Correspondance: Les lettres et les arts

Part 21

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J'ai déjà songé à l'œuvre prochaine[75]. Je crois que je tiens quelque chose. Mais voici: notre idée de ne pas montrer l'enfant est mauvaise. Si on ne le voit pas, il n'existera pas, on ne s'intéressera pas à lui. Alors, j'ai songé à une femme mariée à quinze ou seize ans; dans le monde légendaire, cela est bien permis. Mettons qu'elle ait un fils à dix-sept ans. Lorsqu'elle en aura trente-six, ce fils en aura dix-neuf. Et, à trente-six ans, je puis avoir encore une femme merveilleusement belle, amoureuse et adorée, ce dont j'ai besoin. Cette femme-là, ce serait Delna, un rôle énorme; et, si je vous consulte, c'est que je suis très tenté de donner le rôle de mon jeune homme à une autre femme, un soprano, un travesti naturellement. Je crois qu'on pourrait tirer de cette mère et de ce fils joués par deux femmes, de grands effets de tendresse et de délicatesse. Le rôle du fils serait assez considérable, il faudrait une chanteuse, une artiste; et c'est ici que commence mon scrupule, je n'ose pousser davantage le sujet que j'ai trouvé, sans avoir votre approbation. N'avez-vous rien à me dire contre mon idée? Ce rôle de jeune homme de quinze à vingt ans joué par une femme ne vous gêne-t-il pas? Si je crois à la nécessité d'une femme dans le rôle, c'est que jamais un ténor, un homme, n'aura la grâce ni la jeunesse nécessaires. Dites-moi très franchement ce que vous pensez de cela, et tout de suite, pour que je creuse mon idée ou que je l'abandonne:

Nos bonnes amitiés pour vous, pour votre femme et pour Suzanne.

=A Marcel Laurent.=

Paris, 8 octobre 1899.

Mon cher confrère,

Je suis absolument contraire aux courses de taureaux, qui sont des spectacles abominables, dont la cruauté imbécile est, pour les foules, une éducation de sang et de boue. On finira par nous faire une jolie France, à la veille du XXe siècle, si tous les braves gens ne se mettent pas en travers.

Cordialement.

=A Paul Brulat.=

Paris, 15 octobre 1899.

Merci de votre bonne lettre, mon cher Brulat. Vos remarques sont fort justes. Mais n'ai-je pas le droit, après quarante ans d'analyse, de finir dans un peu de synthèse? L'hypothèse, l'utopie, est un des droits du poète.

Ce dont vous souffrez, c'est de la maladie du scrupule. Faites-vous une force et une volonté: là seulement est la guérison. Au risque même d'y perdre un peu de justice, il faut savoir se décider et agir.

Quant au livre que vous voulez écrire sur moi, je tiens à ne vous influencer en rien; et c'est pourquoi je ne réponds pas à ce que vous me dites, au sujet de la lecture de mes livres et des idées qu'elle fait naître en vous.

Affectueusement à vous.

=A Octave Mirbeau.=

Paris, 29 novembre 1899.

Quelle bonne émotion je viens d'avoir, mon ami, en lisant votre article sur _Fécondité!_ Ce qui l'anime d'un si grand souffle, ce qui le fait si beau et si retentissant, c'est votre tendresse pour moi; c'est le lien fraternel qui s'est noué entre nous. Je connais bien les défauts de mon livre, les invraisemblances, les symétries trop volontaires, les vérités banales de morale en action; et la seule excuse est celle que vous donnez: la construction particulière que m'a imposée le sujet. Mais avec quelle chaude sympathie vous mettez en valeur les bonnes pages, cette âme du livre, cet amour de la vie, du plus de vie possible, auquel j'ai tout sacrifié! Il faut aimer pour comprendre.

Je crois aussi qu'on me comprendra mieux, lorsque les trois romans suivants auront complété ma pensée. _Fécondité_ n'est qu'une humanité élargie pour les besognes de demain. Mais la victoire y semble rester à la force, et c'est ce que viendront corriger l'organisation du travail, l'avènement de la vérité et de la justice. Tout cela est bien utopique, mais que voulez-vous? Voici quarante ans que je dissèque, il faut bien permettre à mes vieux jours de rêver un peu.

