Correspondance: Les lettres et les arts

Part 4

Chapter 43,939 wordsPublic domain

Permettez-moi, avant tout, de vous dire que vous avez jugé un peu en provincial la publication des _Mystères de Marseille_. Si vous étiez ici au milieu de nous, si je pouvais causer pendant dix minutes avec vous, vous comprendriez sur-le-champ la raison d'être de cette œuvre. J'obéis, vous le savez, à des nécessités et à des volontés. Il ne m'est pas permis comme à vous de m'endormir, de m'enfermer dans une tour d'ivoire, sous prétexte que la foule est sotte. J'ai besoin de la foule, je vais à elle comme je peux, je tente tous les moyens pour la dompter. En ce moment, j'ai surtout besoin de deux choses: de publicité et d'argent. Dites-vous cela, et vous comprendrez pourquoi j'ai accepté les offres du _Messager de Provence_. D'ailleurs, vous êtes dans tous les espoirs, dans toutes les croyances du commencement, vous jugez les hommes et les œuvres absolument, vous ne voyez pas encore que tout est relatif, et vous n'avez pas les tolérances de l'expérience.

Je ne veux point jeter de la nuit dans votre beau ciel limpide. Je vous attends à vos débuts, à vos luttes; alors seulement, vous comprendrez bien ma conduite.

Je vous dis ceci en ami. Il est bien entendu que je vous abandonne _Les Mystères de Marseille_. Je sais ce que je fais!

En ce moment, je mène de front trois romans: _Les Mystères_, une nouvelle pour _L'Illustration_, et une grande étude psychologique pour _La Revue du XIXe Siècle_. Je suis très satisfait de cette dernière œuvre[7]; c'est, je crois, ce que j'ai fait de mieux jusqu'à présent. Je crains même que l'allure n'en soit trop corsée, et que Houssaye ne recule au dernier instant. L'ouvrage paraîtra en trois parties; la première partie est terminée et doit paraître au mois de mai. Vous voyez que je vais vite en besogne. Le mois dernier, j'ai écrit cette première partie--un tiers du volume,--et une centaine de pages des _Mystères_. Je reste courbé sur mon bureau du matin au soir. Cette année, je publierai quatre à cinq volumes. Donnez-moi des rentes, et je m'engage à aller tout de suite m'enfermer avec vous et me vautrer au soleil dans l'herbe.

J'ai dû, pour quelque temps, quitter _Le Figaro_. Je n'y publierai plus que des articles volants, et, métier pour métier, je préfère écrire des histoires de longue haleine, qui restent. J'ai dû également renoncer à l'idée de faire un «Salon». Il est possible cependant que je lance quelque brochure sur mes amis les peintres.

Voilà, ma foi, toutes les nouvelles qui me concernent. Je travaille beaucoup, soignant certaines œuvres et abandonnant les autres, tâchant de faire mon trou à grands coups de pioche. Vous saurez un jour qu'il est malaisé de creuser un pareil trou.

Je ne vous parle pas de votre retour à Paris. Je vois bien que vous le remettez à une époque lointaine, indéterminée. Je finirai par vous approuver; puisque vous voilà redevenu poète, il est préférable que vous restiez dans les solitudes mortes de la province. Seulement, vous entrez dans la carrière littéraire par une voie si différente de celle que j'ai prise, qu'il m'est difficile de ne pas faire quelques restrictions. Ma position m'a imposé la lutte, le travail militant est pour moi le grand moyen, le seul que je puisse conseiller. Votre fortune, vos instincts vous font des loisirs, vous vous attardez de gaieté de cœur. Toutes les routes sont bonnes, suivez la vôtre, et je serai le premier à applaudir lorsque vous obtiendrez un résultat. Ce que je vous ai dit, ce que je vous dirai sans doute encore, ne m'est dicté que par la sympathie. Vous n'en doutez point, n'est-ce pas?

Quelques petites nouvelles pour finir: Paul est refusé, Guillemet est refusé, tous sont refusés; le jury, irrité de mon «Salon», a mis à la porte tous ceux qui marchent dans la nouvelle voie.--Baille entre en plein dans de beaux appointements.--Solari est toujours marié.--Voilà.

Écrivez-moi souvent, vos lettres me font grand plaisir. Parlez-moi, à l'occasion, de l'impression que _Les Mystères_ font à Aix.

