Correspondance: Les lettres et les arts
Part 2
Ainsi, tout enfantement d'une œuvre consiste en ceci: L'artiste se met en rapport direct avec la création, la voit à sa manière, s'en laisse pénétrer, et nous en renvoie les rayons lumineux, après les avoir, comme le prisme, réfractés et colorés selon sa nature.
D'après cette idée, il n'y a que deux éléments à considérer: la création et l'Écran. La création étant la même pour tous, envoyant à tous une même image, l'Écran seul prête à l'étude et à la discussion,
ÉTUDE DE L'ÉCRAN--SA COMPOSITION
L'étude de l'Écran, voilà le grand point de controverse philosophique. Les uns, et ils sont nombreux à notre époque, affirment que l'Écran est tout de chair et d'os, et qu'il reproduit _matériellement_ les images; Taine, parmi ceux-là, le considérant d'abord en lui-même, lui donne une faculté maîtresse, puis lui fait prendre toutes les natures possibles en le soumettant à trois grandes influences, la race, le milieu et le moment. Les autres, sans nier tout à fait la chair et les os, jurent que les images se reproduisent sur un Écran immatériel. Tous les spiritualistes en sont là, Jouffroy, Maine de Biran, Cousin, etc. Enfin, comme il faut en toute chose un juste milieu, Deschanel a écrit ceci, dans un de ses derniers ouvrages: «Dans ce qu'on nomme les œuvres de l'esprit, tout ne s'explique pas par l'esprit; mais aussi, à plus forte raison, tout ne s'explique pas par la matière.» Voilà un garçon qui ne se compromettra jamais. On ne saurait mieux dire, en ne disant rien. Qu'est-ce que l'esprit, avant tout?
Je n'ai pas d'ailleurs à étudier en ce moment la nature de l'Écran. Peu m'importe le mécanisme du phénomène. Ce que je désire constater, c'est que l'image se produit, et que par une propriété mystérieuse de l'être translucide, matériel ou immatériel, cette image lui est propre.
LES ÉCRANS DE GÉNIE--LES PETITS ÉCRANS OPAQUES
Un chef d'école est un Écran très puissant, qui donne les images avec une grande vigueur. Une école est une troupe de petits Écrans opaques d'un grain très grossier, qui, n'ayant pas eux-mêmes la puissance de donner des images, prennent celle de l'Écran puissant et pur dont ils font leur chef de file. Voici le résultat honteux d'un tel procédé. Il sera toujours permis à un artiste de génie de nous faire voir la création en vert, en bleu, en jaune, ou en toute autre couleur qui lui plaira; il pourra nous transmettre les ronds par des carrés, les lignes droites par des lignes brisées, et nous n'aurons pas à nous plaindre; il suffira que les images reproduites aient l'harmonie et la splendeur de la beauté. Mais ce qu'on ne saurait tolérer, c'est le barbouillage et la déformation de parti pris. C'est le bleu, le vert ou le jaune, le carré ou la ligne droite érigés en préceptes et en lois.
Parce que tel génie a fait subir à la nature certaines déviations dans les contours, certains changements dans les nuances, ces déviations et ces changements vont devenir des articles de foi! Chaque école a ceci de monstrueux qu'elle fait mentir la nature suivant certaines règles. Les règles sont des instruments de mensonge que l'on se passe de main en main, reproduisant facticement et mesquinement les images fausses, mais grandioses ou charmantes, que l'Écran de génie donnait dans toute la naïveté et la vigueur de sa nature. Lois arbitraires, façons très inexactes de reproduire la création, prescrites par la sottise et à la sottise comme des moyens faciles d'arriver à toute vérité.
Les règles n'ont leur raison d'être que pour le génie, d'après les œuvres duquel on a pu les formuler; seulement, chez ce génie, ce n'étaient pas des règles, mais une manière personnelle de voir, un effet naturel de l'Écran.
