Correspondance: Les lettres et les arts

Part 12

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Toutes nos bien vives amitiés, et merci mille fois.

=A Gustave Flaubert.=

Médan, 14 décembre 1879.

Mon cher ami,

Je suis bien heureux de vous avoir causé un peu de plaisir. Mon article est pourtant bien insuffisant, à peine quelques notes jetées au courant de la plume.

Votre lettre m'est arrivée à la campagne, où je termine _Nana_. Je ne rentrerai à Paris que vers le 15 janvier, car je veux auparavant déblayer toute ma besogne. Vous ne vous imaginez pas le mal que m'a donné et que me donne mon roman. Plus je vais, et plus ça devient difficile. Je fais surtout sur le feuilleton imprimé un travail de tous les diables pour redresser les phrases qui me déplaisent; et elles me déplaisent toutes. N'est-ce pas? vous ne me faites pas le chagrin de lire _Nana_ en feuilletons; elle est horrible en feuilletons, je ne la reconnais pas moi-même. Vous devez connaître ça, je suis dans la période où l'on est dégoûté de soi. Pourtant, je crois avoir fait un livre, sinon bon, du moins curieux. Le bouquin paraîtra vers la fin janvier. Vous me donnerez votre avis bien franc.

Comment! nous ne vous aurons pas encore cet hiver! vous me désolez. Moi qui comptais vous avoir au moins en février! Depuis que vous n'êtes plus là, nous sommes tous désunis. Enfin, on ira vous voir, et avec un bien grand plaisir. Seulement, ça dépend de vous. Écrivez-nous, fixez-nous une date, lorsque le moment sera venu, et que nous pourrons faire le voyage sans vous déranger. Voilà qui est entendu, n'est-ce pas? Rien autre, je vis ici dans une solitude complète. Pas de nouvelles de Goncourt ni de Tourguéneff. J'ai échangé quelques lettres avec Daudet, qui doit être content du succès de ses _Rois en exil_. Moi, tout de suite après _Nana_, je vais me lancer dans un ou deux drames, et voilà!

Tenez-vous chaudement, bûchez bien, et faites-nous un chef-d'œuvre. Je vous embrasse.

=A Laffitte.=

Paris, 3 février 1880.

Cher monsieur Laffitte,

_Nana_ finit demain, et j'ai un devoir à remplir.

Pendant la publication, plusieurs de mes confrères ont eu l'extrême bonté de me signaler, par la voie des journaux où ils écrivent, certaines erreurs de détail. J'ai fait un dossier, j'ai examiné ces erreurs, j'en ai corrigé quelques-unes, celles qui m'ont paru réelles et regrettables.

Et je remercie mes confrères, le cœur troublé d'une émotion bien douce. Qu'on ose donc nous accuser encore de nous dévorer entre nous! Voilà d'excellents confrères qui, sans y être forcés, ont poussé le grand amour qu'ils me portent jusqu'à vouloir que mon œuvre soit parfaite. Ils m'ont lu avec une ferveur dont ma modestie a souffert, ils ont épluché les mots avec un souci de ma réputation qui m'a rempli de gratitude. Dieu les bénisse! C'est à eux que je vais devoir de publier un livre soigné.

Cordialement à vous.

=A Jules Troubat.=

Paris, 19 mars 1880.

Cher Monsieur,

J'ai lu vos lettres avec bien de l'intérêt. Elles ne me surprennent pas, car elles sont ce qu'elles devaient être. Vous avez eu simplement le tort, je crois, de chercher dans mes articles une physionomie complète de Sainte-Beuve, lorsque j'ai seulement voulu étudier, à son propos, une phase très caractéristique de notre critique française.

Permettez-moi de vous dire aussi que je ne sais pas très bien ce que vous appelez mon «système». Si c'est de ma personnalité dont vous parlez, il est certain qu'il m'est difficile de la dépouiller. J'admets avec vous, si vous le désirez, que Sainte-Beuve affectait d'avoir le système de ne pas avoir de système. Mais il avait une personnalité, et des plus marquées, des plus persistantes, contre laquelle je me suis heurté, dans chacune de ses pages. Voilà tout bonnement les deux systèmes en présence: la façon dont il sentait et la façon dont je sens; et je suis persuadé d'une chose, c'est que je l'accepte, tandis qu'il ne m'aurait sans doute pas accepté. Donc, ma formule est plus large. Le combat de la vérité sera éternel, même entre les hommes de bonne foi, parce que nous cherchons tous la vérité dans une voie différente.