Votre dévoué.

Vous avez le bonjour de tout le monde.

XIII

Paris, 29 mai 1867.

Mon cher Valabrègue,

Je vous dois une lettre depuis longtemps, je suis tellement ennuyé et occupé que je me déclare moi-même bien innocent de ma négligence.

Imaginez-vous que toutes les publications pour lesquelles je travaillais m'ont manqué de parole à la fois. _La Revue du XIXe Siècle_, qui devait commencer un roman de moi le 1er mai, ne le commencera que le 1er juillet; d'autre part, _L'Illustration_ me retarde aussi; de façon que j'ai les bras liés, ne pouvant entreprendre autre chose, et attendant avec impatience que le travail amassé commence à s'écouler.

Je suis très content du roman psychologique et physiologique que je vais publier dans _La Revue du XIXe Siècle_. Ce roman, qui est écrit presque entièrement, sera à coup sûr ma meilleure œuvre. Je crois m'y être mis cœur et chair. Je crains même de m'y être mis un peu trop en chair et d'émouvoir Monsieur le procureur impérial. Il est vrai que quelques mois de prison ne me font pas peur.

Je vais faire un «Salon» dans un nouveau journal: _La Situation_, qui paraît ces jours-ci. Il y a beaucoup de nouveaux journaux dans l'air, et je cherche à me caser solidement dans une des feuilles futures. Mon grand défaut est d'avoir vingt-sept ans; si j'en avais cinquante, si j'étais à demi mort de lassitude et de dégoût, j'aurais déjà dans le journalisme une place fixe qui me rapporterait dix mille francs par an.

Je vous enverrai, ces jours-ci, une brochure que je publie ici, et qui n'est autre chose que mon article sur Manet. Elle contient deux eaux-fortes: un portrait de Manet et une reproduction de l'Olympia. Vous devez savoir que Manet a ouvert, depuis vendredi, son Exposition particulière. Le succès d'argent est maigre jusqu'à présent. L'affaire n'est pas lancée. J'espère que ma brochure va mettre le feu aux poudres.

Autre nouvelle. Je me suis à peu près entendu avec l'éditeur Lacroix, pour publier une édition in-8 de mes _Contes à Ninon_, illustrés par Manet. Nous n'avons plus qu'à signer le traité. Si l'affaire se conclut, le volume paraîtra en novembre.--Vers cette époque, je publierai sans doute deux autres volumes.

Voilà à peu près toutes les nouvelles qui me concernent.--Je vois rarement Baille; depuis que je me suis retiré sur les hauteurs de Batignolles, je vis au désert. Quand vous reviendrez à Paris, j'espère que vous vous logerez dans mon voisinage.--Cézanne retournera à Aix avec sa mère dans une dizaine de jours. Il passera, dit-il, trois mois au fond des solitudes de la province et reviendra à Paris en septembre. Il a grand besoin de travail et de courage.--Grand succès de Solari au Salon.--Prochaine ouverture de l'Exposition de Courbet, sur laquelle j'espère pouvoir faire une courte étude. D'ailleurs, Paul vous donnera toutes ces petites nouvelles avec plus de détails.

Me pardonnerez-vous de vous avoir parlé des autres et de moi avant de m'être occupé de vous?

Vous faites bien de rester à Aix, si vous y restez pour vous armer de toutes pièces avant de revenir à Paris. Songez que, pour marcher librement, il faut que vous soyez indépendant. Seulement hâtez-vous. La province est terrible. Deux ans de séjour à Aix doivent à coup sûr tuer un homme. J'ai en cela une opinion arrêtée qui me fera toujours vous appeler à Paris. Questionnez Paul, questionnez tous nos amis, et vous verrez chez tous le même effroi de la province. Lisez aussi dans Balzac quelques admirables pages.--A propos, avez-vous lu tout Balzac? Quel homme! Je le relis en ce moment. Il écrase tout le siècle. Victor Hugo et les autres,--pour moi,--s'effacent devant lui. Je médite un volume sur Balzac, une grande étude, une sorte de roman réel.

Donc, je voulais simplement vous dire de rester à Aix, tout juste le temps nécessaire pour conquérir votre liberté, et de vous méfier beaucoup de cette ville morte. Vous croyez marcher et vous dormez. Cela n'est pas appréciable pour vous, qui êtes dans votre sommeil. Mais moi, qui suis dans la veille fiévreuse de Paris, je vois bien en lisant vos lettres que vous restez appesanti et immobile.

