Correspondance: Les lettres et les arts

Part 16

Chapter 164,024 wordsPublic domain

Nous ne rentrerons guère à Paris que du 12 au 14. Je désire me débarrasser ici de mes dernières épreuves, et j'ai un tas de papiers à ranger. Paris me tente très peu d'ailleurs, et je crois bien que je n'y mettrais pas les pieds sans les quelques amis que je puis y avoir encore. Je n'ai soif que de travail.

Nos bons souhaits de santé à votre mère, et une vigoureuse poignée de main pour vous.

=A Georges Charpentier.=

Médan, 25 janvier 1885.

Enfin, mon bon ami, _Germinal_ est terminé! Je vous en envoie les deux derniers chapitres, et je vous prie de m'écrire deux lignes, pour me dire que vous les avez reçus, ce qui me tranquillisera. Veuillez prier l'imprimerie de me composer et de m'envoyer cette fin tout de suite, car mes traducteurs se fâchent et je veux me débarrasser des placards avant de rentrer à Paris.

La longueur de ce sacré bouquin me désespère pour vous. Nous dépasserons seize feuilles.

Et rien autre, si ce n'est que je suis enchanté. Ah! que j'ai besoin «d'un peu de paresse»!

=A Ferdinand Fabre.=

Médan, 5 février 1885.

Comme je suis en retard, mon cher confrère, pour vous remercier et pour vous féliciter de votre _Lucifer_. J'étais enfoncé dans le dénouement de mon dernier livre, je ne voulais rien lire, et je vous avais mis de côté, en attendant d'avoir la tête libre. Et je vous achève à l'instant; je trouve que vous n'avez jamais été plus solide ni plus grand. Je sais d'ailleurs que votre œuvre a beaucoup de succès. C'est une grâce des dieux lorsqu'on n'épuise pas trop tôt la popularité et qu'on monte jusqu'au dernier jour dans l'admiration de son époque.

Cordialement.

=A Georges Montorgueil.=

Paris, 8 mars 1885.

J'ai à vous remercier bien vivement, Monsieur et cher confrère, de la très belle et très sympathique étude que vous avez bien voulu consacrer à _Germinal_.

Ma joie est grande de voir que ce cri de pitié pour les souffrants a été bien compris de vous. Peut-être cessera-t-on cette fois de voir en moi un insulteur du peuple. Le vrai socialiste n'est pas celui qui dit la misère, les déchéances fatales du milieu, qui montre le bagne de la faim dans son horreur! Les bénisseurs du peuple sont des élégiaques qu'il faut renvoyer aux rêvasseries humanitaires de 48. Si le peuple est si parfait, si divin, pourquoi vouloir améliorer sa destinée? Non, il est en bas, dans l'ignorance et dans la boue, et c'est de là qu'on doit travailler à le tirer.

Merci encore, et bien cordialement à vous.

=A Zevort[51].=

Paris, 21 mars 1885.

Mon cher Zevort,

Je me souviens parfaitement, je me souviens de tout. Tu me tends si cordialement la main, que j'en suis très heureux, et que je te la serre bien volontiers. Les gamins d'autrefois ont grandi, en effet, séparés par tout un monde, dans des idées sans doute différentes. Mais il suffit d'avoir été jeunes ensemble, cela noue un lien que rien ne peut rompre.

Bien cordialement à toi.

=A Édouard Rod.=

Paris, 27 mars 1885.

Merci, mon cher Rod, de votre aimable note sur _Germinal_. Vous me faites la part superbe. Mais je défends mes Hennebeau. Comment n'avez-vous pas compris que cet adultère banal n'est là que pour me donner la scène où M. Hennebeau râle sa souffrance humaine en face de la souffrance sociale qui hurle! Sans doute, je me suis mal fait entendre. Il m'a semblé nécessaire de mettre au-dessus de l'éternelle injustice des classes l'éternelle douleur des passions.

Merci encore, et bien à vous.

=A Francis Magnard.=

4 avril 1885.

Cher Monsieur Magnard,

Merci d'abord au _Figaro_ des études sympathiques qu'il a bien voulu consacrer à _Germinal_. L'écrivain est tiré d'affaire, et certes avec beaucoup plus d'éloges qu'il n'en mérite. Mais l'observateur, le simple collectionneur de faits, souffre, depuis l'apparition du livre, de voir contester l'exactitude de ses documents. Et, tout en sachant 253]combien de telles discussions sont inutiles, je ne puis résister au besoin de maintenir absolument la vérité générale des mineurs que j'ai mis en scène.

