Correspondance: Les lettres et les arts

Part 5

Chapter 54,047 wordsPublic domain

Je n'ai pu communiquer votre lettre à aucun de nos amis, car je suis seul en ce moment à Paris. Mais, du nord et du midi, je suis certain qu'ils vous serrent très vigoureusement la main.

=A Théodore Duret.=

Paris, 20 mai 1868.

Mon cher Duret,

J'ai oublié, dans ma dernière entrevue, de vous recommander de nouveau le garçon dont je vous ai parlé, comme garçon de bureau. Il pourrait faire la recette, épousseter les meubles, s'occuper de n'importe quoi, pourvu qu'il ne s'agisse pas de tenir des écritures trop compliquées. Il n'a reçu qu'une demi-éducation qui ne lui permet pas d'être commis.

Vous me rendriez un véritable service en le prenant avec vous. Il y a deux ans que je lui promets de le placer. Soit négligence de ma part, soit mauvaise chance, je ne lui ai encore rien trouvé. Voulez-vous que je vous le conduise un de ces jours?

La question des appointements a-t-elle été vidée? C'est là une question assez grave pour moi; je regrette beaucoup le journal quotidien, qui m'aurait permis de vivre tranquille dans une famille honorable en suffisant à mes besoins.

J'ai assez des trafics plus ou moins dignes de la petite presse. On s'y amoindrit et on s'y tue.

Je ne sais quand je pourrai aller vous voir aux bureaux de _La Tribune_. Je suis un peu souffrant et je travaille l'après-midi. D'ailleurs, il est inutile que j'aille me mettre dans vos jambes en ce moment. Veuillez donc avoir l'obligeance de me tenir au courant par lettres, comme vous avez eu la bonté de le faire jusqu'ici. Avertissez-moi quand je pourrai m'entendre définitivement avec M. Pelletan sur certains détails d'exécution, tels que la longueur de mes articles et les jours où je dois envoyer ma copie. Je préfère ne pas embarrasser le plancher tant qu'on n'aura pas besoin de moi. Pourvu que je sois averti deux ou trois jours à l'avance de l'apparition du journal, cela suffira.

Avez-vous vu les tableaux de Camille Pissarro; et êtes-vous de mon avis?

Votre bien dévoué.

S'il est nécessaire, quand on parlera des appointements, veuillez faire valoir que je dois donner un article dans chaque numéro. Puisqu'on n'a engagé que moi comme littérateur, je me trouve donc à la tête de la partie littéraire du journal, et j'espère que l'on me donnera ce que l'on compte donner à un rédacteur politique qui fournirait la même quantité de besogne que moi. Remarquez encore que si le journal avait été quotidien, mon travail n'aurait presque pas augmenté. Vous me le disiez vous-même: la rédaction d'un journal hebdomadaire coûte presque aussi cher que celle d'une feuille quotidienne.

Tout ceci entre nous. Je suis certain que vous veillerez à mes intérêts. N'oubliez pas une chose: le désintéressement n'est de mise que lorsque tout le monde est désintéressé; dans le cas contraire, il prend le nom de duperie.

=Au même.=

Paris, 19 juin 1868.

Mon cher Duret,

Il faut que je vous rende compte de ma conversation avec M. Lavertujon. En somme, il paraît très bien disposé, mais il n'a pu me donner aucune certitude. Voici un résumé de ses paroles. Il ne pense pas que je puisse faire un article toutes les semaines, parce qu'on a pris des engagements avec trop de monde; d'ailleurs, il en causera avec ces messieurs et m'écrira mardi si je dois continuer à envoyer hebdomadairement une causerie; il semble ne pas vouloir prendre une décision lui-même, mais désirer au fond que ma collaboration soit très active.

J'ai plaidé ma cause, en m'appuyant sur une promesse de M. Pelletan et _surtout_ en faisant observer qu'une «Causerie» était une chronique qui devait absolument se trouver dans chaque numéro. Mais la meilleure raison que j'ai donnée et qui a paru frapper beaucoup M. Lavertujon, a été que j'avais grand besoin de travailler, ayant ma mère à ma charge et étant obligé d'enlever l'avenir à la pointe de ma plume. J'ai ajouté que j'étais las de la petite presse, que je souhaitais ardemment me réfugier dans un journal honnête et sérieux où je pourrais développer tous mes moyens. «Si _La Tribune_, ai-je dit, m'offrait cinq cents francs par mois, non seulement pour ma chronique littéraire, mais pour toutes sortes de travaux, je me dévouerais complètement au journal, je n'écrirais dans aucune autre feuille, et je garderais une éternelle reconnaissance pour les hommes qui me mettraient ainsi le pied dans l'étrier.»

