pays vont jouer à cache-cache. Je t'ai parlé des oies et des cochons qui se baignent dans la mer comme des hommes. Rien de plus primitif, de plus sauvage et de plus charmant. Mais ce dont je suis ravi, c'est que ce bout de la Bretagne rappelle la Provence à s'y méprendre. Imagine-toi que j'ai découvert dans la mer des bancs d'oursins, de clovisses et d'arapèdes! Tu penses si je fais la noce. Je m'empiffre de coquillages matin et soir. Dans les sentiers, il y a des papillons et des sauterelles qui me font croire à chaque instant que je suis sur la colline des Pauvres. En somme, accident à part, je suis ravi de mon voyage.

Je ne pourrai malheureusement aller à l'Estaque cette année, comme je me l'étais promis. Nous serons trop las, et j'aurai trop de travail pour m'absenter encore. L'année prochaine, la chose est réglée, nous passerons trois mois, peut-être quatre, dans le Midi. Je compte retourner à Paris le 6 septembre. Il me faudra terminer rapidement _L'Assommoir_ que je voudrais lancer avant décembre.

Je dis que je ne travaille pas ici. Pourtant je fais chaque semaine ma Revue dramatique et je viens de commencer mon article, pour la Russie, une nouvelle dont le sujet se passe à Piriac.--Et voilà! Comme nouvelles, je puis encore te dire que nous allons dimanche aux courses de Guérande, un bijou de ville, une ville féodale qu'on pourrait mettre à la vitrine d'un marchand de curiosités. Nous devons ensuite faire une grande excursion le long de la côte, au Croisic et au bourg de Batz, et aller manger des huîtres à Kerkabelec, un trou situé sur la lisière du Morbihan.

Écris-moi avant de partir pour Aix. Dis-moi ce que tu fais et à quelle date doit paraître ton roman.--Je te remercie du cri-cri que tu m'as envoyé. J'en ai joué en face de l'Océan. Les vagues stupéfiées se sont arrêtées sur le sable. Paris a reçu un coup de soleil, sûrement.

Ma femme t'envoie ses amitiés. Une bonne poignée de main.

J'ai oublié de te dire la cause de l'accident: c'est l'écrou d'une roue qui est parti; la roue s'est défaite, et l'omnibus a culbuté.

=A Albert Millaud[21].=

Piriac, 3 septembre 1876.

Monsieur et cher confrère,

Je me trouve absent de Paris, et c'est aujourd'hui seulement que je lis _Le Figaro_ du 1er septembre.

Certes, mes œuvres appartiennent aux critiques. Permettez-moi cependant dix lignes d'explications aux longs extraits que vous avez bien voulu donner de _L'Assommoir_. Je les crois d'une telle nécessité pour vous et pour moi que je vous prie de publier ma lettre dans _Le Figaro_.

_L'Assommoir_ est la peinture d'une certaine classe ouvrière, une tentative avant tout littéraire, dans laquelle j'ai essayé de reconstituer le langage des faubourgs parisiens. Il faut donc considérer le style travaillé et recherché du livre comme une étude philologique, et rien de plus.

D'autre part, _L'Assommoir_ est en cours de publication, je veux dire que personne ne saurait aujourd'hui en juger la portée morale. J'affirme que la leçon y sera terrible, vengeresse, et que jamais roman n'a eu des intentions plus strictement honnêtes.

Enfin, rien n'est dangereux comme ces morceaux coupés dans une œuvre, détachés de l'ensemble, et qui deviennent de véritables monstres. Vous connaissez le mot de ce magistrat qui demandait deux lignes d'un homme pour le condamner, et vous seriez certainement désolé, Monsieur et cher confrère, si vos extraits me faisaient pendre.

Veuillez agréer l'assurance de mes sentiments les plus distingués.

=Au même.=

Paris, 9 septembre 1876.

Monsieur et cher confrère,

Je désire rester très courtois à votre égard. Vous semblez me défier de répondre à une question que vous me posez, et c'est pourquoi je crois devoir vous écrire de nouveau, tout en vous laissant libre de faire de ma réponse l'usage qu'il vous plaira.

Vous me traitez écrivain _démocratique et quelque peu socialiste_, et vous vous étonnez de ce que je peins une certaine classe ouvrière sous des couleurs vraies et attristantes.

D'abord, je n'accepte pas l'étiquette que vous me collez dans le dos. J'entends être un romancier tout court, sans épithète; si vous tenez à me qualifier, dites que je suis un romancier naturaliste, ce qui ne me chagrinera pas. Mes opinions politiques ne sont pas en cause, et le journaliste que je puis être n'a rien à démêler avec le romancier que je suis. Il faudrait lire mes romans, les lire sans prévention, les comprendre et voir nettement leur ensemble, avant de porter les jugements tout faits, grotesques et odieux, qui circulent sur ma personne et sur mes œuvres. Ah! si vous saviez comme mes amis s'égayent de la légende stupéfiante dont on régale la foule, chaque fois que mon nom paraît dans un journal! Si vous saviez combien le buveur de sang, le romancier féroce, est un honnête bourgeois, un homme d'étude et d'art, vivant sagement dans son coin, tout entier à ses convictions! Je ne démens aucun conte, je travaille, je laisse au temps et à la bonne foi publique le soin de me découvrir enfin sous l'amas des sottises entassées.

Quant à ma peinture d'une certaine classe ouvrière, elle est telle que je l'ai voulue, sans une ombre, sans un adoucissement. Je dis ce que je vois, je verbalise simplement, et je laisse aux moralistes le soin de tirer la leçon. J'ai mis à nu les plaies d'en haut, je n'irai certes pas cacher les plaies d'en bas. Mon œuvre n'est pas une œuvre de parti et de propagande; elle est une œuvre de vérité.

Je me défends de conclure dans mes romans, parce que, selon moi, la conclusion échappe à l'artiste. Pourtant, si vous désirez connaître la leçon qui, d'elle-même, sortira de _L'Assommoir_, je la formulerai à peu près en ces termes: instruisez l'ouvrier pour le moraliser, dégagez-le de la misère où il vit, combattez l'entassement et la promiscuité des faubourgs où l'air s'épaissit et s'empeste, surtout empêchez l'ivrognerie qui décime le peuple en tuant l'intelligence et le corps. Mon roman est simple, il raconte la déchéance d'une famille ouvrière, gâtée par le milieu, tombant au ruisseau; l'homme boit, la femme perd courage; la honte et la mort sont au bout. Je ne suis pas un faiseur d'idylles, j'estime qu'on n'attaque bien le mal qu'avec un fer rouge.