Correspondance: Les lettres et les arts
Part 15
Cordialement à vous.
=A Ferdinand Fabre.=
Paris, 13 mars 1884.
Merci, mon cher confrère, pour l'aimable envoi du _Roi Ramire_, que je suis en train de lire. Il y a là une originalité très puissante, cette bonne senteur du terroir que vous possédez à un si haut point. Ce que j'aime surtout dans vos livres, c'est leur solidité, une qualité qui ne court pas les rues.
Bien à vous.
=A Édouard Rod.=
Paris, 16 mars 1884.
Merci, mon bon ami, de votre excellent article du _Fanfulla_, que j'avais lu avant de recevoir le numéro envoyé par vous. Mon orgueil, si j'en avais, y trouverait trop de fleurs, et pourtant j'aurais discuté volontiers vos restrictions sur Lazare[47], si je vous avais tenu là. Jamais de la vie je n'ai voulu en faire un métaphysicien, un parfait disciple de Schopenhauer, car cette espèce n'existe pas en France. Je dis au contraire que Lazare a «mal digéré» la doctrine, qu'il est un produit des idées pessimistes telles qu'elles circulent chez nous. J'ai pris le type le plus commun, pourquoi voulez-vous que je me sois lancé dans l'exception en construisant de toutes pièces le philosophe allemand selon votre cœur? Nous en recauserons du reste.
Votre article, je le répète, ne m'en est pas moins allé au cœur, et merci encore, merci toujours.--Si vous venez le mois prochain, ce n'est pas à Paris que vous nous verrez, mais à Médan, si votre congé vous le permet. J'ai tous mes documents pour un roman socialiste[48] et je vais m'enfermer aux champs dès la fin de la semaine.--Rien de nouveau, du reste. J'ai donné votre adresse à Huysmans qui vous enverra prochainement _A Rebours_. Les autres camarades vont bien, mais me paraissent travailler sans grand enthousiasme. Il faut que vous nous reveniez avec un beau roman, puisque vous êtes si libre et si tranquille.
Ma femme répondra prochainement à la vôtre, à laquelle, en attendant, nous envoyons nos bien vives amitiés.
Bonne Angleterre et bon travail, mon cher ami, et cordialement à vous.
Envoyez-moi votre nouvelle adresse, le mois prochain.
=A Antoine Guillemet.=
Médan, 3 avril 1884.
Mon cher Guillemet,
Votre lettre est tombée dans notre déménagement, et je vous réponds d'ici, très ennuyé de n'avoir pu disposer d'une matinée pour aller vous serrer la main rue Clauzel.
Enfin, j'enregistre votre promesse. Si le temps n'est pas trop mauvais et si vous êtes libre, il faudra nous venir voir.
Moi, je me suis remis au travail, à un grand coquin de roman qui a pour cadre une mine de houille et pour sujet central une grève. Je crains qu'il ne me donne beaucoup de mal. Mais, que voulez-vous faire? il faut labourer son champ.
Vous n'avez vraiment pas de chance, au milieu de tous vos soucis de santé. Nous espérons que votre femme se sera reposée et qu'elle va mieux. Enfin, bon courage, bon travail, et à bientôt, j'espère.
Nos amitiés à toute la maison.
=A Ernst Ziégler.=
(FRAGMENT)
16 avril 1884.
... Je crois pouvoir vous promettre que mon prochain roman n'effarouchera pas les dames. Ce sera un pendant à _L'Assommoir_, mais sans les crudités de ce dernier.
Le roman ne roule pas sur des questions physiologiques, et je crois qu'il n'alarmera pas trop la pudeur des lectrices. Mais je n'ai jamais écrit pour les pensionnats.
=A Auguste Barrau[49].=
Médan, 18 avril 1884.
Monsieur et cher confrère,
Votre lettre est tombée dans ma réinstallation à la campagne, et je vous prie de m'excuser si je ne vous ai pas répondu plus tôt.
Vous me demandez une préface, et le pis est que j'ai fait serment de n'en écrire aucune, après certaines grosses contrariétés. Soyez donc plus fier! comme le disait le grand Flaubert. Marchez tout seul, au lieu de vous appuyer à l'épaule d'un aîné. Cela n'avance à rien, croyez moi, d'être présenté au public le plus souvent en phrases menteuses. Ayez le courage de ne rien devoir qu'à vous-même, dans votre début.