Je lis ce matin l'article de M. Henry Duhamel. Il me reproche d'avoir imaginé une femme travaillant au fond de la mine, lorsque lui-même établit que jusqu'en 1874 le fait a eu lieu en France, comme il a lieu encore aujourd'hui en Belgique. Or, mon roman se passe de 1866 à 1869. Dès lors, n'étais-je pas libre d'utiliser le fait existant pour les nécessités de mon drame? Il prétend, il est vrai, que le roman n'a pas sa vraie date, que ma grève est la grève qui a éclaté l'année dernière à Anzin. C'est là une erreur profonde, et il suffit de lire: j'ai pris et résumé toutes les grèves qui ont ensanglanté la fin de l'empire, vers 1869, particulièrement celles d'Aubin et de La Ricamarie. On n'a qu'à se reporter aux journaux de l'époque. Au demeurant, puisque M. Duhamel accorde que deux cents femmes descendaient encore en 1868, il me semble que j'avais bien le droit d'en faire descendre au moins une en 1866.

Même réponse au sujet des salaires. Nous sommes vers la fin de l'empire, et en temps de crise industrielle. J'affirme que les salaires, à ce moment, étaient bien ceux que j'ai indiqués. J'ai entre les mains les preuves, qu'il serait trop long de donner ici.

Mais j'arrive à la fameuse accusation d'avoir traité les mineurs comme un ramassis d'ivrognes et de débauchés. M. Duhamel défend la propreté et la moralité des corons. Je ne puis que le renvoyer à mon livre. J'ai dit que les corons étaient tenus par les ménagères avec une propreté flamande, sauf les exceptions: voilà pour le reproche de saleté exagérée.

Quant à la promiscuité, à l'immoralité qui tient aux conditions mêmes de l'existence, j'ai dit que sur dix filles six épousaient leurs amants, quand elles étaient mères; et j'ai dit encore que, dans les ménages où l'on prenait un pensionnaire, un «logeur», il arrivait une fois sur deux que l'aventure tournât au ménage à trois. Telle est la vérité, que je maintiens. Qu'on ne me contredise pas avec des raisons sentimentales; qu'on veuille bien consulter les statistiques, se renseigner sur les lieux, et l'on verra si j'ai menti.

Hélas! j'ai atténué. La misère sera bien près d'être soulagée, le jour où l'on se décidera à la connaître dans ses souffrances et dans ses hontes. On m'accuse de fantaisie ordurière et de mensonge prémédité sur de pauvres gens, qui m'ont empli les yeux de larmes. A chaque accusation je pourrais répondre par un document. Pourquoi veut-on que je calomnie les misérables? Je n'ai eu qu'un désir, les montrer tels que notre société les fait, et soulever une telle pitié, un tel cri de justice, que la France cesse enfin de se laisser dévorer par l'ambition d'une poignée de politiciens, pour s'occuper de la santé et de la richesse de ses enfants.

Bien cordialement à vous.

=A Jean Richepin[52].=

Paris, 20 avril 1885.

Votre lettre me cause une bien vive joie, mon cher confrère, et j'en suis très touché, très fier, d'autant plus fier qu'il y a eu parfois quelque aigreur entre nous. Tout cela est loin, il y a toujours place pour de l'estime et de l'admiration entre travailleurs. Merci pour votre crânerie à me tendre la main, que je serre bien affectueusement.

=A Charles Chincholle.=

Paris, 6 juin 1885.

Mon cher confrère,

Je crains bien qu'on ne vous ait trompé, car Roybet n'est pas du tout mon héros. Vers la fin de mon roman, je dirai simplement un mot de la génération actuelle, des peintres à hôtel, opposés aux artistes passionnés et pauvres de ma jeunesse; mais ce n'est là qu'une note, le drame est ailleurs, dans le combat d'un génie incomplet avec la nature, dans la lutte d'une femme contre l'art. Ceci est passablement obscur, n'est-ce pas? C'est que je désire n'être pas plus clair, tout en vous évitant des erreurs trop grosses.

Autre malheur, je n'ai pas encore trouvé un titre dont je fusse content. Le seul possible jusqu'à présent est: _L'Œuvre_, et je le juge bien gris.

