Correspondance: Les lettres et les arts
Part 13
Remarquez que le nom seul est en question ici. M. Duverdy ignore ce que sera mon personnage; il porte son nom, cela suffit; il ne veut pas qu'un personnage de roman, qu'il soit noble ou abject, s'appelle comme lui. A la vérité, M. Duverdy, avocat à la Cour d'appel, se plaint que mon personnage soit conseiller à la Cour d'appel: pourtant, cela ne se ressemble guère, il n'y a pas même identité de fonctions. Enfin, n'oubliez pas que le nom de Duverdy est très répandu: je l'ai trouvé à chaque page de mon _Bottin_; ce n'est pas un de ces noms rares et éclatants que nous nous abstenons de prendre, car ils sonneraient faux dans nos livres, ils gêneraient les lecteurs. Donc, nous voilà dans le cas le plus commun: j'ai pris un nom très répandu; mon personnage n'a pas la même situation sociale que le plaignant; je déclare que je n'ai jamais vu celui-ci, que je n'ai rien mis de lui dans mon œuvre, ni de sa personne, ni de son existence; et je veux savoir si le fait d'avoir pris son nom seul, son nom dépouillé de la personnalité qu'il lui donne, constitue un délit et tombe sous le coup d'une loi.
Tel est donc le cas juridique que je prierai mon avocat de poser devant le tribunal. Je le répète, la question intéresse au plus haut point notre littérature contemporaine. S'il se trouve un tribunal pour me faire effacer de mon œuvre le nom de Duverdy, dans les conditions que je viens de poser, ce n'est pas moi seulement qui serai atteint, ce seront tous mes confrères. Le jour où un pareil précédent existerait, nous n'oserions plus employer un seul nom, nous serions sous la continuelle menace de poursuites possibles.
Ce serait la fin d'une littérature.
Par exemple, voici _Pot-Bouille_. Il y a, dans ce roman, une soixantaine de noms. Or, imaginez-vous que je sois condamné à changer Duverdy. Dès le lendemain, d'autres procès pleuvent. Pourquoi les Campardon, les Pichon, les Josserand, tous enfin, seraient-ils moins susceptibles que les Duverdy? Me voilà donc avec soixante procès sur les bras. N'est-ce pas comique? Et mon roman, que devient-il? Mais ce n'est pas tout, je consens à changer les soixante noms; seulement il faut bien que je les remplace par soixante autres; et le lendemain, j'ai encore soixante procès, car, je le répète, et tous mes confrères viendront en témoigner, nous ne pouvons aujourd'hui prendre nos noms en dehors de la réalité. Alors voyez-vous le ridicule d'un arrêt qui nous mettrait dans un tel gâchis? Autant nous défendre tout de suite de publier des romans!
Autre face de la question, et qui est plus catégorique encore. J'aurais pu ne pas publier _Pot-Bouille_ dans _Le Gaulois_ et faire paraître directement le livre en librairie. Or, imaginons que ce livre, comme Nana, soit tiré à cinquante mille exemplaires. Voilà une valeur marchande qui représente plus de cent cinquante mille francs. Est-ce que, dans ce cas, M. Duverdy trouverait un tribunal pour décider qu'on va mettre au pilon les cinquante mille exemplaires? En face de son nom, qui est sa propriété, il y aurait les volumes, qui seraient la propriété de l'éditeur.
Jamais des juges n'oseraient détruire cette propriété, d'autant plus que la bonne foi de l'éditeur et de l'auteur serait entière. Alors pourquoi défendre, dans un journal, ce qu'on tolérerait forcément dans un livre? C'est encore le gâchis.
Et je fais là une supposition qui est en partie une réalité. Si _Pot-Bouille_ n'est pas tirée, elle est complètement composée chez mon éditeur. Nous attendons même la fin du procès pour commencer le tirage. Seulement, si je suis condamné, voyez quel sera mon embarras; car la porte restera ouverte à toutes les réclamations. J'ai déjà reçu une demande de dommages et intérêts, de la part d'un Hédouin; les autres peuvent suivre, comme je l'ai dit; le nom qui remplacera celui de Duverdy peut être condamné à disparaître à son tour; et voilà que les machines roulent chez l'imprimeur, et voilà que mon éditeur a déjà pour plus de cent mille francs de papier noirci, qui, sur la réclamation du dernier des Durand ou des Duval, va être rejeté à la cuve.
