Correspondance: Les lettres et les arts
Part 14
Par exemple, prenez la réclamation de M. Mouret. N'est-elle pas la plus stupéfiante du monde? En 1869, j'ai publié, dans _Le Siècle_, _La Fortune des Rougon_, premier roman de mon Histoire des Rougon-Macquart: et c'est là que j'ai employé pour la première fois le nom de Mouret. Depuis cette époque, depuis treize ans, ce nom de Mouret est revenu dans tous les romans qui ont suivi, particulièrement dans _La Conquête de Plassans_. Enfin j'ai écrit _La Faute de l'abbé Mouret_, dont la vingtième édition est en vente. C'est aujourd'hui qu'un Mouret se produit pour exiger la suppression de son nom, lorsque l'œuvre a treize ans de date et compte dix volumes. Voyez-vous un tribunal me condamner à enlever ce nom, condamner par là même mon éditeur à mettre au pilon une cinquantaine de mille francs de marchandises, condamner enfin mon œuvre entière? Cela n'est pas admissible.
Et toutes ces réclamations viennent du jugement Duverdy. Les plaignants ne s'en cachent pas, ils s'appuient sur la chose jugée, ils me somment d'obéir. Plus j'obéirai, plus les exigences redoubleront. Cette situation est intolérable. J'avoue que je suis absolument effaré. Ajoutez que mon éditeur n'ose pas tirer _Pot-Bouille_, et, comme le livre est composé, rien ne l'empêche de m'attaquer, lui aussi, devant les tribunaux. J'attends donc les procès; après un, un autre, et jusqu'à ce que je sache clairement ce qui m'est permis et ce qui ne m'est pas permis.
Bien cordialement à vous.
=A Édouard Rod.=
Médan, 27 avril 1882.
J'ai fini _Côte à côte_ hier soir, mon cher Rod, et je veux vous dire brièvement que j'ai été en somme très satisfait.
D'abord, quelques restrictions. Votre Juliette n'est pas très d'aplomb, je crois; ou tout au moins vous n'avez pas assez expliqué en elle la crise, entre le dégoût que son mari finit par lui inspirer, et la tendresse dont elle se prend pour le pasteur Planel. Comment la femme froide du début devient-elle la femme passionnée de la fin? et surtout comment les rapports qu'elle a dû cesser avec son mari, par santé, peuvent-ils être repris impunément avec un amant. D'autre part, je regrette que vous n'ayez pas tiré tout le parti dramatique désirable de Marthe, la fille de la bonne. La présence de cette enfant dans le ménage aurait dû, je pense, déterminer certaines choses au dénouement. En somme, quoique bien construit, le roman aurait pu donner davantage, car le sujet est très beau.
Mais vous avez des choses tout à fait bien. Votre George se tient d'un bout à l'autre, et l'étude de sa déchéance est bien menée. Très bonnes pages chez la sage-femme. Excellente également, quoique un peu trop brusque, la rupture définitive du ménage. Tout cela est loin d'être gris; ce sont vos personnages secondaires qui donnent à l'œuvre des fonds gris. Et j'aime aussi beaucoup le dénouement, bien qu'il soit un peu voulu; car, malheureusement, les George, à moins d'être très vieux, tombent de gueuse en gueuse, et jusqu'au fond de l'égoût.
Ce dont je vous complimente encore, c'est de la forme, qui est simple et nette. Vous voilà dans une bonne voie.
Tout ceci au courant de la plume, pour vous dire que je vous ai lu. Mais je suis trop paresseux, j'attends de vous voir pour causer plus sérieusement de votre œuvre.
Cordialement à vous.
=A Henry Céard.=
Médan, 29 avril 1882.
Mon cher Céard,
Merci de la peine que vous avez prise pour me renseigner sur l'état de Manet. Je l'ai toujours senti très grave, je suis très inquiet.
Vous ne me verrez pas au vernissage. Je n'irai donner un coup d'œil au Salon que le jour de l'ouverture. Nous avons rendez-vous avec les Daudet et les Charpentier. Si vous êtes là, nous nous verrons sans doute.
Rien autre. Nous voilà réinstallés ici. Dès mercredi, j'ai attaqué l'écriture de mon roman. Je tâche de me désintéresser des grands effets, je voudrais le faire bonhomme.--Et, à ce propos, tâchez donc de me savoir quels sont les livres d'études que les étudiants en médecine possèdent, la première année et la seconde.
