Correspondance: Les lettres et les arts

Part 19

Chapter 193,926 wordsPublic domain

Il fait ici un temps atroce, comme partout, je crois. Moi, personnellement, je n'en souffre pas, me cloîtrant du matin au soir. Je n'ai d'ailleurs guère vu, cet été, qu'Alexis, Thyébaut et Céard. Ce dernier, pour le moment, voyage en Savoie. Notre cousine Amélie, qui a passé trois semaines avec nous, est partie d'hier.

Voilà, mon bon ami. Je vous souhaite, à vous, du soleil, puisque vous êtes là-bas pour en avoir. Dites à votre femme que nous sommes heureux de la savoir en bonne santé, et que nous comptons bien la revoir tout à fait remise. De bonnes caresses aux enfants, vives amitiés à Georgette et à son mari, grandes poignées de main aux Desmoulin et aux Billaud, de notre part à tous deux. J'espère que je n'oublie personne.

Ah! mon ami, si je n'avais que trente ans, vous verriez ce que je ferais. J'étonnerais le monde.

Affectueusement à vous.

=A J.-K. Huysmans.=

Médan, 5 janvier 1890.

Imaginez-vous, mon cher Huysmans, qu'il m'a fallu attendre d'être à Médan, où je suis venu prendre quelque repos, pour trouver le temps de vous écrire et de vous remercier de votre dernier livre: _Certains_.

Il y a là des pages très braves et très intenses, qui m'ont ravi. Tout le morceau sur le satanisme est superbe. Vous avez une vie de style extraordinaire, et vous lire est pour moi un plaisir physique en dehors même des idées. Il y a dans votre outrance un comique spécial, que personne n'a, qui est une de vos originalités supérieures, selon moi. Enfin, mon cher ami, votre dernière œuvre a été mon grand régal du mois passé.

Savez-vous que nous avons déménagé? Si vous venez frapper un de ces soirs à notre porte--ce qui nous ferait grand plaisir,--il faudra venir rue de Bruxelles, 21 _bis_, Nous y rentrerons ces jours-ci.

Bien affectueusement à vous, mon cher Huysmans, et bonne littérature, pour l'année qui commence.

=A Jules Lemaître[62].=

Paris, 9 mars 1890.

Je suis très flatté, mon cher confrère, et un peu confus, de l'étude que vous avez publiée sur _La Bête humaine_, car il s'y trouve de bien gros éloges, même pour un homme que la légende dit orgueilleux.

Mais ce qui m'a ravi surtout, c'est que vous avez expliqué mon œuvre.

J'avais une peur terrible qu'elle ne fût prise pour une fantaisie sadique. Et je n'ai plus peur, vous avez donné la note juste, tous vont vous suivre.

Certes, oui, je commence à être las de ma série, ceci entre nous. Mais il faut bien que je la finisse, sans trop changer mes procédés.

Ensuite, je verrai, si je ne suis pas trop vieux, et si je ne crains pas trop qu'on m'accuse de retourner ma veste.

Merci bien sincèrement, et veuillez me croire, mon cher confrère, votre dévoué et cordial.

=A J. van Santen Kolff.=

(FRAGMENT)

Le 9 juillet 1890.

... Ce sera certainement le plus compliqué, le plus bourré de tous mes livres[63]. Pour vous en résumer les matières, il me faudrait entrer dans des détails infinis. Non seulement j'ai voulu étudier le rôle actuel de l'argent, mais j'ai désiré indiquer ce qu'a été jadis la fortune, ce qu'elle sera peut-être demain. De là toute une petite partie historique et toute une petite partie socialiste. Toutes les fois maintenant que j'entreprends une étude, je me heurte au socialisme. En somme, au centre, se trouve l'histoire d'une grande maison de crédit, le brusque lançage d'une banque, toute une royauté de l'or, suivie d'un écroulement dans la boue et dans le sang. J'ai repris mon Aristide Saccard de _La Curée_. Ce dont je suis assez satisfait, c'est de la création du type de femme qui dominera l'action; car il m'a été très difficile d'introduire une femme là-dedans. Je vous répète qu'il m'est presque impossible d'être plus explicite, tellement tout cela se tient et se mêle. C'est construit dans le genre de _Pot-Bouille_: beaucoup d'épisodes; beaucoup de personnages; mais moins d'ironie, plus de passion, et un ensemble plus solide, je crois. Je n'attaque ni ne défends l'argent, je le montre comme une force nécessaire jusqu'à ce jour, comme un facteur de la civilisation et du progrès...