Vous voyez le fond de mon ambition, mon cher Duret; je n'espère pas réussir, mais pour obtenir un œuf, il faut demander un bœuf. D'ailleurs, mes vœux n'ont rien d'extravagant. Je consentirais à faire n'importe quoi pour trouver un port dans _La Tribune_, même à rédiger les faits-divers, à me rendre utile d'une façon ou d'une autre. Il vous faudra peut-être des hommes pour relire les épreuves, pour redresser les phrases boiteuses, etc. Je consentirais parfaitement à être un de ces hommes, si ce travail, joint au rapport de mes articles, me constituait la rente qu'il faut pour vivre.

Causons _pratiquement_, n'est-ce pas? Le moins que je puisse obtenir, c'est deux causeries par mois. Ce serait déjà un pas si j'en obtenais quatre. Puis, s'il était possible de me confier des travaux quelconques et de m'attacher entièrement à _La Tribune_, je serais l'homme le plus heureux de la terre.

Voyez ce que vous pouvez encore faire pour moi en ces circonstances. Je crois que je suis sympathique à ces messieurs, et qu'on pourrait obtenir quelque chose d'eux en leur expliquant ma position. Tout ce que vous ferez sera bien fait. Ma dette de reconnaissance à votre égard devient telle que je ne sais comment je m'acquitterai jamais.

J'ai vu MM. Glais-Bizoin et Hérold qui ont été charmants pour moi, le dernier surtout. J'espère que mon second article me les attachera tout à fait et qu'il sera peut-être temps, alors, de leur dire: «Voilà un garçon dont vous pouvez faire un des vôtres, ne le laissez pas se perdre dans les petits journaux.» Si l'occasion se présente, pourrez-vous leur dire cela?

M. Lavertujon a paru très satisfait de mon second article. «Je n'en retrancherais pas une virgule, m'a-t-il dit, mais M. Duret aura peur peut-être.» Ah çà! pas de bêtises, n'est-ce pas? Ne coupez rien, je vous prie. Je ne tiens pas à un article, mais je tiens à frapper un coup pour m'asseoir carrément ensuite dans la maison.

Mille fois merci encore.

Votre bien reconnaissant et bien dévoué.

Je suis si pressé que je ne relis pas.

=Au même.=

Paris, 19 juillet 1868.

Mon cher Duret,

J'ai parfaitement compris la raison de vos coupures. On ne doit cependant que la vérité aux morts.

Je ne sais toujours pas ce que je gagne à _La Tribune_, et je désire vivement le savoir pour régler mon budget. M. Pelletan, que j'ai entrevu hier, m'a prié de faire mes articles plus courts,--prière que j'ai trouvée juste et raisonnable,--et je crois qu'il m'a fait entendre que je serais payé au mois. Je n'ai pas voulu lui demander une explication plus claire. Je préférerais toucher des appointements mensuels, cela me semblerait plus logique et plus certain. Seulement j'ai peur qu'on ne déprécie beaucoup ma copie,--ceci entre nous. Enfin je m'en remets à la bonne volonté de ces messieurs, et je vous prie de nouveau de me faire connaître leur décision dès qu'ils en auront pris une. La justice serait de me payer les articles que j'ai faits jusqu'ici à cinq sous la ligne, ainsi que cela avait été décidé, et de partir du mois présent pour me payer à l'année.

Il est bien entendu que tout cela est confidentiel. Je cause avec vous en ami. Mes souhaits ne sont pas des prétentions. J'accepte d'avance ce qu'on m'offrira.

Je voudrais bien causer avec vous. Puisque je ne puis vous rencontrer à _La Tribune_, je me permettrai de me présenter chez vous un de ces matins. Si je vous dérange, vous me mettrez à la porte.

Votre dévoué.

=A Champfleury[11].=

Paris, 25 octobre 1868.

Mon cher confrère,

J'ai voulu, avant de vous remercier, lire en entier le livre que vous avez eu la gracieuseté de m'envoyer.