Il est convenu que cette lettre restera entre nous. Écrivez tout ce qu'il vous plaira, et je vous en remercie à l'avance; mais promettez-moi de me laisser en dehors de ces renseignements hâtifs, que ma conscience d'écrivain réprouve. Je désire simplement vous être agréable, à vous et à M. Magnard.

Cordialement.

=A Gustave Geffroy.=

Médan, 22 juillet 1885.

Vous êtes très aimable, mon cher confrère, et j'ai à vous remercier de la belle étude que vous ayez bien voulu me consacrer. Ce sont par des critiques amies et pénétrantes comme la vôtre, que la vérité se fera enfin sur moi; car on a beau noircir à mon sujet des rames de papier, je suis encore dans la légende pour le plus grand nombre.

Vous avez raison, je crois qu'il faut avant tout chercher dans mes œuvres une philosophie particulière de l'existence. Mon rôle a été de remettre l'homme à sa place dans la création, comme un produit de la terre, soumis encore à toutes les influences du milieu; et, dans l'homme lui-même, j'ai remis à sa place le cerveau parmi les organes, car je ne crois pas que la pensée soit autre chose qu'une fonction de la matière. La fameuse psychologie n'est qu'une abstraction, et en tous cas elle ne serait qu'un coin restreint de la psychologie.

Merci mille fois d'avoir indiqué cela dans mon œuvre. J'ai été très touché des bonnes choses cordiales que j'ai senties entre les lignes de vos deux articles. Et je vous prie de me croire votre bien dévoué et bien reconnaissant.

=A Coste.=

Médan, 25 juillet 1885.

Mon cher Coste, je m'étonnais un peu de votre long silence, et je vous aurais écrit, si moi-même je n'étais toujours très bousculé. J'avais appris la mort de votre sœur, mais trop tard, de sorte que j'ai eu la crainte de raviver votre douleur, en vous envoyant mes condoléances. J'ignorais les détails douloureux de sa fin. Mon pauvre ami, nous sommes tous sous la continuelle menace des catastrophes et du deuil.

Enfin, c'est décidé: nous partons le 8 pour le Mont-Dore, et nous serons à Aix dans les premiers jours de septembre. De là, nous filerons jusqu'à Nice avec les Charpentier, qui doivent nous rejoindre à Marseille, Mais nous vous donnerons toujours une semaine. Seulement, je vous en prie, ne soufflez mot de ce voyage, car je tremble à l'idée des fâcheux.--Alexis et Cézanne, qui sont chez moi en ce moment, se trouveront là-bas en même temps que nous.--D'ailleurs, je vous écrirai du Mont-Dore.

Rien de nouveau, en attendant.--Je travaille, c'est l'éternelle chanson. Je lis vos lettres du _Sémaphore_, dont certaines m'intéressent et me plaisent beaucoup.--Comme vous, je souffre de la chaleur, qui n'est pas très forte en ce moment. Mais nous «jouissons» d'une sécheresse extraordinaire pour le pays: depuis un mois, il n'a pas plu, mon jardinier se désespère.--Et rien autre.

A bientôt, mon cher Coste, préparez-vous à nous offrir à déjeuner à votre bastide.--Ma femme vous envoie ses amitiés, et j'ajoute une vigoureuse poignée de main.

=A Henry Céard.=

Mont-Dore, 23 août 1885.

Non, certes, mon ami, vous ne m'avez pas fait de la peine. Où et comment auriez-vous pu m'en faire? Votre lettre me chagrine. Je vous y vois seul et désespéré, plus que je ne l'aurais cru. Il n'y a que le travail, créez-vous quelque grosse besogne, donnez-vous un but; c'est le seul oubli possible de la vie. Mais dites-vous bien que nous nous connaissons trop et que nous nous aimons trop maintenant pour jamais nous blesser.

Voici les raisons de ma paresse à vous écrire:

Nous avons eu ici, cette année, un début déplorable. Ma femme a dû prendre froid en chemin de fer; si bien qu'elle est arrivée avec un gros rhume et qu'elle a gardé le lit deux jours. Me voyez-vous, dans la banale chambre d'hôtel, avec la terreur inavouée d'une fluxion de poitrine, au milieu de l'indifférence des bonnes et du tapage épouvantable des autres voyageurs! Nous occupons la chambre du premier au coin de la place et de la rue Ramond, et vous n'avez pas la moindre idée du vacarme: les chevaux, les ânes, les voitures, les cris des marchands, le tout accompagné par les volées de cloche des hôtels, le hurlement des chiens et la trompette exaspérante de l'omnibus de La Bourboule. Ayez une malade chère dans un lit, et jugez de la cruauté de ce Mont-Dore, où l'on vient payer de tant de soucis une illusion de santé.--Je me hâte d'ajouter que ma femme va beaucoup mieux, et que le traitement, qui la fatigue extrêmement cette année, paraît pourtant avoir de bons résultats.