Est-ce une situation tolérable? Si le tribunal me condamne, ne serai-je pas en droit d'exiger des explications? Il devra me dire au moins dans quel délai la propriété du nom se périme; il devra décider si, oui ou non, je dois courir le risque d'imprimer. Qu'on nomme tout de suite une censure pour les noms. Qu'on crée, au Palais, un cadre où les romanciers devront afficher leurs listes des noms, avant d'être autorisés à les employer. Ce serait la seule solution pratique, mais elle ferait rire la France aux éclats.
Je sais bien qu'il y a des hommes d'esprit partout, et que, même si je suis condamné, tous les homonymes de mes personnages n'abuseront pas de l'arme que la justice leur aura fournie. En quoi un honnête homme est-il lésé, lorsqu'il trouve, dans un roman, même un coquin qui porte son nom? Il y a tant de coquins, dans la vie, qui portent votre nom, tandis que nous sommes là dans la fiction pure. On peut s'appeler Hulot et ne pas courir la gueuse, s'appeler Homais et n'avoir rien d'un imbécile, s'appeler Faustin et n'être pas une détraquée d'amour, s'appeler Roumestan et professer l'horreur du mensonge. Autant je comprends que des allusions, un portrait physique, des indiscrétions sur la vie intime puissent donner lieu à des protestations, autant je suis surpris qu'on réclame à propos d'un nom, lorsqu'il y a là une simple rencontre, sans aucune intention blessante. D'ailleurs, voyez à l'étranger: en Russie, en Allemagne, l'assignation de M. Duverdy stupéfierait; en Angleterre, Dickens prenait les noms les plus connus; on dit que la maison Dombey existait, et l'Angleterre entière aurait fait des gorges chaudes si cette maison avait eu l'étrange idée d'assigner le romancier. Mais, en France, nous sommes encore dans le pays de l'importance vaine et de la dignité mal placée.
Cette lettre est déjà bien longue. J'ai cédé au désir d'indiquer les arguments qui seront soumis au tribunal. Il faut que le tribunal sache de quel coup terrible il atteindra les romanciers, le jour où il décidera qu'ils commettent un vol en prenant un nom réel. La question est de régler judiciairement s'il y a simple tolérance lorsqu'on nous laisse tranquilles, ou si nous pouvons passer outre aux menaces qu'on nous adresse. Il existe un précédent pour le théâtre, m'assure-t-on; mais j'ignore dans quelles conditions on a pu condamner un auteur dramatique à changer un nom, et j'estime, du reste, qu'il est nécessaire de fixer la législation pour le roman, au grand jour. Si le tribunal me condamne, je m'inclinerai; mais, je le dis encore, car je ne saurais trop insister, il condamnera avec moi tous les romanciers contemporains, et il aura, du coup, rendu impossible notre roman moderne d'observation et d'analyse.
Cordialement à vous.
=Au même.=
Médan, 9 février 1882.
Mon cher Directeur,
Aujourd'hui jeudi, je reçois seulement _Le Gaulois_, à midi passé, au fond de ma solitude, et c'est avec une stupéfaction douloureuse que je lis les débats de mon procès.
Mettons de côté, encore une fois et pour toujours, l'honorable M. Duverdy. Il ne me connaît pas, je ne le connais pas, nous ne nous connaîtrons jamais: voilà qui est réglé. Mais je me trouve à cette heure devant une autre personnalité, je me trouve devant M. Rousse, avocat et académicien. Et, ici, l'affaire prend une tournure personnelle que je n'accepte pas. Comme il n'y a pas de tribunal pour la juger, je suis bien forcé de la juger moi-même.
Avez-vous remarqué qu'ils sont tous très distingués. dans ce procès? Mon avocat, avec un tact dont je le remercie, a couvert mes adversaires de fleurs. Il a épuisé les formules polies: M. Duverdy est un homme des plus remarquables et des plus sympathiques; M. Rousse est éminent et même illustre. Il n'y a que moi qui suis un pleutre. On me marchande jusqu'à la propreté de mes mains. J'aurais assassiné quelqu'un, qu'on se serait exprimé sur mon compte avec plus de ménagement. M. Rousse, après un début de galant homme, s'est échauffé peu à peu et m'a carrément jeté dans la boue.
