Correspondance: Les lettres et les arts
Part 17
J'avoue que je n'ai pas mon sang-froid. Tout à l'heure, en apprenant la nouvelle, je me suis senti soulevé de colère. Mes mains en tremblent encore, c'est une rage d'indignation. Et le pauvre enfant me hante, il se dresse continuellement devant mes yeux, il semble attendre quelque chose de moi. Oui, c'est son dernier vœu que j'ai à remplir, j'aurais un éternel remords si je ne protestais pas à voix haute, de toute ma douleur. Je le dois à lui, à moi-même, à la littérature qui est ma vie. En ce moment, je ne veux plus savoir si, dans cet assassinat, il y a eu un tribunal, des jurés, un préfet de police; j'ai l'unique et invincible besoin de crier: «Ceux qui ont tué cet enfant sont des misérables!»
=A Alphonse Daudet.=
Médan, 15 décembre 1885.
Certes, oui, mon ami, nous voulons être tous les deux de la fête. Mais n'envoyez pas les places ici, de peur qu'elles ne se croisent avec nous; remettez-les à Charpentier, chez qui nous devons dîner, le soir de _Sapho_. Et merci.
Je viens de recevoir _Tartarin_. Il a bon air et sent bon. Les extraits que j'ai lus dans les journaux sont d'une bien jolie verve. Nous allons, ce soir, commencer le vrai régal, et nous en causerons, comme vous dites.
Rien de nouveau ici, naturellement. Je travaille à en être malade, bousculé par ce diable de _Gil Blas_, qui m'a fait accepter une date trop rapprochée. Je souhaite ardemment les deux jours de repos que je vais prendre.
Bonne santé à Mme Daudet, un gros succès à vous, mon ami, et nos vives amitiés à vous tous.
Les journaux me renseigneront, épargnez-vous la dépêche, à moins d'une aventure exceptionnelle.
=A Henry Céard.=
Médan, 23 février 1886.
Mon cher Céard, je n'ai fini _L'Œuvre_ que ce matin. Ce roman, où mes souvenirs et mon cœur ont débordé, a pris une longueur inattendue. Il fera soixante-quinze à quatre-vingts feuilletons du _Gil Blas_. Mais m'en voici délivré, et je suis bien heureux, très content de la fin, d'ailleurs.
J'ai bien reçu les numéros du _National_ et de _La Justice_, et je vous remercie. J'ai envoyé une carte à M. Millot. Hein? faut-il peu de chose pour les mettre en branle? On aurait le temps, qu'on pourrait vraiment s'amuser à les exaspérer. Du reste, cette affaire d'Amérique s'annonce comme très intéressante. Je prépare d'autres coups.
Nous ne rentrerons pas à Paris avant le 10 mars. J'ai ici à surveiller encore des ouvriers, et je désirerais d'autre part en finir avec les épreuves de _L'Œuvre_, pendant que je suis tranquille. Puis, j'avoue que, en dehors de mes quelques amis, Paris me tente peu, d'autant plus que je n'ai pas, cette fois, de notes à y prendre. Me voilà déjà mordu par mon roman sur les paysans[57]. Il me travaille, je vais me mettre tout de suite à la chasse aux notes et au plan. Je veux m'y donner tout entier.
Et vous, mon vieil ami, vous me paraissez morose, malgré le gain de votre procès. Pourquoi donc ne vous donnez-vous pas à une œuvre? Je vous assure que, dans le néant de tout, c'est encore l'inutilité la plus passionnante.
Enfin, à bientôt, et nous recauserons de ça. C'est un crime, avec vos facultés, de vous soustraire comme vous le faites. Nous vous le disons tous. Il faudra finir par nous écouter.
Une vigoureuse poignée de main, et les bonnes amitiés de ma femme.
=Au même.=
Châteaudun, 6 mai 1886.
Mon cher Céard, après une journée à peu près inutile passée à Chartres, je suis ici depuis hier, et je tiens le coin de terre dont j'ai besoin. C'est une petite vallée à quatre lieues d'ici, dans le canton de Cloyes, entre le Perche et la Beauce, et sur la lisière même de cette dernière. J'y mettrai un petit ruisseau se jetant dans le Loir,--ce qui existe d'ailleurs; j'y aurai tout ce que je désire, de la grande culture et de la petite, un point central bien français, un horizon typique, très caractérisé, une population gaie, sans patois. Enfin le rêve que j'avais fait.--Et je vous l'écris tout de suite, puisque vous vous êtes intéressé à mes recherches.