En voulez-vous une preuve? Si vous étiez resté à Paris, jamais vous ne seriez redevenu poète. Ce qui vous pousse à la poésie, à la rêverie cadencée des vers, c'est cet air mortel qui pèse à vos épaules. Dans le calme de votre retraite, votre esprit a été pris de ce sommeil doux, nécessaire à l'éclosion des rimes. Certes, je ne vous blâme pas d'être poète pour quelque temps encore. Mais je ne crois pas que ce soit là votre véritable tempérament. Dès que vous aurez mis de nouveau le pied dans Paris, la Muse effarouchée vous abandonnera une seconde fois. Je considère vos vers du moment comme un excellent exercice. D'ailleurs, si je me trompe, s'il y a véritablement en vous l'étoffe du poète que notre âge attend, votre place sera grande; je saurai ce qu'il faut en croire lorsque vous serez ici: si la Muse ne se sauve pas de vous, ce sera signe que vos vers ne sont pas fils du sommeil de la province. Alors Paris élargira vos horizons de poète.

Peut-être, ici, sacrifions-nous trop à l'heure présente. Nous frappons le fer quand il est chaud, de toute notre énergie et de toute notre puissance. Nous écrivons au caprice de l'occasion, c'est pour cela que nos œuvres ne sont pas solides. Il faudrait tout à la fois respirer l'air de Paris et écrire à ses heures. Les œuvres alors seraient vivantes et durables. Votre position de fortune vous permettra de mener cette vie de travail et d'étude. Si vous avez beaucoup de volonté, votre place est toute marquée.

Écrivez-moi plus longuement que je ne le fais. Moi, j'ai des circonstances atténuantes en ma faveur.

Je ne vous parle pas des _Mystères de Marseille_. Ce feuilleton m'ennuie tellement que je suis tout écœuré rien qu'à en écrire le titre.

Je vous serre vigoureusement la main.

* * * * *

LETTRES

A DIVERS

ÉCRIVAINS ET ARTISTES

=A Jules Claretie.=

5 juin 1863.

Monsieur,

J'ai l'honneur de vous adresser deux nouvelles dont je suis l'auteur.

Désirant tenter leur insertion dans _L'Univers illustré_, j'ai songé à vous, Monsieur, pour juger mes pauvres bluettes et les faire accepter au rédacteur en chef de ce journal. Ma démarche, peut-être importune, est toute naturelle. Expliquez-la par une grande sympathie que j'éprouve pour votre talent et par un grand orgueil qui me fait espérer de trouver grâce auprès d'un homme d'esprit.

Je vous prie, avec toute la ferveur d'un débutant, de ne pas me condamner sans me lire. Le manuscrit est si mince qu'il ne vous faudra pas un quart d'heure pour me connaître.

Songez qu'il s'agit presque pour moi d'une question de vie ou de mort littéraire et que j'attends mon jugement avec l'impatience d'un poète de vingt ans.

Veuillez agréer, Monsieur, l'assurance de ma considération la plus distinguée.

=Au Directeur de la _Revue du Mois_.=

Paris, 16 juillet 1863.

Monsieur,

Je suis employé au bureau de la publicité de la librairie Hachette. C'est là que j'ai pu lire la _Revue du Mois_ et connaître votre grand amour pour la jeunesse et pour la liberté de pensée.

Ne donnerez-vous pas l'hospitalité à un inconnu qui n'a justement pour toute recommandation que cette jeunesse et que cette liberté?

J'ai l'honneur de vous adresser deux pièces de vers dont je suis l'auteur. Je n'ose vous remercier à l'avance de leur insertion et cependant j'ai le plus grand espoir dans mes rimes et dans votre bienveillance.

J'hésite à vous envoyer également des contes en prose que j'ai là tout prêts à partir. Veuillez me dire, je vous prie, si le poète vous fait désirer de connaître le prosateur.

J'espère en vous.

Agréez, monsieur, l'assurance de ma considération la plus distinguée.

=A Alphonse Duchesne[8].=

Paris, 11 avril 1865.

Monsieur,

Permettez-moi de me présenter moi-même, n'ayant point d'introducteur et préférant ne pas vous mettre en défiance par une protection quelconque.