Les écoles ont été faites pour la médiocrité. Il est bon qu'il y ait des règles pour ceux qui n'ont pas la force de l'audace et de la liberté. Ce sont les écoles qui fournissent de tableaux et de statues les hôtels particuliers et les monuments publics, qui mettent un air à chaque chanson, qui contentent les besoins de plusieurs millions de lecteurs; tout ceci se réduit à dire que la société a besoin d'un certain luxe plus ou moins artistique, et que, pour satisfaire ce besoin, les écoles fabriquent, tant bien que mal, un nombre convenu d'artistes par année. Ces artistes exercent leur métier, et tout est pour le mieux. Mais le génie n'est pour rien là-dedans. Il est de sa nature de n'être d'aucune école, et d'en créer de nouvelles au besoin; il se contente de s'interposer entre la nature et nous, et de nous en donner naïvement les images, et on se sert de ses produits, de sa liberté d'allures pour défendre toute originalité aux disciples. Cent ans plus tard, un autre Écran nous donne d'autres épreuves de l'éternelle nature; et de nouveaux disciples formulent de nouvelles règles, ainsi de suite. Les artistes de génie naissent et grandissent librement; les disciples les suivent à la trace. Les écoles n'ont jamais produit un seul grand homme. Ce sont les grands hommes qui ont produit les écoles. Celles-ci, à leur tour, nous fournissent, bon an mal an, les quelques douzaines de manœuvres artistiques dont notre civilisation a besoin.
(Ici, je suis obligé de laisser une lacune. Il me faudrait prouver que les grandes règles générales, communes à tous les génies, se réduisent au simple usage du bon sens et de l'harmonie innée. Il me suffit de vous faire remarquer que j'entends par règle tout procédé particulier d'une école.)
TOUS LES ÉCRANS DE GÉNIE DOIVENT ÊTRE COMPRIS, SINON AIMÉS
Tous les Écrans de génie doivent être acceptés au même titre. Dès l'instant où la création ne peut nous être donnée avec sa couleur vraie, ses lignes exactes, peu importe qu'on nous la donne en bleu, en vert ou en jaune, en carré ou en circonférence. Certainement, il est permis de préférer un Écran à un autre, mais c'est là une question individuelle de goût et de tempérament. Je veux dire qu'au point de vue absolu, il n'y a pas, dans l'art, de raison motivée de donner le pas à l'Écran classique sur les Écrans romantiques et réalistes, et réciproquement, puisque ces Écrans nous transmettent des images aussi fausses les unes que les autres. Ils sont tous presque aussi loin de leur idéal, la création, et, dès lors, ils doivent, pour le philosophe, avoir des mérites égaux.
D'ailleurs, je veux, en les jugeant moi-même, racheter ce que cette opinion peut avoir d'excessif. Mais, auparavant, j'établis nettement que s'il m'échappe quelque épigramme, ce n'est pas à l'Écran de génie, chef d'école, que je l'adresse, mais à l'école elle-même, qui nous rend ridicules les beautés du maître. D'autre part, je ne donne ici que mon opinion personnelle, et je déclare à l'avance comprendre et accepter, malgré tout, les Écrans de génie que mon propre organisme me porte à ne pas aimer.
(Ici, nouvelle lacune. Je sais que le commencement de ce paragraphe ne vous convaincra pas. Vous voudrez classer les écoles et les ranger selon un ordre de mérites. Je ne crois pas qu'on doive le faire et, en tout cas, comme elles ont chacune leurs défauts et leurs qualités, il faudrait mettre une délicatesse extrême dans cette classification. S'il faut les ranger, rangeons-les suivant leur degré de vérité.)
L'ÉCRAN CLASSIQUE--L'ÉCRAN ROMANTIQUE
L'ÉCRAN RÉALISTE
L'Écran classique est une belle feuille de talc très pure et d'un grain fin et solide, d'une blancheur laiteuse. Les images s'y dessinent nettement, au simple trait noir. Les couleurs des objets s'affaiblissent en en traversant la limpidité voilée, parfois s'y effacent même tout à fait. Quant aux lignes, elles subissent une déformation sensible, tendent toutes vers la ligne courbe ou la ligne droite, s'amincissent, s'allongent, avec de lentes ondulations. La création, dans ce cristal froid et peu translucide, perd toutes ses brusqueries, toutes ses énergies vivantes et lumineuses; elle ne garde que ses ombres et se reproduit sur la surface polie, en façon de bas-relief. L'Écran classique est, en un mot, un verre grandissant qui développe les lignes et arrête les couleurs au passage.
