Correspondance: Les lettres et les arts
Part 18
Je lis votre article sur _La Terre_ et je veux que tous sachiez bien que je ne vous en garde pas rancune. Vous dirai-je même que je m'attendais un peu à votre opinion défavorable, car il y a en vous un coin de mysticisme qui ne devait guère s'accorder avec ma vision personnelle du paysan: j'ai tâché de le voir à l'heure présente, et vous demandez qu'on le voie comme l'ont vu les gothiques. Mais vous dites très franchement et très courtoisement ce que vous pensez. Cela est bien, je vous en remercie.
Me permettez-vous pourtant de m'entêter dans mon œuvre. Je maintiens absolument la moyenne de ma vérité. Chacun me jettera «son» paysan à la tête. Pourquoi, seul, le mien serait-il faux? Je suis allé aux sources, croyez-le, autant que vous tous.
Rappelez-vous l'accueil fait à _L'Assommoir_, puis le revirement. J'espère que l'aventure va se reproduire pour _La Terre_. Les conditions sont identiques, je m'amuserai peut-être à les analyser un jour.
Croyez-moi quand même votre bien dévoué et bien reconnaissant.
=A J. van Santen Kolff.=
Médan, 30 octobre 1887.
Je rentre seulement à Médan, après une absence de deux mois, et je me hâte de vous répondre. J'ai passé six semaines charmantes à Royan, mais beaucoup d'ennuis, en dehors de la littérature, m'attendaient à Paris, ce qui m'a gâté un peu mes vacances. Enfin, il faut vivre.
Si _La Terre_ n'a pas paru et ne paraîtra que le 15 novembre, c'est tout simplement que le volume n'est pas prêt. J'ai été pris de grandes paresses, j'ai traîné pour les corrections littéraires que j'ai l'habitude de faire sur les feuilletons, et c'est ainsi que les épreuves sont restées sur ma table de travail.
Je n'étais pas fâché d'autre part de laisser un peu le calme se faire, avant de lancer le volume. Jamais je n'ai eu l'idée d'écrire une préface. Mon livre se défendra tout seul et vaincra, s'il doit vaincre. J'en suis content, je crois qu'un retour d'opinion se produira en sa faveur.
Non, en dehors des conversations que j'ai eues avec Xau et Valette, je n'ai rien communiqué aux journaux. Mais c'est effroyable le nombre d'articles qui a paru. Ah! qu'ils sont bêtes! Je suis bronzé, jamais je n'ai été aussi calme ni aussi gai que pendant cette bagarre imbécile.
=A Alphonse Daudet.=
Paris, 19 novembre 1887.
Mais jamais, mon cher Daudet, jamais je n'ai cru que vous aviez eu connaissance de l'extraordinaire manifeste des cinq! Mon premier cri a été que ni vous ni Goncourt ne saviez rien de la grande affaire, et que l'article avait dû tomber sur vos têtes comme un pavé. C'est ce que j'ai dit aux reporters, sans arrière-pensée, avec la conviction la plus formelle. Je suis confondu que vous ayez vu là une accusation détournée de ma part. Le stupéfiant, c'est que de victime vous m'avez fait coupable, et qu'au lieu de m'envoyer une poignée de main, vous avez failli rompre avec moi. Avouez que cela dépassait un peu la mesure.
Je ne vous en ai jamais voulu, moi. Je sais parfaitement comment le manifeste a été écrit, et il faut en sourire. Votre lettre, mon cher Daudet, ne m'en cause pas moins une vive joie, puisqu'elle met fin à un malentendu dont nos ennemis étaient déjà enchantés.
Nos bien grandes amitiés à Mme Daudet et à vous.
=A Henry Bauer.=
Paris, 25 novembre 1887.
Merci mille fois, mon cher Bauer, des lignes sympathiques que vous consacrez à _La Terre_. Vous avez raison, nous ne devrions pas publier nos romans en feuilletons. Ainsi, pour celui-ci, il est certain qu'on ne l'a pas jugé sur son ensemble, et qu'on ne reviendra pas de sitôt sur les injures dont on l'a accablé: je parle de la critique. En somme, il aura la fortune qu'il doit avoir. Une fois l'œuvre faite, je ne m'en préoccupe plus.
Mais je vous suis bien reconnaissant de votre bonne poignée de main littéraire, et je veux que vous me sachiez votre bien affectueux.
=A Alphonse Daudet.=
Paris, 18 décembre 1887.