=A Henry Céard.=

Médan, 4 septembre 1890.

Mon bon ami, n'ayez aucun remords, car moi-même je n'irai pas à Paris pour la reprise de _L'Assommoir_. J'aurais désiré qu'on réservât la pièce afin de la reprendre plus tard sur une vaste scène; mais Busnach a cru qu'il y avait quelque argent à faire aux Menus-Plaisirs, ce en quoi il se trompe, je crois.

Je ne bouge donc pas d'ici, je travaille à mon roman, sans grand plaisir. Il me donne un mal de chien, et je crains bien qu'on ne m'ait pas grande reconnaissance de l'effort qu'il me coûte. L'argent est décidément un sujet ingrat, l'argent des affaires, j'entends.

Et voilà, mon bon ami, nous vivons au désert, sans plus voir personne. Vers la fin du mois pourtant, je prierai les Bruneau et les Fleury de venir. Si tous repassez par Paris, venez nous serrer la main. Nous ne rentrerons rue de Bruxelles que vers le 15 octobre; et je bûche ferme pour avoir à cette époque huit chapitres terminés sur douze.

Vives amitiés de nous deux, et bien affectueusement à vous.

=A J. van Santen Kolff.=

(FRAGMENT)

Le 12 septembre 1890.

... Vous me demandez si je suis content. Jamais je ne le suis au milieu d'un livre, et cette fois le tour de force avec lequel je me bats est vraiment si dur que j'en ai, certains jours, les reins cassés. Enfin, nous verrons bien...

=Au même.=

(FRAGMENT)

Le 19 septembre 1890.

... Quant aux études, aux recherches que j'ai faites, elles ont été comme toujours dirigées d'après le même plan logique: lecture des livres techniques, visites aux hommes compétents, notes prises sur les lieux à décrire. Cette fois, j'ai en seulement un peu plus de mal que les autres, parce que j'entrais dans un monde qui m'était totalement inconnu, et que rien, selon moi, n'est plus réfractaire à l'art que les questions d'argent, que cette matière financière, dans laquelle je suis plongé jusqu'au cou. J'ai eu une peine formidable à me procurer le procès Bontoux (l'Union Générale). J'ai dû payer 25 francs les sept ou huit numéros du _Droit_, le seul journal où se trouvait le compte rendu détaillé et complet du procès...

=Au même.=

(FRAGMENT)

Le 22 octobre 1890.

... Me voici réinstallé depuis une semaine à Paris, _21 bis_, rue de Bruxelles, pour la saison d'hiver. J'ai écrit les deux tiers de _L'Argent_, et je ne peux rien vous en dire de net, tellement ce roman est spécial. Je n'ai pas d'avis, en toute franchise. Il faut que le public y passe, pour que je me fasse moi-même une opinion. J'ai beaucoup travaillé, je n'y vois plus clair...

=A Alphonse Daudet.=

Paris, 6 novembre 1890.

Mon vieil ami, j'ai reçu hier votre _Port-Tarascon_, et je l'ai lu dans la journée. La fin surtout m'en a plu infiniment: le procès est épique, un de vos morceaux de grande verve, une vraie envolée dans l'outrance du réel; et les derniers jours de votre Tartarin ont trempé mon rire d'une pitié infinie, dont l'attendrissement ineffaçable me restera au cœur.

Je veux vous voir, vous serrer la main, et cette gueuse de vie de Paris est là qui met obstacle sur obstacle. Mais, si je tiens à ne pas attendre pour vous dire avec quelle joie je vous ai lu, j'espère bien ne pas tarder à aller vous redire de vive voix mon plaisir.

Affectueusement à vous, mon vieil ami, et à tous les vôtres.

=A J. van Santen Kolff.=

(FRAGMENT)

16 janvier 1891.

... Si je n'ai pas encore répondu à votre lettre, c'est justement que _L'Argent_ n'est point terminé. J'ai été souffrant, je me suis laissé attarder. Je ne l'aurai guère fini que dans huit à dix jours; et, quand je me suis mis de la sorte en retard, plus rien n'existe, je ne réponds plus à personne. Ce roman m'aura donné une peine effroyable...