Et croyez que je parle ici en ami, en homme d'expérience. Si vous ne devez être personne, à quoi bon vous mettre sous mon pavillon? Si vous devez être quelqu'un, pourquoi vous coller dans le dos mon étiquette, qui vous gênerait certainement un jour.
Réfléchissez, vous me remercierez plus tard.
Cordialement à vous.
=A Georges Renard[50].=
Médan, 10 mai 1884.
Monsieur,
Un ami m'envoie seulement aujourd'hui votre étude sur _Le Naturalisme contemporain_, et je veux vous dire avec quel intérêt je l'ai lue. C'est certainement la première qui paraisse en France si juste et si logique. Plusieurs dans cet esprit ont été publiées en Autriche, en Allemagne, en Russie, en Italie. Mais, je le répète, chez nous, je n'en connais pas une encore de cette conscience et de cette rigueur de méthode.
Presque partout je suis avec vous. Un seul reproche: vous nous voyez trop enfermés dans le bas, le grossier, le populaire. Personnellement, j'ai au plus deux romans sur le peuple, et j'en ai dix sur la bourgeoisie petite et grande. Vous avez cédé là à la légende, qui nous fait payer certains succès bruyants en ne voyant plus de notre œuvre que ces succès. La vérité est que nous avons abordé tous les mondes, en poursuivant dans chacun, il est vrai, l'étude physiologique.
Maintenant, je n'accepte pas sans réserve votre conclusion. Nous n'avons jamais chassé de l'homme ce que vous appelez _l'idéal_, et il est inutile de l'y faire rentrer. Puis, je serais plus à l'aise si vous vouliez remplacer ce mot d'idéal, par celui d'_hypothèse_, qui en est l'équivalent scientifique. Certes, j'attends la réaction fatale, mais je crois qu'elle se fera plus contre notre rhétorique que contre notre formule. C'est le romantisme qui achèvera d'être battu en nous, tandis que le naturalisme se simplifiera et s'apaisera. Ce sera moins une réaction qu'une pacification, qu'un élargissement. Je l'ai toujours annoncé. Peut-être est-ce cela que vous avez voulu dire, mais j'ai été gêné par cet idéal qui arrive à la dernière page, comme le rêve d'un cœur jeune, démentant le jugement porté sur le siècle et la rigueur scientifique de tout le reste.
Merci, Monsieur, du grand plaisir que vous m'avez fait, et veuillez me croire votre confrère dévoué.
=A Édouard Rod.=
Médan, 21 mai 1884.
Mon cher Rod,
Je voulais vous répondre longuement, puis la paresse me gagne: d'autant plus que c'est toute une discussion à avoir. Donc, je vous attends. Nous resterons à Médan jusqu'au 15 juillet.
Rien de nouveau, beaucoup de travail. La littérature est remuée à Paris depuis le livre de Goncourt: les romans tombent drus comme grêle, je crois à un gros succès pour Daudet et à un grand ébahissement pour Huysmans.
Pourquoi diable êtes-vous allé à Londres? Je n'ai pas encore avalé ça.
Nos bonnes amitiés à votre femme, et une vigoureuse poignée de main pour vous.
=A Henry Céard.=
Médan, 14 juin 1884.
Merci mille fois, mon bon ami, d'avoir songé à m'avertir; mais je laisserai vendre. Si j'arrêtais ces lettres, on les regarderait comme des documents terribles, tandis qu'au contraire je ne suis pas fâché qu'elles viennent appuyer l'histoire vraie du _Bouton de Rose_, déjà contée par moi.--Je n'ai pas de secrets, les clefs sont sur les armoires; on peut publier mes lettres un jour, elles ne démentiront ni une de mes amitiés, ni une de mes assertions.
Le travail va son petit train, un travail de chien comme je n'en ai encore eu pour un roman; et cela sans grand espoir d'être récompensé. C'est un de ces livres qu'on fait pour soi, par conscience.--Nous irons au Mont-Dore dans les derniers jours de juillet seulement; et, à ce propos, écrivez-moi quel hôtel nous devons choisir entre les trois hôtels de premier ordre qu'on me désigne: Hôtel Chabaury aîné, Hôtel de Paris et Grand Hôtel. Quel est celui qui est le plus près de l'établissement thermal et où nous serons le mieux? Tachez aussi de savoir les prix comparés de la pension par jour. Merci à l'avance.