Mon cher ami,
Je connaissais à peu près tous les chapitres de vos _Trente ans de Paris_. Mais avec quel charme je viens de les relire! Il y a là, pour nous, hommes du métier, des pages bien intéressantes, et il y a pour moi, qui ai vécu une vie parallèle à la vôtre, des souvenirs qui éveillent puissamment les miens. Je sors tout secoué de ma lecture.
Votre Tourguéneff m'a fait revivre des heures déjà lointaines, et votre note de la fin, les quelques lignes ajoutées, m'a serré le cœur. C'est la vie, paraît-il. D'ailleurs, je crois que ces choses ont pris, sous des plumes maladroites, une brutalité qu'elles n'ont jamais eue. Ah! mon ami, ce n'est pas le mal qu'on dit des autres qui vous brouille, c'est le mal qu'on vous en fait dire.
Nos meilleurs souvenirs à Mme Daudet, et bien cordialement à vous.
=A J. van Santen Kolff.=
(FRAGMENT)
22 janvier 1888.
... Vous savez que, dans le dernier volume de la série, réservé au _Docteur Pascal_, celui-ci développera l'arbre et l'établira définitivement. C'est pourquoi je n'ai eu aucun scrupule à modifier légèrement l'indication hâtive que j'en ai donnée, en tête d'_Une Page d'amour_. Je compléterai l'arbre généalogique à la fin. Déjà, j'ai dû créer ainsi Angélique. J'espère qu'on me pardonnera ces retouches, d'autant plus que sur tous les autres points, mon plan primitif a été suivi avec une extrême rigueur...
=A Georges Renard.=
Paris, 17 février 1888.
Monsieur,
Je vous autorise bien volontiers à publier ma lettre à la suite de votre étude sur _Le Naturalisme contemporain_; et je vous avouerai même que je serai très heureux d'avoir le texte de cette lettre, car j'ai toujours l'idée de développer ma réponse à vos objections. Vous me ferez donc un vif plaisir, lorsque votre livre sera paru, en m'en adressant un exemplaire.
Veuillez agréer, Monsieur, l'assurance de mes meilleurs sentiments.
=A J. van Santen Kolff.=
(FRAGMENTS)
5 mars 1888.
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Même hésitation de mes souvenirs, au sujet de votre question sur _Nana_. C'est peut-être céder un peu trop au symbole en disant que le corps pourri de _Nana_ est la France agonisante du second empire. Mais, évidemment, j'ai dû vouloir quelque chose d'approchant.
* * * * *
Combien je vous remercie de la traduction si intéressante que vous m'envoyez! M. Alberdingk Thym m'a écrit dernièrement, en m'envoyant son étude. Mais, dans mon ignorance du hollandais, je ne me doutais guère des éloges hyperboliques que contenait cet article. Vous vous doutez bien que je ne les accepte pas tous. J'en suis pourtant profondément touché, car je sens cette exaltation sincère. Vous ne pouviez me causer une plus grande joie qu'en me traduisant ces pages si débordantes de sympathie. Merci, merci encore! Il est si doux de se savoir des amis, lorsqu'on sent autour de soi tant d'adversaires!
* * * * *
On m'a souvent reproché de ne pas tenir compte de l'au-delà, et c'est pourquoi j'ai voulu faire la part du rêve dans ma série des _Rougon-Macquart_. Depuis des années, j'avais le projet de donner un pendant à _La Faute de l'abbé Mouret_, pour que ce livre ne se trouvât pas isolé dans la série. Une case était réservée pour une étude de l'au-delà. Tout cela marche de front, dans ma tête, et il m'est difficile de préciser des époques. Les idées restent vagues, jusqu'à la minute de l'exécution. Mais soyez certain que rien n'est imprévu. _Le Rêve_ est arrivé à son heure, comme les autres épisodes.
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=A Coste.=
Paris, 1er avril 1888.
Mon cher ami,
Vous ne donnez plus signe de vie, et pour vous réveiller, j'ai de nouveau recours à votre obligeance. Voici de quoi il s'agit.