Enfin, vous avez senti que je voulais être juste, et cela me suffit. Je n'ai jamais eu l'ambition de vous en demander davantage. Un de ces jours, je compléterai mon étude par un article dont vos lettres m'ont donné l'idée. Il y a là pour moi un scrupule.

Merci, cher Monsieur, de l'attention avec laquelle vous voulez bien me lire, et croyez-moi votre très dévoué.

=A Henry Céard.=

Médan, 9 mai 1880.

Mon cher Céard,

Je suis idiot de chagrin. Une dépêche de Maupassant m'apprend la mort de Flaubert. Je lui écris pour savoir tout de suite le jour et l'heure des obsèques. Mais je crains qu'il ne soit parti pour Croisset. Vous qui êtes à Paris, tâchez donc d'aller aux renseignements et écrivez-moi le plus tôt possible.

Oh! mon ami, il faudrait mieux nous en aller tous. Ce serait plus vite fait. Décidément, il n'y a que tristesse, et rien ne vaut la peine qu'on vive.

=A Antoine Guillemet.=

Médan, 22 août 1880.

Que vous êtes aimable, mon cher Guillemet, de m'écrire une si bonne et si longue lettre! Vous avez raison, il n'y a rien de plus sain que les vieux souvenirs d'amitié.

Je crois que vous vous calomniez en disant que vous ne travaillez pas. Je suis certain que vous allez trouver le moyen de nous revenir avec des études superbes, que nous irons admirer à votre atelier. Quant à moi, je patauge dans du théâtre. _Nana_ est à peu près finie. Mais mon cœur n'est pas là. Je terminerai l'autre pièce, et je reviendrai à un roman, où je me sens plus solide. Il me faut encore du temps pour aborder la bataille du théâtre d'une façon décisive, comme je le voudrais.

Paul[33] est toujours ici avec moi. Il travaille beaucoup, et il compte toujours sur vous pour ce que vous savez. Il m'a conté l'excellente matinée que vous avez passée ensemble. Et je suis chargé de vous envoyer toutes ses tendresses.

Voilà, mon cher ami. Je suis plus chiche de ma prose que vous,--parce que peut-être je la vends. Mais cela ne m'empêche pas d'être bien heureux de votre amitié. Tout mon petit monde ici se porte bien et vous envoie ses compliments, à vous et aux vôtres.

Une bonne poignée de main de votre dévoué.

=A Henry Céard[34].=

Aix, 20 octobre 1880.

Mon ami,

J'arrive et je trouve une foule qui m'attend à la gare. C'est ce que je redoutais. Il me faut subir encore une fois l'effroyable douleur d'une cérémonie religieuse; on m'affirme que je ne puis éviter cela. Ce qui me console, c'est que le caveau est dans un état parfait de conservation et que tout sera fini demain. Mais ma femme est tellement brisée que nous ne reviendrons sans doute qu'à petites journées.

Donnez ces nouvelles à nos amis.

Dès mon retour, je vous écrirai.

Merci encore, et affectueusement.

=A J. Camille Chaigneau[35].=

Médan, 5 novembre 1880.

Monsieur,

J'ai lu votre longue lettre avec bien de l'intérêt, et je veux que vous sachiez combien vous m'avez fait plaisir en me discutant.

Naturellement, vous ne m'avez pas convaincu. J'estime que l'influence d'Hugo a été désastreuse sur ma génération, et comme rhétoricien, et comme déiste. Aujourd'hui, le seul terrain solide est celui de l'observation et de l'expérience. J'attendrai donc que des faits prouvés donnent raison aux rêveries lyriques d'Hugo. Seulement, je crains d'attendre très longtemps.

Veuillez agréer, Monsieur, l'assurance de mes sentiments de bonne confraternité.

=A Jules Claretie.=

Paris, 28 mars 1881.

Mon cher confrère,

Je vous remercie bien vivement de l'aimable envoi de vos _Amours d'un interne_, dont j'ai commencé la lecture avec un vif intérêt. Vous savez que les questions physiologiques me passionnent, et je trouve dans votre livre des documents très intéressants.

