Correspondance: Les lettres et les arts

Part 20

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Je vous envoie enfin les quelques vers que je vous ai fait tant attendre[67]. Pour les strophes sur le couteau, j'ai cru devoir briser le rythme et affecter un peu de prosaïsme, de façon à éviter la romance. Il m'a semblé que de la netteté et de la vigueur suffisaient. Au contraire, pour les adieux à la forêt, j'ai élargi le ton jusqu'au lyrisme. C'était ce que vous désiriez, n'est-ce pas? Dites-le-moi franchement, si vous désiriez autre chose. Je n'ai que l'envie de vous contenter, avec mes mauvais vers de mirliton.

J'envoie une copie des deux morceaux à Gallet, en le prévenant que, pour gagner du temps, je vous les adresse directement. Je pense qu'il ne se blessera pas. Je lui dis aussi que vous êtes pressé et que j'attends les troisième et quatrième actes.

Nous sommes ici depuis avant-hier, un peu bousculés par l'emménagement. J'ai personnellement un grand besoin de repos, et je ne vais me remettre au travail qu'avec lenteur.--Travaillez bien, et dans deux mois vous nous jouerez tout ce que vous aurez fait.

Nos bien vives amitiés à Mme Bruneau et à Suzanne, et bien affectueusement à vous.

=A Henry Céard.=

Médan, 15 juin 1892.

Mon bon ami,

Antoine m'écrit qu'il va donner une quarantaine de représentations en province, Lyon, Marseille, Toulouse, Bordeaux, Nantes, et qu'il voudrait bien jouer =Tout pour l'honneur=, mais qu'il craint un refus de votre part, parce que vous avez blâmé ses tournées en province. Je crois bien qu'il se trompe et que vous trouverez comme moi qu'il peut être intéressant de voir votre pièce triompher dans les grandes villes, pour revenir de là se caser au répertoire de quelque théâtre grave. En tous cas, il est bien entendu que je vous laisse agir à votre volonté.

Êtes-vous libre samedi soir? Nous sommes forcés d'aller coucher à Paris, et vous seriez bien gentil de venir dîner avec nous. Nous ne serons que nous trois. Je voudrais causer avec vous d'autre chose.--Et je vous lirai mon discours aux Félibres, car vous savez que je préside dimanche, à Sceaux, la fête des Félibres.--Hein? je vous promets là un dessert irrésistible!

Bien affectueusement.

=A Alfred Bruneau.=

Médan, 8 juillet 1892.

Mon cher Bruneau,

Je vous envoie le troisième acte[68]. J'ai eu simplement à modifier certains vers. Il me paraît bien, toujours un peu court, un peu sec. Mais cela vaut peut-être mieux pour la rapidité, la netteté de l'œuvre. Seulement, je vous conseille fort d'élargir tout cela par des flots de musique. Il faut que vous mettiez là-dedans toute la puissance, toute l'envolée qui n'y est pas; autrement, nous aurons une œuvre bien étroite.--Quelques petites observations: le cri des sentinelles doit être un _oh! oh!_ modulé et repris; les chœurs des jeunes filles m'effrayent un peu et vous devriez en donner chaque phrase, sinon à des voix différentes, au moins à des groupes différents; enfin, je voudrais beaucoup de mimique, avec de la belle musique par-dessous, entra les scènes proprement dites, et au lever du rideau, et pendant le travail des moissonneuses, et avant et après la scène de la sentinelle, et surtout pendant ce qui précède et ce qui suit le meurtre. De la musique, beaucoup de musique!

Gallet, mécontent de son quatrième acte, m'écrit qu'il l'a détruit. Il veut me voir avant de le refaire. D'ailleurs, vous avez de quoi travailler.

Quand pensez-vous venir à Médan? Vous nous préviendrez quelques jours à l'avance, n'est-ce pas? Je vais, moi, me remettre au travail. Le succès de _La Débâcle_ dépasse toutes mes espérances, et je serais très heureux si un homme pouvait jamais l'être.

Nos bien vives amitiés à Mme Bruneau, et embrassez tendrement Suzanne pour nous deux.

Affectueusement à vous, mon cher ami.