J'adore les chats, j'en ai toujours quatre ou cinq autour de moi. C'est vous dire le plaisir que m'a fait votre savant et spirituel plaidoyer. Vous n'êtes pas qu'un observateur, vous êtes un lettré, et je vous dois maintenant de connaître l'histoire vraie de mes bons amis les chats, que j'aimais d'instinct, sans trop savoir s'ils avaient à mon amitié d'autre titre que leur grâce souple.

Je désirerais vivement parler de votre œuvre quelque part. Je pourrais, dans un journal, vous dire tout au long ce que je ne vous dis pas ici. Je comptais réserver cet article pour _La Tribune_. Mais voilà que le rédacteur bibliographique de cette feuille, M. Asseline, a déjà parlé des _Chats_, et d'une façon très amicale. J'espère que cela ne m'empêchera pas de revenir à la charge, mais je crains de ne pouvoir donner à mon compte rendu le développement que je rêvais.

Merci encore pour les bonnes heures que vous venez de me faire passer, et croyez-moi votre dévoué confrère.

=A Théodore Duret.=

Paris, 3 novembre 1868.

Mon cher Duret,

Pardonnez-moi si je ne me suis pas rendu au café Guerbois et si je n'ai point encore répondu à votre lettre. J'étais dans la fièvre du dénouement de _Madeleine Férat_, je ne voulais plus m'occuper de rien avant d'avoir terminé cette œuvre. Aujourd'hui la dernière ligne est écrite, je rentre dans la vie. Je n'ai plus à redouter que les paniques de l'éditeur et de l'imprimeur. Allez, écrire avec quelque audace ne rend pas l'existence rose!

Je suis prévenu, ma prochaine causerie de _La Tribune_ sera courte.

Maintenant que me voilà libre, j'irai vous voir un de ces matins. Nous causerons.

Votre bien dévoué.

=Au même.=

Paris, 26 novembre 1868.

Mon cher Duret,

J'ai fait ma causerie de celle semaine sur le débat que j'ai avec Lacroix, au sujet de mon roman. Je vous ai déjà parlé de cette affaire.

Je vous préviens, et vous prie de ne pas changer un mot de cet article qui est sans aucun danger pour le journal. Je vous demande de le respecter, à titre de service personnel. D'ailleurs, vous ferez également grand plaisir à Lacroix, auquel je l'ai soumis, et qui en attend la publication pour se croire à l'abri de toute poursuite.

Merci à l'avance, et tout à vous.

=A Marius Roux.=

Paris, 4 décembre 1868.

Mon cher Roux,

Je ne savais que penser, mais ta lettre m'explique ton silence. Je te réponds quelques mots à la hâte.

Je te prie d'abord de t'informer pourquoi je n'ai pas encore reçu la copie de la délibération du Conseil municipal. Aie l'obligeance de voir le maire et de lui dire que je réclame la délibération avec une légitime impatience[12].

Je te remercie de t'inquiéter de la vente de mes volumes à Aix. Quand tu seras de retour et que tu m'auras donné des renseignements précis, j'en ferai usage. Par la même occasion, vois s'il n'y aurait pas moyen de glisser dans _Le Mémorial_ la reproduction du compte rendu de _Madeleine Férat_. Suis-je fâché avec Remondet au point de ne pouvoir compter sur la publicité de son journal?

Tu me dis que Paul doit revenir avec toi. Voilà qui est bon! Je désespérais de le voir avant le milieu de janvier. Dès que le jour exact de votre départ sera fixé, préviens-moi. Dis à Paul que je ne lui écrirai plus, puisque je le verrai dans quelques jours. Selon l'heure de votre arrivée, venez me demander à dîner, le jour où vous débarquerez.

J'achète _Le Petit Journal_ depuis ton départ. J'ai lu par conséquent ta lettre, au sujet de _La Bachelière_. Aix se permet tous les crimes.--Pourquoi ne signes-tu pas de ton vrai nom tes comptes rendus de procès? Cela t'aurait fait une très large publicité. Peut-être y a-t-il des raisons que je ne devine pas.

Dis à Arnaud, si tu le revois, que je suis tout prêt à lui vendre une seconde fois _Les Mystères de Marseille_. Seulement les conditions de paiement dont tu me parles me paraissent inacceptables. Je consens à ne pas lui vendre le roman en bloc, mais je désire que tout ce qui paraîtra me soit payé. Si le journal vit, je toucherai le prix du livre entier; si le journal meurt au quinzième, au vingtième numéro, je toucherai les quinze, les vingt premiers feuilletons. Cela me paraît de toute justice.