Merci aussi pour votre article du _Temps_, dont nous avons déjà causé. J'ai été très heureux de la poignée de main que nous avons échangée à Rouen, dans une bien triste circonstance[36]. Mais croyez qu'il n'est jamais entré une hostilité personnelle dans mes sévérités de critique, sans doute passionnées. Je me bats pour des idées, et non contre des confrères.

Cordialement.

=A J.-K. Huysmans.=

Médan, 6 juin 1881.

Mon cher Huysmans,

Merci pour vos bons renseignements[37], mais je vais vous importuner encore en précisant.

Mon architecte, d'une importance médiocre, habite Paris, rue de Choiseul sans doute, et se trouve être de la paroisse de Saint-Roch. Si j'en ai fait l'architecte du diocèse d'Évreux, par exemple, pourrai-je l'employer à des réparations dans l'église Saint-Roch? Ce serait sans doute lui donner une trop grande situation que de le prendre pour Paris. Voyez pourtant s'il n'y aurait pas moyen, s'il n'existe pas à Paris des architectes de paroisse, et quels seraient alors leurs appointements, leurs occupations, etc. Autrement, si je dois m'en tenir à mon diocèse d'Évreux, voyez à m'avoir quelques détails complémentaires, sur les voyages à faire, les rapports avec le clergé, etc. Mais je préférerais mille fois Paris.

Vous m'avez parlé d'un pauvre diable d'employé qui copiait la nuit des cours, pour les élèves de l'École centrale, je crois. Pourriez-vous m'envoyer quelques détails précis? Quels sont ces cours, et pourquoi faut-il les faire recopier?

Enfin, puisque vous avez été collectionneur de timbres-poste, pourriez-vous m'en décrire trois ou quatre rares (timbres du Cap) et trois ou quatre ordinaires? C'est pour compléter les notes que vous m'avez déjà données.

Et mille fois merci à l'avance. Ici rien de nouveau, naturellement. Je travaille, j'ai fini d'arrêter mon plan, dont je suis très satisfait, chose rare. Prochainement, dès que j'aurai toutes mes notes, je vais me mettre à l'écriture.

Bien affectueusement à vous, et bons souhaits de travail.

=A Ferdinand Fabre.=

Médan, 14 juin 1881.

Merci pour votre _Monsieur Jean_, mon cher confrère. Je l'achève, ravi et très touché. Ceci, c'est de la grâce dans la force. Vous avez l'idylle, vous qui nous avez donné le drame, et le plus profond, le drame du prêtre.

Cordialement.

=A J.-K. Huysmans.=

Médan, 25 juin 1881.

Mon cher Huysmans,

Merci pour vos bonnes notes sur Saint-Roch. J'avais l'extérieur des deux maisons, mais je n'osais trop me risquer, relativement à l'intérieur. Ce que vous me dites me suffira à rêver le reste. Pourtant si, par hasard, votre ami vous lâchait des détails plus précis sur la vie de ce petit monde, vous me donneriez cela de vive voix, lorsque vous me ferez le plaisir de venir me voir.

Je fais mes trois petites pages par jour, ce qui est mon train-train habituel. Si je vais passer à la mer les mois d'août et de septembre, je tâcherai d'abattre de la besogne. Et vous, vous voilà réduit au séjour de la campagne, que vous n'aimez guère, je crois. Le déplacement sera ennuyeux, mais vous travaillerez mieux peut-être. Rien de nouveau, d'ailleurs. Je trouve l'été mélancolique, voici pour moi la saison noire.

Merci encore. Toutes les amitiés de ma femme et de votre bien affectueux.

=A Édouard Rod.=

Grand-Camp, 24 août 1881.

Mon cher Rod,

Vous me posez une question à laquelle il m'est bien difficile de répondre. Je n'ai ici aucune nouvelle de Daudet. Sans doute, comme chaque année aux vacances, il doit être parti pour un court voyage. Je doute donc que vous le trouviez à Paris. Ce que vous avez de mieux à faire, ce serait de lui écrire 3, avenue de l'Observatoire: la lettre le suivrait toujours.