Je retourne demain à Cloyes, d'où j'irai revoir en détail ma vallée et ma lisière de Beauce. Après-demain, j'ai rendez-vous avec un fermier, à trois lieues d'ici, en pleine Beauce, pour visiter sa ferme. J'aurai là toute la grande culture. Aujourd'hui, je suis resté à Châteaudun, pour assister à un grand marché de bestiaux. Tout cela va me prendre quelques jours, mais je rentrerai avec tous mes documents, prêt à me mettre au travail.
Et voilà. Un temps merveilleux, un pays charmant, je ne parle pas de la Beauce, mais des bords du Loir.
A bientôt, n'est-ce pas? Ma femme vous envoie ses meilleures amitiés, et je vous serre bien affectueusement la main.
Nous serons sans doute à Médan mardi.
=Au même.=
Médan, 16 juin 1886.
Mon ami, n'auriez-vous pas autour de vous, dans des paperasses, les armes de Dourdan (Seine-et-Oise) et celles de Médan: je parle des écussons, avec l'indication des couleurs héraldiques? J'aurais besoin de ces documents pour ma nouvelle salle de billard. Les armes de Médan seraient-elles de la famille qui a possédé le château: les Médan de Beaulieu, je crois. A l'église nous n'avons malheureusement que des armoiries détruites.--Enfin, voyez donc ça. Ici, je ne sais où frapper.
Autrement, rien de nouveau. Je me suis mis cahin-caha à l'écriture de mon bouquin. Le premier chapitre est terminé: cela s'annonce assez largement, sans le sublime que ma sacrée caboche ne peut s'empêcher de rêver.
Et vous, êtes-vous content? avez-vous des nouvelles de l'Odéon? Je ne vois rien dans les journaux, je commence à partager vos inquiétudes, bien qu'il me semble toujours impossible qu'on ne vous joue pas.
A bientôt, et affectueusement pour nous deux.
Je cherche également les armoiries de Corfou, une des Iles Ioniennes appartenant à la Grèce. Ma grand'mère paternelle y était née.--Vous n'avez pas de rapports avec des Grecs[58]?
=Au même.=
Médan, 25 juin 1886.
Merci mille fois, mon bon ami. J'ai reçu ce matin les petits croquis, et grâce à vous, j'ai même de quoi choisir. Ces documents sont plus que suffisants.
Vous avez bien fait de rejeter les armes si compliquées de Venise, qui eussent été inexécutables ici. Du reste, Cameroni, à qui j'avais écrit en même temps qu'à vous, m'a envoyé le lion ailé de Saint-Marc sur azur, d'un très joli effet. Voilà qui complète le tout.
Maintenant, vous seriez bien aimable de me dire comment je pourrais reconnaître l'obligeance de votre collègue à Carnavalet, qui a dessiné les croquis. Puis-je lui envoyer un de mes livres, quand j'irai à Paris, ou quoi?
Rien de nouveau. Je travaille, je surveille mes ouvriers, et c'est tout.
Bien affectueusement.
=A J. van Santen Kolff.=
(FRAGMENT)
Juin 1886.
... Je travaille encore au plan de mon prochain roman _La Terre_, je ne me mettrai à écrire que dans une quinzaine de jours; et ce roman m'épouvante moi-même, car il sera un des plus chargés de matière, dans sa simplicité. J'y veux faire tenir tous nos paysans avec leur histoire, leurs mœurs, leur rôle; j'y veux poser la question sociale de la propriété; j'y veux montrer où nous allons, dans cette crise de l'agriculture, si grave en ce moment. Toutes les fois maintenant que j'entreprends une étude, je me heurte au socialisme. Je voudrais faire pour le paysan, avec _La Terre_, ce que j'ai fait pour l'ouvrier avec _Germinal_.--Ajoutez que j'entends rester artiste, écrivain, écrire le poème vivant de la terre: les saisons, les travaux des champs, les gens, les bêtes, la campagne entière.--Et voilà tout ce que je puis vous dire, car il me faudrait autrement entrer dans des explications qui dépasseraient mon courage. Dites que j'ai l'ambition démesurée de faire tenir toute la vie du paysan dans mon livre, travaux, amours, politique, religion, passé, présent, avenir; et vous serez dans le vrai. Mais aurai-je la force de remuer un si gros morceau? En tout cas, je vais le tenter...