=A Alphonse Daudet.=

Paris, 27 janvier 1891.

Mon cher ami, je pense que vous voulez bien me servir de parrain à la Société des gens de lettres. Je vous envoie ma lettre de demande, en vous priant de me la renvoyer courrier par courrier, car je vais passer quelques jours à la campagne, et je veux auparavant terminer les formalités.

Voici quinze jours que je veux aller vous demander ça de vive voix; et mon sacré bouquin, que je n'ai pas encore terminé, m'a cloué à ma table. Enfin, dès mon retour, j'irai vous dire un grand merci.

Nos vives amitiés à Mme Daudet, et bien affectueusement à vous.

=A Ludovic Halévy.=

Paris, 30 janvier 1891.

Mon cher Halévy, voulez-vous me faire le grand plaisir d'être l'un de mes parrains à la Société des gens de lettres. Je vais m'y présenter, et vous seriez bien aimable de mettre votre signature sur ma lettre de demande, que je vous envoie par mon domestique et que je vous prie de lui rendre. Comme je pars à la campagne pour huit jours, je veux terminer tout de suite les formalités. Et dès mon retour, j'irai vous serrer la main et vous remercier bien sincèrement de vive voix.

Cordialement à vous.

=A J. van Santen Kolff.=

(FRAGMENT)

13 février 1891.

... J'ai écrit le dernier mot de _L'Argent_ le vendredi 30 janvier 1891...

=Au même.=

Paris, 6 mars 1891.

Mon cher confrère,

Enfin me voici un peu libre, et j'en profite pour vous remercier des bonnes nouvelles littéraires que vous m'avez envoyées. Je suis toujours très heureux de tout ce que vous écrivez sur moi, de cet amas de documents intéressants qui s'augmente sans cesse. Et, cette fois, l'article du journal socialiste _En Avant_ m'a également fait grand plaisir. Je me suis en effet servi de la «quintessence du socialisme». Mais je ne connaissais en aucune façon l'existence de Charles Hoechberg, et il n'y a qu'une rencontre avec mon Sigismond. Les faits de cette nature se renouvellent à chacun de mes romans et me stupéfient toujours. Enfin, vous m'avez causé la plus grande joie, en me traduisant les deux pages d'Hamerling. Ce sont là des choses qui n'ont pas encore été écrites sur moi en France. Il faut tout un recul et tout un désintéressement pour juger ainsi les contemporains. Merci mille fois.

Et il me reste à vous remercier de votre grande sympathie. Je suis bien heureux de me sentir des amis à l'étranger, ce qui compense un peu mes ennemis de France.

Bien cordialement à vous.

=A Clément-Janin[64].=

Paris, 27 mai 1891.

Monsieur,

Je suis extrêmement touché et flatté de votre offre. Mais je suis trop écrasé de besogne, mes travaux littéraires m'empêchent de l'accepter. Le mandat de député est l'un des plus lourds que je connaisse, lorsqu'on ne veut pas être un député fainéant; et, comme je suis un homme de conscience et de travail, je préfère avant tout achever mon œuvre.

Veuillez dire à vos amis que je ne leur en suis pas moins très reconnaissant d'avoir bien voulu songer à moi et que je les prie d'agréer, ainsi que vous, Monsieur, l'assurance de mes sentiments les plus cordiaux et les plus dévoués.

=A André Maurel.=

Médan, 30 juin 1891.

Mon cher Maurel, je ne crois pas que j'aurais dit tout ce que vous me faites dire, mais rien ne me blesse de ce que je dis par votre plume; et je sens, derrière vos phrases, une si évidente sympathie, que je suis très touché de votre article et que je vous envoie mes vifs remerciements.

Maintenant, il est bien certain qu'on me fait un peu trop enterrer le naturalisme. Je n'ai jamais accepté ni pronostiqué si allègrement sa mort. Ce que je crois, c'est que les procédés que j'ai apportés mourront avec moi. Mais quant à la méthode expérimentale, quant à l'évolution scientifique contemporaine, elle est plus vivace que jamais; et je défie bien un écrivain, s'il la néglige, de rien bâtir actuellement de durable.

Votre reconnaissant et bien cordial.

=A Jules Claretie.=

Médan, 1er juillet 1891.