Ainsi, voilà la tournure que prend l'affaire. J'ai mis très ingénument dans mon œuvre le nom de M. Duverdy, et en cela je ne lui ai porté aucun dommage réel, je n'ai pas même commis un délit qui tombe sous une loi. Puis, lorsque je me suis laissé faire un procès pour fixer une question de principe, un avocat est arrivé qui, sans provocation aucune, s'est rué sur mes quinze années de travail, m'a dénoncé au mépris des honnêtes gens, m'a sali et m'a diffamé, le tout simplement pour se tirer d'une mauvaise cause. Et c'est moi qui suis accusé d'avoir nui à mon semblable! et c'est contre moi qu'on réclame le respect de la dignité d'autrui! Il paraît que cela s'appelle la justice.
Le cas de M. Rousse est bien simple. Il s'est aperçu que tout craquait sous lui; la question de droit se dérobait, au point qu'il en a convenu lui-même: force lui a été de se réfugier dans cette invention stupéfiante, en matière juridique, que certains noms peuvent être pris par les romanciers, tandis que d'autres ne sauraient l'être. Alors, délibérément, lâchant le principe, il s'est attaqué à moi. Moi seul me suis trouvé en cause, au-dessus ou au-dessous de la loi, comme on voudra. M. Rousse a déclaré qu'il est permis à des auteurs privilégiés, tels que MM. Sandeau et Feuillet, ses collègues de l'institut, de choisir des noms dans la vie réelle, mais que moi, personnellement, je ne saurais le faire sans me rendre coupable du pire des crimes. En un mot, par un tour d'escamotage, c'est ma littérature qui a été mise sur la sellette.
On appelle cela plaider «la ficelle». Rien de plus commode, et l'effet est certain. Ni _L'Assommoir_ ni _Nana_ n'ont à intervenir dans l'affaire: on les y introduit. Toutes les passions que j'ai pu exposer en quinze ans de bataille littéraire sont exploitées méchamment. On ramasse les vilenies qui traînent sur mon compte dans la basse presse, on répète les sottises courantes. Et l'on va plus loin, on tâche d'ameuter la bourgeoisie, on insinue aux bourgeois qui détiennent le pouvoir: «Vous avez laissé dire la vérité sur le peuple et sur les filles; la laisserez-vous dire sur votre compte?» Et, ce qui est tout à fait odieux, on profite de ce qu'on se trouve devant un tribunal, pour exciter la magistrature à la rancune; oui, on prétend que je vais charger en noir le personnage de Duverdy, qui «au tort d'être bourgeois, joint le crime d'être magistrat». Comment voulez-vous que les juges ne fassent pas ensuite leur querelle personnelle d'une affaire présentée ainsi?
Voyons donc la morale, dans mon roman, puisque c'est à la morale de mes œuvres qu'on fait ce procès extraordinaire.
Je crois aller au Palais pour régler un point de droit, et pas du tout: un coup de théâtre se produit, on veut me convaincre d'être un écrivain immonde. Comme l'avocat de M. Duverdy ne saurait alléguer aucun tort réel porté à son client, comme il ne trouve même pas, jusqu'à présent, dans le personnage dont il me demande de changer le nom, un trait qui puisse alarmer la susceptibilité la plus délicate, il s'en prend à l'œuvre entière. Et de quelle façon, grand Dieu!
D'abord il n'a pas lu tous les feuilletons publiés, cela est clair. On lui a remis des notes, on lui a entouré au crayon rouge certains passages, ceux qu'il a apportés à l'audience. En effet, il confond tout, met le magasin de Mme Hédouin dans la maison de la rue de Choiseul, prend Octave pour Trublot, change les locataires d'étages. Voilà au point de vue de la conscience. Et ensuite, que dire de ce système d'extraits? Parbleu! je suis bon à pendre, si vous lisez les scènes séparément, sans établir la déduction qui les amène, sans indiquer la portée morale que j'en dégage.