A Médan, dans ma grande salle, contre un mur, je vais faire une panoplie d'instruments de musique. Mais il me manque une pièce importante, pour le milieu, et je désire vivement trouver un tambourin. Ici, mes recherches ont été vaines. Tâchez donc, à Aix ou à Marseille, de me procurer ce tambourin. Je le préférerais ancien: il y en a du XVIIIe siècle, avec de fines sculptures et une patine très belle. Mais si vous n'en trouvez pas chez les brocanteurs, voyez à m'en avoir un neuf très joli alors, tout ce qu'on fait de mieux, sans oublier la baguette et le galoubet. Faites-moi connaître le prix demandé et par retour du courrier je vous donnerai l'ordre d'achat.--Encore un coup, un tambourin ancien me plairait davantage. Je vous donne jusqu'au 25 de ce mois pour me trouver ça.--Merci, merci, et merci.
Ici, je suis dans une bousculade terrible. _Germinal_ passera dans trois semaines et les répétitions sont très laborieuses. D'autre part, _Le Rêve_, mon prochain roman, commence à paraître dans _La Revue illustrée_.--J'aspire vivement à la fin du mois, époque où il me sera enfin permis d'aller me cloîtrer à Médan, pour travailler un peu tranquille.
Je sais que vous plongez à fond dans la politique, et je ne vous envie pas. Mais vous travaillez, vous luttez, et c'est vivre. Vous nous manquez beaucoup ici, il faudra bien un jour que vous veniez reprendre votre place.
Affectueusement.
=A J. van Santen Kolff.=
(FRAGMENT)
7 juillet 1888.
... Quant à mes études locales des lieux à décrire, voici. Le plus souvent, je crée le hameau dont j'ai besoin, en gardant les villes voisines telles qu'elles existent. Cela me donne plus de liberté pour mes personnages. C'est ce que j'ai encore fait dans _La Terre_. Rognes est inventé, et je me suis servi d'un village, Romilly-en-Beauce, en le modifiant. C'est au mois de mai 1886 que je suis allé passer quinze jours à Châteaudun et à Cloyes, pour prendre les notes nécessaires. En général, une quinzaine me suffit: je préfère une impression courte et vive. Quelquefois pourtant, je retourne revoir les lieux, au cours de mon travail. Ma femme m'accompagnait, comme toujours. Nous avons couché à Châteaudun et à Chartres. Nous avons parcouru le pays en landau attelé de deux chevaux: une petite maison roulante! C'est très commode; on est là chez soi, on est très bien...
=A Guy de Maupassant.=
Médan, 14 juillet 1888.
Vous m'avez pardonné, n'est-ce pas? mon cher ami, d'avoir fait du mystère avec vous. Mme Charpentier venait de m'apporter ici l'offre de Lockroy, et cela d'une façon si délicate, que j'avais cédé. Mais, par enfantillage peut-être, je ne voulais pas qu'il existât une acceptation écrite de moi. De là ma réponse ambiguë à votre lettre si aimable.
Oui, mon cher ami, j'ai accepté après de longues réflexions, que j'écrirai sans doute un jour, car je les crois intéressantes pour le petit peuple des lettres, et cette acceptation va plus loin que la croix, elle va à toutes les récompenses, jusqu'à l'Académie; si l'Académie s'offre jamais à moi, comme la décoration s'est offerte, c'est-à-dire si un groupe d'académiciens veulent voter pour moi et me demandent de poser ma candidature, je la poserai, simplement, en dehors de tout métier de candidat. Je crois cela bon, et cela ne serait d'ailleurs que le résultat logique du premier pas que je viens de faire.
Quand je vous verrai, je veux causer avec vous de ces choses, car je serais très heureux de vous savoir de mon avis.
Merci encore et bien affectueusement à vous.
=A Octave Mirbeau.=
Médan, 9 août 1888.
Ah! mon cher Mirbeau, voici des années qu'on m'annonce ma fin, et je dure!
Je vous pardonne bien charitablement d'augmenter le mensonge autour de moi, car vous ne savez ce que vous dites, parlant de choses que vous ignorez.
D'ailleurs, je suis tranquille. Vous êtes un croyant, facile aux conversions, et si jamais la vérité se refait en vous sur mon compte, je vous connais d'une assez grande bonne foi pour la confesser.
Bien à vous quand même.
=A Alphonse Daudet.=
Paris, 21 octobre 1888.