Vous voilà donc dans la bataille. Dois-je en avoir des remords, puisque vous y êtes un peu par ma faute[38]? Enfin, travaillez bien: quand vous aurez beaucoup de talent, vous aurez tout à fait raison.

Ma femme est toujours assez mal portante. Moi, je travaille bien. Je n'ai plus que trois articles à faire pour _Le Figaro_[39], et c'est une grande joie. Au demeurant, nous ne savons si nous resterons ici jusqu'au 15 septembre ou jusqu'au 1er octobre. Le temps est très froid, il pleut presque continuellement.

A bientôt, n'est-ce pas? Écrivez-moi. En tout cas, je vous ferai connaître notre retour. Puis, si j'oubliais, ne vous gênez pas pour tomber chez nous.

=A Antoine Guillemet.=

Grand-Camp, 24 août 1881.

Mon cher Guillemet,

Tous les jours, je regarde de ma fenêtre les coups de pluie que je vois fondre sur Saint-Vaast, et je me dis: «Encore un orage pour Guillemet!»

Hein? en tombe-t-il! Nous sommes ici dans une continuelle tempête. Quel pays! et un froid de chien, et une mer glacée à vous couper le ventre! N'importe! nous ne sommes pas trop mal, et j'espère toujours que ma femme en sortira plus solide, bien que les commencements n'aient pas été fameux.

Combien je regrette votre mal aux genoux; d'abord parce que ce n'est pas drôle pour vous; et ensuite parce que cela nous a privés de votre arrivée à Grand-Camp sur un navire de l'État. Cela aurait fait rejaillir sur moi une considération extraordinaire.

Le travail ne va pas mal. Nous tâcherons de tenir le coup jusqu'à la fin de septembre. Remettez-vous vite et travaillez bien, faites-nous de la bonne peinture.

Toutes mes amitiés chez vous, et une bonne poignée de main de votre vieil ami.

=A Henry Céard.=

Grand-Camp, 24 août 1881.

Mon cher Céard,

Merci de votre dépêche. Je viens de terminer l'article et je le crois assez gai. J'ai eu raison d'attendre, l'aventure est devenue plus drôle.

Ma femme va cahin-caha, mieux un jour, pis le lendemain. Je veux pourtant m'entêter ici le plus possible, espérant toujours. Cependant, si les temps froids continuaient, il serait possible que nous retournions à Médan vers le 15 septembre.

Je travaille toujours dans un bon équilibre. Mon roman n'est décidément qu'une besogne de précision et de netteté. Aucun air de bravoure, pas le moindre régal lyrique. Je n'y goûte pas de chaudes satisfactions, mais il m'amuse comme une mécanique aux mille rouages dont il s'agit de régler la marche avec un soin méticuleux. Je me pose cette question: quand on croit avoir la passion, est-ce bien adroit de la refuser ou même de la contenir? Si un de mes livres reste, ce sera à coup sûr le plus passionné. Enfin, il faut bien varier sa note et essayer de tout. Tout ceci est simplement histoire de s'éplucher le cerveau; car, je le répète, je suis très satisfait de _Pot-Bouille_, que j'appelle: mon _Éducation sentimentale_.

Et vous, êtes-vous aussi un producteur bien portant? J'attends votre roman avec beaucoup d'impatience. Vous savez que je n'aime guère plus la _Vie involontaire_ que la _Vie réflexe_.

Nos compliments chez vous et bien affectueusement.

=A Coste.=

Médan, 5 novembre 1881.

Mon cher Coste,

Votre lettre me trouve à Médan, où depuis mon retour de la mer je me suis enterré pour finir mon roman[40] qui paraîtra dans _Le Gaulois_ en janvier. Je n'irai guère à Paris qu'en février et pour six semaines au plus. Actuellement je ne suis plus qu'un romancier, j'ai quitté _Le Figaro_ et ne suis pas d'une façon effective au journal de Lanessan, contre lequel je me débats comme un beau diable pour ne pas donner d'articles. Voilà la situation.

Je serais heureux si Baille réussissait. Cela fait toujours plaisir de voir sa génération triompher. J'ai eu Paul ici pendant huit jours. Il est parti pour Aix, où il doit vous voir. Moi, malgré mon vif désir, je ne pourrai aller dans le Midi de quelque temps, et mon envie d'un bastidon, là-bas, s'est refroidie; ce qui ne m'empêche pas de vous remercier de votre offre obligeante.