Je voulais seulement vous dire la grande joie que votre bonne tendresse m'a apportée ce matin, et je vous embrasse en frère reconnaissant, et j'embrasse également votre chère femme.

=A Seménoff.=

Médan, 14 septembre 1900.

Cher Monsieur,

Je crains d'être bien en retard pour tenir la promesse que je vous ai faite. Mais j'écris à mon éditeur, pour qu'il vous adresse tout de suite le recueil de mes articles: _Nouvelle Campagne_, dans lequel vous trouverez les quelques pages que j'ai écrites autrefois sur les Juifs, et que je suis très heureux de vous autoriser à reproduire dans le volume dont vous m'avez parlé.

Ce volume, qui doit être vendu au profit des Israélites du Midi de la Russie, qui ont tant souffert de la disette, est un bel et touchant exemple de solidarité humaine, une grande et bonne action à laquelle je vous remercie de m'avoir associé. Il faut que, d'un bout de la terre à l'autre, les mains se tendent et se serrent fraternellement, si l'on veut que la misère des hommes soit soulagée et que la paix règne enfin.

Bien cordialement à vous.

=A Armand Dayot.=

Paris, 25 octobre 1900.

Mon cher confrère,

La photographie en pied est de 1862; une partie des _Contes à Ninon_ était écrite, mais rien encore n'avait été publié. J'ai complètement oublié le nom du photographe, qui demeurait rue Saint-Hyacinthe-Saint-Michel. Quant à la photographie en buste, elle est de 1869: j'avais 29 ans et j'étais rédacteur au _Rappel_. Le photographe, qui avait photographié tout _Le Rappel_, se nommait Geradet. On m'a conté qu'on a trouvé toutes ces photographies à la Préfecture de police, après le 4 septembre: ce qui a fait croire que le photographe, qui s'était montré si gracieux pour nous, travaillait au compte de la police, désireuse d'avoir nos portraits, en cas d'un coup de main.

En 1869, j'avais écrit: _Les Contes à Ninon, la Confession de Claude, Thérèse Raquin, Madeleine Férat, Mes Haines, Mon Salon_, et j'allais commencer la série des «Rougon-Macquart», dont le plan était arrêté, et dont j'écrivais déjà le premier volume: _La Fortune des Rougon_.

Cordialement à vous.

=A Maurice Le Blond.=

12 décembre 1900.

Cher monsieur Le Blond[76],

Je n'ai jamais été pour un enseignement esthétique quelconque, et je suis convaincu que le génie pousse tout seul, pour l'unique besogne qu'il juge bonne. Mais j'entends bien que, loin de vouloir imposer une règle et des formules aux individualités, votre ambition est simplement de les susciter, de les éclairer, de leur donner comme une atmosphère de sympathie et d'enthousiasme qui hâte leur pleine floraison.

Et c'est pourquoi je suis avec vous, de toute ma fraternité littéraire. Ce qui me ravit dans votre tentative, c'est que j'y vois un signe nouveau de l'évolution qui transforme en ce moment notre petit monde des lettres et des arts. Tout un réveil met debout la jeunesse; elle refuse de s'enfermer davantage dans la tour d'ivoire, où ses aînés se sont morfondus si longtemps, en attendant que sœur Anne--la vérité de demain--parût à l'horizon. Un souffle a passé, un besoin de hâter la justice, de vivre la vie vraie, pour réaliser le plus de bonheur possible. Et les voilà dans la plaine, résolus à l'action, les voilà en marche, sentant bien qu'il ne suffit plus d'attendre, mais qu'il faut avancer sans cesse, si l'on veut aller par delà les horizons, jusqu'à l'infini.

L'action! l'action! tous doivent agir, tous comprennent que c'est un crime social que de ne pas agir, dans une heure si grave, lorsque les forces néfastes du passé livrent un combat suprême aux énergies de demain. Il importe de décider si l'humanité ne reculera pas d'un pas en arrière, si elle ne retombera pas dans l'erreur et dans l'esclavage, peut-être pour un siècle encore. Et, n'est-ce pas? en agissant, en ouvrant des cours, en groupant des jeunes gens de votre âge pour mettre en commun vos besoins, vos croyances, vous voulez être uniquement les bons ouvriers de l'heure présente, n'être ni des lâches ni des déserteurs, au moment où tous les citoyens interviennent et se battent.