=Au même.=
(FRAGMENT)
Le 19 juillet 1886.
... Je suis en plein travail, pour mon roman _La Terre_. Mais c'est une besogne terrible, je ne compte pas être prêt avant mars, et je doute que je publie cette fois l'œuvre en feuilletons. Pourtant, rien n'est décidé. Je ne suis pas mécontent des quelques chapitres faits, seulement le sujet me déborde; il est si vaste! Car j'y veux faire tenir toute la question rurale en France: mœurs, passions, religion, politique, patrie, etc., etc. Enfin, je ne puis que me donner tout entier, et c'est ce que je fais; le reste est hors de ma puissance...
=A Antoine Guillemet.=
Médan, 22 août 1886.
Qu'êtes-vous allé faire à Cayeux, mon pauvre ami? Je savais par Huysmans, qui y est allé, quel désert de sable c'était. Et votre femme qui vous arrive malade dans ce pays du spleen! Votre lettre nous a désolés. Mais nous espérons bien que vos ennuis vont finir, que votre femme se remettra, et que vous rentrerez à Moret, où vous aurez des arbres, au moins.
Nous, nous n'avons pas encore quitté Médan, et il est peu croyable que nous le quittions cette année, à moins que nous n'allions prochainement passer huit jours à Saint-Palais, près de Royan, où se trouvent les Charpentier. Nous avons eu des ouvriers, et nous en avons encore pour une salle que j'ai fait construire. Puis, j'ai mon roman terrible qui me cloue,--un livre qui me donnera bien du mal et qui m'empêchera de rentrer à Paris avant mars peut-être. Vous savez que je ne suis jamais content quand je travaille. Enfin, pourvu que je ne dégringole pas trop vite, c'est tout ce que je demande. Au demeurant, nous sommes bien ici, ma femme ne va pas trop mal, et il ne faut pas demander davantage.
Écrivez-moi, quand vous rentrerez à Paris, car je tâcherai d'aller vous serrer la main, à un de mes voyages.
Bonne santé à votre femme, bon courage à vous, et bonne poussée à Jeanne, qui doit grandir comme un arbre. Et n'attendez pas trop pour nous écrire que votre femme est rétablie,. Ma femme se joint à moi et vous serre à tous affectueusement la main.
=A J. van Santen Kolff.=
(FRAGMENT)
Le 9 novembre 1886.
... Je travaille toujours à _La Terre_, mais je ne suis pas encore à la moitié du livre. J'ai dû prendre des vacances cet été, étant très las. Le livre ne peut plus paraître avant mai. C'est une œuvre bien longue, bien hardie, et qui me donne un mal infini...
=A Antoine Guillemet.=
Médan, 24 novembre 1886.
Mon cher Guillemet,
Nous sommes bien chagrins d'apprendre que les choses ne vont pas mieux chez vous. Nous pensions votre femme remise, et voilà, nous dites-vous, que les ennuis continuent. Décidément, nous sommes tous patraques, car nous autres aussi, nous n'allons que cahin-caha, sans rien de grave pourtant. Il faut se dire que nous n'avons plus vingt ans, que la cinquantaine arrive, du moins pour nous, et qu'on doit payer sa dette à l'âge.
Eh! non, je ne suis guère avancé, avec mon bouquin; _La Terre_, elle aussi, ne va que lentement. J'ai toutes les peines du monde avec ce sacré livre. Aussi ne rentrerons-nous à Paris que vers la fin janvier, car je veux donner un coup de collier d'ici là. Et une de mes premières visites sera pour vous, car je veux voir les belles choses que vous rapportez.
Courage, tout s'arrangera, mon ami. Votre femme se portera mieux et nous redeviendrons jeunes. En tous cas, nous lui souhaitons une bonne santé, et nous vous envoyons nos vieilles amitiés à vous et au petit Jean.
=A Henry Céard.=
Paris, 19 décembre 1886.
Mon cher ami,
Je vous ai cherché partout dans la salle, hier soir. Et voilà que je pars sans vous avoir revu. A bientôt, n'est-ce pas? puisque vous venez pour Noël. Les Charpentier prendront le train de 2 heures, samedi, et j'irai les prendre à Villennes. Voyez donc si vous pouvez faire la route avec eux.