Voilà.--Je pense que vous travaillez bien de votre côté. Je viens de lire un tas de livres très médiocres. Fin de saison encombrée, mais à part _Chérie, Sapho_ et _A Rebours_, rien de fort.--J'ai vu Huysmans, lors de mon dernier voyage à Paris, et il m'a promis de s'entendre avec vous, pour venir dans les premiers jours de juillet.
Nos souhaits d'une meilleure santé aux vôtres, et nos vives amitiés à tous.
=Au même.=
Mont-Dore, 12 août 1884.
Grâce à vous, mon bon ami, nous avons fait un bon voyage jusqu'à Clermont. Mais nos douze lieues, de Clermont au Mont-Dore, ont été égayées par un terrible orage qui a crevé sur nous, au delà de Randanne, lorsque nous commencions à gravir les pentes, en face des Monts-Dômes. Notre cocher n'a eu que le temps de fermer le landau; et nous voilà en plein désert, en pleine montagne, sous un déluge accompagné de grêlons énormes, au beau milieu des coups de foudre qui frappaient les arbres autour de nous. Une jolie musique, je vous assure, et qui a duré une bonne heure. Nos chevaux aveuglés ne marchaient plus qu'au pas. Enfin, nous avons aperçu, au bord de la route, une maison isolée, où nous nous sommes abrités un instant. Jusque-là, je l'avoue, le paysage m'avait médiocrement touché. Mais, lorsque la pluie a cessé, en me retournant, j'ai été très ému de l'étrangeté grandiose de ces Monts-Dômes, dominés par le Puy-de-Dôme. Chacun, pris à part, n'est qu'une bosse ronde, de hauteur médiocre; seulement, la succession de tous ces cratères éteints, ce défilé au fond de la plaine nue et inculte, m'a saisi d'étonnement comme en face d'un paysage lunaire.--Très belles aussi les gorges où l'eau file pendant trois lieues, avant le Mont-Dore; d'autant plus belles ce jour-là, que l'orage avait fait de toutes les hauteurs des cascades, et que nous galopions au milieu des torrents, avec l'accompagnement lointain de la foudre, car le tonnerre a grondé jusqu'au soir. Même des cantonniers avaient averti notre cocher qu'à un certain endroit nous ne passerions pas: nous avons passé, mais nos chevaux ont dû traverser une véritable rivière. Vous voyez que, pour un brave homme de naturaliste, voilà un voyage d'un romantisme échevelé.
Et depuis une semaine bientôt, nous sommes ici, brisés de fatigue sans cause aucune, désorientés par la vie d'hôtel, ahuris de ne pas trouver nos habitudes. Je crois bien que nous ne nous sommes pas encore éloignés de deux kilomètres, sur les routes. Nous avons en projet l'excursion de Murols, celle de Latour et une ou deux autres encore; mais ces orages quotidiens nous bloquent dans notre fond de cuvette, sans compter que la chaleur est accablante. Ajoutez que le médecin qui soigne ma femme me défend de la fatiguer, et il paraît avoir la haine des déplacements inutiles: symptôme d'un esprit sage. Il m'a tout à fait dégoûté du Sancy en m'affirmant que je m'y enrhumerais. Pourtant, il faudra voir si le temps se rafraîchit un peu.
Ma pauvre femme se lève à quatre heures du matin, pour arriver une des premières à l'inhalation; simple précaution de propreté. Jusqu'à présent, le traitement se résume à cela et à un bain de pieds, accompagné de deux verres d'eau seulement. Les grands bains et les douches viendront plus tard. Notre jeune médecin m'a l'air assez intelligent. Il est, d'autre part, d'une grande prudence, et il nous a avertis qu'il ne fallait s'attendre à aucun soulagement immédiat: dans deux mois, peut-être, le bon effet se fera-t-il sentir. Je lui sais gré de cette modestie. Il nous a pris d'ailleurs en amitié, et il nous a fait voir au microscope le bacille de la phtisie: spectacle peu rassurant dans ces hôtels où il doit pulluler.
Voilà toutes les nouvelles, mon bon ami. Depuis huit jours, je n'ai pas touché une plume, et je viens de faire un gros effort, honteux de vous négliger. J'ai reçu tout à l'heure une lettre de Daudet, qui est à Néris et qui nous invite à aller le voir. Peut-être irons-nous si nous finissons la saison les premiers.--Quoi encore? Je viens de lire _Jean de la Roche_, de George Sand, dont le dénouement, au sommet du Sancy, est une des choses les plus extraordinaires que je connaisse.