Voici, par exemple, mon Saturnin. Maître Rousse l'appelle «un fils idiot, bestialement amoureux de sa sœur». Où a-t-il pris cela? C'est faux! J'ai voulu peindre, dans Saturnin, l'état d'un de ces pauvres êtres que les familles sacrifient et qui restent enfants. Allez demander aux médecins, aux spécialistes, l'état de ces cerveaux et de ces cœurs: ils vous en diront les affections souffrantes, les tendresses dévoyées. Mais rien de ce que j'ai écrit, ni dans ce qui a paru, ni dans ce qui doit paraître, ne justifie l'incroyable accusation d'inceste qui m'est lancée si ridiculement à la face.
Prenons Marie Pichon, maintenant. C'est vrai, celle-là cède à un amant. Mais est-ce que mon intention morale,--entendez-vous! je dis «morale»--ne saute pas à tous les yeux? Je soutiens que certaines éducations cloîtrées sont dangereuses, en supprimant la personnalité de la femme. J'ai des documents plein les mains à ce sujet. Le tableau est brutal, j'en conviens.
Pour qui me connaît, pour qui a lu mes œuvres, il est évident que je l'ai voulu ainsi, afin de donner au fait une puissance de logique décisive. Il n'y a que l'ignorance ou la mauvaise foi qui nient en moi la volonté du moraliste, et qui s'entêtent à y voir je ne sais quel honteux calcul de spéculateur.
Continuons, arrivons à l'épisode de la petite Angèle et de la bonne Lisa. En vérité, ici, je cesse de comprendre. Comment! personne ne se souvient donc du procès abominable de Bordeaux, de cette bonne souillant les deux enfants confiés à sa garde? A ce moment-là, les journaux étaient pleins du terrible problème de la domesticité. Dans ces temps derniers encore, on étudiait la question; on cherchait la façon de moraliser la cuisine et l'antichambre. Et voilà que, le jour où je dramatise le fait dans un roman, où je dis aux familles: «Prenez garde, vous croyez la jeune fille à l'abri parce qu'elle ne sort pas; mais il y a là les bonnes qui peuvent la corrompre!» voilà que, ce jour-là, on me lance le marquis de Sade à la tête! A la fin, se moque-t-on de moi? Ai-je, oui ou non, le droit de prendre les problèmes sociaux tels qu'il se présentent et de les poser comme je l'entends?
Faut-il que je m'excuse encore de l'oncle Bachelard et de ses deux nièces, de cette scène où j'ai voulu montrer l'appétit de l'argent dans un milieu besogneux? Faut-il que je commente chaque page de mon roman en disant: «Ici, vous croyez que j'ai été sale à plaisir; eh bien! non, j'ai voulu simplement indiquer cette plaie, condamner ce vice!» Faut-il enfin que je sois sans cesse là à expliquer mes intentions les plus nettes, à me révolter contre les sous-entendus que les imaginations lubriques me prêtent? Je ne peux plus publier un roman sans que, dès le deuxième feuilleton, on veuille me convaincre, je ne dis pas seulement d'imbécillité, mais encore de scélératesse. Eh! attendez au moins que l'œuvre ait paru!
Je suis fait à cette guerre, il est vrai. Que les chroniqueurs à bout d'esprit vivent sur moi comme certains insectes sur un fruit; que les roquets d'un grand homme tombé m'aboient rageusement aux jambes, parce que j'ai prédit la chute; cela, en somme, n'a pas d'importance. Mais, lorsqu'un avocat comme M. Rousse, un avocat doublé d'un académicien, très écouté au Palais, m'assure-t-on, reprend à son compte toutes les calomnies de mes rivaux littéraires, le jeu finit par devenir dangereux, et je me plains d'être diffamé. Que dire du rôle de cet avocat qui lit devant un tribunal des extraits tronqués et dénaturés, sans expliquer pourquoi ni comment ils sont dans mon œuvre, en affectant même de les croire de simples ordures auxquelles je me suis plu par perversité? Moi, je dis qu'un pareil rôle est indigne de M. Rousse.
Oui, indigne! Toutes les armes sont peut-être bonnes pour l'avocat. On sauve comme on peut un client dont la cause est mauvaise, quitte à salir la partie adverse.