=Au Colonel en retraite Henri de Ponchalon[69].=

18 octobre 1892.

Monsieur,

Permettez-moi de répéter que je n'ai nié ni le sentiment du devoir ni l'esprit de sacrifice de l'armée de Châlons. Entre le capitaine Baudouin et le lieutenant Rochas, il y a le colonel de Vineuil.

Après les mauvaises nouvelles de Frœschwiller, des soldats du 7e corps, qui n'avaient pas encore combattu, ont jeté leurs armes. Je n'aurais pas affirmé un fait pareil sans l'appuyer sur des documents certains. Et puis, encore un coup, c'est notre force et notre grandeur, aujourd'hui, de tout confesser.

Je vous réponds, Monsieur, parce que vous paraissez croire, comme moi, à la nécessité bienfaisante de la vérité, et je vous prie d'agréer l'assurance de mes sentiments distingués.

=A Alphonse Daudet.=

Paris, 13 novembre 1892.

Vous aviez raison, mon ami, Réjane a été tout à fait poignante, dans la scène de larmes du quatrième acte. C'est vrai, je n'aime pas beaucoup cette artiste, dont la voix se brise dans les éclats de force; qui manque, selon moi, de foyer intérieur, de puissance. Mais elle a ce qui vaut mieux: l'originalité, la vie; et il est très certain que, lorsqu'elle reste elle-même, elle est incomparable.

Merci encore, mon ami, de la si bonne et si émouvante soirée que vous nous avez fait passer, et croyez à nos vives amitiés pour les vôtres et pour vous.

=A Gustave Toudouze.=

Paris, 22 février 1893.

Mon cher ami, puisque l'affaire va si bien, il faut non seulement décider Goncourt, mais décider également Daudet et Loti à faire partie du Comité. Il importe peu qu'ils viennent ou qu'ils ne viennent pas.

Toutefois, je suis toujours d'avis que vous fassiez une petite place aux romanciers populaires, pour que le Comité n'ait pas l'air d'une chapelle.

Cordialement à vous.

=A J. van Santen Kolff.=

Paris, 22 février 1893.

Mon cher confrère,

Je ne résiste pas à votre prière. Seulement, permettez-moi de répondre brièvement à vos questions.

Les renseignements dont vous me parlez sur _Le Docteur Pascal_ sont exacts, bien qu'un peu déformés. Ainsi, il est très vrai que le fils de Maxime, Charles, se trouvera en présence de Tante Dide, sa trisaïeule, la mère, la souche de toute la famille. Voici vingt ans que je le réserve pour cette rencontre dernière. Il est très vrai aussi que j'avais songé à utiliser certains détails qu'on m'avait fournis sur les tourments intimes endurés par Claude Bernard; mais les nécessités de mon récit, le cadre dans lequel il faut que je m'enferme, ne m'ont pas permis de les employer comme j'aurais voulu; on n'en retrouvera que des miettes dans mon œuvre. Enfin, il est encore très vrai que le livre finira par une mère allaitant son enfant. Il n'y a seulement rien là d'_idéaliste_. C'est au contraire, selon moi, tout à fait _réaliste_. La vérité est que je conclurai par le recommencement éternel de la vie, par l'espoir en l'avenir, en l'effort constant de l'humanité laborieuse. Il m'a semblé brave, en terminant cette histoire de la terrible famille des Rougon-Macquart, de faire naître d'elle un dernier enfant, l'enfant inconnu, le Messie de demain peut-être. Et une mère allaitant un enfant, n'est-ce pas l'image du monde continué et sauvé? Voici que j'ai écrit à peu près la moitié du _Docteur Pascal_, et je suis content, autant que je puis l'être. Ce qui m'amuse, c'est que j'y mets l'explication et la défense de toute la série des dix-neuf romans qui ont précédé ce vingtième. Enfin, ma passion littéraire s'y satisfait.

Voilà, en hâte, mes réponses. Il me reste à vous remercier de votre vieille fidélité littéraire, et à vous serrer bien cordialement la main.

=A Félix Albinet.=

Médan, 24 juin 1893.