Je ne veux pas te raconter l'emploi de ces derniers huit jours. Sache seulement que tous les journaux s'occupent de _Madeleine Férat_, qui pour le moment vit cachée dans une cave du boulevard Montmartre. Elle se porte fort bien, mais elle a peur que le grand air ne lui fasse mal. J'espère qu'on la tirera de sa prison lundi matin. Toutefois, il peut arriver que je m'adresse au Tribunal de commerce pour prouver à Lacroix que la lumière ne tuera pas cette pauvre dame. En un mot, tout marche bien, trop bien même. Me voilà martyr. Les démocrates versent un pleur sur mon cas. Ah! ces pauvres démocrates, sont-ils assez roulés!

A bientôt, mon cher Roux, et mes compliments à ta famille. Tu as le bonjour des miens et le salut fraternel de Valabrègue.

Ton dévoué.

N'oublie pas la salade de champanelle (est-ce que tu sais l'orthographe de ce mot-là, toi?), sans cela, on est bien décidé ici à t'arracher les yeux. Je me permets de te dire en outre d'apporter quelques truffes, si elles sont à bon marché. Nous en garnirons un poulet--de notre basse-cour!!!--que nous enterrerons ensuite avec recueillement.

A bientôt.

J'oubliais de te dire que Rhunka[13] te fait trois grimaces d'amitié. Elle est entièrement libre maintenant, elle court dans le jardin, et, en ce moment même, elle vient frapper à la fenêtre de mon salon, parce qu'il ne fait pas très chaud dehors.

J'ai failli brûler ma lettre, en mettant de la cendre dessus. Hélas! nos œuvres sont bien fragiles!

=A Louis Ulbach.=

(FRAGMENT)[14]

27 mai 1870.

... J'y étudie les fortunes rapides nées du coup d'État, l'effroyable gâchis financier qui a suivi, les appétits lâchés dans les jouissances, les scandales mondains. Je crois tout naïvement à un succès, car je soigne l'œuvre avec amour, et je tâche de lui donner une exactitude extrême et un relief saisissant.

Le titre _La Curée_ s'imposait, après _La Fortune des Rougon;_ le premier était la conséquence du second. Pourtant, j'ai hésité un moment à cause de la célèbre pièce de vers de Barbier.

=A Théodore Duret.=

30 mai 1870.

Mon cher Duret,

Je ne puis vous donner l'adresse du peintre dont vous me parlez[15]. Il se renferme beaucoup, il est dans une période de tâtonnements, et, selon moi, il a raison de ne vouloir laisser pénétrer personne dans son atelier. Attendez qu'il se soit trouvé lui-même.

J'ai lu votre second article sur le Salon, qui est excellent. Vous êtes un peu doux. Dire du bien de ceux qu'on aime, ce n'est point assez; il faut dire du mal de ceux qu'on hait.

Votre bien dévoué.

=A Marius Roux.=

Bordeaux, 12 décembre 1870.

Mon cher Roux,

Je te prie d'aller trouver Cabrol de ma part. Tu entreras avec mon laissez-passer que je t'envoie. Va à la préfecture le matin, vers dix heures, le jour même où tu recevras cette lettre, c'est-à-dire jeudi; si tu ne le trouves pas le matin, retourne frapper à sa porte l'après-midi. Il me faut une réponse décisive, et comme je crains qu'il ne me l'envoie pas, je te prie d'aller la chercher.

Ma femme te lira ma lettre et te mettra au courant de la situation. J'ai envoyé ma dépêche à Cabrol et de plus je lui envoie une lettre par le courrier qui te portera celle-ci. Dans cette lettre je lui raconte mes premières démarches, je lui dis qu'on ne demande pas mieux ici que de me nommer à Aix, et je termine en ces termes: «Il y a trois cas: ou révoquer M. Martin, ou attendre une compensation pour lui, ce qui sera sans doute trop long, ou ne plus songer à l'affaire. C'est sur un de ces trois cas que je vous prie de me fixer. J'attends votre réponse pour rester ou pour repartir. Il faut que samedi, au plus tard, je sois à Marseille.»