Mon second empêchement a été le travail. J'avais laissé à Paris les sept premiers tableaux de _Germinal_ et j'ai voulu abattre les cinq derniers. Ils sont finis d'hier. C'est un gros ennui de moins. Je serais très content, si j'avais la moindre illusion sur les gifles que mon travail va recevoir au Châtelet. Ainsi j'ai donné à la foule un rôle important qui sautera évidemment aux répétitions, car il faudrait que je perdisse moi-même deux mois pour tâcher de mettre sur pied cette tentative. On m'a déjà fait remarquer avec effroi que des figurants à vingt sous la soirée «ne pouvaient pas jouer». C'est dommage, il y aurait là quelque chose de très saisissant à tenter.

Et voilà, mon ami, j'allais vous écrire enfin lorsque j'ai reçu votre lettre. J'allais vous dire que nous menons ici une existence de petits bourgeois de province. On ne nous a pas encore vus au Casino, ni dans un café, et nous n'avons pas fait une seule promenade en voiture. Je me suis procuré une lampe, et nous passons les soirées dans notre chambre, comme à Médan, à prendre notre thé, que nous faisons nous-mêmes. Pourtant, comme notre séjour s'avance, nous allons nous remuer un peu, aller à La Bourboule, que nous avions négligée l'année dernière.

Notre voyage dans le Midi avec les Charpentier est flambé. Ils m'ont écrit une lettre, pleine de terreur du choléra. Irons-nous là-bas tout seuls? C'est peu probable, notre médecin ici nous le déconseille. Il est à croire que nous partirons le 3 septembre, que nous flânerons jusqu'au 10, pour rentrer ensuite à Médan. Je vous écrirai, je vous ferai signe, lors de notre passage à Paris, pour que tous veniez manger la soupe avec nous.

J'ai beaucoup regretté pour vous la disparition du _Télégraphe_. Mais c'était fatal, j'avais flairé la chose, et c'était pourquoi j'hésitais tant à conclure pour mon roman. J'en suis revenu au train-train ordinaire, j'ai traité pour vingt mille francs avec _Le Gil Blas_, car _Le Figaro_ m'a décidément effrayé, j'ai vu le bâillement d'ennui des lecteurs devant ce bouquin de pure physiologie artistique et passionnelle.

Travaillez, travaillez, mon ami. Je vous jure que l'oubli est là, même quand le travail est lourd, même quand il est ingrat. Et dites-vous que vous avez des amis qui vous aiment et qui veulent vous savoir heureux[53].

Une bonne poignée de main de nous deux.

=A Coste.=

Mont-Dore, 1er septembre 1885.

D'après vos nouvelles, et d'après celles des journaux, je pense comme vous, mon cher ami, que nous pourrions très bien nous risquer à Aix. Mais nous reculons au dernier moment: à quoi bon risquer un millionième de mauvaise chambre, dans un voyage de simple plaisir? Je préfère organiser autre chose, un séjour là-bas de deux ou trois mois, cet hiver peut-être, ou à coup sûr dans le courant de l'année prochaine; car ma femme est décidément très souffrante des bronches, et je pense que le Midi lui ferait plus de bien que le Mont-Dore où le climat est très âpre.--Vous nous dites: à bientôt; ce n'est pas à bientôt, mais à quelques mois certainement.

Nous allons donc rentrer à Médan, sans trop nous presser. Le pis est que je suis en retard, pour mon bouquin, dont le quart à peine est écrit. Puis, _Germinal_ au Châtelet va me tracasser, malgré mon désir de m'en occuper le moins possible. Moi qui avais espéré quinze beaux jours de vacances, à manger des oursins et de la bouillabaisse!