Le mouvement est général: des universités populaires se fondent partout, des associations se créent qui donnent des conférences, qui répandent au jour le jour la bonne parole. Il était nécessaire que les écrivains et les artistes ne restassent pas à l'écart, inutiles, indifférents. Vous ouvrez une école de la Beauté, vous voulez dire bien haut votre idéal; vous affirmez, dans l'œuvre produite, la nécessité de la vie, de la vérité humaine, de l'utilité sociale, en vous basant sur le vaste ensemble des œuvres que vous lègue toute une lignée de grands aînés. C'est, très bien, et vous avez raison, et votre effort quand même aura son bon effet.

Laissez dire, agissez, agissez encore et toujours. Il se peut que votre enseignement ne nous donne pas de génies nouveaux. Mais vous vous serez rapprochés, vous vous serez connus, vous aurez peut-être fourni à celui d'entre vous, qui sera plus tard un maître, l'appui qu'il attend, la flamme généreuse qui doit l'embraser. Et vous aurez créé un milieu propice, vous aurez exalté la Beauté qui sera, plus tard, aussi nécessaire que le pain au peuple travailleur de la Cité heureuse.

Je suis des vôtres, et je vous serre fraternellement la main.

=A Paul Margueritte[77].=

1900.

Je suis pour le couple dont l'amour rend l'union indissoluble. Je suis pour que l'homme et la femme, qui se sont aimés et qui ont enfanté, s'aiment toujours, jusqu'à la mort. C'est la vérité, la beauté, et c'est le bonheur. Mais je suis pour la liberté absolue dans l'amour, et si le divorce est nécessaire, il le faut sans entraves, par le consentement mutuel et même par la volonté d'un seul.

=A Eugène Fournière.=

Paris, 8 mai 1901.

Cher monsieur Fournière,

Pourriez-vous me rendre un service? J'ai besoin, pour mon prochain roman, d'être documenté sur les écoles congréganistes qui couvrent la France; et l'on me dit qu'il existe un rapport de M. Trouillot, où je trouverai de précieux renseignements. J'ai songé qu'il vous serait peut-être facile de me faire envoyer ce rapport. Je vous en serais bien reconnaissant.

Si vous connaissez d'autres sources d'informations, veuillez me les indiquer. Je cherche surtout à bien connaître les Frères de la doctrine chrétienne, les «Ignorantins», et leur enseignement.

Merci à l'avance, et bien sympathiquement à vous.

=Au même.=

Paris, 18 mai 1901.

Cher monsieur Fournière,

Je vous remercie infiniment des documents que vous voulez bien m'envoyer. Ils me seront très précieux. Je vais être très complètement renseigné sur nos écoles primaires laïques. Mais il est plus difficile de tout savoir sur les écoles tenues par les Frères de la doctrine chrétienne. Enfin, avec l'aide de militants comme vous, j'espère pouvoir établir un terrain vrai et solide.

Encore merci, et veuillez me croire votre cordial et dévoué.

=A John Labusquière.=

Paris, 5 juin 1901.

Cher monsieur Labusquière,

J'ai à vous remercier de la grande joie et du grand honneur que vous m'avez faits en acceptant de présider le banquet par lequel les disciples de Fourier et les associations ouvrières ont bien voulu fêter la publication de mon roman _Travail_.

Si je ne suis pas à votre côté, c'est qu'il m'a semblé plus modeste et plus logique que l'homme ne fût pas là. Ce n'est pas moi qui importe, ce n'est pas même mon œuvre: ce que vous fêtez, c'est l'effort vers plus de justice, c'est le bon combat pour le bonheur humain: et je suis avec vous tous. Ne suffit-il pas que ma pensée soit la vôtre?