Je ne crois rien de ce qu'on me rapporte, mon cher ami, et si, de votre côté, vous n'écoutez point ceux qui pensent avoir intérêt à nous désunir, notre vieille amitié n'est point morte encore. Cette question bête de l'Académie ne doit même pas exister entre nous, car je suis bien certain que vous comprendriez mon attitude, le jour où il me conviendrait de m'y présenter, de même que je vous aurais approuvé, si vous aviez cru devoir à votre situation de désirer un fauteuil. Ce sont là de simples arrangements personnels, et il faut des rencontres de circonstances et des commentaires méchants, pour leur donner des significations de rivalité préméditée, qu'ils n'ont pas.
Croyez-moi toujours votre très affectueux.
=Au Dr Maurice de Fleury.=
Paris, 9 décembre 1888.
Monsieur et cher confrère,
Je n'ai aucune opinion nette sur la question que vous me posez. Personnellement, j'ai cessé de fumer, il y a dix ou douze ans, sur le conseil d'un médecin, à une époque où je me croyais atteint d'une maladie de cœur. Mais croire que le tabac a une influence sur la littérature française, cela est si gros, qu'il faudrait vraiment des preuves scientifiques pour tenter de le prouver. J'ai vu de grands écrivains fumer beaucoup et leur intelligence ne s'en porter pas plus mal. Si le génie est une névrose, pourquoi vouloir la guérir? La perfection est une chose si ennuyeuse, que je regrette souvent de m'être corrigé du tabac. Et je ne sais rien autre chose, je n'oserais rien dire de plus sur la question.
Bien à vous.
=A Alphonse Daudet.=
Paris, 18 décembre 1888.
Mon cher Daudet, je ne vous ai pas encore remercié de l'aimable envoi de vos _Souvenirs d'un homme de lettres_, et je veux pourtant le faire avant de vous revoir. Je connaissais presque toutes ces pages, mais je les ai relues avec infiniment de plaisir. Certaines ont une pénétration, une intensité de vie que nul de nous n'a dépassées.
A demain, pour fêter le succès de notre grand aîné Goncourt.
Cordialement aux vôtres et à vous.
=A J. van Santen Kolff.=
Paris, 6 mars 1889.
Mon cher confrère,
Ne vous ai-je pas déjà dit de ne pas vous inquiéter, lorsque je ne vous répondrai point? Je suis l'homme le plus paresseux du monde, lorsque je n'en suis pas le plus travailleur. Il est bien vrai que je traverse une crise, la crise de la cinquantaine sans doute; mais je tâcherai qu'elle tourne au profit et à l'honneur de la littérature.--Pardonnez-moi donc mon long silence. Il est des semaines, des mois, où il y a tempête dans mon être, tempête de désirs et de regrets. Le mieux alors serait de dormir!... _Le Rêve_ a été en général bien accueilli partout, quoique peu compris. Tout cela est loin, d'ailleurs. Il faut se remettre au travail...
Je sais qu'on a affirmé que, quand j'ai publié _Le Rêve_, c'était pour apitoyer l'Académie sur mon sort, qu'en le faisant c'était une façon de lui dire: «Voyez, je suis devenu gentil, bien raisonnable, acceptez-moi en raison du livre _ad hoc_ que je viens de faire!» C'eût été misérable pour tout le monde, et, vous le savez, indigne de moi.
=A J.-K. Huysmans.=
Paris, 6 mars 1889.
Mon bon ami, je savais que vous étiez souffrant; mais je ne me doutais pas que vos supplices eussent cette variété dans l'insupportable. Il faut vous bien soigner et nous revenir solide, un de ces soirs. Nous ne quitterons d'ailleurs Paris que dans les premiers jours de mai.
Moi, je continue de flâner. Toute ma paresse refoulée s'épanouit. Je n'aurais qu'un tout petit effort à faire pour ne plus toucher une plume. C'est une crise d'indifférence, un sentiment de l'à quoi bon, que je suis curieusement en moi. Je vais pourtant me remettre à mon roman, sans enthousiasme, je vous assure, mais parce qu'il le faut.
Ma femme vous envoie ses amitiés et ses souhaits d'une prompte guérison. Elle-même n'est pas très valide.
Et à bientôt, j'espère, et bien affectueusement à vous.
=A Henry Céard.=
Paris, 3 mai 1889.
... Je ne veux pas quitter Paris, mon bon ami, sans vous remercier de votre bel et excellent article. Il m'a profondément touché. Vous avez trouvé le moyen de m'être très agréable, sans trop offenser la vérité. Merci, merci de tout mon cœur.