Je lis vos lettres dans _Le Sémaphore_, et je vois en effet que vous nagez en pleine politique. Comme vous le dites, cela est quand même intéressant pour les gaillards sans ambition, qui s'amusent à regarder la farce humaine. Prenez des notes, et tâchez donc de nous faire quelque chose, une étude bien vivante.--C'est à l'Odéon qu'Alexis a fait recevoir deux actes, adaptés de l'anglais. Je sais en effet que Cézanne est à Gardanne, Et quant à Baille, il a raison de voir la vie en rose.

Amitiés de nous deux.

=A Antony Valabrègue.=

Médan, 8 octobre 1885.

Oui, mon cher Valabrègue, nous sommes de retour à Médan, et nous serons très heureux de vous avoir à déjeuner le jour qu'il vous plaira.

Comme je vais assez souvent à Paris, prévenez-moi par un mot deux jours à l'avance, pour que vous ne trouviez pas la maison vide. Nous ne déjeunons qu'à une heure, vous pouvez ne prendre que le train de dix heures cinquante, mais choisissez un beau jour, car il vous faut descendre à la station de Villennes, et il y a vingt-cinq bonnes minutes pour se rendre chez nous. Tout le monde vous indiquera la route.

En attendant votre bonne visite, promise depuis si longtemps et amicalement attendue, nous vous envoyons notre vieux et bon souvenir.

=A Antoine Guillemet.=

Médan, 1er novembre 1885.

Merci, mon bon Guillemet, de votre poignée de main si cordiale. Je vous réponds en toute hâte, au milieu des lettres qui pleuvent chez moi et des réponses que je suis forcé de faire.

Hein? Quelle aventure bête! Mais je les crois touchés sérieusement, cette fois. Si le pauvre _Germinal_ n'est pas joué, il aura été tout de même une fameuse pierre dans le jardin des imbéciles.

Donc, vous vous plaignez du temps, et vous n'avez pas fait grand'chose. J'en ai autant à votre service, mon roman est très en retard, je vais être forcé de rester ici jusqu'aux premiers jours de mars. Mais, à un de mes voyages à Paris, si je trouve un moment, j'irai vous serrer la main et voir vos études.

Ma femme ne va pas bien du tout. Le Mont-Dore, cette année, lui a été très défavorable. Il est à croire que je la mènerai simplement dans le Midi, l'année prochaine. Elle embrasse petit Jean[54], et envoie ses amitiés à votre femme.

Bon courage, mon ami, bonne santé, et travaillez loin des crétins: c'est le bonheur.

Cordialement à vous.

=A Henry Céard.=

Médan, 11 novembre 1885.

Merci, mon bon ami. Je reçois ce matin votre paquet de journaux, et vous êtes bien gentil de vous être donné toute cette peine.

Les résultats de la campagne n'ont pas été douteux pour moi une seconde. J'irai jusqu'au bout, et lorsque la Chambre aura voté le maintien de la Censure, vous verrez de quelle façon je me séparerai de la littérature française. C'est une honte, cette lâcheté. Et ce qui m'indigne surtout, c'est la solitude où je me sens. A part le brave Geffroy, mon vieil Alexis, deux ou trois autres enfants perdus, pas un mot de soutien, pas une solidarité de talent et de courage. Ah! les lâches, tous! même nos amis!

Et vous qui parlez de demander la suppression du Ministère des Beaux-Arts! Mais, mon bon ami, tous nos confrères se mettraient à plat ventre pour lécher les bottes des chefs de bureau!

Moi, toute cette ignominie me donne l'envie de faire des chefs-d'œuvre. Je me porte très bien et je travaille comme un ange.--Merci, merci encore et venez donc nous surprendre, un jour que la boue de Paris vous montera à la gorge.

Affectueusement à vous.

=Au même.=

Médan, 16 novembre 1885.

Mon bon Céard, permettez-vous à ma vieille amitié et à mon titre d'aîné, de vous dire que c'est vous qui êtes le grand enfant dans toute cette affaire? Si vous avez compté que quelque chose d'utile aux lettres ou à moi peut sortir d'une décision de la Chambre, c'est que vous avez encore des illusions. Je garde votre lettre et nous en causerons un jour ensemble: vous en rirez.

Maintenant, laissez-moi dire que je ne suis pas engagé du tout, que M. Laguerre m'a été amené et que je n'ai pu le consigner à ma porte, que je lui ai dit mon engagement avec Clemenceau, qu'il a été entendu que Clemenceau seul déciderait, que l'affaire est entre les mains de ce dernier. En effet, il a été question d'une interpellation, qui ne serait sans doute que du bruit inutile; mais soyez persuadé qu'un projet de loi sera un enterrement de troisième classe. Cela m'est égal du reste, interpellation, projet de loi, ce qu'on voudra. Il me faut simplement quelque chose, puisque j'ai annoncé qu'il y aurait quelque chose.