Seulement, si M. Rousse l'avocat ne me devait rien, pas même la vérité, j'estime que M. Rousse l'académicien, presque mon confrère, était tenu de me traiter comme je le mérite, en travailleur convaincu, en homme qui a donné sa vie tout entière aux lettres. Je puis me tromper, je ne soulève pas ici de discussion littéraire. Seulement, qui osera ne pas rendre justice à mon labeur et à ma bonne foi?
Je l'ai dit, il n'y a pas de tribunal auquel je puisse demander réparation des attaques injustifiables de M. Rousse. Lui qui plaide pour le dommage illusoire dont se plaint M. Duverdy, il vient de m'en causer un des plus réels, qui échappe à toute appréciation. Si, pourtant, il est un tribunal, et c'est lui qui jugera en dernier ressort: je veux parler de nos enfants. Ceux-là seront dégagés des passions actuelles; ils décideront si je suis un écrivain immonde, ou si M. Rousse est un calomniateur. Cette plaidoirie qu'il a laissée tomber, je la ramasse. Je la publierai, je l'afficherai. Il faut qu'elle vive. M. Rousse a osé parler du procès fait à _Madame Bovary:_ ignore-t-il donc que le réquisitoire de M. Pinard, où il semble avoir pris ses phrases sur notre littérature contemporaine, est devenu un document d'impérissable drôlerie?
Cela doit suffire. J'avais simplement à cœur de qualifier la mauvaise action littéraire de M. Rousse l'académicien. Je voulais, en outre, établir ici la moralité de mon œuvre, mise en question d'une façon si imprévue, et dont le tribunal civil n'a pas à juger.
Maintenant, il faut conclure. Pas une page, pas une ligne de _Pot-Bouille_ n'a été écrite par moi sans que ma volonté fût d'y mettre une intention morale. C'est sans doute une œuvre cruelle, mais c'est plus encore une œuvre morale, au sens vrai et philosophique du mot. Et on la défigure dès les premiers feuilletons, et on va en lire des passages à voix basse devant des juges, comme si on lisait un livre de provocation obscène!
Je proteste de toute mon indignation d'écrivain, j'en appelle à ma situation d'écrivain littéraire gagnée vaillamment, hautement, et que les imbéciles seuls méconnaissent. Encore un coup, cela est vilain, cela est indigne d'un esprit lettré; cela dépasse les droits honnêtes de la défense, surtout lorsqu'on n'a pas été attaqué. Je n'ai rien fait à M. Rousse ni à son client: pourquoi se permet-il de m'avilir?
Quant au reste, quant au point de droit, il sera fixé, je m'en remets avec confiance à la sagesse du tribunal. Mon avocat, M. Davrillé des Essarts, l'a établi avec un talent et une force de logique qui ont certainement fait la conviction dans tous les esprits.
Cordialement à vous.
=Au même.=
Médan, 14 février 1882.
Mon cher Directeur,
Eh bien! voilà qui est jugé. L'honorable M. Duverdy va disparaître de mon roman et nous le remplacerons par M. Trois-Étoiles. Je choisis ce nom, espérant qu'il n'est pas très porté. Cependant, s'il existait quelque vieille famille dont il fut l'honneur, je supplie cette famille de m'adresser sa réclamation au plus tôt.
Il paraît que le jugement rendu par la première chambre du tribunal civil est plein de finesses juridiques. Je n'y entends rien.
Est-ce à dire que M. Duverdy n'aurait pas eu à réclamer, si le personnage avait offert un heureux mélange de toutes les vertus unies à tous les héroïsmes? Est-ce à dire que mon crime est d'avoir un Duverdy conseiller à la Cour d'appel, lorsque le vrai Duverdy est avocat à la même Cour? Est-ce à dire enfin que l'auteur de _L'Assommoir_ et de _Nana_ se trouve hors la loi, comme l'a déclaré l'académicien M. Rousse? Autant de points à discuter, car les considérants laissent la porte ouverte à toutes les interprétations imaginables. Sans doute, le tribunal n'a pas voulu chômer de procès.