Ma femme, en somme, ne va pas mal. Elle est simplement fatiguée. Mais elle assure qu'elle avalerait toute leur eau, sans en être dérangée en bien ni en mal. Elle vous envoie ses bien vives amitiés.
Moi, mon bon ami, je vous souhaite de bonnes vacances. Si nous étions à Médan, je vous dirais de venir bavarder un peu. Enfin, nous y serons le mois prochain. Le pays est très beau, ici; mais l'espace manque. Il faudrait monter sur tous ces puys pour voir ce qu'il y a derrière, et ce serait un exercice bien fatigant pour un gros homme rouillé comme moi.
Tous nos compliments à votre mère, et une bonne poignée de main pour vous. Je n'ai pas encore vu votre guide. J'attends que la fureur des excursions nous prenne.
=Au même.=
Mont-Dore, 24 août 1884.
Décidément, nous n'avons pas de chance avec le Sancy, mon brave Céard. Votre lettre nous avait déterminés malgré les menaces de notre médecin, qui nous prédisait pour le moins un coup de soleil ou un rhume de cerveau, ayant expérimenté, disait-il, que sur dix de ses malades, huit lui en revenaient dans un état fâcheux. Donc, bravant tout, j'étais allé voir votre guide, Gras Roux, qui m'a eu l'air d'un brave homme, et les chevaux étaient commandés pour le lendemain, lorsqu'un orage épouvantable qui a éclaté vers trois heures nous a forcés de rester chez nous: la foudre grondait encore à huit heures du matin, l'eau tombait par averses terribles. Deux autres fois, nous avons projeté l'ascension, et deux fois ou la pluie, ou le vent, ou les nuages se sont mis à la traverse. Ajoutez que le temps n'est plus certain, qu'il commence à faire froid, et que j'hésite à risquer ma femme sous les ondées. Enfin, nous guettons le ciel; et s'il y a une éclaircie, nous monterons là-haut, autant par devoir de touriste que par curiosité.
Nous sommes allés à Murols, de l'autre côté de la montagne de l'Angle. Cinq lieues superbes, c'est ce que j'ai vu ici de plus saisissant. Le col de Diane, lorsqu'on redescend sur l'autre pente, du côté du lac Chambon, est d'une grandeur sauvage. Ajoutez que ma gourmandise a été flattée, car j'ai mangé à Murols des truites fraîchement pêchées, d'une délicatesse inconnue. Les ruines du château sont fort intéressantes, des salles entières s'y trouvent conservées, envahies de ronces, les cheminées obstruées par les arbres, qui ont poussé là comme des bûches oubliées. Au retour, nous avons eu l'orage obligé, un orage qui nous a surpris, dans notre landau, tandis que nous remontions le col de Diane. Comme nous atteignions le point culminant (quinze cents mètres, je crois), nous étions en plein dans la nuée orageuse, le tonnerre grondait au-dessous de nous.
Vous avez tort de dédaigner Latour, car la route qui y conduit est certainement la plus agréable et la plus belle du Mont-Dore. Je la préfère même à celle de Clermont. Le vallon de la Scierie est un enchantement de verdure et de grands ombrages; la Roche Vendeise, en face de La Bourboule, m'a paru fort curieuse; je ne connais nulle part d'aussi beaux sapins et d'aussi beaux hêtres que ceux du bois de la Charbonnière, dans lequel on monte pendant près d'une heure. Enfin, il y a l'immensité qui se déroule du plateau de Latour, quatre départements aperçus. Ce jour-là pas d'orage, par un oubli du ciel: un temps charmant.
J'aime moins les cascades, sauf celle du Queureilh. Toutes se ressemblent. Je les trouve un peu tableaux à pendule. Toujours des coins adorables de verdure, d'ailleurs. En somme, un beau pays, mais qui ne dit pas grand'chose à ma littérature. C'était bon pour les romantiques, qui l'ont tous raté, du reste, tellement ils avaient peu de conscience. Je crois que notre banlieue parisienne fait plus notre affaire, à nous, qui cherchons de l'humanité dans les horizons. Ici, il n'y a que des rochers et des arbres: l'âme du pays m'échappe, elle est historique.--C'est comme ce monde qui m'entoure, je le vois très mal, je n'ai aucune des sensations dont vous me parlez. Sont-ils mélancoliques, sont-ils même malades? du diable si j'en ai la conscience nette! Je crains de les voir à travers des idées, il faudrait les fréquenter, et les pénétrer davantage, pour en parler sans mentir. Bref, jusqu'à présent, tout cela ne m'a rien dit, pas même pour une nouvelle. On pourrait y mettre le chapitre d'un roman, si on avait un héros phtisique, ce qui serait très élégant.
