Correspondance: Les lettres et les arts
Part 11
Vous savez bien que la maison vous est ouverte. Venez quand il vous plaira, et tous les jours si vous êtes libre. Voici comment vous procéderez. Vous prendrez le train qui part à 2 heures de Paris et vous descendrez à Triel; là vous reviendrez sur vos pas, vers Paris, en suivant le côté gauche de la voie; un chemin suit la haie qui borde la voie et conduit droit à Médan; au bout d'une demi-heure de marche, quand vous rencontrerez un pont, vous passerez sur ce pont et vous serez arrivé: la maison est de l'autre côté du pont, à droite. Maupassant, qui a pris ce chemin, s'en est bien trouvé; et c'est par là que je vais moi-même à Paris.
Nous nous portons très bien. Mais je ne vous donne pas de détails, j'attends que vous veniez en chercher.
Ma femme vous envoie ses amitiés, et je vous serre bien cordialement la main.
=Au même.=
Médan, 20 août 1878.
Mon cher ami,
Je viens d'acheter votre livre et je vous envoie mon impression toute chaude.
D'abord, la critique. Je n'aime pas beaucoup votre sujet. Je comprends parfaitement ce que vous avez voulu faire, et cela ne manque pas de carrure. Seulement, votre Jeoffrin est tellement exceptionnel, qu'il entre un peu dans le fantastique; on dirait par moments un personnage d'Hoffmann que pousse une manie. S'il tuait ses filles pour manger leur argent, ce serait un vulgaire scélérat, mais il serait humain; il les tue pour construire son ballon, et il faut un effort pour le comprendre; on dit: «C'est un fou.» D'autant plus qu'on se demande si, avant d'en arriver au crime, il n'aurait pas pu dépouiller ses filles, sans entrer dans le gros drame. Il ne fait qu'une tentative auprès de Michelle, et fort maladroite. J'aurais mieux aimé le voir dépouiller ses enfants en homme madré, commettre toutes sortes de gredineries sur la marge du Code; l'empoisonnement, la guillotine, tout cela me semble énorme, disproportionné. Évidemment, vous avez été tenté par cette création d'un homme qui sacrifie tous les sentiments humains à sa folie d'inventeur. Rappelez-vous le Claës, de _La Recherche de l'absolu_; je le crois beaucoup plus vrai.
J'insiste. Vous avez été obligé de forcer les faits pour arranger votre drame. Vous sautez par-dessus le procès. Je crois pourtant que l'innocence de Michelle eût été facile à prouver. Jeoffrin se serait trouvé pris dans son piège. D'autre part, jamais on n'aurait exécuté Michelle. On grâcie presque toujours, dans ces crimes causés par la jalousie. En vous lisant, je me suis révolté deux ou trois fois contre des invraisemblances. Je vous dis franchement mon impression. Tout cela, je le répète, est bien gros, et il est difficile de garder la note juste dans un pareil sujet. Les effets sont très dramatiques, surtout vers la fin; seulement, par-dessous, la vérité en gémit.
Maintenant, je passe aux éloges, et croyez qu'ils me viennent du cœur. Votre début est très remarquable, je prédis qu'il fera du bruit. Il n'est pas jusqu'à l'étrangeté de l'histoire qui n'aidera au succès. La forme est absolument bonne, très mûre déjà: à peine tachée çà et là de quelques membres de phrase que je voudrais couper. Vous avez des descriptions superbes, très vivantes, d'un mouvement magnifique. Certaines scènes, l'histoire étant acceptée, sont tout à fait fortes et originales: la mort et l'enterrement de Pauline, la Cour d'assises, surtout cet admirable morceau de la fin, la journée de Jeoffrin, lorsqu'il a appris l'exécution de Michelle. Un garçon qui a écrit ces pages est sûr de son affaire: il n'a plus qu'à travailler. Beaucoup de types amusants, le jeune Guy, le jardinier Nicolas, les sœurs Thiry; ce qui me prouve que vous avez le don de création, une chose rare; quand vous voudrez, vous mettrez debout des créatures plus compliquées. Je suis très satisfait, très satisfait, et je suis certain maintenant que _vous êtes un romancier_. En toute conscience, je ne m'attendais pas à un début pareil.