Écrivez-moi dès votre retour, et si vous n'avez pas peur de la neige, venez nous voir à Médan.

Ma femme vous envoie ses bonnes amitiés, et je vous serre bien cordialement la main.

=A Jules Troubat.=

Médan, 5 novembre 1881.

Mon cher confrère,

Merci de votre bonne lettre. Je suis rentré ici, où je vais m'enfermer tout l'hiver pour terminer un roman. J'ai quitté la presse et j'espère n'y point rentrer. Dans les derniers temps, j'ai senti que je m'encanaillais. En somme, je me suis assez battu, que d'autres me remplacent. Moi, je vais tâcher de créer.

Vous remarquerez que j'ai enlevé l'histoire contée par Mme Colet[41], non que je la juge absolument fausse, mais parce qu'il suffit que vous me l'ayez signalée comme telle.

Vous êtes bien aimable de causer ainsi avec moi, et j'ai beaucoup regretté l'inertie de Charpentier. C'est sa tactique. Vous avez bien fait de reprendre votre article, car je craignais fort qu'il ne passât jamais. Je suis sans force, surtout dans les choses qui me concernent.

Merci encore, et bien à vous.

=A J.-K. Huysmans.=

Médan, 27 janvier 1882.

Mon cher ami,

J'ai lu =A vau-l'eau=, le soir même du jour où je l'ai reçu, et je voulais vous écrire tout de suite: mais je suis si bousculé en ce moment, que vous m'excuserez, n'est-ce pas?

C'est une étude bien curieuse et bien intense. Je regrette peut-être un peu qu'il y ait là une répétition de certaines pages de _En ménage_, élargie il est vrai. Seulement, l'unité, je dirai même le parti pris du sujet, lui donne une acuité toute particulière. Cela est d'une abominable cruauté dans la mélancolie.

Et que de jolis coins: les cochers mangeant, la table d'hôte, le restaurant discret de la Croix-Rouge; sans parler de l'accouplement désespéré de la fin, qui est d'un effet énorme.

Tous mes remerciements et tous mes compliments. Vous avez une originalité qui s'affirme. Faites des livres, vous verrez la grande place que vous tiendrez.

Affectueusement à vous.

=A de Cyon.=

Médan, 29 janvier 1882.

Mon cher Directeur,

Vous me demandez mon opinion, au sujet du procès que nous intente M. Duverdy, avocat à la Cour d'appel, pour nous forcer à changer, dans le roman que j'ai écrit et que vous publiez, le nom de «Duverdy» donné par moi à un de mes personnages.

Mon opinion est que nous devons nous laisser faire ce procès. Et voici quelles sont mes raisons.

J'ai déjà publié une quinzaine de romans. A trente personnages pour chacun, cela fait plus de quatre cents noms qu'il m'a fallu prendre dans les milieux où ces personnages vivaient, afin de compléter par la réalité du nom la réalité de la physionomie. Aussi les réclamations n'ont-elles pas manqué, dès mes premiers livres. Mais elles furent surtout nombreuses au moment de _L'Assommoir_ et de _Nana_. Jusqu'à présent, j'ai tâché de me tirer comme j'ai pu de cet embarras sans cesse croissant. Quand les gens se sont obstinés, j'ai changé une syllabe, une lettre. Le plus souvent, j'ai été assez heureux pour leur prouver que leur honneur n'était nullement en cause. Ainsi, un Steiner a bien voulu accepter mes explications; un Muffat, qui se croyait seul du nom, s'est contenté de savoir qu'il existait des Muffat dans plusieurs départements; ce sont là des hommes d'intelligence. Seulement, comme on le voit, les réclamations continuent de pleuvoir, mes ennemis augmentent à chaque œuvre nouvelle, et il me semble que le moment est venu de faire établir nettement quels sont, en la matière, les droits des romanciers.

Oui, la question est là. Je l'élève de mon cas particulier au cas général de tous mes confrères. J'en fais une question littéraire, dont l'importance est décisive, comme je le prouverai tout à l'heure. Avons-nous, oui ou non, le droit de prendre dans la vie des noms pour les donner à nos personnages? Puisqu'on me fait un procès, eh bien! que les juges décident. Au moins, nous saurons ensuite à quoi nous en tenir.

