Correspondance: Les lettres et les arts

Part 6

Chapter 63,963 wordsPublic domain

J'ai compris que _La Marseillaise_ ne pouvait aller loin, faute d'un matériel et d'un personnel suffisants, et j'ai jeté l'affaire à la mer. Je savais depuis longtemps que ma place était ici. Pour mieux étudier la situation j'ai accepté auprès de Glais-Bizoin la place de secrétaire particulier. L'on me promet une préfecture pour le prochain mouvement préfectoral. Je verrai alors ce que j'aurai à faire.

Pour l'instant, je suis dans une situation tout à fait bonne. Tout marche à souhait. Ma campagne en province sera excellente.

Vous avez raison. Si Aix vous ennuie, vous pourriez trouver à Bordeaux un Paris transitoire. Vous voyez que je vous ai devancé.

Donnez-moi de vos nouvelles, vous me ferez grand plaisir, et si vous venez jamais, je vous invite à déjeuner.

Votre bien dévoué.

=A Marius Roux.=

Bordeaux, 2 janvier 1871.

Mon cher Roux,

Je ne reçois ta lettre que ce matin. Elle a mis trois jours à me parvenir. Je ne crois pas que tu tires un sou de Chappuis. Il aurait peut-être fallu insister le lendemain de la mort de _La Marseillaise_. Je t'envoie le traité. Fais ce que tu voudras. Tu es plus à même de savoir quel parti il faut prendre en de telles circonstances.

Je suis très ennuyé de cet incident. Ici je ne toucherai que vers le huit, et ce sera très dur d'attendre jusque-là.

D'après ce que tu me dis, au sujet de tes conversations avec Arnaud, ce ne serait plus qu'un compte à régler entre nous deux. J'écrirai à Arnaud pour avoir un compte écrit. Je ne me rappelle plus moi-même exactement ce que j'ai touché. De ton côté, dis-moi ce que tu as reçu. Je tiens beaucoup à savoir où nous en sommes. Il sera aisé de savoir ensuite quelle somme j'ai reçue en plus, et quelle somme je te dois. Tâche, s'il est encore possible, d'avoir quelque chose pour Marion.--J'ai une autre inquiétude, les abonnés de _La Marseillaise_ ont-ils été remboursés? Cela va nous tomber sur le dos. On pourrait les dédommager en leur servant _Le Peuple_.

Retourne-moi les trois lettres qui ont dû arriver après le départ de ma femme. Ma mère a oublié dans sa chambre un mouchoir jaune. Mets-le de côté, si on te le rend.

J'attends toujours pour savoir si je dois faire une démarche pour toi. Ma femme me dit que tu comptais aller t'enfermer à Beaurecueil. Cela me paraît peu pratique. Donne-moi ton adresse si tu quittes Marseille. Je ne resterai sans doute pas longtemps à Bordeaux. Je guigne une place plus militante. J'attends le résultat Chappuis, et je t'écrirai plus longuement.

Mes compliments et une bonne poignée de main pour toi.

=A Antony Valabrègue.=

Bordeaux, 7 janvier 1871.

Mon cher Valabrègue,

Si vous vous ennuyez, venez. Voilà tout ce que je puis vous dire pour le moment. Quand vous serez ici, vous verrez. Il est impossible à distance de placer quelqu'un.

Roux vous a effrayé à tort. La vie est ici comme partout, cher et bon marché. On ne vous empoisonnera pas plus qu'à Paris. Vous trouverez une chambre à trente francs et le reste à l'avenant.

Donc tâtez-vous et agissez. Donnez-moi toujours de vos nouvelles.

On m'en apprend une belle. On a failli, me dit-on, me rechercher à Aix comme réfractaire. Cela est monumental. Il faut qu'on soit bien bête et bien méchant à Aix. Dites donc cela à vos amis. Il ne faudrait pas qu'on nous dégoûtât trop du peuple. Je me suis battu pour lui dans les journaux de Paris; mais si jamais j'ai un peu de pouvoir, je vous déclare que je musèlerai les envieux et les lâches.

Votre bien dévoué.

=A Louis Ulbach.=

Paris, 6 novembre 1871.

Mon cher Ulbach,

J'ai reçu de M. le procureur de la République l'invitation de me rendre à son cabinet, et là ce magistrat m'a très poliment averti qu'il avait reçu un grand nombre de dénonciations contre _La Curée_. Il n'a pas lu le roman; mais, dans la crainte d'avoir à sévir, et voulant éviter un procès, il m'a fait entendre qu'il serait peut-être prudent de cesser la publication d'une pareille œuvre, me laissant d'ailleurs toute liberté de la continuer à mes risques et périls.