Ma femme suit héroïquement son traitement, qui s'est agrémenté de bains et de douches. Elle ne va pas mal, elle irait même mieux, si l'on osait se prononcer. Il est fort possible maintenant que nous revenions faire une saison l'armée prochaine.
Voilà les nouvelles, mon bon. Nous resterons certainement ici jusqu'au 28, puis nous vagabonderons pendant cinq ou six jours, avant de retourner à Paris. Je vous ferai signe: si vous y êtes, nous nous verrons, pour conclure sur ce pays.
Nos vifs compliments à votre mère, et deux bonnes poignées de main du ménage pour vous.
Nous allons, ce soir, voir jouer _Mam'zelle N'y-Touche_ au Casino!--Vallès est ici avec sa secrétaire. Il traîne, lamentable, au café! Je le crois fichu.
=Au même.=
Mont-Dore, 25 août 1884.
Eh bien! nous y sommes montés, à ce fameux Sancy, et c'est tout un drame qu'il faut que je vous raconte.
D'abord, sachez que nous avons ici notre voisin de Villennes, le docteur Magitot. Il s'est empressé, a voulu venir avec nous, a loué des chevaux et arrêté un guide; ce qui fait que nous n'avons pas usé du vôtre, faute grave dont nous nous sommes repentis.
Nous voilà donc à cheval, vendredi à midi. Je vous confesse maintenant que dans nos hésitations, la peur du cheval entrait pour beaucoup. Jamais nous n'avions monté, ni ma femme ni moi; et cinq heures de selle, même au pas, une ascension de sept cents mètres, sont un début un peu gros pour des cavaliers absolument novices. Ajoutez que nos bêtes étaient lamentables, équipées avec des débris de harnais, et que le guide, très âgé, avait l'infirmité d'être sourd et le vice d'être têtu. Quand nous avons aperçu cet équipage, nous aurions certainement refusé le tout, si nous n'avions eu peur de blesser le docteur Magitot.
Nous voilà donc tous les trois en selle, moi assez branlant et le docteur à peu près aussi mal d aplomb que moi, mais nous tenant quand même l'un et l'autre, sans trop de ridicule. C'était ma pauvre femme qui allait moins bien, tellement sa selle était mauvaise et la blessait. A deux kilomètres du Mont-Dore, j'ai bien cru que nous ne pourrions pousser plus loin. Pourtant, après être descendue, elle est remontée et s'est trouvée mieux. Nous voilà du coup très gais, traversant la Dordogne, enfilant les lacets de la montagne, arrivant en haut, après une bonne heure et demie de cavalcade laborieuse. Je remets à plus tard l'ascension du cône final et les impressions de nature.
Il était trois heures environ, lorsque nous nous sommes remis à cheval. Comme je craignais un peu la descente, je dis au guide de prendre la tête, avec le cheval de ma femme, et de ne pas lâcher la bride, par peur qu'il ne trottât. Les choses d'abord marchent fort bien. Mais bientôt le guide, gêné de marcher ainsi contre la bête, dans l'étroit sentier, lâche la bride et se met à cueillir des fleurs. Deux ou trois fois, ma femme l'appelle, mais il répond toujours avec entêtement et tranquille: «N'ayez crainte!» Et le pis était que, de temps à autre, il allongeait un coup de canne sur la croupe du cheval, une sacrée rosse qui s'arrêtait parfois tout court. Enfin, nous étions presque en bas, à peu près à la hauteur de la cascade du Serpent, lorsque la catastrophe s'est produite. Sous un coup de canne plus violent, la rosse a pris subitement le trot, et naturellement à la pente la plus raide des lacets. Ma femme s'est mise à crier et, perdant la tête, elle est tombée comme une masse à la renverse, d'une façon si singulière, que l'étrier s'est trouvé ramené sur le dos du cheval, et qu'elle est ainsi restée pendue par un pied, la tête en bas. Heureusement, dans sa chute, elle avait dû tirer sur les guides, ce qui avait arrêté la bête. Vous voyez notre épouvante. J'ai sauté de mon cheval, je ne sais comment, par-dessus la tête, je crois, et je suis accouru, tandis que le docteur Magitot arrivait aussi. Le guide avait toutes les peines du monde à dégager le pied de l'étrier. Je tenais ma femme entre les bras, nous tremblions que le cheval ne fit un mouvement, car elle se trouvait entre ses pieds, et il l'aurait broyée. Enfin, nous l'avons eue.