J'ai oublié d'emporter ce renseignement dont je vais avoir besoin.
Merci à l'avance et bien affectueusement à vous de la part du ménage.
=A Frantz Jourdain.=
Médan, 18 mai 1882.
Il me faut pourtant vous remercier, cher monsieur, au risque de vous contrarier. Vos notes sont fort claires et me seront d'un grand secours. Seulement, vous avez raison, il est préférable que je cause avec vous. Votre rêve superbe d'un grand bazar moderne ne s'applique pas entièrement à mon magasin[42]. D'abord, mes scènes se passent avant 1870, et je ne puis faire d'anachronisme, sans ameuter toute la critique. Ensuite, je suis forcé de rester davantage dans le déjà fait, le déjà vu. Je vous expliquerai tout cela et, en relisant vos notes ensemble, nous arrêterons le relatif dont j'ai besoin. Ah! quel beau décor je ferais avec votre bazar, si je n'étais tenu par mes scrupules d'historien!
Comme je n'ai pas besoin tout de suite de ces notes, je n'irai pas vous voir avant quelques semaines. Je me permettrai, deux ou trois jours à l'avance, de vous donner un rendez-vous chez vous. Ce sera le plus simple et le plus commode.
Merci encore, dussiez-vous m'en garder rancune.
Cordialement à vous
=A Ivan Tourguéneff.=
Médan, 25 octobre 1882.
Mon cher ami,
Votre lettre me rend bien heureux, car elle confirme les bonnes nouvelles qu'on m'avait données sur votre santé. Vingt fois, j'ai voulu aller vous voir; puis, la crainte de vous fatiguer, et aussi, il faut bien le dire, la fuite continuelle de la vie, m'ont empêché de réaliser mon projet. Enfin, dès votre réinstallation à Paris, j'irai vous serrer les deux mains et causer avec vous.
L'affaire de Russie me plaît infiniment. Je peux très bien donner une copie de mon manuscrit à l'avance. Seulement, il faut qu'on se presse, car le roman doit paraître dans _Le Gil Blas_ à partir du 10 décembre. Le mieux est de m'envoyer tout de suite la personne; qu'elle prenne le train de 2 heures à la gare Saint-Lazare, qu'elle descende à la station de Villennes où on lui indiquera Médan. Et tout de suite.
Seulement, je vous prie de me dire courrier par courrier quelle est la plus forte somme que je puis demander. Vous connaissez la situation mieux que moi, dites-moi le prix que cela peut valoir.
Bonne santé, et bien affectueusement à vous, de ma part et de celle de ma femme.
=Au même.=
Médan, 10 décembre 1882.
Mon cher Tourguéneff,
J'avais tort de désespérer. J'ai reçu ce matin les quinze cents francs, et je viens d'envoyer la suite du manuscrit directement à M. Pawlovski, pour vous éviter le souci de le lui transmettre. D'ailleurs, il me le demandait en hâte.
Donc, tout va très bien, et il ne me reste qu'à vous remercier encore de votre bon intermédiaire, ce que j'irai faire d'ailleurs de vive voix vers le 20, car je compte aller vers cette époque à Paris et monter vous serrer la main.
Ici, je suis au bout du monde, sans nouvelles des vivants. Nous avons failli être inondés. Un morceau d'île que je possède est couvert de deux mètres d'eau. J'ai craint un instant d'être coupé de Paris. Enfin, la rivière baisse. Puis, je suis tellement enfoncé dans la fin de mon roman, que rien ne me touche des cataclysmes de la terre.
Merci encore, et bien affectueusement à vous.
=A Théodore Duret.=
Médan, 22 décembre 1882.
Mon cher Duret,
Quel voyageur vous faites! On vous croit sur un coin du globe, et vous êtes aux antipodes. Votre lettre tombe chez moi comme une grosse surprise.
Mon Dieu! non, je ne connais personne à Saint-Pétersbourg, si ce n'est M. Stassulewitch, le directeur du _Messager de l'Europe_, et encore pas assez intimement pour me permettre de vous adresser à lui. Je regrette bien ma sauvagerie qui me rend si réfractaire aux relations nouvelles.
Mais vous devez déjà avoir là-bas des amis, car vous êtes cosmopolite, vous vous trouvez partout chez vous. Et, puisque la Russie vous surprend et vous émeut, je compte bien que vous m'en causerez longuement à votre retour. En mars, nous serons à Paris, que vous ne traverserez pas, je l'espère, sans venir nous demander à dîner.