Mon cher confrère,

Vous me demandez une page sur Victor Hugo. Une page, grand Dieu! mais c'est un volume qu'il faudrait écrire! Que voulez-vous que je dise en une page sur le plus grand de nos poètes lyriques? Et puis, après les batailles d'autrefois, je n'ai qu'à m'incliner.

Ces jours-ci, Catulle Mendès, qui est un grand honnête homme littéraire, en me donnant une belle et bonne poignée de main publique, a signé définitivement la paix[70].

Il a raison, il faut admirer et aimer: toute la force est là.

Malgré la légende, j'ai beaucoup aimé et beaucoup admiré Victor Hugo, et voici ce que j'écrivais il y a longtemps:

«Quelle brusque et prodigieuse fanfare dans la langue que ces vers de Victor Hugo! Ils ont éclaté comme un chant de clairon, au milieu des mélopées sourdes et balbutiantes de la vieille école classique. C'était un souffle nouveau, une bouffée de grand air, un resplendissement de soleil. Pour mon compte, je ne puis les entendre sans que toute ma jeunesse me passe sur la face, ainsi qu'une caresse.

«Je les ai sus par cœur, je les ai jetés jadis aux échos des coins de Provence où j'ai grandi. Ils ont sonné, pour moi comme pour bien d'autres, le siècle de la liberté dans lequel nous entrons...»

Voilà la page que vous me demandez, mon cher confrère, et je regrette simplement qu'elle ne soit pas plus complète ni plus éloquente.

Cordialement à vous.

=A Raymond Poincaré.=

Médan, 18 juillet 1893.

Cher monsieur Poincaré,

Votre aimable lettre me donne quelque honte de ma lettre officielle et si froide. Je voulais aller vous serrer la main, vous dire de vive voix toute ma gratitude; mais je suis cloué ici, et je ne pourrai le faire que vers la fin du mois, lorsque je traverserai Paris.

Me permettrez-vous, en attendant, d'insister sur votre bravoure. Cela semble tout simple aux vaillants de faire les choses qui leur semblent justes. Je n'en sais pas moins ce qu'il fallait de tranquille courage pour me donner un témoignage officiel de haute sympathie; et certains journaux vous le feront bien voir.

Ne cherchez donc pas, cher monsieur Poincaré, à diminuer ma reconnaissance, et veuillez me croire votre bien cordial et bien dévoué.

=A Marcellin Pellet.=

Médan, 1er août 1894.

Monsieur et cher confrère,

Votre lettre m'intéresse, et je vous remercie de me l'avoir écrite. Il est très certain que Bernadette[71] était une enfantine, une demi-idiote, si vous voulez: je crois l'avoir dit sur tous les tons. Mais je vous en prie, au nom du bon sens lui-même, ne croyez pas à cette imbécile histoire de la belle Mme Pail ..., qui me ferait prendre en haine les Homais libres penseurs qui ont dû l'inventer. Il suffit d'avoir un peu étudié les faits pour la mettre à néant. On me lit bien mal si, après m'avoir lu, on a encore besoin de Mme P... pour expliquer les dix-huit apparitions du rocher de Massabielle. Je me suis efforcé de tout ramener à la simple vérité humaine.

Merci encore de votre lettre, Monsieur, et veuillez me croire votre cordial et dévoué.

=A Arthur Meyer.=

Médan, 28 septembre 1894.

Cher monsieur Meyer,

Il est inutile que je réponde à M. Henri Lasserre. Nous n'avons pas le crâne fait de même, nous parlons une autre langue et nous ne nous entendrions jamais. Puis, je veux rester courtois avec lui, ce qu'il a été avec moi et ce qu'il n'est plus.

Mais, de sa lettre même, il est désormais établi qu'il n'a pas eu communication des documents administratifs, et que l'historien qui viendra un jour devra les consulter, pour écrire l'histoire humaine et définitive de Bernadette.

Il est établi également qu'il a existé à Bartrès un abbé Ader; que cet abbé Ader a été le premier guide spirituel de Bernadette, qu'il l'a eue à ses leçons de catéchisme, qu'il a enfin prédit ses visions--ce qui donne lieu aux suppositions les plus graves--et que M. Henri Lasserre n'a même pas nommé cet abbé Ader. Il y a donc là, dans son livre, une lacune inexplicable qui en infirme toute l'autorité.