Mon cher Claretie, je vous remercie bien vivement de votre dépêche, et j'attends la lettre d'explication que vous m'annoncez[65].

Quelqu'un a déjà offert à la Société des gens de lettres de «donner» la statue de Balzac. Mais ne vous semble-t-il pas que cela ne serait guère glorieux, ni pour Balzac, ni pour nous tous, qu'un simple particulier «donnât» la statue à lui tout seul, ce qui nécessiterait naturellement une inscription constatant le fait. D'ailleurs, une souscription est ouverte, nous avons vingt-six mille francs, et la seule chose acceptable serait une souscription, dont le chiffre serait aussi élevé que le voudrait bien le souscripteur, dix mille, vingt mille francs. J'ajoute que nous ne pouvons encore savoir ce qu'il nous faudra, et que peut-être les vingt-six mille francs nous suffiront-ils.

Ne découragez pas le bienfaiteur dont vous me parlez. Et écrivez-moi. Nous verrons ce qu'il y aura à faire.

=A Frantz Jourdain.=

Médan, 1er juillet 1891.

Mon cher Jourdain, l'affaire dont je vous ai parlé presse, et peut-être pourrons-nous arrêter le choix d'un nouveau sculpteur, dans notre séance de lundi. Voyez donc Rodin le plus tôt possible, persuadez-le que la statue doit avoir au moins quatre mètres, sans compter le piédestal, et voyez si le tout peut être exécuté et mis en place pour la somme de trente mille francs. Dans ce cas, il faudrait que Rodin m'écrivît tout de suite, en me demandant d'exécuter la statue (y compris le piédestal dont vous vous chargeriez) pour cette somme de trente mille francs. Il devra s'engager dans sa lettre à livrer le monument le 1er mai 1893. Enfin qu'il indique aussi la hauteur de l'ensemble.

Toudouze, qui s'est occupé de l'affaire avec Mercié, ira sans doute vous voir de ma part, pour vous donner tous les détails nécessaires; et vous pouvez lui confier la lettre de Rodin, qu'il me remettra lundi avant la séance.

Cordialement à vous.

=A J. van Santen Kolff.=

Médan, 4 septembre 1891.

Enfin, mon cher confrère, je me décide à vous écrire. Il faut me pardonner mon long silence. J'ai eu toutes sortes d'ennuis et de travaux, et mon roman est terriblement en retard.

Vous me demandiez des détails sur _La Débâcle_. Il m'est bien difficile de vous donner quelque chose de nouveau, car tous les journaux ont raconté mon voyage à Sedan, mes idées sur la guerre, le plan du livre, etc., etc.

Je préfère vous indiquer, à grands traits, ce que je désire faire. D'abord, dire la vérité sur l'effroyable catastrophe dont la France a failli mourir. Et je vous assure qu'au premier moment cela ne m'a point paru facile, car il y a des faits lamentables pour notre orgueil. Mais, à mesure que je me suis enfoncé dans cette abomination, je me suis aperçu qu'il était grand de tout dire, et que nous pouvions tout dire maintenant, dans la satisfaction légitime de l'énorme effort que nous avons du faire pour nous relever. Je suis content, j'espère qu'on me tiendra compte de mon impartialité. Tout en ne cachant rien, j'ai voulu «expliquer» nos désastres. C'est l'attitude qui m'a paru la plus noble et la plus sage. Je serais bien heureux si, en France et en Allemagne, on rendait justice à mon grand effort de vérité. Je crois que mon livre sera vrai, sera juste, et qu'il sera sain pour la France, par sa franchise même.

Comme toujours, j'ai désiré avoir toute la guerre, bien que mon épisode central soit Sedan. J'entends par toute la guerre: l'attente à la frontière, les marches, les batailles, les paniques, les retraites, les paysans vis-à-vis des Français et des Prussiens, les francs-tireurs, les bourgeois des villes, l'occupation avec les réquisitions en vivres et en argent, enfin toute la série des épisodes importants qui se sont produits en 1870. Et vous vous doutez bien que cela n'a pas été commode d'introduire tout cela dans mon plan. J'ai toujours, comme nous disons, les yeux plus grands que le ventre. Quand je m'attaque à un sujet, je voudrais y faire entrer le monde entier. De là mes tourments, dans ce désir de l'énorme et de la totalité, qui ne se contente jamais.