Moi, je suis encore ici pour un mois, plongé dans la fin de mon roman. Depuis juin, je n'ai pas bougé, et j'avoue que je suis très las. Mais que voulez-vous? ma besogne est lourde, il me faut cet effort pour la mener à bien.
C'est le cas de vous souhaiter un bon et beau voyage, mon cher ami. Ma femme est très sensible à votre souvenir, et moi, je vous serre cordialement la main.
=A Alphonse Daudet.=
Médan, 10 janvier 1883.
Mon cher Daudet,
Pourquoi attendrais-je l'envoi du volume pour vous parler de _L'Évangéliste_, que j'ai lue dans _Le Figaro_, et bien lue? Laissez-moi vous écrire tout de suite que c'est, à mon sens, votre étude la plus soutenue et la plus pénétrante. J'entends que je n'ai aucune réserve à faire, que je n'y ai pas trouvé, un de ces gâteaux de miel destinés au public, et qui, personnellement, me sont amers.
Votre sujet était bien beau, bien humain, mais terriblement mal commode. Soyez sûr que vous avez fait un tour de force en intéressant le public à cette histoire sombre, qui ne remue que des idées grises. J'ai remarqué que le protestantisme, en littérature, porte malheur. Et vous en avez triomphé, c'est bien beau cela! Vous devez une fière chandelle à votre don de la vie.
Nous recauserons du livre. Mais je vous signale tout de suite les passages qui m'ont le plus empoigné: la course affolée de la mère cherchant sa fille, à Petit-Port; le serment d'Aussandon et le refus de communion, la page la plus grande du livre, tout à fait superbe; enfin le dénouement, d'une simplicité déchirante. Vous avez un Antheman inoubliable, bien qu'il traverse à peine le livre. Votre Lorie vaut votre Delobelle, dans une note que je trouve même plus délicate. Madame Ebsen est d'une grande justesse, sans trop de maternité sentimentale, ce qui était l'écueil.--Et, çà et là, que de jolies choses en quelques lignes, des échappées de campagne, des horizons de Paris, des choses qui nous ravissent, nous les poètes de l'observation.--Enfin, tout cela m'a plu, et je vous le dis en hâte, sachant que je suis un de ceux pour qui vous écrivez, comme vous êtes un de ceux auxquels je songe.
Nos vives amitiés à Mme Daudet, et bien affectueusement à vous.
=A Frantz Jourdain.=
Paris, 24 mars 1883.
C'est donc vous, mon cher confrère, qui signez «Spiridion» dans _Le Phare de la Loire!_ Voici plusieurs années que je me savais un ami inconnu dans ce Spiridion, sans pouvoir mettre un nom sous le masque. Et voilà que vous vous découvrez seulement aujourd'hui. C'est mal de m'avoir fait tant attendre.
Merci donc, et pour le passé et pour le présent: vous êtes un de mes vieux défenseurs. Votre nouveau plaidoyer m'a beaucoup touché, car vous tâchez de faire un peu de vérité sur l'homme en moi, qui est en effet bien mal connu. Je n'accepte pas tous vos éloges, mais vous avez raison, je me crois au moins un brave homme, et c'est la seule «réclame» que je voudrais répandre.
Merci encore, et bien à vous.
=A J.-K. Huysmans.=
Médan, 10 mai 1883.
J'achève votre _Art moderne_, mon cher Huysmans, et je veux vous dire les bonnes heures que vous venez de me faire passer.
Je crois bien que, sur les opinions, nous ne nous entendrions pas toujours ensemble. Je n'en suis pas à jeter Courbet aux démolitions et à proclamer Degas le plus grand artiste moderne. Plus je vais et plus je me détache des coins d'observation simplement curieux, plus j'ai l'amour des grands créateurs abondants qui apportent un monde. Je connais beaucoup Degas, et depuis longtemps. Ce n'est qu'un constipé du plus joli talent.
Mais ce qui me fait du bien, dans votre livre, ce qui m'a ravi et ce dont je vous remercie comme d'une amabilité personnelle, c'est votre haine furibonde de la sottise, c'est votre campagne sans pitié contre le faux et le bête. Soyez sûr que votre livre restera par cette belle indignation. Vous nous avez tous soulagés.