Maintenant, tu comprends ma tactique. Il recevra ma lettre jeudi matin. En y allant, tu lui diras: «Vous avez dû recevoir ce matin une lettre de Zola», ce qui le forcera à me lire et à me répondre. D'ailleurs, il s'abandonnera beaucoup plus dans une conversation avec toi. Après lui avoir dit que nous sommes deux amis dévoués et l'avoir rassuré sur l'indiscrétion que j'ai commise en te parlant de l'affaire Martin, tu lui diras carrément: «Maintenant que Zola est à Bordeaux, il ne peut pas en revenir sans sa nomination. Là-bas, on désire lui être agréable, on compte sur lui; si, d'autre part, M. Gent _veut_ réellement congédier M. Martin et que Zola soit son homme, je ne vois pas pourquoi l'affaire ne se terminerait pas en deux heures. Que M. Gent profite de l'occasion. Il faut tourner l'obstacle.» Enfin, fais-le causer le plus possible et vois la tournure de l'affaire. Aix est le seul endroit propre disponible,--quand Martin n'y sera plus, il est vrai.

Puis, quand tu auras vidé Cabrol, tu m'écriras immédiatement. J'attends ta lettre pour repartir. Je veux savoir ce qu'il en est. Si je n'ai rien à espérer _d'immédiat_, envoie-moi un télégramme par la voie _Marseillaise_, télégramme ainsi conçu: «Gambetta est-il à Bordeaux?»--Si, au contraire, l'incident Martin est arrangé et que je puisse emporter ma nomination, télégraphie--moi: «On parle d'une victoire. Prendre renseignements.»--Écris-moi quand même. Je ne pourrai sans doute pas rester à Bordeaux plus tard que dimanche.

Je compte sur toi, n'est-ce pas? Et quant à l'imprévu, je m'en remets à ton habileté.

Je suis égoïste, je ne parle que de moi. La vérité est que je n'ai encore que des renseignements incomplets. Tout paraît plein. Les emplois ici sont introuvables, paraît-il. On m'a dégoûté de l'Algérie. Il y a des places dans les intendances et à la suite des armées. Il faudrait, je crois, pouvoir vivre ici un mois, en contact continuel avec les ministères. On finirait par se caser. Demain, je parlerai de toi à Ranc. Par lui, j'aurai des renseignements plus précis. Tu peux toujours compter que je te perlerai des nouvelles exactes.

Et la pauvre _Marseillaise?_ Je l'ai entendu crier à Agen, sur la voie, par une pluie battante. J'ai cru que c'était un convoi qui passait.

Ton dévoué.

Il faudrait mettre Cabrol au pied du mur en lui disant: «Eh bien, entrez dans le cabinet de M. Gent, dites-lui que M. Zola est à Bordeaux, et que M. Mazure le verrait avec plaisir à Aix; puis donnez-moi sa réponse.»

Ne pas oublier aussi de faire sentir à Cabrol que je ne suis venu ici que sur son conseil, et qu'il est ainsi engagé à m'obtenir un résultat. Il serait ridicule qu'il m'ait envoyé promener à Bordeaux, pour voir la ville.

=Au même.=

Bordeaux, 22 décembre 1870.

Mon cher Roux,

Ma femme a dû te dire que je restais ici et que je l'appelais. J'ai accepté d'être secrétaire de Glais-Bizoin. C'est une situation qui va me permettre d'étudier les gens d'ici et de tirer d'eux ce qui me plaira le mieux,--à moins que cette place de secrétaire ne me convienne complètement.

Comme je le disais à ma femme, Marseille est _brûlé_. Il était temps de se dépayser, si l'on ne voulait jouer un rôle embarrassant. J'aurais pris ici n'importe quoi plutôt que de vider les lieux.

Je ne sais encore quel coup de main je vais pouvoir te donner. C'est bien le diable si nous ne trouvons pas quelque chose pour toi. Maintenant qu'il s'agît de parler carrément, je n'ose te conseiller de me rejoindre. Tu m'as dit toi-même qu'on ne donnait pas de ces conseils-là. Je désire vivement t'avoir, et j'espère que tu te caserais---Écris-moi, n'est-ce pas, pour me dire ce que tu comptes faire.

Je ne me suis pas gêné, j'ai conseillé carrément à ma femme de te parler d'un emprunt. Elle me rassure, elle me dit que Chappuis va nous payer, et que tu veux bien me prêter ta quinzaine. Je te remercie mille fois. Tu es un peu mon banquier. Je suis vivement touché de ta façon d'agir dans ces questions délicates.

Si tu venais et que tu voulusses que je te préparasse un logement, tu n'aurais qu'à m'écrire un mot.

Ici, au Café de Bordeaux et sur le trottoir de la Comédie, on se croirait sur le boulevard des Italiens. J'ai reconnu là un tas de petits confrères. Je crois qu'il est très bon de se montrer. Avec un peu d'habileté, nous allons faire une rentrée triomphale.