Et je mets en dehors l'honorable M. Duverdy, avocat à la Cour d'appel. Il semble croire, dans une note qu'il publie, à une sorte de persécution de ma part. Cela me fait sourire. Je l'ignorais absolument, je n'avais jamais entendu prononcer son nom.

Qu'il m'excuse: je vis très retiré.

Il paraît qu'il s'est présenté à la députation, dans ma circonscription campagnarde, et qu'il me soupçonne d'avoir pris son nom sur ses affiches. La vérité est que je prends tous mes noms dans un vieux _Bottin_ des départements: les noms de _Pot-Bouille_ y ont été choisis par moi, il y a plus d'une année. D'ailleurs, j'étais aux bains de mer, au fond du Cotentin, pendant la période électorale, et j'éprouve un tel dégoût pour la politique, que le tapage inutile des candidats, heureux ou malheureux, est sévèrement consigné à ma porte. J'affirme donc sur l'honneur que j'ignorais radicalement l'existence d'un avocat du nom de Duverdy. Je fais plus, je présente à M. Duverdy tous mes regrets de l'ennui que je puis lui causer. J'aurais certes consenti galamment à modifier le nom, si la question générale que je pose aujourd'hui ne m'avait pas paru exiger enfin une solution définitive.

Qu'on examine un instant la terrible situation où se trouvent les romanciers modernes. Nous ne sommes plus au dix-septième siècle, au temps des personnages abstraits, nous ne pouvons plus nommer nos héros Cyrus, Clélie, Aristée. Nos personnages, ce sont les vivants en chair et en os que nous coudoyons dans la rue. Ils ont nos passions, ils portent nos vêtements, et il faut bien qu'ils aient aussi nos noms. Je défie un romancier d'aujourd'hui de ne pas prendre ses noms dans le _Bottin_. Il n'y a pas que les réprouvés de mon espèce qui les y puisent; les élégants et les discrets, les littérateurs pour pensionnats sont bien forcés d'en faire autant. M. Duverdy dit que le nom patronymique est une propriété; en ce cas, c'est une propriété que les milliers de romans qui paraissent violent journellement. Et il est radicalement impraticable que ce viol cesse, à moins qu'on ne supprime le roman moderne.

Balzac prenait ses noms sur les enseignes. Beaucoup de mes confrères prennent les leurs dans les journaux, surtout quand ceux-ci publient des listes de souscription: la moisson y est large. Et le pis est que, en dehors de la nécessité où nous sommes de sauvegarder la vraisemblance, nous mettons toute sorte d'intentions littéraires dans les noms. Nous nous montrons très difficiles, nous voulons une certaine consonance, nous voyons souvent tout un caractère dans l'assemblage de certaines syllabes. Puis, quand nous en tenons enfin un qui nous contente, nous nous passionnons, nous nous habituons à lui, au point qu'il devient à nos yeux l'âme même du personnage. Gustave Flaubert poussait ainsi la religion du nom jusqu'à dire que, le nom n'existant plus, le roman n'existait plus. Et c'est alors qu'un monsieur réclame et veut qu'on change le nom. Mais c'est tuer le personnage! Mais c'est nous arracher le cœur! Le nom est à nous, car nous l'avons fait nôtre par notre talent. Sans doute, ce sont là des raisons littéraires et sentimentales, et je les donne seulement pour indiquer au public quel sacrifice on exige de nous quand on nous demande de débaptiser un héros: cela semble peu de chose, et nous en restons tout saignants.

On nous dira d'inventer les noms, de les déformer au moins, enfin de ne pas les prendre tout crus dans le _Bottin_. Eh! sans doute, c'est ce que nous faisons souvent. Mais cela ne nous réussit pas davantage; nous revenons quand même à des noms réels, tellement la variété est infinie. Pour mon compte, je croyais avoir inventé «Raquin», et il s'est trouvé qu'un pharmacien s'appelait ainsi; il aurait pu très bien me faire un procès, s'il n'avait pas été intelligent. Je citerais dix faits semblables. On a une mémoire latente, on retombe sur des syllabes entendues, à moins de monter eu pleine fantaisie, ce qui n'est pas le cas du roman actuel.