Nos espoirs sont grands, l'avenir est le domaine du rêve. Mais, dès aujourd'hui, il est un fait certain, que tout indique et démontre: c'est que la société future est dans la réorganisation du travail, et que de cette réorganisation seule viendra enfin une juste répartition de la richesse. Fourier a été l'annonciateur génial de cette vérité. Je n'ai fait que la reprendre, et peu importe la route, la future Cité de paix est au bout.

A ce moment même, en nos temps si amers et si troubles, les associations ouvrières qui se créent et fonctionnent sont l'embryon de cette Cité future. Par les coopératives de production et de consommation, nous nous acheminons un peu plus chaque jour vers le peuple de frères dont on plaisante. Il faut laisser rire, l'évolution est sans cesse en marche; la solidarité n'est pas que le vœu des braves gens, elle est aussi une force de la nature, comme l'attraction, et elle agira de plus en plus, et elle finira par grouper l'humanité entière en une seule et même famille.

Merci encore, cher monsieur Labusquière, et bien fraternellement avec vous et avec tous nos amis.

=A Seménoff.=

Médan, 6 août 1901.

Merci, mon cher Seménoff, de la lettre que vous m'écrivez, à propos de la mort de ce cher Alexis. J'y retrouve tout votre cœur. J'ai, en effet, eu un gros chagrin, car c'est encore un peu de ma vie d'autrefois qui s'en va. Peu à peu, je reste seul de notre groupe littéraire.

Il faut vous bien soigner, pour nous revenir vaillant, cet hiver. Vous aussi, vous êtes un fidèle; notre défenseur dans cette grande Russie, qui ne demande qu'à savoir et à se libérer. Enfin, il faut avoir bon espoir: la liberté marche.

Les photographies sont un peu grises. Je vais tâcher d'en tirer des épreuves passables, et je vous les donnerai, lors de ma rentrée. Jusque-là, je vais avancer le plus possible mon nouveau roman.

Présentez nos vives amitiés à Mme Seménoff et à tous les vôtres, et bien affectueusement à vous.

=A F. Chastanet.=

Paris, 27 novembre 1901.

Cher monsieur Chastanet, je viens de recevoir _Les Personnages des Rougon-Macquart_, que vous m'avez envoyés, et je tiens à vous remercier encore, à vous dire combien je trouve votre travail remarquable. Je ne parle pas seulement de la patience et du soin que vous avez mis à lire et à dépouiller les vingt volumes. Ce qui me frappe plus encore, c'est la profonde intelligence que vous avez eue de mon œuvre; c'est le choix vivant que vous avez fait des phrases qui caractérisent chaque personnage. Certainement jamais rien de semblable n'a été réalisé, car il ne s'agit pas d'un sec dictionnaire; vous évoquez tous mes romans, vous rendez la vie à tous les êtres qui les peuplent.

Vous venez de me donner la joie littéraire la plus profonde que j'aie jamais éprouvée: celle de me retrouver tout entier dans ce volume qui résume et qui classe le petit peuple que je me suis efforcé de créer. Et je vous en suis infiniment reconnaissant.

Veuillez me croire votre bien amical et bien dévoué.

=A Alfred Bruneau.=

Médan, 2 juillet 1902.

Mon cher ami, vous voilà installés et votre lettre nous donne de bonnes nouvelles de vous deux et de Suzanne. Ces trois mois de grand calme et de travail vous feront certainement grand bien; et, quand vous rentrerez en octobre, avec votre œuvre finie, il sera toujours temps d'organiser votre avenir. Je n'ai plus guère d'illusions, mais je crois tout de même que les braves gens et les travailleurs déterminent autour d'eux les chances heureuses. C'est toujours lorsque j'ai désespéré que le destin s'est montré clément.

Depuis bientôt trois semaines que nous sommes ici, nous avons vécu dans une belle tranquillité. Ma femme va mieux, surtout depuis qu'il fait beau. J'ai bien travaillé, mais je ne compte finir _Vérité_ que vers la fin du mois. C'est terriblement long; voilà près d'un an que, tous les matins, sans manquer un seul jour, je me remets à cette œuvre. Aussi suis-je très fatigué, avec le grand besoin de me reposer un peu. Je compte ne pas faire grand'chose en août. Puis, en septembre, j'espère m'occuper de nos poèmes; et, plus j'y songe, plus je suis décidé à les traiter comme je les sens, car tout accommodement au goût des directeurs ou du public serait, en fin de compte, une duperie.