La situation est donc très nette. Dans le cas où nous nous entêterions, il est à croire que mon roman dénoncé à la justice ferait saisir _La Cloche_, et que nous aurions un bon procès sur les bras. Si j'étais seul, je tenterais certainement l'aventure, désireux de connaître mon crime et de savoir quelle peine est réservée à l'écrivain consciencieux qui fait œuvre d'art et de science. Mais, par égard pour vous, je consens à me refuser cette satisfaction. Ce n'est pas le procureur de la République, c'est moi qui vous prie de suspendre la publication de mon roman.

Vous êtes en dehors du débat, et je tiens même à dire que je vous sais hostile à mon école littéraire. Vous m'avez attaqué autrefois, vous le feriez sans doute encore. Mais, entre nous, ce serait une simple querelle d'artistes. Vous me diriez ce que vous m'avez déjà dit, et je vous répondrais ce que je vous ai déjà répondu. Nous ne mettrions certainement pas en cause mes intentions de romancier; vous me connaissez assez pour savoir dans quelle honnêteté et dans quelle ferveur artistique je travaille. Je dis ces choses, afin de garder pour moi la responsabilité entière de l'aventure. Si, par libéralisme littéraire, vous avez bien voulu, et avec quelques hésitations, tenter la publication de _La Curée_, il me plait de rester seul sur la sellette, le jour où la tentative est criminelle. Je deviens orgueilleux de ce crime, de ce livre de combat.

J'ai un grand fonds de résignation en ces matières. Seulement, je crois devoir me défendre en quelques lignes, pour les personnes qui ont lu _La Curée_, sans comprendre le péché qu'elles commettaient.

_La Curée_ n'est pas une œuvre isolée, elle tient à un grand ensemble, elle n'est qu'une phrase musicale de la vaste symphonie que je rêve. Je veux écrire l'«Histoire naturelle et sociale d'une famille sous le second empire». Le premier épisode, _La Fortune des Rougon_, qui vient de paraître en volume, raconte le coup d'État, le viol brutal de la France. Les autres épisodes seront des tableaux de mœurs pris dans tous les mondes, racontant la politique du règne, ses finances, ses tribunaux, ses casernes, ses églises, ses institutions de corruption publique. Je tiens à constater, d'ailleurs, que le premier épisode a été publié par _Le Siècle_ sous l'empire, et que je ne me doutais guère alors d'être un jour entravé dans mon œuvre par un procureur de la République. Pendant trois années, j'avais rassemblé des documents, et ce qui dominait, ce que je trouvais sans cesse devant moi, c'étaient les faits orduriers, les aventures incroyables de honte et de folie, l'argent volé et les femmes vendues. Cette note de l'or et de la chair, cette note du ruissellement des millions et du bruit grandissant des orgies, sonnait si haut et si continuellement, que je me décidai à la donner. J'écrivis _La Curée_. Devais-je me taire, pouvais-je laisser dans l'ombre cet éclat de débauche qui éclaire le second empire d'un jour suspect de mauvais lieu? L'histoire que je veux écrire en serait obscure.

Il faut bien que je le dise, puisqu'on ne m'a pas compris, et puisque je ne puis achever ma pensée: _La Curée_, c'est la plante malsaine poussée sur le fumier impérial, c'est l'inceste grandi dans le terreau des millions. J'ai voulu, dans cette nouvelle «Phèdre», montrer à quel effroyable écroulement on en arrive, que les mœurs sont pourries et que les liens de la famille n'existent plus. Ma Renée, c'est la Parisienne affolée, jetée au crime par le luxe et la vie à outrance; mon Maxime, c'est le produit d'une société épuisée, l'homme-femme, la chair inerte qui accepte les dernières infamies; mon Aristide, c'est le spéculateur né des bouleversements de Paris, l'enrichi impudent, qui joue à la Bourse avec tout ce qui lui tombe sous la main, femmes, enfants, honneur, pavés, conscience. Et j'ai essayé, avec ces trois monstruosités sociales, de donner une idée de l'effroyable bourbier dans lequel la France se noyait.