J'ai publié dernièrement un volume de nouvelles qui a eu quelque succès, je fais au _Salut public_ une revue littéraire, et je donne des articles au _Petit Journal_. Tel est mon bagage.

Je désire l'augmenter et réussir au plus tôt. Dans ma hâte, j'ai songé à votre journal, comme à la feuille qui peut procurer la notoriété la plus rapide. Je vais donc à vous franchement, je vous envoie quelques pages de prose et je vous demande en toute naïveté: Cela vous convient-il? Si ma petite personnalité vous déplaît, n'en parlons plus; si c'est seulement l'article ci-joint qui ne vous plaît pas, je pourrai en écrire d'autres.

Je suis jeune et, je l'avoue, j'ai foi en moi. Je sais que vous aimez à essayer les gens, à inventer des rédacteurs nouveaux. Essayez-moi, inventez-moi. Vous aurez toujours la fleur du panier.

Je vous prie de vouloir bien accorder quelque attention à mon offre et de me faire connaître votre décision, soit en insérant l'article dans _Le Figaro_, soit en m'avertissant de le faire reprendre à vos bureaux.

Veuillez agréer, monsieur, l'assurance de mes sentiments les plus distingués.

=A Jules Claretie.=

Paris, 14 novembre 1865.

Monsieur et cher confrère,

Vous avez eu l'obligeance de présenter mon livre de début aux lecteurs du Figaro; vous aurez sans doute la bonté de leur faire connaître le nouveau roman que je viens de publier[9].

Le livre est mince, et vous n'aurez vraiment pas le temps de vous endormir. Je tiens à être lu avant d'être jugé, préférant un éreintement sincère à quelques mots complaisants.

Une petite place, s'il vous plaît, dans vos prochains échos, et mille fois merci à l'avance.

Votre tout dévoué et tout reconnaissant.

=A Bourdin[10].=

22 janvier 1866.

Cher Monsieur,

La personne que vous m'avez envoyée dernièrement ne vous a-t-elle pas parlé du vif désir que j'ai d'entrer à _L'Événement?_ Je crois vous avoir dit que je quittais la librairie Hachette; quitter n'est pas le vrai mot, car je reste attaché à la maison au titre d'auteur, au lieu de l'être au titre d'employé: j'ai trois volumes commandés. Mais il va me rester de larges loisirs, et je désire mettre mes habitudes d'activité et d'exactitude au service de quelque chose ou de quelqu'un. J'ai songé à _L'Évènement_, et voici ce que j'ai trouvé à offrir à M. de Villemessant.

Je sais que les chroniques sont à la mode, et que le public aujourd'hui veut de courts entrefilets, aimant les nouvelles toutes mâchées et servies dans de petits plats. J'ai donc pensé qu'il pouvait être établi avec succès une «Chronique bibliographique». Voici ce que j'entends par ce titre: je donnerai en vingt ou trente lignes un compte rendu de chaque œuvre nouvelle; le jour même de la mise en vente, j'irai trouver chaque éditeur, et j'obtiendrai certainement d'eux la communication de leurs publications, de façon à ce que mon article paraisse avant toute réclame; d'autre part, je me chargerai, lorsqu'une œuvre importante sera annoncée, de me procurer quelque extrait intéressant que _L'Évènement_ pourra insérer; enfin, j'aurai mission d'entretenir les lecteurs de tous les faits ayant rapport aux livres, indiscrétions sur les œuvres prochaines, détails intimes biographiques ou purement littéraires, etc. En un mot, je ferai à peu près pour les livres, ce que M. Dupeuty fait pour les théâtres. Je crois pouvoir me tirer de cette besogne avec succès, et je demande qu'on tente toujours de m'employer, quitte à me remercier, si je ne tiens pas les promesses de mon programme.

Je sais où est le grand obstacle. Vous avez peur qu'une chronique bibliographique ne dispense les éditeurs de vous donner des réclames payées. Je crois que vous vous trompez en cela, et une expérience de quatre années me permet de vous affirmer que les libraires font d'autant plus d'annonces dans un journal que ce journal parle plus souvent de leurs maisons. Je lis chaque jour vos annonces, et je vois que vous obtenez peu de chose; je puis assurer que vous obtiendriez bien davantage si vous alliez dans les librairies, ayant en mains des numéros dans lesquels se trouverait le bulletin exact des publications. Il n'y a que les spéculateurs éhontés qui oseraient vous faire comprendre qu'ils peuvent se passer de vous, puisque le journal parle gratuitement de tous les volumes qui paraissent. Chaque fois qu'un journal bien posé est venu me trouver dans les conditions dont je vous parle, j'ai eu en quelque sorte la main forcée. Je suis persuadé que la maison Hachette sera beaucoup plus large avec vous, dès qu'une chronique bibliographique sera établie.