Des amis me poussent à aller en appel. Ils prétendent qu'on pourrait peut-être y obtenir quelque clarté. Je n'en ferai pourtant rien. Et voici mes raisons:
Je suis trop seul. Il me suffit que l'honorable M. Rousse m'ait dénoncé aux tribunaux comme un écrivain dont la société devrait se débarrasser. Traîné dans la boue par certains adversaires, couvert d'injures par les feuilles de M. Gambetta, qui tâchent d'atteindre par-dessus ma tête la direction politique du _Gaulois_, j'estime que je serais un grand niais de jouer plus longtemps le rôle d'un don Quichotte littéraire. Je désirais faire régler une question de droit, et l'on a répondu en voulant m'étrangler. C'est bien, j'ai assez de l'expérience pour le moment.
Certes, la question demeure. Je souhaite qu'un romancier agréable au tribunal, M. Sandeau ou M. Feuillet par exemple, la reprenne un de ces jours. Ils restent à cette heure le seul espoir de la littérature contemporaine, traquée par les huissiers.
Cordialement à vous.
=Au même.=
17 février 1882.
Mon cher Directeur,
Je reçois la lettre ci-jointe, et je m'incline. Remarquez que le signataire, M. Louis Vabre, porte non seulement le nom d'un de mes personnages, mais qu'il en a encore le prénom. Du coup, si je résistais, je craindrais que le tribunal ne me fît jeter dans une basse-fosse.
M. Louis Vabre s'adresse à ma courtoisie. Il a bien tort. Le galant homme en moi ne lui accorde rien. C'est le condamné qui se soumet.
Donc, j'avertis mes lecteurs que les Vabre, dans notre feuilleton, s'appelleront désormais les Sans-Nom. L'illusion y perdra certainement un peu; mais, comme l'a énergiquement jugé le tribunal, périsse la littérature, pourvu que la propriété sacrée du nom patronymique soit respectée!
En vérité, le métier d'écrivain devient bien difficile. On m'apprend qu'il se forme une société d'honorables bourgeois dans le but d'assigner Molière devant le tribunal civil, afin de le forcer à supprimer de ses pièces leurs noms, qu'il a rendus ridicules ou odieux. Ce sont MM. George Dandin, Jourdain, Josse, Guillaume, Dubais, Lépine, Ribaudier, Harpin, Bobinet, Fleurant, Loyal, Robert, etc., etc. Deux dames se joignent même aux plaignants, la comtesse d'Escarbagnas et Mme Pernelle. Molière va, dit-on, confier sa défense à son ami, M. Rousse.
Cordialement à vous.
=Au même.=
Médan, 21 février 1882.
Mon cher Directeur,
Je trouve ce matin, dans ma correspondance, quatre réclamations nouvelles: trois Josserand et un Mouret, qui me demandent d'effacer leurs noms de _Pot-Bouille_.
Les Josserand en question sont: M. Eugène Josserand, 28, rue des Feuillantines; M. Josserand, 2, rue de Poissy, et M. H. Josserand, employé de commerce à Rethel.
Le Mouret est M. Mouret, employé au ministère de la guerre.
Eh bien! je refuse très catégoriquement de faire droit à leurs réclamations. Même je déclare que je vais rétablir le nom de Vabre, que j'ai remplacé par «Sans-Nom», pour montrer à quelles œuvres ridicules nous conduirait l'interprétation absolue du jugement rendu contre moi par le tribunal civil. En un mot, je préviens les homonymes de mes personnages que je ne supprimerai leurs noms de mon roman que contraint par la justice. Ils peuvent m'envoyer du papier timbré. Autant de réclamations, autant de procès.
En faisant cela, je cède au seul désir de voir enfin s'établir une jurisprudence nette. Dans l'affaire Duverdy, il paraît qu'on a cru à une vengeance politique de ma part. L'opinion, au Palais, est que les juges ont voulu se prononcer sur un cas particulier, sans régler à jamais le point de droit. Voilà pourquoi je tiens à retourner devant le tribunal, de façon à ce que la question soit posée sur toutes ses faces et résolue d'une façon définitive. Si cette question ne peut être éclaircie, comme on le prétend, que par une série d'arrêts, il est nécessaire que ces arrêts soient rendus le plus tôt possible, car les romanciers ne sauraient travailler longtemps sous la menace du précédent Duverdy.
Qu'on nous dise tout de suite ce qu'on désire faire de nous. Si l'on entend tuer le roman moderne, il ne restera plus aux romanciers qu'à s'adresser au pouvoir législatif, pour lui demander une loi formelle qui décide de leur sort.