Maintenant, je vais vous charger d'un tas de commissions. Ayez l'obligeance de me faire faire une copie de _Madeleine_, d'après le manuscrit du Théâtre Libre, conforme à la représentation. Portez ça chez Leduc ou ailleurs, et qu'on m'envoie la copie à Médan, avec le bon que je signerai et que je renverrai.
En outre, soyez assez bon pour m'adresser les journaux intéressants de dimanche soir et de lundi matin, le Sarcey, le Lemaître, le Paul Perret, etc.
J'ai trouvé la presse de ce matin et de ce soir moins mauvaise que je ne le craignais. En tous cas, la soirée paraît avoir été bonne pour le Théâtre Libre, et c'était là l'important.
Encore merci pour votre grand dévouement dans toute cette aventure, et à bientôt, n'est-ce pas? Venez un jour causer à Médan.
Vives amitiés de nous deux.
=Au même.=
Médan, 31 mai 1889.
Mon bon ami, je vois dans les journaux qu'il est de nouveau question de _Thérèse Raquin_ aux Variétés. Ne pourriez-vous savoir au juste ce qu'il en est, en allant voir Lerou, et sans me mettre en avant, comme si la curiosité venait de vous? Au fond, je n'ai qu'un désir, savoir si la représentation m'appellera prochainement à Paris, et à quelle époque exacte. Cela, pour organiser mon temps à l'avance.
Ici, rien de nouveau. Je suis rentré et je me suis mis rageusement au travail. Ah! l'âge ne me calme guère. J'espérais, en vieillissant, m'assagir un peu. Mais, décidément, je ne puis agir que dans des coups de passion. Est-ce singulier! car, au fond, je me juge très froidement, et je méprise même mon emballement.
A bientôt, n'est-ce pas? et affectueusement à vous.
=Au même.=
Médan, 5 juin 1889.
Merci, mon cher Céard, des renseignements que vous m'envoyez. Comme vous, je ne crois pas que Sarah joue _Thérèse Raquin_, et je ne le désire pas, pour les raisons que vous analysez si bien. Seulement, j'ai eu peur cette fois, car il me serait difficile de me mettre en travers,--ce que je ferais pourtant,--si la chose devenait sérieuse. Vous savez qu'au théâtre, c'est l'impossible qui arrive. Veuillez donc veiller encore et m'écrire, si vous appreniez quelque chose, de façon à ce que j'aie le temps d'agir.
Je travaille assez bien, je lis beaucoup, et j'ai toutes les peines du monde à avoir l'âme calme. Mon pauvre petit Fanfan est mort dimanche, à la suite d'une crise affreuse. Depuis six mois, je le faisais manger et boire, je le soignais comme un enfant. Ce n'était qu'un chien, et sa mort m'a bouleversé. J'en suis resté tout frissonnant.
Vives amitiés de nous deux.
=Au Dr Gouverné.=
Médan, 3 juin 1889.
Mon cher docteur,
J'ai besoin d'un renseignement pour le roman que j'écris, et je me permets de vous le demander.
Je vois que le nitre est un poison hyposthénisant. Est-ce qu'on pourrait empoisonner avec le salpêtre de nos maisons d'habitation? J'ai besoin qu'un gredin de paysan empoisonne sa femme, d'une façon lente et facile.
Puis-je lui faire prendre le salpêtre qu'il a sous la main, et en quelle quantité, et à combien de reprises.
Pardonnez-moi mon importunité, et veuillez me croire votre bien dévoué et bien cordial,
=A Coste.=
Médan, 15 juin 1889.
Mon vieil ami, je suis plein de honte de n'avoir pas encore répondu à votre bonne lettre du 16 avril. Il faut vous dire que j'ai été bien occupé. Et puis, vous me pardonnez, n'est-ce pas?
Seulement, en retrouvant et en relisant votre lettre tout à l'heure, j'ai été pris de la peur que vous ne tombiez ici, à l'occasion de l'Exposition, avant d'avoir reçu une réponse de moi.--Vous savez que nous comptons sur vous. Et même je vais vous charger d'une commission, pour être sûr que vous viendrez: ce sera de nous apporter cent grammes de bon safran dans une boîte de fer-blanc. Si vous ne veniez pas, vous nous enverriez ça par la poste. Mais vous viendrez, n'est-ce pas?
Ici, rien de nouveau. Toujours du travail, je me suis mis à mon nouveau roman, _La Bête humaine_, qui a pour cadre la ligne de Paris au Havre. Cela va son petit bonhomme de chemin, mon train ordinaire. Et rien autre, les arbres poussent, nos santés sont assez bonnes. On vieillit, et voilà!