N'oubliez pas ma rue, la rue qui doit avoir disparu dans la trouée faite pour les Halles, et d'un nom possible.--Autre chose: vous seriez bien gentil de voir si vous n'avez pas, à votre bibliothèque, le _Catéchisme poissard_, une brochure, je crois, qu'on vendait sous Louis-Philippe pour les engueulements du carnaval. Vous m'en copieriez les répliques les plus salées, que vous m'enverriez.
Merci, et à bientôt.
Affectueusement.
=A Edouard Lockroy.=
Médan, 24 décembre 1886.
Cher monsieur Lockroy.
Je tiens à vous dire combien j'ai été touché d'apprendre que, sans me prévenir, vous aviez demandé pour moi, au ministre de l'Instruction publique, la croix de la Légion d'honneur. Je vois là une marque d'amitié personnelle et de grande sympathie littéraire, dont je suis très fier.
Mais que voulez-vous? je ne suis plus d'âge à souhaiter des récompenses. Me voici déjà dans les vétérans, et ce que j'aurais accepté au lendemain de _L'Assommoir_, me semble inutile après _Germinal_. Il faut garder ça pour les jeunes écrivains qui ont besoin d'être encouragés.
Ce que je n'oublierai pas, cher monsieur Lockroy, c'est votre bonne pensée de m'être agréable, et veuillez croire que je vous en garde une gratitude infinie.
Votre très reconnaissant et très dévoué.
=A Alphonse Daudet.=
Médan, 26 décembre 1886.
Mon cher ami,
Charpentier me parle de l'idée touchante et charmante que vous avez eue, de réunir nos trois noms[59] sur l'affiche, pour le bénéfice de Flaubert; et j'ai le très gros chagrin de ne pouvoir autoriser la représentation d'un acte séparé de _Thérèse Raquin_.
Songez donc à ma situation particulière. Goncourt et vous, vous avez eu votre revanche; tandis que moi, j'attends encore la mienne. Ce serait vraiment trop chanceux de jouer cette partie sur un acte séparé, et dans quelles conditions? devant un public forcément détestable, sans critique, pour une seule fois. Ajoutez que le troisième ou le quatrième acte prendrait une noirceur abominable, en éclatant sans la préparation des deux premiers. La pièce n'est plus connue, il est nécessaire qu'elle reparaisse dans son entier pour être jugée équitablement. Enfin, présentée ainsi, la partie me fait peur. C'est déflorer la reprise, c'est risquer l'épreuve sans prudence. Admettez un froid, on dira: «inutile de reprendre ça, c'est jugé.» Je suis sûr que, si le vieux vivait, il me crierait: «Mon brave, l'œuvre avant tout!»
J'attendais la confirmation officielle de votre croix d'officier, pour vous envoyer les félicitations du ménage. Mais, puisque je vous écris, je vous les adresse tout de suite, et j'y ajoute nos vives amitiés pour vous tous.
=A J. van Santen Kolff.=
(FRAGMENT)
Le 12 mars 1887.
... Je n'en suis encore qu'aux deux tiers de _La Terre_. Ce roman, qui sera le plus long de ceux que j'ai écrits, me donne beaucoup de mal. J'en suis content, autant que je puis l'être, c'est-à-dire avec ma continuelle fièvre et mes éternels doutes...
=A Henry Bauer.=
Paris, 19 avril 1887.
Mon cher Bauer,
Merci mille fois, du fond du cœur; et laissez-moi vous dire que je sens la grande bravoure de votre article, que c'est elle surtout qui me touche. La pièce a de sérieux défauts[60]. Si vous n'avez pas voulu les voir, c'est un combattant qui défend le drapeau menacé. Soyez donc certain que je prends de votre article ce que je dois en prendre. Serrons les rangs devant l'ennemi; mais pas de vanité, rien que le désir de mieux faire, pour décider enfin de la victoire.
Votre bien dévoué et bien reconnaissant.
=Au même.=
Paris, avril 1887.
Ah! que vous êtes brave, mon cher Bauer, et que je vous remercie! J'ai lu votre article avec des frémissements de joie, dans un réveil de toute ma jeunesse batailleuse. Cela me donne l'envie de mieux faire et de faire plus haut, plus vrai. Que je voudrais répondre par une œuvre complète, à vous tous qui voulez bien mettre de l'espoir en moi! Je vous jure que si je ne tiens rien de ce que vous attendez, c'est que j'aurai crevé à la peine!
Merci encore, et tout entier à vous.
=A Octave Mirbeau.=
Paris, 22 avril 1887.