Je ne parle pas de l'intérêt des lecteurs. Il est évident que le public accueillera très volontiers un bulletin écrit d'une façon anecdotique et littéraire qui le tiendra au courant du mouvement journalier de la littérature. _L'Évènement_ veut avoir toutes les primeurs; ma pensée est d'y parler de chaque livre avant toutes les autres critiques de la grande et de la petite presse.

Je ne sais pas trop encore comment pourraient être publiées mes chroniques bibliographiques: tous les jours ou tous les deux jours? Je vous prie de vouloir bien communiquer ma lettre à M. de Villemessant et de lui demander si mon idée lui sourit. Il ne s'agirait plus ensuite que de s'entendre sur le mode de publication. Puis-je faire un essai et l'envoyer au journal?

Pardonnez-moi tout le souci que je vous donne. Je crée vis-à-vis de vous une dette que je tâcherai de payer quelque jour. Je n'ai pu encore parler de votre proposition à M. Templier, mais je ne quitterai pas la maison avant de vous obtenir une réponse.

Veuillez me croire votre tout dévoué et tout reconnaissant.

=A Coste.=

Paris, 14 juin 1866.

Mon cher Coste,

Je n'ai que dix minutes pour vous répondre. Je pars sur-le-champ à la campagne, où je vais retrouver Paul. Baille part avec moi, et nous resterons une semaine loin de Paris.

Je porte à Paul les quinze francs que vous m'envoyez, et je lui ferai lire votre lettre. Nous ferons ensemble notre acte de contrition, nous reconnaîtrons notre culpabilité à votre égard. Voilà qui doit vous désarmer.

Voici maintenant les nouvelles.

Paul a été refusé, comme de juste, ainsi que Solari et tous ceux que vous connaissez. Ils se sont remis au travail, certains qu'ils ont dix ans devant eux avant de se faire accepter.

Valabrègue est ici. Il travaille--lentement. Je crois que la maturité vient, et j'espère beaucoup en lui.

Quant à moi, j'aurais beaucoup à dire, si je voulais tout vous apprendre. J'ai quitté la librairie Hachette, le 1er février, et depuis cette époque je suis attaché à _L'Évènement_ pour une besogne régulière: la Revue des livres. J'ai fait en outre un «Salon» qui a soulevé de grands cris. Je viens de réunir mes articles en brochure, et je vous envoie un exemplaire de l'œuvre, ainsi qu'un exemplaire d'un volume que je viens également de publier.

En somme, je me hâte, je travaille beaucoup. Je suis impatient.

Je vais maintenant tenter le théâtre.

Voilà les choses en gros. Quant aux détails, je vous les dirai à votre retour dont vous ne me parlez point, mais qui ne peut tarder. C'est un crime que de vivre loin de Paris en ces temps de fièvre et de luttes.

Je prierai Paul de vous écrire, mais je ne vous affirme pas qu'il le fera. Quant à Valabrègue, je ne le verrai que dans huit jours, lorsque je reviendrai. Il aura de vos nouvelles.

Pardonnez ma brièveté! Je n'ai pas voulu rester coupable plus longtemps, et je tâcherai de gagner mon pardon en vous écrivant plus souvent et plus longuement.

Mais surtout revenez vite.

Mille compliments de la part de tous.

A vous.

J'attends d'ailleurs une lettre de vous qui me rappelle l'engagement que je prends.

=Au même.=

Paris, 26 juillet 1866.

Mon cher Coste,

Je ne sais plus ce que je vous avais promis dans ma dernière lettre. En tous cas, je croyais devoir attendre votre réponse avant de vous écrire de nouveau.

Je vais vous donner les détails que vous me demandez sur nos amis et moi.