Certes, on ne m'accusera pas d'avoir outré les couleurs. Je n'ai pas osé tout dire. Cette audace dans les crudités, qu'on me reproche, a plus d'une fois reculé devant les documents que je possède. Me faudrait-il donner les noms, arracher les masques, pour prouver que je suis un historien, et non un chercheur de saletés? C'est inutile, n'est-ce pas? Les noms sont encore sur toutes les lèvres. Vous connaissez mes personnages, et vous me donneriez vous-même tout bas des faits que je ne pourrais conter.

Quand _La Curée_ paraîtra en volume, elle sera comprise. Mon erreur a été de croire que le public d'un journal pouvait accepter certaines vérités. Et cependant je m'habitue difficilement à cette idée que c'est un procureur de la République qui m'a averti du danger offert par cette satire de l'empire. Nous ne savons pas aimer la liberté en France d'une façon entière et virile. Nous nous croyons trop les défenseurs de la morale. Nous ne pouvons pas accepter cette idée que les vraies pudeurs se gardent toutes seules, et qu'elles n'ont pas besoin de gendarmes. Que pensez-vous, par exemple, de ces gens qui ont dénoncé mon roman à la justice? Je ne veux pas compter combien il peut y avoir parmi eux de bonapartistes. Mais ceux-mêmes qui sont convaincus, quel étrange rôle ont-ils joué! Un roman les blesse, vite ils écrivent au procureur de la République, ou, s'ils sont de son entourage, ils tendent les mains vers lui comme vers un Dieu sauveur. Pas un n'a l'idée de jeter le feuilleton au feu. Tous se mettent à geindre comme des petits enfants perdus, et ils appellent la garde, et quand la garde est là, ils n'ont plus peur, ils sèchent leurs larmes. Je le disais tout à l'heure à M. le procureur de la République: ce n'est pas avec ces effrois de bambins, ce besoin continuel des gendarmes, que nous conquerrons jamais la vraie liberté.

Dans tout cela, je suis désolé pour _La Cloche_ et pour vous, mon cher Ulbach. Pardonnez-moi, et que tout soit dit. Les lecteurs qui ont compris le côté scientifique de _La Curée_, et qui voudront aller jusqu'au bout de ce roman, pourront l'achever prochainement dans le volume. Quant aux personnes qui auraient eu l'intelligence rare de ne voir dans mon œuvre qu'un recueil de polissonneries à l'usage des vieillards et des femmes blasées, elles en seront quittes pour se signer devant les étalages des libraires. Comme ces bonnes gens me connaissent!

Allez, une société n'est forte que lorsqu'elle met la vérité sous la grande lumière du soleil.

Je vous serre la main, et me dis votre bien dévoué.

=A Antony Valabrègue.=

Paris, 2 janvier 1872.

Mon cher Valabrègue,

Le pâté de bécasse et la brandade sont arrivés. La _mule noire_ n'est plus à Aix, elle est toute à Paris.

Je vous attends ce soir, votre couvert sera mis, et si quelque obstacle vous empêchait de venir, nous boirions à votre santé.

Votre bien dévoué.

=A Gustave Flaubert.=

2 février 1872.

Cher maître,

Je suis honteux de ne pas vous avoir encore rendu visite, le journalisme m'abêtit tellement, que je ne trouve plus une heure à moi.--Je vous envoie mon nouveau roman[16] pour vous dire que je ne vous oublie pas et que je vous remercie de votre lettre à la municipalité de Rouen. Ah! les gredins de bourgeois! vous auriez dû prendre une trique encore plus grosse, bien que la vôtre lasse de terribles bleus.

Je veux absolument aller vous serrer la main dimanche, dans l'après-midi.--Que _La Curée_ me serve en attendant de carte de visite.

Tout à vous, mon cher maître.

=A C. Montrosier.=

13 février 1872.

Mon cher confrère,

Je ne vous ai pas encore remercié des deux excellents fauteuils que vous m'avez procurés. Le drame de Daudet[17] est, en effet, très curieux. C'est l'erreur d'un esprit fin et délicat. Avez-vous remarqué la chute fatale des romanciers au théâtre? Ils font plus noir, plus vieux, plus ficelé que le dernier des faiseurs. Cela m'effraye un peu pour moi.

Merci encore, et tout à vous.

=A Antony Valabrègue.=

Paris, 13 février 1872.