J'ai divisé l'œuvre en trois parties, de huit chapitres chacune; donc en tout vingt-quatre chapitres. Je crains que le volume ne soit encore plus long que _La Terre_. La première partie comprend les premières défaites sur le Rhin, la retraite jusqu'à Châlons, puis la marche de Reims à Sedan. La seconde partie est entièrement consacrée à Sedan, une bataille qui aura près de deux cents pages. La troisième partie donnera l'occupation, les ambulances, tout un drame particulier au milieu d'un épisode de francs-tireurs, enfin le siège de Paris et surtout les incendies de la Commune, par lesquels je finirai, dans un ciel sanglant.

Quant à mes études préparatoires, voici:

J'ai suivi mon éternelle méthode: des promenades sur les lieux que j'aurai à décrire; la lecture de tous les documents écrits, qui sont extraordinairement nombreux; enfin, de longues conversations avec les auteurs du drame que j'ai pu approcher. Voici ce qui m'a le plus servi pour _La Débâcle_. Lorsque la guerre fut déclarée, il y avait, dans les professions libérales, parmi les avocats, les jeunes professeurs, même parmi les universitaires, les anciens professeurs, sur le pavé, des gens souvent de grande instruction pas enrôlés, exempts de service, qui se firent enrôler comme simples soldats. Le soir, au bivouac, ils notaient dans de petits carnets leurs impressions, leurs aventures. J'en ai eu cinq à six entre les mains, qui me furent offerts par écrit, tantôt l'original, tantôt une copie; un ou deux même étaient imprimés. Ce qui avait surtout, dans ces carnets, de l'intérêt pour moi, c'est la vie, la chose vécue. Tous se ressemblaient. Il y avait là une généralité absolue d'impression. Tout cela, le fond même de _La Débâcle_, me fut donné par ces carnets.

=A Chadourne.=

Médan, 11 octobre 1891.

Monsieur et cher confrère,

Je suis un autoritaire en littérature et je crois que toute collaboration est incapable d'un chef-d'œuvre. Au théâtre pourtant, je l'admettrais plus volontiers. Il est certain que deux tempéraments peuvent s'y compléter, la besogne s'y diviser heureusement, l'œuvre y bénéficier du travail en commun. Des talents s'accouplent; le génie reste solitaire.

Cordialement à vous.

=A J. van Santen Kolff.=

Paris, 26 janvier 1892.

Merci, mon cher confrère, de la promptitude avec laquelle vous m'avez envoyé le renseignement demandé, au sujet des uniformes du simple soldat et du capitaine dans la garde prussienne en 70. Les petites images et les notes explicatives me suffisent parfaitement.

Et, maintenant, je réponds enfin aux questions que vous me posiez dans les premiers jours de novembre. Veuillez excuser mon long silence. _L'Attaque du Moulin_ esl une nouvelle de pure imagination qui a passé d'abord en russe, dans _Le Messager de l'Europe_, une revue de Saint-Pétersbourg, à l'époque où j'envoyais à cette revue un article mensuel. J'ai seulement pris des faits généraux qui étaient dans l'air. Mais tout, le milieu, la localité, les personnages, la fable, a été créé par moi, et cela sans songer le moins du monde à mon roman futur sur la guerre de 70. Il me fallait un sujet: j'ai simplement choisi celui-là, parce que les sujets sur la guerre étaient en faveur alors.

Vous me demandez si cela ne m'a pas ennuyé de dépasser 70, en poussant, dans _La Débâcle_, le récit jusqu'à la Commune. Mais mon plan a toujours été d'aller jusqu'à la Commune, car je considère la Commune comme une conséquence immédiate de la chute de l'empire et de la guerre. Je n'ai, du reste, qu'un mot à dire de la Commune. J'ajoute que le dernier roman de la série: _Le Docteur Pascal_, conclusion scientifique de tout l'ouvrage, se passera en 72, sinon plus tard.

Non, je n'ai pas travaillé à mon roman pendant mon dernier voyage aux Pyrénées. Je ne puis travailler que lorsque je m'installe pour quelques jours au moins dans un pays. Cette fois, j'avais emporté dans ma malle les cinq premiers chapitres terminés, espérant les relire, et je n'en ai pas même trouvé le temps.