L'Écran romantique est une glace sans tain, claire, bien qu'un peu trouble en certains endroits, et colorée des sept nuances de l'arc-en-ciel. Non seulement elle laisse passer les couleurs, mais elle leur donne encore plus de force; parfois elle les transforme et les mêle. Les contours y subissent aussi des déviations; les lignes droites tendent à s'y briser, les cercles s'y changent en triangles. La création que nous donne cet Écran est une création tumultueuse et agissante. Les images se reproduisent vigoureusement par larges nappes d'ombre et de lumière. Le mensonge de la nature y est plus heurté et plus séduisant; il n'a pas la paix, mais la vie; une vie plus intense que la nôtre; il n'a pas le pur développement des lignes et la sobre discrétion des couleurs, mais toute la passion du mouvement et toute la splendeur fulgurante de soleils imaginaires. L'Écran romantique est, en somme, un prisme, à la rétraction puissante, qui brise tout rayon lumineux et le décompose en un spectre solaire éblouissant.
L'Écran réaliste est un simple verre à vitre, très mince, très clair, et qui a la prétention d'être si parfaitement transparent que les images le traversent et se reproduisent ensuite dans toute leur réalité. Ainsi, point de changement dans les lignes ni dans les couleurs: une reproduction exacte, franche et naïve. L'Écran réaliste nie sa propre existence. Vraiment, c'est là un trop grand orgueil. Quoi qu'il dise, il existe, et, dès lors, il ne peut se vanter de nous rendre la création dans la splendide beauté de la vérité. Si clair, si mince, si verre à vitre qu'il soit, il n'en a pas moins une couleur propre, une épaisseur quelconque; il teint les objets, il les réfracte tout comme un autre. D'ailleurs, je lui accorde volontiers que les images qu'il donne sont les plus réelles; il arrive à un haut degré de reproduction exacte. Il est certes difficile de caractériser un Écran qui a pour qualité principale celle de n'être presque pas; je crois, cependant, le bien juger, en disant qu'une fine poussière grise trouble sa limpidité. Tout objet, en passant par ce milieu, y perd de son éclat, ou, plutôt, s'y noircit légèrement. D'autre part, les lignes y deviennent plus plantureuses, s'exagèrent, pour ainsi dire, dans le sens de leur largeur. La vie s'y étale grassement, une vie matérielle et un peu pesante. Somme toute, l'Écran réaliste, le dernier qui se soit produit dans l'art contemporain, est une vitre unie, très transparente sans être très limpide, donnant des images aussi fidèles qu'un Écran peut en donner.
L'ÉCRAN QUE JE PRÉFÈRE
Il me reste maintenant à dire mon goût personnel, à me déclarer pour un des trois Écrans dont je viens de parler. Comme j'ai en horreur le métier de disciple, je ne saurais en accepter un exclusivement et entièrement. Toutes mes sympathies, s'il faut le dire, sont pour l'Écran réaliste; il contente ma raison, et je sens en lui des beautés immenses de solidité et de vérité. Seulement, je le répète, je ne peux l'accepter tel qu'il veut se présenter à moi; je ne puis admettre qu'il nous donne des images vraies; et j'affirme qu'il doit avoir en lui des propriétés particulières qui déforment les images, et qui, par conséquent, font de ces images des œuvres d'art. J'accepte d'ailleurs pleinement sa façon de procéder, qui est celle de se placer en toute franchise devant la nature, de la rendre dans son ensemble, sans exclusion aucune. L'œuvre d'art, ce me semble, doit embrasser l'horizon entier.--Tout en comprenant l'Écran qui arrondit et développe les lignes, qui éteint les couleurs, et celui qui avive les couleurs, qui brise les lignes, je préfère l'Écran qui, serrant de plus près la réalité, se contente de mentir juste assez pour me faire sentir un homme dans une image de la création.
Voilà qui est fait, mon cher Valabrègue. Ce n'est pas sans peine. Je viens de relire ma prose, et je ne sais jusqu'à quel point elle va vous faire crier. Bien des nuances manquent; le tout est brutal et matérialiste en diable. Je crois cependant être dans le vrai.