Me permettez-vous, à présent, de vous donner le conseil d'éviter à l'avenir les sujets exceptionnels, les aventures trop grosses. Faites général. La vie est simple. J'ai songé à votre sujet d'une femme de magistrat s'oubliant dans les aventures d'une ville de garnison: il est excellent. Si vous connaissez bien le double monde de la magistrature et de l'armée, vous écrirez certainement une page de notre histoire sociale. C'est à cela que nous devons tous mettre notre ambition. Vous avez l'outil, cela m'est prouvé à cette heure; employez-le dans une bonne besogne d'analyse, sur le monde que vous coudoyez tous les jours.
Ceci est au courant de la plume. Mais je veux causer avec vous. Votre livre m'a beaucoup troublé; donc il a une valeur originale. J'ai passé par plusieurs sentiments, un peu en colère contre lui, puis gagné et retenu. Peut-être est-il encore meilleur que je ne le crois en ce moment. Je demande à réfléchir et je vous en reparlerai.
Je compte sur vous et sur nos amis pour un de ces dimanches. Dites-leur que je leur serre bien affectueusement la main.
Votre bien dévoué.
=A Gustave Flaubert.=
Médan, 19 septembre 1878.
Mon cher ami,
J'ai vu M. Bardoux hier, sur votre conseil. Il a été fort aimable. Mais mon absolue conviction est qu'il ne tiendra jamais la promesse qu'il vous a faite pour moi. Il ne me connaît pas, il ignore totalement ce que je suis, et où je suis. De plus, il doit être très travaillé par des gens qui me détestent. J'ai senti ça avec mon sixième sens.
Que ces choses restent entre nous, n'est-ce pas? Je vous écris par un besoin d'analyse. Mais si, lorsque vous le reverrez, il vous parle encore de l'affaire, dites-lui que j'ai été très content de sa réception, et ayez l'air de compter sur toutes les paroles qu'il vous donnera. Voilà pour mon orgueil une bonne leçon.
Vous trouverez dans le second numéro de _La Réforme_, qui a dû vous être adressé, l'étude que j'ai faite sur vous et qui a paru en Russie. Elle est faite un peu vite, mais je la crois assez juste. En tous cas, je suis content que vous puissiez en connaître le texte français.
Bien affectueusement.
J'ai terminé le premier chapitre de _Nana_, et j'en suis enchanté! Après-demain je me mettrai au second. Je désespère de faire paraître le volume avant janvier 1880.
=Au même.=
Médan, 26 septembre 1878.
Mon bon ami,
Le garçon qui dirige _La Réforme_ avec M. Francolin se nomme Georges Lassez. Vous me questionnez sur les prix de cette revue. Ils sont très faibles; les directeurs ont tellement pleuré misère devant moi, lors de mon dernier voyage à Paris, que je me suis laissé apitoyer personnellement et que je ne leur ai demandé que trente centimes la ligne, ce qui est ridicule; aussi ne serai-je pas prodigue de copie. Je pense que vous pouvez exiger davantage. Allez à quarante, à cinquante centimes. Enfin, vous connaissez le terrain maintenant.
Rien de neuf. Je ne vois personne. Pourtant, les Charpentier sont venus passer une journée ici dernièrement. Je les ai trouvés très gais. Moi, je travaille beaucoup. Comme distraction, je vais faire bâtir. Je veux avoir un vaste cabinet de travail avec des lits partout et une terrasse sur la campagne. Il me prend des envies de ne plus retourner à Paris, tellement je suis tranquille, dans mon désert. Jamais je n'ai vu plus clair. Je suis très satisfait de mon roman.
Tout de même nous nous verrons en janvier. Bon travail, mon ami, et je voudrais mettre une poignée de main sur un vapeur qui passe devant ma fenêtre, pour qu'il vous la débarque à Croisset.
Votre fidèle et affectueux.
=A Henry Céard.=
Médan, 17 novembre 1878.
Mon cher ami,
Les Russes vous volent indignement. Les chiffres de Boborykine mettent la feuille, les seize pages, à deux cent quatre-vingts francs, ce qui serait encore raisonnable; mais il ne faudrait pas qu'on vous fît supporter le déficit du change, et d'autre part, vous ne sauriez entrer dans les frais de traduction. Je compte donc écrire à Boborykine; mais, avant de le faire, j'attendrai dimanche pour causer avec vous. Nous nous entendrons. Mon avis est aussi que vous vous proposiez comme correspondant politique: prenons le plus de place possible.
Je suis bien contrarié que l'affaire ne se soit pas arrangée pour Huysmans. Dès qu'il aura son article, il faudra qu'il le porte à _La Réforme_. D'ailleurs, lorsque je serai à Paris, nous aviserons à nous créer des débouchés sérieux.