Non, je n'ai visité ni l'Alsace, ni la Lorraine. J'aurais voulu aller à Mulhouse et revenir sur Belfort, pour faire la route que le 7e corps a suivie, dans sa retraite. Mon roman ouvre par cette retraite. Mais j'ai reculé devant l'ennui du passeport à demander et de la curiosité tracassière que mon voyage exciterait sans doute. D'ailleurs, je n'avais là que quelques pages à écrire, je me sais contenté de notes données par un ami. Ma grosse affaire est de Reims à Sedan, et surtout autour de Sedan.

Je ne sais ce que vous voulez me dire, en me parlant d'une idée de Flaubert, à propos de l'empereur en calèche, rencontré et insulté par des prisonniers français, après le désastre de Sedan. Jamais je n'ai entendu Flaubert parler de cela. Il y a une légende sur l'épisode. J'ai fait une enquête, la rencontre a pu avoir lieu; je m'en servirai même, bien que le fait ne soit pas absolument prouvé. Il est vraisemblable, des officiers m'ont dit qu'il était exact.

Le titre _La Débâcle_ n'a pas d'histoire. Voici très longtemps que je l'ai choisi. Lui seul dit très bien ce que veut être mon œuvre. Ce n'est pas la guerre seulement, c'est l'écroulement d'une dynastie, c'est l'effondrement d'une époque.

Et, maintenant, vous voulez savoir si je suis content. Ne vous ai-je pas déjà dit que je n'étais jamais content d'un livre, pendant que je l'écrivais? Je veux tout mettre, je suis toujours désespéré du champ limité de la réalisation. L'enfantement d'un livre est pour moi une abominable torture, parce qu'il ne saurait contenter mon besoin impérieux d'universalité et de totalité. Celui-ci me fait souffrir plus que les autres, car il est plus complexe et plus touffu. Ce sera le plus long de tous mes romans. Il va avoir mille pages de mon écriture, ce qui fera six cents pages imprimées. J'achève en ce moment la deuxième partie, c'est-à-dire le deuxième tiers. Je n'aurai fini qu'en avril. La publication commencera dans _La Vie populaire_ le 20 février, et durera quatre mois et demi. Le volume paraîtra chez Charpentier le 20 juin. Des traductions vont paraître simultanément en Allemagne, en Angleterre, en Amérique, en Espagne, en Portugal, en Italie, en Bohême, en Hollande, en Danemark, en Norwège, en Suède et en Russie.

Et voilà, mon cher confrère. Souhaitez-moi du courage et de la santé.

=A Alphonse Daudet.=

Paris, 5 mars 1892.

Mon cher Daudet, j'espérais vous parler de votre livre, en allant vous serrer la main. Mais je crains que ma visite ne tarde trop, et je me décide à vous écrire avec quelle joie littéraire et quelle émotion je viens de lire cette histoire si fine et si poignante.

Ne vous ai-je pas déjà dit que ce que j'admire surtout en vous, ce sont «les raccourcis» parce que, sans doute, je ne les ai guère dans mon sac. Vous avez fait tenir là, en quelques pages, beaucoup de choses très humaines et très graves. Et c'est d'une forme exquise, la jolie forme de vos meilleurs contes. Avec cela, une tristesse affreuse, une cruauté effroyable. Cela est vraiment très beau.

A bientôt, mon cher Daudet, et nos meilleures amitiés à Mme Daudet et à tous les vôtres.

=A Paul Margueritte.=

Paris, 12 mars 1892.

Je suis extrêmement touché, cher monsieur Margueritte, de votre lettre si bonne et si noble[66]. Croyez bien que je ne l'ai pas attendue pour savoir et pour faire la part de chacun. Puis, ce sont là des histoires bien vieilles, et je n'ai aucune rancune.

Vous ne me devez d'ailleurs aucun remerciement. La mort glorieuse de votre père le met debout dans l'histoire, et ce n'est pas le récit simplement véridique d'un romancier qui peut le grandir; je n'en suis pas moins très heureux de la circonstance qui nous rapproche, car elle me permettra de serrer la main à un écrivain que je mets très haut, parmi nos jeunes romanciers.

Veuillez me croire votre bien cordial et bien dévoué.

=A Alfred Bruneau.=

Médan, 6 juin 1892.

Mon cher Bruneau,