Je vous remercie de vos félicitations à propos de ma réussite auprès d'Hetzel. Je pense que l'impression de mon volume commencera prochainement. La mise en vente est toujours pour la première quinzaine d'octobre, à moins qu'il ne survienne quelque empêchement imprévu. En tous cas, j'ai mon traité en poche, et ce ne serait jamais qu'un empêchement commercial.;--M. Hachette est mort, ainsi que vous l'avez appris. Vous me demandez si cette mort ne compromet pas ma position. En aucune manière. Je pense encore rester plusieurs années à la librairie, pour y étendre de plus en plus le cercle de mes relations. Enfin, désirant répondre à toutes les questions que vous me posez, il me reste à relever cette phrase de votre lettre: «Je vous demande si votre poème doit être réaliste.» Bien que les quelques pages que vous venez de lire aient dû vous renseigner sur ce point, je tiens à vous répéter formellement ici que mon poème (puisque poème il y a) sera ce qu'il pourra être. D'ailleurs, ne vous ai-je pas déjà dit que le pauvre enfant dort profondément dans un de mes tiroirs, et qu'il ne s'éveillera sans doute jamais plus? J'ai besoin de marcher vite aujourd'hui, et la rime me gênerait. Nous verrons plus tard, si la Muse ne s'est pas fâchée, et si elle n'a pas pris quelque autre amant plus naïf et plus tendre que moi. Je suis à la prose et m'en trouve bien. J'ai un roman sur le métier et je pense pouvoir le publier dans un an. Vous savez que j'ai peu de temps à moi, et que je travaille lentement. Je ne veux pas tenter votre fidélité; mais je vous dirai tout bas que je vous approuve d'avoir, pour quelques mois, planté là cette grande fillette de Muse, si bête et si embarrassée de ses mains et de ses pieds, lorsqu'elle n'est pas gracieuse et jolie à compromettre toute vertu. Irai-je plus loin? Tâchez d'avoir, en revenant ici, un manuscrit dans chaque main, un poème dans la gauche, un roman dans la droite; le poème sera refusé partout et vous le garderez comme une relique au fond de votre secrétaire, le roman sera accepté, et vous ne quitterez point Paris la mort dans le cœur. Tant pis si la Muse se fâche et si elle me garde rancune; je vous le dis en vérité, hors de la prose, point de salut.--N'allez pas croire que nous nous sommes dit adieu, moi et la vierge immortelle; mais je vous l'avouerai, il y a une grosse brouille entre nous.--Tous les articles que vous m'enverrez me feront plaisir; je vous connais peu comme prosateur, et je désire vous mieux connaître.
Ma lettre a-t-elle été bien méchante? Non: mon fouet, loin de déchirer, ne sait que chatouiller les gens; il les fait rire et rien de plus. Il est vrai que je vous ai accusé de ne pas être né réaliste. Pour un réaliste d'hier, c'est là une bien grosse insulte. Vous me pardonnerez mon injure, en songeant combien d'autres la prendraient pour une louange.
Des œuvres! des œuvres!! des œuvres!!!
Tout à vous.
IV
Paris, 4 novembre 1864.
Mon cher Valabrègue,
Je vous dois une lettre depuis bien longtemps. Vous m'excuserez. Voici un grand mois que mes _Contes à Ninon_ m'occupent plusieurs heures par jour; il m'a fallu d'abord corriger les épreuves, et c'est, je vous assure, une besogne peu agréable et très fatigante; maintenant, je travaille à obtenir pour mon volume le plus de publicité possible, et j'espère arriver à un splendide résultat. Dieu merci, tout est à peu près terminé: le volume est à la brochure, mes lettres d'envoi sont écrites, mes réclames rédigées: j'attends. Ainsi, vous la recevrez bientôt cette œuvre de début, si faible en bien des endroits; je l'ai tant lue de fois qu'elle me paraît détestable et que je voudrais pouvoir l'oublier. J'ai hâte d'écrire autre chose et de profiter du peu d'expérience que j'ai acquis pendant ces derniers mois.--Dites quelques mots de mes _Contes_ dans un des journaux auxquels vous collaborez. Consacrez-leur même, si vous en avez le courage, une étude de quelque étendue; puis vous m'enverrez les numéros qui contiendront cette étude et je connaîtrai votre opinion sur mon œuvre sans que vous ayez besoin de me l'écrire directement.