Vous vous plaignez beaucoup, vous, mon ami, et je crois bien que vous avez tort, un peu tout au moins. Vous êtes bien tranquille, là-bas. Ce qui vous manque, c'est de venir passer trois mois d'hiver à Paris. Pourquoi n'organisez-vous pas cela? Vous enverriez d'ici des correspondances au _Sémaphore_. Enfin, vous connaissez vos affaires mieux que moi. Mais il me semble que vous avez rompu trop brusquement avec Paris.
Je vais, pour finir, vous charger encore d'une commission. Voyez donc s'il n'existe pas, à Aix, une chaise à porteurs, Louis XV ou Louis XIV, qu'on consentirait à vendre. Mais il me la faudrait très belle, en vernis Martin, dorée, ou avec des peintures. Enfin, une jolie pièce, et en état acceptable.
A bientôt, n'est-ce pas? mon vieil ami, et toutes les cordialités affectueuses de ma femme et de moi.
Quant à l'huile, nous en aurons assez cette année. Ce sera pour la prochaine récolte.
=Au même.=
Médan, 4 août 1889.
Eh bien! mon cher Coste, que sont devenues les tapisseries découvertes dans un grenier de Notre-Dame? On m'en offre d'un autre côté, et je voudrais savoir ce que devient l'affaire dont vous m'avez parlé. Un simple mot de réponse.
Je vous écris en hâte, entre deux séances de travail. Je pousse mon roman le plus possible, car je voudrais bien en être débarrassé en décembre; et nous allons avoir un déménagement à Paris, ce que je crois vous avoir dit: nous quittons la rue Ballu pour aller à côté, rue de Bruxelles. Tout cela fait que je donne un coup de collier, pendant que je suis encore tranquille ici.
Alexis, que j'ai en ce moment même près de moi, vous envoie une vigoureuse poignée de main et j'y joins la mienne, ainsi que les bonnes amitiés de ma femme.
A bientôt, n'est-ce pas?
Affectueusement à vous.
=A Georges Charpentier.=
Médan, 27 août 1889.
Merci, mon vieil ami, de votre bonne lettre. J'ai lu, dans le journal de Billaud, le beau succès que vous avez fait à _L'Assommoir_, chez Piétro Bono. Et j'avoue que je n'ai pas trop regretté d'être absent, car je n'aime les ovations qu'à distance.--Pourtant, nous regrettons fort de n'être pas avec vous, malgré le mauvais temps. Mais toutes sortes de devoirs nous clouent ici.
J'ai travaillé à mon roman[61] avec rage. J'aurai certainement fini le 1er décembre. Je crois que _La Vie populaire_ en commencera la publication vers le 20 octobre, et nous tâcherons de paraître à la fin de janvier. Dès le 15 septembre, je compte porter à Fasquelle les sept premiers chapitres, pour qu'on les compose tout de suite. N'est-ce pas? donnez-lui des instructions en conséquence.--Je compte aussi lui remettre enfin _Le Vœu d'une morte_ que je suis en train de relire. Ah! mon ami, quelle pauvre chose! Les jeunes gens de dix-huit ans, aujourd'hui, troussent des œuvres d'un métier dix fois supérieur à celui des livres que nous faisions, nous, à vingt-cinq ans. Enfin, ce sera un bouquin curieux à comparer avec ceux qui l'ont suivi. Il faudrait qu'on se hâtât et qu'il fût prêt à paraître en un mois, vers le milieu d'octobre.
Je suis pris du désir furieux de terminer au plus tôt ma série des _Rougon-Macquart_. Je voudrais en être débarrassé en janvier 1892. Cela est possible, mais il faut que je bûche ferme.
Je traverse une période très saine de travail, je me porte admirablement bien, et je me retrouve comme à vingt ans, lorsque je voulais manger les montagnes.
C'est le 10 septembre que nous allons rentrer à Paris, pour nous installer tout doucement dans notre nouvel appartement.
Il nous faut bien six semaines et nous voudrions y être avant le froid. Il y a beaucoup à faire, mais nous en prendrons à notre aise, quittes à ne tout meubler que plus tard.--Vous nous trouverez donc sûrement réinstallés à Paris.--En décembre, nous reviendrons à Médan tuer le cochon, et si le cœur vous en dit, vous serez des nôtres.