Quant à mes trente années de travail, je les porte très fièrement. J'ai voulu la vérité autant que M. Henri Lasserre, et je l'ai faite de toutes les forces de mon cœur et de mon intelligence.

Veuillez me croire, cher monsieur Meyer, votre bien cordial et bien dévoué.

=A M. Bonnet.=

Paris, 24 octobre 1894.

Monsieur,

Je vais partir pour Rome et je n'ai pas, malheureusement, le temps de répondre à vos questions. Ce que vous nommez des répétitions se trouve dans tous mes livres. C'est en effet un procédé littéraire, employé d'abord timidement, puis que j'ai peut-être poussé à l'excès. Cela, selon moi, donne plus de corps à l'œuvre, en resserre l'unité. Il y a là quelque chose de semblable aux motifs conducteurs de Wagner, et en vous faisant expliquer l'emploi de ceux-ci par un musicien de vos amis, vous vous rendrez assez bien compte de mon procédé littéraire à moi.

Veuillez agréer, Monsieur, l'assurance de mes sentiments distingués.

=A Georges Charpentier.=

Paris, 16 mai 1895.

Mon vieil ami, votre lettre nous a bouleversé le cœur, tellement elle est désespérée et douloureuse, et nous serions partis tout de suite vous embrasser, si toutes sortes d'ennuis ne nous retenaient à Paris. Mais, dimanche, nous espérons bien vous trouver rassuré un peu, ainsi que votre pauvre femme, car vous semblez sous le coup d'une désespérance trop grande. Défiez-vous des médecins, qui sont parfois terribles, avec leurs pronostics trop inquiétants; et dites-vous, quand ils vous annoncent des catastrophes, que tout ira bien, car ils ne savent rien, ils se trompent toujours.

Il y a vingt ans, ma femme a eu ce que Paul[72] paraît avoir: un abcès au cæcum, qui lui a causé d'affreuses douleurs. Elle a été aussi en grand danger, sous la menace que cet abcès ne s'ouvrît du côté du péritoine. Et elle s'en est heureusement tirée, ainsi que plusieurs autres personnes atteintes comme elle, et que nous connaissons. L'ouverture de l'abcès dans l'intestin est l'issue la plus fréquente. La bonne nature, au fond, agit par les chemins droits. Je crois très formellement, pour ma part, à une terminaison heureuse.

Ah! votre pauvre femme, comme nous la plaignons, mon vieil ami! et comme nous sentons l'effroyable tristesse de votre situation à tous les deux, dans cette chambre d'hôtel inconnue, comptant les heures pour être fixés sur le sort de votre cher malade! C'est ce qui redouble votre angoisse et vous ôte ainsi tout courage. Embrassez bien Mme Charpentier pour nous deux, dites-lui que nous pleurons avec elle; mais que nous sommes pleins d'espoir, devant la certitude qu'un tel malheur ne peut vous arriver.

Ce cher Paul, vous savez que nous l'aimons beaucoup. Nous l'avons vu naître et grandir; son portrait est sur notre cheminée comme celui d'un enfant qui serait à nous. Nous savons combien il est doux et bon, et quel homme charmant il fera. Et c'est pourquoi, encore un coup, nous sommes convaincus que tout finira bien, que vous allez l'avoir cet été avec vous en convalescence.

A dimanche. Ne vous inquiétez pas de notre arrivée. Nous ne voulons que vous embrasser, que vous dire de vive voix combien nous vous aimons et quelle part nous prenons à votre souffrance.

Et en attendant, nous vous envoyons, à vous trois et à votre cher malade, tout notre espoir, le meilleur de notre cœur.

=A Fernand Desmoulin.=

Médan, 25 mai 1895.

Mon cher ami, j'ai reçu votre lettre ce matin, comme nous quittions Paris. Je ne pouvais plus vivre, et je suis un peu calmé de me retrouver ici, pour m'absorber dans le travail. Votre lettre nous a un peu rassurés, je ne puis croire à une issue fatale. Les médecins ne savent pas, ne peuvent savoir. Il faut quand même espérer, car la vie est la plus forte.