Mon cher Mirbeau,
Je ne suis naturellement pas tout à fait de votre avis sur _Renée_, bien que je me croie sans grande illusion. Mais comme je vous remercie de votre article si virulent et si vrai sur le monde des théâtres! Remarquez que le monde qui lit nos romans n'est guère meilleur; seulement, nous ne le voyons pas en tas. La bêtise est universelle, et nous ne pouvons cependant nous croiser les bras. Pour moi, il n'y a que le travail, dans le livre comme au théâtre. Quant au reste, qu'importe! L'œuvre faite, bonne ou mauvaise, bien ou mal accueillie, n'est plus à nous.
Merci encore, et cordialement.
=A Georges Charpentier.=
Médan, 6 mai 1887.
J'ai en effet tout reçu, mon bon ami, et je vous remercie de l'activité que vous mettez à m'être agréable, surtout en ce moment où vous devez être si bousculé par le chagrin.
Nous avons passé par là, c'est une chose affreuse. Et rien à faire; on voit la vie s'en aller de l'être qu'on aime, sans pouvoir rien retarder. Je vous souhaite bien sincèrement un prompt dénouement, car chaque jour d'angoisse est une cruauté de plus.--A bientôt, nous espérons pourtant revoir encore votre mère.
Si l'on ne siffle plus _Renée_, c'est peut-être qu'il n'y a plus personne. Les recettes ont beaucoup baissé depuis deux jours. Enfin, il y a déjà vingt représentations, cela me suffit.--Vous savez que nous allons imprimer tout de suite la pièce. Je viens de terminer une préface dont je suis content: nous la mettrons dans le supplément du _Figaro_. Peut-être vous enverrai-je le manuscrit dans deux ou trois jours, peut-être vous le porterai-je jeudi. Et nous tâcherons d'enlever ça, pour paraître sans retard, pendant que l'aventure n'est pas trop vieille. Vous devriez annoncer tout de suite la pièce au _Journal de la Librairie_, pour voir s'il y aura des demandes. Je ne l'espère guère, mais enfin on peut voir.
Rien autre, je me suis remis à mon roman, qui va très bien.--Nos bonnes amitiés à vous tous, dites à votre mère que nous l'embrassons, et à jeudi soir, n'est-ce pas? Nous serons chez vous de bonne heure.
Bien affectueusement.
=A Émile Verellen.=
25 mai 1887.
Il n'est peut-être qu'une seule fraternité, celle du malheur. La charité est la langue universelle que tous les peuples entendent et parlent. Aux nations qui se battent, il faut opposer les nations qui se plaignent et qui s'aident. Qu'un orage enfle toutes les rivières de l'Europe, que des maisons croulent, que des habitants périssent, et l'Europe ne sera plus qu'une grande famille attendrie.
=A Henry Céard.=
Médan, 26 mai 1887.
Mon bon ami, la fluxion a disparu, comme tout doit disparaître, n'est-ce pas? mais ma pauvre femme et moi nous sommes patraques décidément. Nous travaillons trop, elle à organiser, à surveiller cette grande coquine de maison, moi à me décarcasser jusqu'à deux heures du matin sur des phrases, pour vouloir leur faire dire des choses qu'elles ne disent pas à mon idée. Nous sommes absolument sur les dents, nous aurons bien besoin d'un mois de vacances, en août.
Et bien! quoi donc? Voilà la musique qui met le feu aux bâtiments, et la musique de _Mignon_ encore! Ce matin, en ouvrant les journaux, cette rôtisserie générale m'a tellement bouleversé, que j'ai travaillé très mal.
Voilà, mon bon ami. Vous êtes bien gentil de vous être inquiété de nous, et nous vous envoyons nos vives affections.
=A Léon Hennique.=
Médan, 29 mai 1887.
Mon cher Hennique,
Nous sommes rentrés depuis trois jours à Médan, et me voilà au travail. Ne croyez donc pas que j'aie été peiné le moins du monde; énervé peut-être, passionné à coup sûr. J'ai grandi au milieu de ces batailles, elles me sont nécessaires de temps à autre, pour me fouetter. Chacune a été pour moi un pas en avant.--_Renée_ aura de quinze à vingt représentations, au milieu de la bousculade de la presse et de l'ahurissement du public. Je vais sans doute publier la pièce tout de suite, et j'écris en ce moment, avant de me mettre à _La Terre_, une préface assez importante, qui liquidera l'aventure. Tout cela va bien, j'ai des envies de chef-d'œuvre.