Les Charpentier ne viendront ici que le 15 août. Nous avons donc devant nous six semaines de solitude, et cela ne m'est pas désagréable; je passe de délicieuses après-midi dans mon jardin, à regarder tout vivre autour de moi. Avec l'âge, je sens tout s'en aller et j'aime tout plus passionnément.

Travaillez bien, mon ami; reposez-vous bien aussi, et surtout ne vous faites pas de chagrin, ne désespérez pas. Vous verrez que la chance viendra, je ne sais comment, mais elle viendra. Tout effort est récompensé; il est impossible que votre travail, si brave et si franc, n'amène pas la victoire. Chaque jour, levez-vous en espérant quelque chose de bon pour le lendemain.

Et bonne santé à votre femme et bonnes vacances à Suzanne. Prenez tous les trois une grosse provision de forces pour l'hiver prochain.

Nous vous embrassons, ma femme et moi, de tout notre cœur.

=Au même.=

Médan, 8 août 1902.

Mon bon ami, j'ai enfin terminé cette terrible _Vérité_ qui, pendant un an, m'a demandé de grands efforts. L'œuvre est au moins aussi longue que _Fécondité_, et il s'y trouve une telle diversité de personnages, un tel enchevêtrement de faits, que jamais mon travail ne m'a demandé une discipline plus étroite. J'en sors pourtant assez gaillard, et ma tête seule a besoin de repos. _Vérité_ commencera à paraître le 10 septembre, dans _L'Aurore_, et y durera jusqu'au 20 janvier environ.

J'attends les Charpentier dans les premiers jours de la semaine prochaine, et c'est pendant leur séjour ici que je compte me reposer. Cela mettra un peu de bruit autour de moi, me tirera de la solitude où nous vivons. Et je compte sur cette diversion bruyante pour me débarbouiller le cerveau. Puis, en septembre, je songerai à vous; je me mettrai à un des poèmes, je ne sais encore lequel. Votre lutte devient si rude que je suis hanté de scrupules. Sans doute, je professe qu'on doit marcher droit à l'œuvre d'art, sans s'occuper des contingences. Seulement, quand un musicien n'a devant lui que deux théâtres pour se produire, quand des obstacles de toutes sortes lui barrent la route, il est bien difficile de s'embarquer dans une œuvre, sans s'inquiéter du sort qui l'attend. Le pis est qu'on se paralyserait tout à fait, si l'on voulait mettre toutes les bonnes chances de son côté.

Depuis quelques jours, je réfléchis à nos trois sujets et je suis bien troublé. Enfin, le seul parti sage et brave est d'en traiter un; et puis, nous verrons, quand nous serons réunis à Paris.

Aucune nouvelle d'ailleurs. Depuis que j'étais ici, je n'avais pas quitté ma table de travail un seul jour. Nous avons vu Larat pendant deux heures, une après-midi. Les Mirbeau, qui doivent être à Houlgate, ne viendront nous voir qu'après leur retour. Les Loiseau sont toujours à Morsalines, où notre cousine Amélie est allée les rejoindre; et elle aussi ne viendra sans doute passer avec nous quelques jours qu'en septembre. Quant à Desmoulin, il est à Bruges où il copie des primitifs.

Nous avons reçu ce matin la bonne lettre de votre femme, à laquelle la mienne répondra prochainement, et nous avons été bien heureux des excellentes nouvelles qu'elle nous donnait. Il parait que Suzanne et vous devenez des pêcheurs de crevettes remarquables. Vous allez nous revenir tous les trois rayonnants de santé, et c'est ce qu'il faut pour vaincre le destin.

Nous vous embrassons bien tendrement, de tout notre cœur.

* * * * *

LETTRES AU DR G. SAINT-PAUL

I

Paris, 3 mai 1895.