Dites bien à Charpentier que si je ne lui écris pas, c'est que je n'ai qu'une chose à lui écrire: nous partageons toutes ses affreuses angoisses, nous ne cessons de parler du pauvre enfant et de ses pauvres parents, nous faisons les vœux les plus ardents pour que l'issue soit heureuse et qu'ils soient tous consolés. On a, dans ces moments terribles, un sentiment si net de son impuissance, que je n'ose même écrire à mon vieil ami; car que lui dire, quel soulagement lui apporter, de quelle utilité lui être dans la douleur? Pour moi, l'espoir reste entier, et dites-leur bien à tous que ma certitude est que cet horrible malheur leur sera épargné.

Ma femme écrit à Mme Charpentier. Embrasses toute la famille pour nous. Et n'oubliez pas de nous donner ici des nouvelles.

Bien affectueusement

=A Paul Brulat.=

Paris, 20 décembre 1895.

Merci, mon cher Brulat, de votre bel article, qui m'a infiniment plu et infiniment touché. Vous me dites là des choses que je n'ai pas l'habitude de m'entendre dire; mais j'ai la vanité de les croire justes, en faisant la part de votre amitié. On ne me lit pas, c'est bien certain, du moins avec quelque intelligence; et j'ai comme l'idée que, vingt ans ou cinquante ans après ma mort, on me découvrira. L'étude à faire n'est pas faite, ne sera sans doute pas faite de mon vivant. C'est vous dire, encore une fois, combien j'ai été heureux de la belle page que vous venez d'écrire.

Affectueusement à vous.

=A Georges Charpentier.=

Médan, 8 juillet 1896.

Mon vieil ami, nous étions quelques-uns qui avions le cœur bien gros à ce banquet, et pour des raisons que vous devinez. J'ai très mal parlé, bafouillant, trouvant à peine mes mots, troublé par la gaffe qu'on avait faite en voulant me faire présider, lorsque Goncourt était là. Mais enfin, j'ai eu la joie de dire, à propos de vous, ce que je voulais dire. Ne me remerciez donc pas, je me suis simplement soulagé.

Nous avons eu hier à dîner Desmoulin, avec les Fasquelle et les Mirbeau. Il part demain soir jeudi pour vous retrouver. C'est un gentil compagnon, avec qui j'ai fait quelques belles promenades à bicyclette; et il vous portera nos bien vives amitiés. Nous vous attendons à Saint-Germain, puis ici. Ce sera une grande joie pour nous. Et les bonnes nouvelles que vous nous envoyez de Jane et de vous deux nous enchantent. Vous allez nous revenir reposés et bien portants de ce beau pays si tranquille dont vous me parlez. Vous aviez tous bien besoin de cela, mon pauvre ami.

Moi, je me suis fâché avec _Le Figaro_, à l'occasion d'un de mes articles qui n'a pas passé. Je vous raconterai cela. Et je suis ravi maintenant de m'être débarrassé d'une besogne où je n'avais que de nouveaux ennemis à ramasser. Je me suis mis tout de suite à Paris. Tout va pour le mieux, et d'ailleurs je n'ai plus de contentement que dans le travail, lorsque je suis totalement libre de faire ce qui me plaît.

A bientôt, mon cher ami. Ma femme et moi, nous vous embrassons bien tendrement tous les trois, de tout notre cœur.

=A Seménoff.=

Paris, 27 novembre 1896.

Mon cher Seménoff,

Vous me dites que vous traduisez en langue russe le livre du docteur Toulouse[73], et vous me demandez ce que je pense de la publication de ce livre en Russie.

Mais j'en suis ravi! Voici bien des années déjà que le bon Tourguéneff, mon grand ami, m'a mis en communion d'âme avec le peuple russe, aujourd'hui notre frère. Je sais qu'on veut bien, chez vous, lire mes livres et m'aimer un peu. Aussi ai-je le grand désir que tout ce qui peut faire de la vérité sur moi y soit connu. On fait courir sur mon compte tant de laides légendes, que j'ai tout à gagner à la vérité totale, à la vérité nue.

Et c'est pourquoi je vous remercie d'avoir bien voulu faire connaître à la Russie le livre du docteur Toulouse. Il est la vérité et je l'accepte.