Rien, ici; je travaille, j'ai déjà abattu le premier chapitre de mon bouquin. Le printemps était d'une douceur charmante, mais voici la pluie, et tout se gâte.
Bonne santé, bon travail, et bien affectueusement à vous.
Vos pages sur le fer dans l'architecture et sur les albums anglais sont particulièrement réussies.
=A Théodore Duret.=
Médan, 16 juin 1883.
Mon cher Duret,
Je regrette de ne pas vous avoir eu à Médan, mais je suis heureux des nouvelles que vous me donnez, au sujet de la vente de Manet. Je vous avouerai que je n'étais pas sans inquiétude, et je reste même un peu inquiet: en vente publique, les tableaux de Manet n'ont jamais été sérieusement poussés; d'autre part, tout un an de délai laissera refroidir l'émotion qui s'est produite au lendemain de la mort. Enfin, il faut avoir bon espoir.
A l'hiver prochain donc, puisqu'on ne peut vous avoir. Je crois bien que nous allons partir le mois prochain pour la Bretagne.
Ma femme se joint à moi, et nous vous envoyons nos amitiés.
=A Gustave Geffroy.=
Médan, 30 juin 1883.
Certes, oui, mon cher confrère, on va commettre une douloureuse injustice, et je comprends que tous les cœurs littéraires battent d'indignation[43]. Mais que faire contre la bêtise d'une ville et la mauvaise foi d'une coterie? Si je prenais la parole, comme vous m'y invitez, on crierait encore que je bats la grosse caisse pour mon compte sur les épaules de Balzac. Je suis réduit à l'impuissance. C'est à vous, les jeunes, de protester. Et puis, la punition est dans cette statue de Dumas qui pèsera lourd, au vingtième siècle, sur la conscience de Paris.
Cordialement à vous.
=A Henry Céard.=
Bénodet (Finistère), 1er juillet 1883.
Mon cher Céard,
Arrivée tragique que la nôtre. D'abord un voyage extrêmement fatigant, vingt-quatre heures à traîner dans les wagons, dans les voitures, dans les hôtels. Puis, en débarquant enfin, la déception de ne pas trouver la mer sous nos fenêtres, mais seulement un bras de mer, quelque chose qui ressemble à Charentonneau, avec une Seine géante. Nous étions atterrés.
Voici huit jours de cela, et notre impression a bien changé. Le pays est superbe, d'une sauvagerie inquiétante. A quinze minutes, nous avons une plage de sable d'une lieue, du sable à perte de vue, sans une pierre. Et une mer formidable. Ajoutez que notre isolement est absolu, il faut aller chercher les provisions et la correspondance en barque, comme si nous étions dans une île. Vous savez que je travaille partout, eh bien! l'air est tellement autre ici, que je ne sens plus mes phrases d'aplomb.
Je vous attends. Si vous prenez un laissez-passer, demandez-le pour Brest, et vous bifurquerez ensuite sur Quimper. Pouvez-vous me fixer dès maintenant l'époque de votre arrivée, car j'ai envie de vous attendre pour faire la grande excursion que je médite à la pointe du Raz.
Toutes nos vives amitiés, à vous et à votre famille.
=Au même.=
Bénodet, 4 septembre 1883.
Merci, mon bon ami, de la pensée qui vous a fait m'envoyer une dépêche pour m'annoncer la mort de notre brave Tourguéneff. Mais que faire? Il m'est difficile de partir d'ici sur-le-champ; peut-être même arriverais-je trop tard. Puis, je ne connais aucune des personnes qui sont à Bougival, ni les parents, ni les amis, à ce point qu'il ne m'est pas même permis d'envoyer une lettre de regret. Je viens bien de songer à écrire quelques lignes d'adieu, que j'aurais données au _Figaro_ ou au _Gil Blas_, mais j'ai peur qu'on ne comprenne pas cet adieu public. Ce que je regrette, c'est de ne pas collaborer en ce moment à un journal d'une façon régulière, car il serait tout naturel alors que je vide mon cœur dans mon prochain article.
Comme je vous l'ai télégraphié, je pense que je dois attendre. L'occasion se présentera sans doute un jour; je dirai combien j'ai aimé Tourguéneff et toute la reconnaissance que je lui garde pour ses bons services en Russie. Je crois qu'il avait de l'affection pour moi, je perds un ami, et la perte est grande.
Affectueusement à vous.