Ma femme est dans le coup de feu de notre installation. Elle ne va pas mal, ou du moins elle ne sent pas son mal. Écrivez-moi de temps à autre, vous serez bien gentil. Moi, je vous donnerai des nouvelles, quand il y en aura de décisives.
Nos vives amitiés à votre femme et bien affectueusement à vous tous.
=A J.-K. Huysmans.=
Médan, 1er juin 1887.
Que j'ai du remords, mon cher ami, de ne vous avoir pas encore remercié de votre bouquin! Mais si vous saviez la bousculade où j'ai été et où je suis davantage. Après _Renée_, voilà _La Terre!_ Imaginez que j'en suis aux deux tiers à peine et que _Le Gil Blas_ m'en dévore trois cents lignes par jour!
Enfin, j'ai donc relu _En Rade_, dans le volume, et combien cela gagne toujours à n'être plus fragmenté, même lorsque les fragments sont longs! L'ensemble maintenant apparaît, sinon très simple, du moins très net. Vous avez là-dedans des choses superbes, les plus intenses peut-être que vous ayez écrites. Toute la partie paysans prend un relief extraordinaire. Ce n'est pas que je n'aime point les rêves, celui d'Esther est assurément une chose exquise et complète en elle-même; mais, très sincèrement, j'aurais préféré les paysans d'un côté, les rêves de l'autre. Cela, sans doute, était plus ordinaire; et quelle nouvelle étonnante pourtant, quel chef d'œuvre, digne d'_A Vau-l'eau_, vous aviez avec vos paysans tout seuls! Il me semble que l'opposition que vous avez voulue ne se produit pas, ou du moins se produit avec une confusion qui n'est pas de l'art. Peut-être est-ce moi qui me trompe, et je ne vous donne là que mon impression amicale et franche.
N'importe, vous êtes un fier artiste, et il n'y a pas beaucoup de romans qui aient la puissante odeur du vôtre.
Affectueusement.
=A Henry Bauer.=
Médan, 19 août 1887.
Votre lettre me touche beaucoup, mon cher Bauer, et comme vous le dites, si le côté ignoble de l'article en question m'a blessé un moment, les bonnes poignées de main qui m'arrivent m'ont déjà consolé.
Vous faites allusion à de bien vilains dessous, que je m'entête à ne pas vouloir constater. Heureusement, aucun des cinq signataires n'est de mon intimité, pas un n'est venu chez moi, je ne les ai jamais rencontrés que chez Goncourt et Daudet. Cela m'a rendu leur manifeste moins dur. J'ai toujours été affamé de solitude et d'impopularité, à peine ai-je quelques amis, et je tiens à eux.
Merci à l'avance de votre article. Et, je vous en prie, ne jugez pas _La Terre_ d'après les feuilletons, attendez le volume. Mes romans perdent tant à être fragmentés. Vous êtes bien gentil de vous souvenir de mon invitation. Je ne quitterai Médan, pour aller passer un mois à Royan, que le dimanche 28. Si vous n'êtes pas de retour avant cette époque, j'ai votre promesse, et il faudra bien que vous veniez en octobre.
Merci encore, au nom du travail et de l'honnêteté littéraire.
Affectueusement à vous.
=A J.-K. Huysmans.=
Médan, 21 août 1887.
Merci de votre bonne lettre, mon cher Huysmans. J'avais bien reconnu le R... dans l'entortillage pédant des phrases, et Bonnetain ne pouvait être que le lanceur. Tout cela est comique et sale. Vous savez ma philosophie au sujet des injures. Plus je vais, et plus j'ai soif d'impopularité et de solitude. En somme, j'ai fini _La Terre_ jeudi, et je suis enchanté d'avoir encore lancé ce bouquin-là dans la mare aux grenouilles. Il tombera comme il tombera, bon ou mauvais, ça ne me regarde plus. A un autre!
Nous partons à la fin du mois pour Royan ou nous passerons un gros mois. Mais comme vous êtes gentil de me promettre votre visite pour octobre! Tâchez de renvoyer votre congé vers le 15. Nous serons sûrement de retour. D'ailleurs, je vous écrirai.
Ma femme vous envoie ses amitiés, et bien affectueusement à vous de notre part à tous deux.
=A Octave Mirbeau.=
Royan, 23 septembre 1887.
Mon cher confrère,