Il fait un froid de loup, et je n'ai pas de feu. C'est pourquoi je me hâte de te serrer la main.

Ton bien dévoué.

=Au même.=

Bordeaux, 25 décembre 1870.

Mon cher Roux,

Je t'écris deux mots à la hâte pour ne pas te laisser sans lettre.

Tu as parfaitement raison, tu ne peux venir ici sans une demi-certitude. Dès que je vais être installé, je vais fureter pour toi. Si je t'ai bien compris, tu préférerais une place ignorée, avec appointements convenables. On doit trouver cela. Je vais en parler à Glais-Bizoin. D'ailleurs, je te tiendrai au courant de mes démarches. Ces jours-ci, il fait tellement froid, que je n'ai pas le courage de faire un pas. Quand je vais être dégelé, je courrai tous les ministères pour ton compte et pour le mien. _Je veux tout savoir._

L'affaire de Quimperlé n'est pas faisable. On veut un homme du pays. Si on me l'a offerte, je le comprends maintenant, c'est parce qu'on savait que je refuserais.

Je commence à devenir très roublard. Je m'aperçois que j'ai bien fait d'accepter cette place de secrétaire qui va me mettre dans les secrets de la comédie. J'en ai déjà vu d'assez jolis dans la correspondance.

Mon avis est que tu ne _peux_ rester là-bas, et que je dois te trouver quelque chose ici. Je tâcherai que ça ne traîne pas.

Merci de tes bons soins pour ma femme et pour ma mère. Je ne sais encore si je vais les voir ce soir. Je t'avoue que je commence à m'ennuyer diablement.

Laisse Arnaud tranquille. Ne cache ni mon départ, ni ma nouvelle situation. Je ne veux pas avoir l'air d'avoir fui, après l'insuccès de _La Marseillaise_.

Mes compliments et une bonne poignée de main.

Je ne suis pas allé réclamer ton parapluie parce que je compte que tu viendras le réclamer toi-même. Veux-tu que je le cherche et te l'envoie?

=Au même.=

Bordeaux, 27 décembre 1870.

Mon cher Roux,

Ma femme et ma mère ne sont arrivées que la nuit dernière. Elles ont dû passer toute une journée et une nuit à Frontignan, arrêtées dans les neiges. Le voyage a été des plus rudes, et je suis bien heureux de les voir enfin auprès de moi.

Malheureusement, il y a une ombre au tableau. Je ne compte toucher ici de l'argent que vers le huit, et ma femme est arrivée presque à sec. Elle me dit que tu comptes _absolument_ sur Chappuis. Je t'en prie, presse la rentrée, et envoie-moi immédiatement ce que tu auras pu arracher. La question est très grave. Je compte sur ton amitié. Sois inexorable.

Nous sommes encore dans toute la fièvre de l'installation. Il fait un froid de gueux. Enfin, je suis parvenu à trouver un trou où nous ne serons pas trop mal, nous et le chien.

J'en suis toujours à étudier le terrain. Tu devrais bien avoir une ambition, un désir plutôt, qui eût quelque précision. Je puis frapper pour toi à toutes les portes. Mets-moi donc un peu à contribution, en me disant: «Va ici et va là.» Moi, de mon côté, ces jours-ci, je compte t'écrire une longue lettre où je te donnerai toutes mes observations. Selon moi, Bordeaux, à cette heure, doit être pour nous le chemin de Paris. Il est bon que tu viennes.

Si tu te décides à me répondre, je te conseille de descendre chez moi. Les hôtels sont inabordables. Pour quelques jours, tu pourrais coucher dans la salle à manger, Il y a d'ailleurs un logement à louer dans notre maison. Je me mets à ta disposition entière.

Merci de ce que tu as fait pour ma femme et ma mère. Et songe à Chappuis. J'attends la réponse monnayée avec impatience. Pourvu que les neiges n'interceptent pas les courriers.

Une vigoureuse poignée de main. Ma mère et ma femme me prient de te serrer une seconde fois la main.

Ton bien dévoué.

=A Antony Valabrègue.=

Bordeaux, 29 décembre 1870.

Mon cher Valabrègue,

Je ne vous ai pas répondu plus tôt et cela pour une bonne raison: j'étais à Bordeaux, et c'est ma femme qui m'apporte votre lettre en venant me rejoindre.