Mon cher Valabrègue,

Je n'ai pas une bonne nouvelle à vous annoncer. Comme nous le craignions tous deux, ils sont d'avis, à _La Cloche_, que votre nouvelle ne saurait passer en Variété. Ils ne veulent, à la troisième page, que des études littéraires, artistiques ou historiques. Le dialogue surtout les effraye.

J'ai vainement plaidé votre cause, il faudra attendre que Gustave Aymard ait tué le dernier soldat prussien, et ce sera long. En attendant, j'ai préféré reprendre votre manuscrit qui sera mieux chez moi que dans un carton de _La Cloche_.

Ah! cette malheureuse littérature est bien malade!

Votre tout dévoué.

=A Louis Ulbach.=

Paris, 9 septembre 1872.

Ah! mon cher Ulbach, que je me tiens à quatre pour ne pas répondre avec toute ma colère d'artiste à la lettre que vous avez écrite à Guérin, et que Guérin me communique! «Obscène»! Toujours le même mot donc! Je le rencontre sous votre plume d'écrivain, comme je l'ai entendu dans la bouche de M. Prudhomme. Vous n'avez pas trouvé un autre mot pour me juger, et c'est ce qui me fait croire que ce gros mot ne vient pas de vous, et que vous l'avez laissé fourrer dans votre poche dans quelque cabinet officiel, pour me l'apporter tout chaud sous le nez.

Oh! ce mot! Si vous saviez comme il me paraît bête. Excusez-moi, mais je vous parle en confrère, et non en rédacteur. Heureusement qu'il ne me fâche plus, depuis que je l'ai entendu dans la bouche des procureurs impériaux. Non, vous ne m'avez pas blessé, bien qu'«obscène» soit terriblement gros. Je vais brûler votre lettre, pour que la postérité ignore cette querelle. Je sais que vous retirerez cet «obscène», quand les dames ne vous monteront plus la tête contre moi.

Je regrette de vous avoir causé cet ennui, et je suis très heureux de votre idée de soumettre mes articles à un censeur. Comme cela, je ne serai plus un danger pour les populations. Vos actionnaires et vos amis dormiront dans leur chasteté. Sans plaisanterie, je ne demande pas mieux que de les satisfaire, si la question d'argent tient à cela. Menacez-les d'un de mes articles, s'ils ne prennent pas chacun une action.

Je vous verrai demain, pour que vous me traitiez comme un échappé des lupanars. Vous savez que je vis dans l'orgie et que je scandalise mon époque par mon existence désordonnée. On ne voit que moi dans les lieux de débauche. Non, tenez, j'ai votre «obscène» sur le cœur. Vous n'auriez pas dû l'écrire, en me connaissant et en sachant que je suis plus hautement moral que toute la clique des imbéciles et des fripons.

Ne m'en voulez pas, et croyez-moi votre bien dévoué et bien obéissant rédacteur.

=A Maurice Dreyfous.=

Paris, 22 octobre 1872.

Mon cher Dreyfous,

J'ai un gros rhume, et je suis tellement enfoncé dans _Le Ventre de Paris_, que je vous avoue ne pas m'être occupé encore de _La Fortune des Rougon_. Mais, dès après-demain, je compte vous en envoyer des morceaux, de façon à ce qu'on puisse commencer l'impression tout de suite.

Ce soir ou demain paraîtra, dans _La Cloche_, un grand article d'un de mes bons amis. Je vous le recommande; il sera certainement bien fait.

Vous seriez bien aimable de m'envoyer une copie d'une des notes que je vous ai remises, sur _La Curée_. J'en ai besoin pour un journal de province.

C'est tout. J'ai écrit à Fouquier et à Levallois. _Le Phare de la Loire_ publiera un article. Dans _Le Sémaphore_, la note passera certainement demain ou après-demain. De votre côté mettez les fers au feu. On me dit que Pelletan a commencé un article. Les articles qu'on commence de la sorte et qui traînent ne s'achèvent jamais. Il faudrait peut-être le voir. Enfin, je voudrais bien, pour mon début chez vous, vous faire gagner beaucoup d'argent.

Mes compliments à M. Charpentier.

Tout à vous.

=A Ernest d'Hervilly.=

Paris, 17 juin 1873.

Mon cher confrère,

Si je ne vous ai point encore remercié de votre petit volume, si gros de poésie, _Jeph Affagard_, c'est que je comptais vous envoyer mes compliments dans _L'Avenir national_. Hélas! les temps sont durs, et l'on fait un véritable massacre d'articles bibliographiques.