Pardonnez-moi mon égoïsme: si je commence ma lettre en me consacrant une page, c'est que j'avais à cœur de vous expliquer la cause de mon silence. Certes, vous devez avoir les mains pleines d'excuses pour un pauvre homme qui en est à son premier enfant.
Je ne répondrai pas à votre dernière lettre. J'ai trop de choses intéressantes à vous dire pour me perdre à votre suite dans des raisonnements sans fin. Je me plains des six pages que vous m'avez envoyées, non que je dédaigne la discussion sérieuse et la critique loyale, mais parce que j'aurais désiré que, sur ces six pages, quatre au moins fussent consacrées à me donner des détails sur vous et sur le milieu qui vous entoure. Songez quel spectacle vous offrez à l'observateur: il y a en vous un chaos d'idées, d'où peut-être il jaillira un monde; aujourd'hui, tout est ténèbres encore, ou, du moins, la lumière flotte, confuse; vous tournez au vent de toutes les pensées qui passent; vous êtes une cire molle où s'empreint chaque objet nouveau. Contez-moi donc vos affaires, vos gestes et vos paroles, si vous voulez m'intéresser. D'autre part, le coin perdu où vous vivez a ses bêtises et ses joyeusetés; il doit réagir sur vous, et vous devez réagir sur lui; c'est là une sorte de conflit qui présente pour moi un haut intérêt. Parlez-moi donc des campagnes et des habitants de ce pays lointain, pour peu que vous ayez le désir de me procurer une heure de joie. Je le sais, je vous ai donné un mauvais exemple en vous adressant deux ou trois pages de rêveries plus ou moins paradoxales; c'est me punir rudement que de me répondre par six pages de paradoxes plus ou moins nuageux. Jetons au feu les Écrans, et tâchons de vivre en pleine réalité. Je vous dirai ce que je fais, ce qu'on me fait; vous m'écrirez les pensées que vous avez, et me direz les pensées que n'ont pas les Aixois. Ainsi, voilà qui est convenu: le moins possible de théorie et de raisonnement; des lettres plantureuses, bourrées de faits, et par là même intéressantes.
V
Paris, le 13 janvier 1865.
Mon cher Valabrègue,
Êtes-vous mort?
Je vous écris sous le coup d'une colère bien légitime.
Voilà plus de quatre mois que vous ne m'avez envoyé la moindre lettre.
Je vous écris en octobre, point de réponse. Je vous envoie mon volume, point de réponse.
Vous aurais-je blessé sans le savoir? Que diable! On s'explique. On ne laisse pas les gens en pleine mer de conjectures.
Un instant, votre frère nous a dit que vous deviez venir: «Bon! ai-je pensé, il préfère une conversation verbale à une conversation écrite.» Et j'ai attendu un mois avec patience.
Aujourd'hui, j'apprends que votre voyage est renvoyé à la fin de l'année. Je ne comprends plus rien à tout ceci: j'ignore ce qui peut vous fermer la bouche, ou plutôt vous arrêter la main. Je demande à savoir le mot de l'énigme.
Je ne vous aurais certes pas écrit le premier, tant je suis fâché, si je n'avais une nouvelle adresse à vous donner. Adressez-moi désormais vos lettres: 142, boulevard Montparnasse.
Voyons, prenez la plume et répondez-moi longuement. Vous devez avoir bien des choses à me raconter. Parlez-moi de vous et de moi. Dites-moi ce que vous faites, ce qui vous arrive, et dites-moi quelle est l'attitude de la ville d'Aix devant mon livre. Beaucoup de défiance sans doute, ou même une indifférence parfaite.
Ici, les _Contes à Ninon_ marchent très bien. Plus de la moitié de la première édition est vendue.
J'ai beaucoup de choses à vous dire; mais je ne vous les dirai pas aujourd'hui.
Écrivez-moi longuement, je vous répondrai longuement.