Répétez à nos amis que je les attends dimanche. Mais je ne veux pas que vous restiez dans la boue, en venant par Triel. Pour peu que le temps soit mauvais, arrêtez-vous à Poissy; adressez-vous à M. Salles, loueur de voitures, en face la gare; il vous amènera soit dans deux voitures, soit dans un petit omnibus. Sérieusement, les chemins sont trop mauvais pour s'y risquer.
A dimanche donc et, en attendant, une bien affectueuse poignée de main.
=Au même.=
Médan, 22 décembre 1878.
Mon cher Céard,
La première de _L'Assommoir_ n'aura lieu que le 10 ou le 11. Je serai à Paris le 3. Nous aurons tout le temps de nous entendre. Vous pourrez venir passer une soirée chez moi vers le 6 ou le 7, lorsque j'aurai vu deux ou trois répétitions. Tant mieux s'il y a bataille. Je m'attends à tout.
Pourriez-vous me rendre un service? Ce serait de vous informer chez Charpentier et ailleurs si des journaux se sont occupés de mon affaire du _Figaro_. Je crois savoir par exemple que _La Marseillaise_ a dû faire un article la semaine dernière. D'autres sont peut-être intervenus, après la publication de mon étude dans le supplément du _Figaro_. J'aurais besoin de connaître les articles; il serait possible que je fisse mon feuilleton du _Voltaire_ sur la question. Veuillez donc me renseigner dans le plus bref délai, et excusez-moi de vous charger de cette corvée que vous a attirée votre bonne lettre de ce matin.
Une poignée de main à tous, et bien affectueusement à vous.
=A Léon Hennique.=
Médan, 28 décembre 1878.
Certes, non, mon cher Hennique, je ne suis pas ému par tout ce tapage; à peine un petit mouvement de colère, le premier jour. Mais la vérité est trop de notre côté pour que nous ne gardions pas un beau calme.
Je suis bien heureux de rentrer à Paris et de vous serrer les mains à tous; d'autant plus que la bataille de _L'Assommoir_ va nous amuser. Vous savez que je compte personnellement sur vous. Je rentrerai le 3. Nous aurons le temps de nous entendre, car je crois que la pièce ne passera pas avant le 15.
Quelle est donc la personne qui a donné des notes à Montjoyeux pour un article du _Gaulois?_ D'ailleurs, l'article est poli, quoique rempli d'inexactitudes. On vous y traite bien, et cela m'a fait plaisir.
A bientôt. Lisez mon feuilleton de lundi, dans _Le Voltaire_.
Affectueusement à vous.
=A Gustave Rivet[27].=
Paris, 12 février 1879.
Monsieur,
Je lis votre article, et je vous remercie, car votre effort d'impartialité est évident. Mais pourquoi me prêtez-vous des idées que je n'ai jamais eues? Pourquoi parlez-vous de moi, sans m'avoir lu? Vous êtes jeune, je crois; ne répétez donc pas toutes les sottises qui courent sur moi et sur mes œuvres.
Vous demandez: «Qu'est-ce donc que cette étroitesse d'esprit qui appauvrit l'art?»--Cette étroitesse, c'est l'amour du vrai, l'élargissement de la science. Peu de chose, comme vous voyez.
D'ailleurs, il serait trop long de vous répondre. Je retournerai seulement votre conclusion: je ne suis rien, Monsieur, et le Naturalisme est tout; car le Naturalisme est l'évolution même de l'intelligence moderne.
C'est lui qui emporte le siècle; et le Romantisme n'a été que la courte période de l'impulsion première.
Vous dites que le Naturalisme rétrécit l'horizon littéraire, lorsqu'au contraire il ouvre l'infini, comme la science des Newton et des Laplace a reculé les limites du ciel des poètes. Il est vrai que vous avez du Naturalisme l'idée la plus pauvre du monde et que je vous conseille de laisser aux reporters en mal de copie. Il n'y a pas que _L'Assommoir_, Monsieur, il y a l'univers.
Veuillez agréer, Monsieur, l'assurance de mes sentiments les plus distingués.
=A Gustave Flaubert.=
Paris, 17 février 1879.