=Au même.=
Médan, 10 octobre 1883.
Mon cher Céard,
Cela me fera très grand plaisir, de vous voir et de voir Thénard. Mais ne pouvez-vous pas remettre votre visite à la semaine prochaine, le vendredi ou le samedi, ou encore le dimanche, si cela vous est plus commode personnellement?
Imaginez-vous que je veille chaque soir jusqu'à deux heures du matin pour mettre sur pied les trois premiers actes de _Pot-Bouille_, que j'ai formellement promis de donner à l'Ambigu dans dix jours. J'ai un mal de chien, je vous expliquerai cela. Et, comme je ne veux pas lâcher mon roman le matin, de façon à m'en débarrasser et à rentrer à Paris, je travaille à la pièce le soir, ce qui me prend mes journées entières. Ce n'est d'ailleurs que le coup de collier d'un moment.
Si Thénard avait besoin de sa lettre pour Marpon tout de suite, je pourrais la lui envoyer. Elle n'aurait qu'à me dire dans quel sens je dois l'écrire. Mais je pense que huit jours de retard ne la gêneront pas. Vous m'avertirez du jour de votre visite, et vous dînerez avec nous, n'est-ce pas?
Excusez-moi et faites des vœux pour me retrouver avec tout mon bon sens. Je suis dans le caca jusqu'au cou.
Cordialement.
=A Gustave Geffroy.=
Médan, 10 novembre 1883.
Mon cher confrère,
Vous êtes le seul qui ayez osé dire la vérité dans la presse, à propos du crime de lèse-littérature qui vient d'être commis. Ce colossal Dumas[44] de bronze est une honte pour le Paris de notre siècle. Merci de votre article qui m'a un peu soulagé. Il faudra revenir sur ce soufflet que nous avons tous reçu. Je sens, moi, que je ne pourrai toujours me taire.
Et comme vous avez raison aussi dans votre article sur les filles! La critique est ignorante et de mauvaise foi. Ce qu'elle regrette, c'est le vice excusé, comme vous l'avez, très bien dit. Ah! que n'êtes-vous une dizaine ayant vos idées et votre courage! vous feriez enfin de la bonne besogne.
Merci encore et bien à vous.
=A Léon Hennique.=
Médan, 25 novembre 1883.
Mon cher Hennique,
Enfin, je puis vous écrire et vous dire ma grande admiration pour votre livre que j'achève à peine. Imaginez-vous une telle bousculade de travail, que j'ai dû passer une nuit pour vous lire.
Cette fois, vous voilà hors de pair. La lecture du volume entier m'a fait une impression énorme, de beaucoup supérieure à celle des chapitres détachés que vous m'aviez lus. Il y a là-dedans une originalité qui s'affirme, un sens très curieux de la bêtise humaine. Votre adultère est d'une imbécillité vraie à donner des frissons. Les conversations amoureuses sont surtout stupéfiantes comme cruautés photographiques. Et je ne parle pas de certaines pages d'analyse, absolument supérieures.
Parmi les passages très bons: tous les rendez-vous de votre madame Hébert et de son capitaine, surtout celui où elle succombe, avec l'accompagnement de l'exercice voisin, d'un comique excellent; puis, les grands tableaux, la revue, le feu d'artifice, le dîner sur l'herbe, et la fausse couche, et surtout le dernier chapitre, cette fin si simple, d'un effet si grand. Jusqu'aux personnages secondaires qui sont merveilleusement plantés, les officiers, les magistrats, la vieille mère raide et noire.
Je ne sais ce qu'on en dira, mais soyez très content, mon ami, car vous faites là une rentrée superbe, vous nous apportez une œuvre qui est une belle réponse à toutes les vilenies qui traînent dans les journaux. Quant à moi, je suis très fier de votre dédicace, je vous remercie d'avoir mis mon nom à votre première page, car il est très honoré d'être là.
Nous rentrons demain à Paris. Venez donc un matin à dix heures, si vous êtes libre: nous causerons, je vous parlerai de votre roman plus longuement. Les répétitions de _Pot-Bouille_ vont me prendre toutes mes après-midi.--Ma femme envoie toutes ses amitiés à la vôtre, et bien affectueusement à vous.
=A Paul Bourget.=
Médan, 25 novembre 1883.
Mon cher Bourget,
J'achève seulement votre volume[45], et je vous prie de m'excuser si j'ai mis un si long temps à le lire, car je viens d'être terriblement bousculé par la fin de mon roman et par la pièce de l'Ambigu.