Aujourd'hui, j'ai quitté _L'Avenir_, et comme je n'espère plus vous dire merci publiquement, je vous envoie une bonne poignée de main. Vos vers sentent la grande mer, et ils ont une rudesse qui m'a ravi.

A vous.

=A Marie Laurent.=

Juillet 1873.

Chère Madame,

Veuillez, je vous prie, vous faire mon interprète auprès des vaillants artistes qui ont combattu avec vous et qui ont fait une grande victoire de la première représentation de _Thérèse Raquin_. Dites-leur toute ma gratitude.

J'ai reçu votre bonne lettre collective, et elle m'a profondément touché. Elle me console de cette mort brusque qui enterre sans doute mon œuvre pour longtemps. Non, certes, vous n'avez rien à vous reprocher. Vous avez lutté jusqu'à la dernière heure, et j'ai trouvé en vous des défenseurs et des amis, oublieux de leurs propres intérêts. Ce qui m'a le plus chagriné, ce n'est pas de voir le drame arrêté, lorsque le succès d'argent pouvait encore venir; c'est de voir perdus vos efforts, vos créations, cette interprétation hors ligne, d'un ensemble tel, que depuis longtemps on n'avait constaté un tel résultat au théâtre.

Je n'ai qu'un regret: votre poignée de main a devancé la mienne. Lorsque je l'ai reçue, je venais d'envoyer à l'imprimerie une préface qui doit accompagner mon drame, et dans laquelle je tâche de payer ma dette. Je vous adresserai à tous la brochure et ce seront là mes remerciements officiels.

Dites bien ces choses, chère Madame, aux artistes qui ont combattu avec vous, et veuillez me croire votre tout dévoué et tout reconnaissant.

=A Marius Roux.=

Paris, 24 décembre 1873.

Mon cher Roux,

Je viens du _Corsaire_, où je suis allé chercher des nouvelles. Rien de bon. Portalis m'a l'air de vouloir faire encore un coup de tête. La vérité est qu'il ne doit avoir aucune promesse et qu'il a sans doute rêvé de forcer la main au gouvernement. Tu sais comme ces choses-là réussissent.

En somme, aucun numéro n'a paru. L'annonce d'une saisie, donnée ce matin par _Le Rappel_, n'est pas vraie. Portalis n'a pu encore lancer son numéro, que l'imprimeur ne veut pas imprimer. Les jeunes gens que je viens de voir ne croient pas à la réapparition, bien que le numéro de demain se prépare en ce moment. D'ailleurs, ils ont grandement raison de se méfier.

J'ai cru devoir t'avertir pour que tu saches à quoi t'en tenir. Si, par hasard, _Le Corsaire_ reparaissait sans encombre, je t'enverrais une dépêche.

Je sais que tu as trouvé un photographe disposé à faire des vues du barrage. Entends-toi avec lui. Je te donne sur l'autre feuille l'indication d'un point de vue excellent. C'est de cette place que Chavet a fait un fusain qui s'est malheureusement égaré dans la déconfiture de la Société du Canal.

Rien autre.--Nous te souhaitons tous de bonnes fêtes. Mes compliments à ta famille. Je te serre vigoureusement la main.

Ton bien dévoué.

Dis à Panafieu que nous avons vu son ami Béliard en compagnie de sa jeune femme. Elle est fort gentille. Panafieu voit par cet exemple que la vertu est toujours récompensée.--(Béliard reste: 69, rue de Douai. N'as-tu pas besoin de cette adresse?)

=A Gustave Flaubert.=

7 avril 1874.

Mon cher ami,

J'envoie _incognito_ au _Sémaphore_ de Marseille une correspondance qui m'aide à faire bouillir ma marmite,--c'est une de mes petites hontes cachées;--cela n'a qu'un avantage, celui de pouvoir m'y soulager le cœur, parfois.

Je leur ai donc envoyé un bout d'article sur _La Tentation_; ils se sont hâtés de m'en couper la moitié, toute la partie religieuse; je ne vous envoie pas moins ce que leurs ciseaux ont épargné. Cela est indigne. J'aurais voulu faire une étude, quelque part, en pleine lumière. Enfin, la bonne intention y est. Ne dites pas que c'est de moi.

A lundi, et tout à vous.

=A Ivan Tourguéneff.=

Paris, 29 juin 1874.