Votre dernière est arrivée chez ma mère comme j'étais encore à la campagne. Mais vous vous trompez, lorsque vous vous imaginez que nous nous contentons de Fontenay-aux-Roses. Il nous faut plus d'air et plus de liberté. Nous avons, à seize lieues de Paris, une contrée inconnue encore aux Parisiens, et nous y avons établi notre petite colonie. Notre désert est traversé par la Seine; nous y vivons en canot; nous avons pour retraite des îles désertes, noires d'ombrages. Vous voyez combien vous êtes en retard en songeant encore aux misérables bosquets, maigres, efflanqués de la Mère Cense.

Il y a trois jours, j'étais encore à Bennecourt avec Cézanne et Valabrègue. Ils y sont restés tous deux et ne reviendront qu'au commencement du mois prochain. L'endroit, je vous l'ai dit, est une véritable colonie. Nous y avons traîné Baille et Chaillan; nous vous y traînerons à votre tour.

Procédons méthodiquement.

Baille est parti pour Aix samedi dernier. Il reviendra le 2 ou 3 octobre. Il a achevé, pour la librairie Hachette, un volume de physique dont je crois vous avoir parlé. L'œuvre paraîtra vers la fin de l'année.

Et d'un.

Cézanne travaille; il s'affirme de plus en plus dans la voie originale où sa nature l'a poussé. J'espère beaucoup en lui. D'ailleurs, nous comptons qu'il sera refusé pendant dix ans. Il cherche en ce moment à faire des œuvres, de grandes œuvres, des toiles de quatre à cinq mètres. Il partira pour Aix prochainement, peut-être en août, peut-être à la fin de septembre seulement. Il y passera deux mois au plus.

Et de deux.

Valabrègue est ici depuis le mois de mars. Il a perdu beaucoup de sa jeunesse, et je crois pouvoir répondre de lui maintenant. Il n'a point à se presser, et je l'approuve de ne vouloir publier une première œuvre qu'à vingt-cinq ans au plus tôt. Il observe et il étudie.--Il part pour Aix dans huit jours et y passera deux mois.

Et de trois.

Il me reste à vous parler de moi. Je vous ai envoyé mes deux dernières publications: vous savez donc ce que j'ai fait depuis votre départ. En outre, je ne suis plus chez Hachette depuis le 1er février, époque à laquelle je suis entré à _L'Évènement_. Je fais dans le journal la bibliographie, d'une façon fixe, aux appointements de cinq cents francs par mois. Ajoutez à cela une correspondance hebdomadaire que j'envoie au _Salut public_, et qui m'est payée cent francs. Voilà mon bilan, et mes occupations ordinaires. De plus, j'ai commencé un livre de haute critique: _L'œuvre d'art devant la critique_, que je publierai sans doute vers novembre. Je compte enfin donner dans deux ou trois mois un roman à _L'Évènement_. Vous voyez que le travail ne manque pas. Dieu merci, la paresse se porte également fort bien.

Je n'habite plus la rue de l'École-de-Médecine. Je suis maintenant avec ma femme rue de Vaugirard, n° 10, à côté de l'Odéon. Nous avons là tout un appartement, salle à manger, chambre à coucher, salon, cuisine, chambre d'ami, terrasse. C'est un palais véritable dont nous vous ouvrirons largement les portes dès votre retour.

En somme, je suis satisfait du chemin parcouru. Mais je suis un impatient, et je voudrais marcher encore plus vite. Puis, vous ne sauriez croire combien on est sujet à des lassitudes subites dans le rude métier que je fais. J'ai presque un article à faire par jour. Il me faut lire, ou du moins parcourir, les ouvrages de tous les imbéciles contemporains. Je ne me repose qu'en travaillant un peu à mes livres.

Alexandrine engraisse, moi je maigris un peu.

Et de quatre, et de cinq.

Il me reste à souhaiter votre retour. Le tableau que vous me faites du Camp n'est pas engageant. Vous allez revenir bientôt, me dites-vous. Tant mieux. J'ai la conviction que le séjour de Paris est de toute nécessité aux intelligences qui veulent penser. Si vous êtes découragé, l'air qu'on respire ici vous donnera de nouveaux espoirs.

Écrivez-moi votre arrivée, et que votre première visite soit pour moi. Nous causerons de l'avenir; les jours arrivent à toute vitesse, et il me semble qu'ils marchent encore trop.

Ma femme me prie de vous serrer la main.

Votre tout dévoué.