Et c'est miracle, mon bon ami. Rien, pas une blessure, pas un froissement. Elle n'a qu'une légère égratignure et deux petites bosses, dont elle ne s'est aperçue que le lendemain. Tout de suite, nous avons plaisanté, mais pendant deux jours j'en ai gardé un grand tremblement intérieur. Je ne pouvais fermer les yeux, sans la voir tomber à la renverse et se casser la tête.
J'achève. Le guide pleurait en répétant qu'il en avait le cœur malade. Pour la consoler, il voulait que nous remontions en selle. Mais nous avons refusé énergiquement, et nous avons fait gaillardement à pied les cinq kilomètres qui nous séparaient du Mont-Dore. Le soir, pour montrer notre force d'âme, nous sommes allés entendre _Le Domino noir_, une œuvre profonde sans doute, car nous nous demandons encore ce qu'elle signifie.
Et voilà qui prouve qu'on ne devrait jamais faire ce qu'on ne sait pas faire. Le guide, à la vérité, a manqué de précautions, et ma femme assure que la selle était beaucoup trop petite pour elle. Il est vrai aussi que, si le cheval n'avait pas été une rosse, peut-être serait-il arrivé un grand malheur.
Pour revenir brièvement au Sancy, je n'ai pas éprouvé le saisissement que j'attendais. La route est fort belle, d'une belle solitude sauvage, par moments. Mais le panorama, en haut, montre l'étroitesse de ces Monts d'Auvergne, qui en somme ne tiennent guère que seize lieues sur huit lieues de pays. Le temps était superbe, il y avait bien, dans les fonds, une légère brume de chaleur, mais elle ne gênait guère. Il faut vous dire que j'ai toujours mes sacrées montagnes du Midi dans la tête, et que les verdures fleuries de ces pays auvergnats n'arrivent même pas à me désarmer. Je trouve ces bosses bêtes, l'horreur de leur Val d'Enfer et de leur gorge de Chaudefour me semble une horrible bergerie, lorsque je me rappelle certains coins de là-bas. Il faudrait voir les Monts-Dore avec de la neige.
Nous partons samedi, mais nous ne serons pas à Paris avant mercredi. Nos meilleurs compliments à votre mère, et deux bonnes poignées de main pour vous.
=A Ernst Ziégler.=
(FRAGMENTS)
14 septembre 1884.
... J'écris à X***, pour rassurer ces pudiques Allemands, en comptant que vous voudrez bien ménager vous-même leurs dames de la meilleure société. A ce propos, vous savez que je vous ai donné le droit de trancher dans ma prose, car je ne vous ai pas promis un roman de petites filles...
7 octobre 1884.
... Je vous autorise de nouveau à supprimer les passages qui vous sembleraient trop vifs. Ils sont peu nombreux et ne tiennent pas essentiellement à l'action...
=A Georges Charpentier.=
(FRAGMENT)
Médan, 13 janvier 1885.
... Je vous envoie deux nouveaux chapitres de _Germinal_, en un paquet recommandé. Ce diable de roman me donne un mal de chien. J'ai encore les deux derniers chapitres à vous envoyer. Ils ne seront pas finis avant douze ou quatorze jours. Mais je suis content, cela suffit...
=A Henry Céard.=
Médan, 18 janvier 1885.
Mon cher Céard,
J'écris à Piégu que je ne puis prendre un engagement formel, mais que j'accepterai volontiers son hospitalité, le jour où j'aurai quelque chose à dire.--Dans tout cela, ce qui me charme, c'est que vous avez enfin une place où écrire. Il est bon de pouvoir se soulager le cœur.
Non, _Germinal_ n'est pas fini. J'ai encore cinq ou six jours de travail. Ce diable de roman m'a donné beaucoup de mal. Mais je suis très content, surtout de la seconde moitié, et c'est l'essentiel.--Vous avez tort de lire ça dans _Le Gil Blas_, car le feuilleton déforme tout.