Mon cher Tourguéneff,

J'ai à vous remercier de la façon aimable dont vous voulez bien vous occuper de mes affaires. Naturellement, j'accepte avec enthousiasme les propositions que vous me faites, au nom du directeur de la Revue. MM. Charpentier, auxquels j'ai communiqué votre lettre, sont très heureux de votre excellente entremise, et me chargent de vous dire que tout ce que vous ferez sera bien fait. Dès votre retour, vous nous donnerez les derniers renseignements nécessaires, de façon que nous puissions envoyer en Russie, vers septembre ou octobre, la copie du roman que je termine en ce moment.

Veuillez surtout vous informer du détail suivant. Combien la Revue demandera-t-elle de temps pour publier un de mes romans; c'est-à-dire combien devrons-nous attendre pour paraître en France, après lui avoir envoyé le manuscrit ou les épreuves? Cela a une véritable importance, car nous devons ici choisir des époques de publication, afin de ne pas tomber dans des moments trop mauvais.

D'ailleurs, toutes les questions se régleront aisément par la pratique. Pour le moment, acceptez des deux mains, au prix que vous m'indiquez. MM. Charpentier, sur vos indications, entreront ensuite en correspondance avec le directeur de la Revue.

Est-ce vous qui m'avez envoyé votre dernière nouvelle du _Temps?_ Elle m'a fait le plus vif plaisir. Il y a là des impressions très vivantes d'une émeute vue par une fenêtre. Le trait final est très touchant.

Moi, je travaille dans la fièvre, en ce moment. Le roman dont je vous ai parlé me donne un mal de chien. Je crois que je veux y mettre trop de choses. Avez-vous remarqué le désespoir que nous causent les femmes trop aimées et les œuvres trop caressées?

J'ai vu Flaubert, il y a deux jours. Je lui ai même donné votre adresse. Il m'a paru tout à fait remis, du moins au physique. Il partait pour la Suisse. C'est fâcheux qu'aucun de ses amis n'ose le détourner du livre auquel il va se mettre. J'ai peur qu'il ne se prépare là de gros ennuis. Ah! qu'il avait raison de rentrer tout de suite dans la passion pure!

Et il ne me reste qu'à vous remercier de nouveau, en attendant de pouvoir vous serrer les deux mains, et de vous dire combien je vous suis reconnaissant.

Tout à vous.

Vous seriez bien aimable de m'acheter un exemplaire de _La Curée_ traduite en russe.

=A Antoine Guillemet.=

Paris, 23 juillet 1874.

Mon cher ami,

Ah bien! oui, les bains de mer, j'en suis loin! Je vous ai peut-être dit que j'avais une comédie à caser. Or, ladite comédie est, paraît-il, très effrayante, car, après l'avoir promenée dans des théâtres décents, je viens d'être très heureux de la faire recevoir à Cluny. Par parenthèse, elle y est en compagnie d'une pièce de Flaubert. Depuis la chute du _Candidat_, on a une peur affreuse de nous.

Donc, ma pièce est reçue, et le pis est qu'elle va entrer en répétition le mois prochain, pour passer dans la seconde quinzaine de septembre. Voilà qui me cloue à Paris. Ni Cabourg, ni Villerville, mon cher ami, mais les éternelles Batignolles. Si je veux prendre un bain, je tirerai un seau d'eau à mon puits.

Enfin, comme je le dis toujours, nous verrons l'année prochaine. Il y a bientôt dix ans que nous devons passer un été au bord de la mer.

Je ne vous remercie pas moins de votre aimable invitation. C'est avec le plus vif plaisir que nous nous serions arrêtés un instant chez vous.

Autrement, les affaires vont bien. Je ne vois personne, je n'ai pas la moindre nouvelle. Manet, qui fait une étude à Argenteuil, chez Monet, est introuvable. Et comme je ne mets pas souvent les pieds au café Guerbois, mes renseignements s'arrêtent là.

Si vous êtes ici pour septembre, écrivez-moi dès votre arrivée. Je vous mettrai de corvée à Cluny. Je crois que j'aurai besoin de tous mes amis, car la partie est peut-être encore plus grosse que pour _Thérèse Raquin_.

Veuillez présenter tous mes compliments à Mme Guillemet. On est très sensible chez moi à votre bon souvenir.

Une bonne poignée de main pour vous.

=A Georges Charpentier.=

Paris, 23 juillet 1874.

Mon cher ami,

Excusez-moi, si j'ai tant tardé de vous écrire. J'attendais une solution.