J'ai déjà écrit à Clemenceau. Je lui écris encore en même temps qu'à vous, pour lui répéter ce que je lui ai déjà dit, que je le laisse seul maître de la situation! Je n'agirai certainement en dehors de lui que lorsqu'il m'aura averti lui-même de n'avoir plus à compter sur ses bons offices.

Et maintenant, pardonnez-moi de vous avoir fourré là-dedans. Il m'était si facile d'en porter toute la responsabilité, qui m'est légère!

Bien affectueusement à vous.

=Au journal _Le Figaro_.=

9 décembre 1885.

LOUIS DESPREZ[55].

Je l'ai connu et je l'ai aimé.

C'était un pauvre être, mal poussé, déjeté, qu'une maladie des os de la hanche avait tenu dans un lit pendant toute sa jeunesse. Il marchait péniblement avec une béquille, il avait une de ces faces blêmes et torturées des damnés de la vie, sous une crinière de cheveux roux.

Mais, dans ce corps chétif d'infirme, brûlait une foi ardente. Il croyait à la littérature, ce qui devient rare. Il avait le plus haut des courages, le courage intellectuel; que d'hommes de grand talent sont des lâches dans l'ordre des idées! C'était en le sentant brave et croyant que je m'étais mis à l'aimer. Fils d'un universitaire, il avait dû rompre avec sa famille, il vivait d'une petite rente, à l'écart; et cet enfant de vingt et quelques années, si faible, rêvait les grandes luttes, s'exténuait au travail, déjà marqué pour le martyre.

Lorsqu'il eut publié _Autour d'un Clocher_, et qu'on lui fit ce procès imbécile dont il allait mourir, je fus pris d'une pitié inquiète devant sa faiblesse. Il m'avait demandé mon avis, je le conjurai de plier l'échine, d'implorer la clémence par une attitude soumise. Mais il ne m'écouta point; on se souvient peut-être qu'il voulut plaider lui-même son cas, réclamer à voix haute la liberté des lettres, ce qui, naturellement lui valut un mois de prison. N'était-ce pas fatal? La loi inepte[56] qu'on a votée pour empêcher le trafic malpropre d'une douzaine de polissons, ne devait elle pas égorger d'abord un pauvre enfant qui promettait un écrivain de race? Toujours l'effroi de la liberté, cet effroi qui, un de ces beaux matins, nous mettra au cou le carcan d'un dictateur.

Voilà le malheureux à Sainte-Pélagie, car il refusa encore de m'entendre lorsque je le suppliai de solliciter la grâce de faire son mois dans une maison de santé. Il s'obstinait crânement à faire sa peine, an nom de la littérature outragée en lui. Et le martyre passa ses espérances, car on le mit avec les voleurs, dans l'enfer du droit commun; oui, pour avoir écrit un livre, pour quelques pages libres, comme il y en a cent dans nos vieux auteurs! Nous allâmes le voir, Daudet et moi, et je me souviendrai toujours de son entrée, dans le petit parloir: effaré, hâve, ses cheveux rouges dressés sur son front livide, n'ayant pas même pu se laver depuis cinq jours, si sale qu'il ne voulut point nous donner la main. M. Camescasse, alors préfet de police, a été particulièrement odieux dans cette affaire. Vainement, des hommes de lettres s'en mêlèrent, il fallut qu'un homme politique, M. Clemenceau, intervînt. C'était dans l'ordre, ces gens au pouvoir nous dédaignent, mais pas autant que nous les méprisons.

Eh bien! ils l'avaient assassiné, simplement. Quand il sortit, il vint me voir, traînant sa jambe avec plus de peine, et il me dit: «Je crois bien qu'ils m'ont achevé; je vais m'enterrer à la campagne, pour tâcher de me remettre». En arrivant là-bas, dans la petite maison qu'il possédait au fond de la Champagne, il dut prendre le lit et il ne l'a plus quitté; des souffrances atroces, la jambe immobilisée dans un appareil, et un rhume, aggravé par Sainte-Pélagie qui se tournait en bronchite aiguë. Hier, il en est mort.