Cher Monsieur,

Je ne veux retirer aucun bénéfice matériel de la publication du _Roman d'un inverti_, et sur ce point je désire que vous soyez seul à traiter l'affaire. D'autre part, pour des motifs d'ordre littéraire, je désire que mon nom ne figure pas sur la couverture; ou du moins je consens seulement à ce qu'on mette: «Avec une préface d'Émile Zola». Et cette préface ne peut être qu'une lettre que je vous adresserai personnellement, lettre assez courte, dans laquelle je vous conterai simplement l'histoire du manuscrit que je vous ai remis, en le jugeant brièvement à mon point de vue. Ce serait donc à vous d'écrire le morceau de résistance, morceau que je vois tout scientifique.

Avant d'écrire à M. Storck pour lui dire ces choses, j'ai voulu vous consulter. Si donc nous sommes d'accord, veuillez me le dire, et je lui écrirai.

Cordialement à vous.

II

Médan, 25 juin 1895.

Mon cher Docteur[78],

Je ne trouve aucun mal, au contraire, à ce que vous publiiez _Le Roman d'un inverti_, et je suis très heureux que vous puissiez faire, à titre de savant, ce qu'un simple écrivain comme moi n'a point osé.

Lorsque j'ai reçu, il y a des années déjà, ce document si curieux, j'ai été frappé du grand intérêt physiologique et social qu'il offrait. Il me toucha par sa sincérité absolue, car on y sent la flamme, je dirai presque l'éloquence de la vérité! Songez que le jeune homme qui se confesse écrit ici une langue qui n'est pas la sienne; et dites-moi s'il n'arrive point, en certains passages, au style ému des sentiments profondément éprouvés et traduits? C'est là une confession totale, naïve, spontanée, que bien peu d'hommes ont osé faire, qualités qui la rendent fort précieuse à plusieurs points de vue. Aussi était-ce dans la pensée que la publication pouvait en être utile, que j'avais eu d'abord le désir d'utiliser le manuscrit, de le donner au public sous une forme que j'ai cherchée en vain, ce qui, finalement, m'en a fait abandonner le projet.

J'étais alors aux heures les plus rudes de ma bataille littéraire, la critique me traitait journellement en criminel, capable de tous les vices et de toutes les débauches; et me voyez-vous me faire, à cette époque, l'éditeur responsable de ce _Roman d'un inverti?_ D'abord on m'aurait accusé d'avoir inventé l'histoire de toutes pièces, par corruption personnelle. Ensuite, j'aurais été dûment condamné pour n'avoir vu, dans l'affaire, qu'une spéculation basse sur les plus répugnants instincts. Et quelle clameur, si je m'étais permis de dire qu'aucun sujet n'est plus sérieux ni plus triste, qu'il y a là une plaie beaucoup plus fréquente et profonde qu'on n'affecte de le croire, et que le mieux, pour guérir les plaies, est encore de les étudier, de les montrer et de les soigner!

Mais le hasard a voulu, mon cher docteur, que, causant un soir ensemble, nous en vînmes à parler de ce mal humain et social des perversions sexuelles. Et je vous confiai le document qui dormait dans un de mes tiroirs, et voilà comme quoi il put enfin voir le jour, aux mains d'un médecin, d'un savant, qu'on n'accusera pas de chercher le scandale. J'espère bien que vous allez apporter ainsi une contribution décisive à la question des invertis-nés, mal connue et particulièrement grave.

Dans une autre lettre confidentielle, reçue vers le même temps, et que je n'ai malheureusement pas retrouvée, un malheureux m'avait envoyé le cri le plus poignant de douleur humaine que j'aie jamais entendu. Il se défendait de céder à des amours abominables, et il demandait pourquoi le mépris de tous, pourquoi les tribunaux étaient prêts à le frapper, s'il avait apporté dans sa chair le dégoût de la femme, la passion de l'homme. Jamais possédé du démon, jamais pauvre corps humain livré aux fatalités ignorées du désir, n'a hurlé si affreusement sa misère. Cette lettre, je m'en souviens, m'avait infiniment troublé. Et, dans _Le Roman d'un inverti_, le cas n'est-il pas le même, avec une inconscience plus heureuse? N'y assiste-t-ou pas à un véritable cas physiologique, à une hésitation, à une demi-erreur de la nature? Rien n'est plus tragique, selon moi, et rien ne réclame davantage l'enquête et le remède, s'il en est un.