Croyez-moi votre bien cordial et bien dévoué.

=A Jean Ajalbert.=

Paris, le 5 avril 1897.

Mon cher Ajalbert,

J'ai été bien touché par votre bel et courageux article. On ne me gâte pas, et chaque fois qu'un confrère prend ma défense, je suis surpris et charmé.

La légende de ma vanité, de ma soif des honneurs, est imbécile. La décoration, je ne l'ai pas demandée, je l'ai acceptée presque de force. L'Académie, ce n'est que ma bataille littéraire portée sur un terrain d'action; et jamais je n'ai demandé la voix de personne. Plus tard, je l'espère, on se rendra compte de ma véritable attitude, si mal comprise aujourd'hui.

En attendant, un article comme le vôtre est un baume pour moi, et c'est pourquoi je vous en remercie bien fort, de tout mon cœur.

=A Henry Bérenger.=

Médan, 14 août 1897.

Monsieur,

Je lis votre article, très intéressé et très ému. Je n'attends point de justice, je sais qu'il faut que je disparaisse. Aussi rien ne saurait me toucher davantage, que de voir un écrivain de votre génération faire effort, et me juger en dehors des opinions admises. Ce qui m'a toujours soutenu, c'est la certitude de mon honnêteté. Et je vous reste infiniment reconnaissant d'avoir dégagé un peu l'homme sous l'écrivain.

Veuillez agréer, Monsieur, l'assurance de mes sentiments les plus cordiaux et les plus dévoués.

=A Delpech.=

Paris, 29 mai 1898.

Cher monsieur Delpech,

Vous me demandez pour votre fils aîné Jacques, dont vous allez fêter la dix-septième année, et pour ses trois cadets, Pierre, Jean et Paul, une lettre dans laquelle je leur dise où sont, selon moi, pour l'homme d'action, les sources des joies de la vie, et quelle est ma conception de la beauté morale.

Je ne puis que répéter ce que j'ai souvent écrit: j'ai mis toute ma vie dans le travail, et je m'en suis bien trouvé. C'est le travail, c'est la pensée de mon œuvre, de mon devoir à accomplir, qui m'a toujours tenu debout. C'est par le travail que j'ai connu toutes mes joies, et je crois bien que, si je vaux quelque chose aujourd'hui, c'est grâce uniquement au travail. C'est par lui que se feront la vérité et la justice, et l'homme lui doit tout: son intelligence et sa vertu.

Je souhaite à vos fils d'être simplement des travailleurs, certains qu'ils seront ainsi en marche vers toutes les joies et toutes les beautés.

Et je vous prie de me croire, cher Monsieur, votre bien cordial et bien dévoué.

=A l'«Union des Ecrivains russes», à Saint-Pétersbourg[74].=

Paris, 7 juin 1899.

Messieurs et chers confrères,

Je suis heureux et fier de m'associer à vous en pensée et de tout mon cœur d'écrivain, le jour où vous fêtez le génie de votre immortel Pouchkine, le père de la littérature russe moderne.

Je l'ai connu, surtout, par mon grand ami Tourguéneff qui m'a dit souvent sa gloire, l'homme universel qu'il a été, le poète admirable, le romancier profond et vivant, l'amant de la liberté et du progrès, le modèle impeccable que vous donnez à vos enfants pour qu'ils sachent écrire et penser. Et je l'ai aimé, comme il faut aimer tous les vastes cerveaux dont l'œuvre nationale fait partie du trésor humain.

Je lui envoie mon hommage par-dessus les frontières; il faut que les hommages de tous les écrivains du monde le fêtent. Et ce sera le vrai lien de paix, la fête universelle de la civilisation.

Veuillez agréer, Messieurs et chers confrères, l'assurance de mes sentiments fraternels.

=A Alfred Bruneau.=

Médan, 26 juillet 1899.

Mon cher ami, merci de votre renseignement au sujet de mes articles du =Figaro=. Ne vous inquiétez pas, j'ai retrouvé les trois articles. Mais je suis stupéfait de n'en avoir publié que trois. J'aurais juré qu'ils étaient quatre.