Je vous serre la main en homme pressé et un peu irrité.
VI
Paris, le 6 février 1865.
Mon cher Valabrègue,
Je vous dois une lettre de quelque étendue, que je vous ai promise, voici un mois. Je vais tâcher de m'acquitter dans un court moment de repos.
Vous ne sauriez croire combien je suis occupé; j'ai entrepris une telle besogne que je ne sais où donner de la tête: d'abord, j'ai, par jour, dix heures prises à la librairie; je donne ensuite, toutes les semaines, un article de 100 à 150 lignes au _Petit Journal_, et, tous les quinze jours, un article de 500 à 600 lignes au _Salut public_ de Lyon; enfin, j'ai mon roman, auquel je devrais travailler, et qui, jusqu'ici, a dormi tranquillement au fond d'un tiroir. Vous comprenez que je n'écris pas toute cette prose pour les beaux yeux du public; on me paye l'article 20 francs au _Petit Journal_, et 50 à 60 francs au _Salut public_; de sorte que je me fais environ 200 francs par mois avec ma plume. La question argent m'a un peu décidé dans tout ceci; mais je considère aussi le journalisme comme un levier si puissant que je ne suis pas fâché du tout de pouvoir me produire à jour fixe devant un nombre considérable de lecteurs. C'est cette pensée qui vous expliquera mon entrée au _Petit Journal_. Je sais quel niveau cette feuille occupe dans la littérature, mais je sais aussi qu'elle donne à ses rédacteurs une popularité bien rapide. Le journal ne fait pas le rédacteur, c'est le rédacteur qui fait le journal; si je suis bon, je reste bon partout; le tout est de bien faire et de n'avoir pas à rougir de son œuvre. Quant au _Salut public_, c'est un des meilleurs journaux de province; j'y jouis d'une grande liberté et d'un espace fort large; j'y traite des questions de haute littérature, et je suis très satisfait d'y être entré. Tout ceci est pour arriver à un grand journal de Paris; deux mois ne se passeront pas, je l'espère, sans que j'écrive dans quelque feuille libérale. En ce moment, j'ai un double but, celui de me faire connaître et d'augmenter mes rentes.
Le ciel me vienne en aide!
Vous me pardonnerez de m'être consacré deux pages, et de m'en consacrer deux nouvelles autres.
Je suis satisfait du succès obtenu par mon livre. Il y a déjà eu une centaine d'articles, dont vous me dites avoir lu quelques-uns. En somme, la presse a été bienveillante: un concert d'éloges, sauf deux ou trois notes désagréables. Et observez que ceux qui m'ont légèrement blessé sont ceux-là même qui ont cru me chatouiller le plus agréablement: ils n'ont pas lu mes contes, et en ont parlé très obligeamment, mais très faussement, de sorte que leurs lecteurs ont dû voir en moi l'être le plus fade et le plus doucereux du monde. Voilà bien les amis. J'aurais préféré un véritable éreintement.--J'ai hâte de publier un second volume. J'ai tout lieu de croire que ce volume décidera presque de ma réputation. Mais j'ai si peu de temps à moi! Si je pouvais être prêt pour le commencement de l'hiver prochain, je serais l'homme le plus heureux de la terre.--Je suis dans cette période de fièvre où les événements vous emportent; chaque jour, ma position se dessins mieux; chaque jour, je fais un pas en avant. Où sont les soirées de travail paisible, lorsque je me trouvais seul devant mon œuvre, ignorant si elle verrait jamais le jour? Alors, je discutais avec moi-même, j'hésitais. A présent, il me faut marcher, marcher quand même. Que la page écrite soit bonne ou mauvaise, il faut qu'elle paraisse. J'éprouve tout à la fois une véritable volupté à me sentir peu à peu sortir de la foule, et une sorte d'angoisse à me demander si j'aurai les forces nécessaires, si je pourrai me tenir debout pendant longtemps sur le degré que j'aurai atteint. Je ne m'ennuie plus, je vous le promets; j'attends avec impatience le jour où je me sentirai assez fort et assez ferme pour quitter tout et me consacrer entièrement à la littérature.
VII
Paris, le 24 septembre 1865.