Vous avez écrit là de la critique bien spéciale et bien intéressante. Nous n'avons certainement pas le crâne fait de même, et ma nature exigerait plus de chair, plus de matérialité solide. Mais je n'en goûte pas moins beaucoup ces mélodies critiques, au dessin parfois si ingénieux, aux raffinements presque maladifs. Votre cas personnel est aussi curieux que les cas des écrivains soumis à votre analyse. Il faut un âge bien troublé, pour en venir à ces complications du jugement, à ces nervosités de la compréhension.
Si je vous rencontrais, nous causerions longuement. Aujourd'hui, je ne veux vous envoyer qu'un grand merci et qu'une bonne poignée de main. Faites-nous de la belle critique bien claire et bien juste, nous avons tant besoin de quelque grand porte-lumière!
Cordialement à vous.
=Au Dr Maurice de Fleury.=
Médan, 30 décembre 1883.
Monsieur,
J'ai un remords dont il faut que je me débarrasse avant la fin de cette année: le remords de ne pas vous avoir répondu.
Je retrouve vos deux lettres dans mes papiers, et je veux vous dire que je n'aurais pas pris en effet la responsabilité de diriger votre conscience en matière religieuse; mais je désire que vous sachiez combien votre sympathie si jeune et si franche m'a touché au fond. C'est à vous de vous faire une croyance, je suis déjà troublé de vous avoir donné le tourment du vrai.
Bien cordialement à vous.
=A Antoine Guillemet.=
Médan, 30 décembre 1883.
Mon cher Guillemet,
Je lance ma réponse au hasard. Il a fallu que je me réfugie ici, pour trouver le temps de répondre à l'avalanche de lettres qui m'est tombée sur la tête.
Hélas! je crois que vous ne verrez pas _Pot-Bouille_. Le succès a été très gros, mais la bourgeoisie boude, et c'est la bourgeoisie qui paie. Nous ne faisons pas d'argent, ces gaillards-là refusent de lâcher leurs écus pour s'entendre dire des choses désagréables, ce que je comprends du reste. Cette fois-ci, nous aurons travaillé pour l'honneur. Au demeurant, je suis très satisfait.
J'espère que vous vous portez bien, vous et les vôtres. J'attends votre retour, pour aller tailler une bonne bavette. Nous ne rentrerons à Paris que le 8.
Bonne année au ménage et à Jeanne: ma femme vous envoie à tous ses bonnes amitiés. Et à bientôt, n'est-ce pas? et bien affectueusement à vous.
=A Simon[46].=
Médan, 7 janvier 1884.
Cher Monsieur Simon,
Vous êtes bien aimable, votre lettre me fait grand plaisir, et je vous remercie de toutes les bonnes choses qu'elle contient.
Mon seul et grand regret sera que notre pièce ne vous ait pas récompensé, sous le rapport des recettes, de toute l'intelligence et de toute la sympathie que vous et vos artistes avez mises à la présenter au public. Je suis bien certain que vous ferez l'impossible pour la soutenir, je ne saurais vous dire combien je suis touché de vos efforts pour sauver cette partie compromise.
Je vais rentrer à Paris et j'irai vous serrer la main, le premier soir où je serai libre.
Dites bien à Mme Kolb que nous parlons souvent du talent qu'elle a dépensé dans le rôle ingrat de Berthe, et que nous sommes navrés de la voir si mal récompensée, elle aussi.
Enfin, il faut payer ses audaces. J'ai encore plus d'ennemis que je ne croyais.
A bientôt, et encore merci.
Cordialement.
=A Frantz Jourdain.=
Paris, 13 mars 1884.
Merci, mon cher confrère, de la pensée qui vous a fait songer à moi. Mais si vous connaissiez mon horreur de tout spectacle, si vous saviez combien j'exècre payer de ma personne, vous vous expliqueriez et vous me pardonneriez mon refus.
Entre nous, ces banquets me semblent si inutiles et si pleins de banalité! Je les repousserais pour moi de toute ma force, et je n'ai jamais eu le courage d'aller à ceux des autres. Cela vient sans doute de ma nature de solitaire.
Enfin, excusez-moi, et merci encore d'avoir cru qu'on pouvait avoir besoin de moi, lorsque tant d'autres sont de bonne volonté partout où il y a du bruit.