Je voulais vous écrire, mon ami, pour vous dire que tous ici nous avons été des maladroits dans votre affaire[28]. Je vous en prie, voyez les choses en philosophe, en observateur, en analyste. Notre grosse maladresse a été de nous presser, d'aller rappeler sa promesse à Gambetta, dans un moment où on l'assommait de demandes depuis huit jours. Madame Charpentier étant dans son lit, il a fallu employer Tourguéneff, qui devait partir le lendemain pour la Russie et qui a été obligé de brusquer les choses. L'occasion était mauvaise, toutes sortes de circonstances fâcheuses se sont présentées; je vous raconterai cela plus au long. En un mot, ma pensée est qu'une femme était nécessaire pour enlever l'affaire vivement et définitivement. Vous n'êtes pour rien dans tout cela, vous n'y avez rien laissé, et demain, si vous y consentez, tout peut être réparé.
Reste l'article du _Figaro_. J'ignore comment le journal a su l'aventure; mais je le saurai. _Le Figaro_ a fait là son métier d'indiscrétion et de brutalité, métier qu'il fait contre nous tous depuis sa fondation. Vous seriez bien bon de tourner seulement la tête. Dans ce qu'il a dit, il n'y a rien qui ne soit très honorable pour vous. Et soyez certain que cela ne vous fâchera avec personne. On connaît _Le Figaro_, on sait bien que vous ne trempez pas dans sa rédaction. Il ne faut pas que la presse existe pour nous; nous devons la laisser mentir sur notre compte, nous salir, nous compromettre, sans nous inquiéter d'elle, sans même nous arrêter une seconde à ce qu'elle écrit. Notre tranquillité est à ce prix. Je vous le demande en grâce, traitez cela avec votre beau dédain, ne vous en chagrinez pas, dites-vous ce que vous répétez souvent, qu'il n'y a rien d'important dans la vie en dehors de notre travail.
Je voudrais vous savoir fort et supérieur. Tout cela ne compte pas. Il est plus grave pour vous d'avoir écrit une bonne page. Vos amis n'ont pas eu l'habileté nécessaire; eh bien! ils vous en demandent pardon, et cela ne va pas plus loin. Si vous le leur permettez, ils réussiront une autre fois. Allumez votre pipe avec l'article du _Figaro_, et attendez d'être bien portant pour vous remettre au travail. Le reste est de la fumée; cela n'existe pas.
J'avais songé un instant à aller vous dire ces choses de vive voix; mais j'étais bousculé, et d'autre part j'ai eu peur de vous fatiguer. Nous vous aimons tous ici, vous le savez, et nous serions heureux de vous le prouver dans ce moment. Le pis est que cette mauvaise chute[29] vous a cloué à Croisset. Je crois que vous verriez les choses plus froidement, si vous étiez au milieu de nous. Tâchez de pouvoir marcher bientôt, et de revenir. Et si la guérison tarde, autorisez-nous donc un jour à aller vous serrer la main, pendant une heure seulement, quand vous serez plus fort. Ne soyez pas triste, je vous en prie de nouveau; soyez fier au contraire. Vous êtes le meilleur de nous tous. Vous êtes notre maître et notre père. Nous ne voulons pas que vous vous fassiez du chagrin tout seul. Je vous jure que vous êtes aussi grand aujourd'hui qu'hier. Quant à votre vie, un peu troublée en ce moment, elle s'arrangera, soyez-en sûr. Guérissez-vous vite, et vous verrez que tout ira bien.
Je vous embrasse.
=A Laffitte.=
Médan, 16 mai 1879.
Cher Monsieur,
Je me permets de vous recommander encore un de mes amis, M. Guy de Maupassant, un débutant de beaucoup de talent qui a à vous proposer une très intéressante série d'articles. Je réponds absolument de lui. Considérez-le comme un des nôtres.
Bien à vous.
=A J.-K. Huysmans.=
Médan, 17 mai 1879.
Mon cher Huysmans,
Tous mes compliments sur votre premier article. C'est très carré et très joliment écrit, très amusant de style.
Mais quel imbécile, ce Laffitte! Il a écrit un programme qui est un monument de comique. Nous voilà compromis encore une fois. Dites à Céard qu'il soit raide, si quelque complication survenait. Je flaire des ennuis. Je viens d'écrire une lettre très carrée au Laffitte sur une ligne qu'il s'est permis de modifier dans mon étude et sur ses hésitations au sujet du roman de Bourges. Quoi qu'il arrive, tenez le coup pendant quinze jours, et venez passer ensuite un dimanche ici. Nous causerons. J'ai tout un plan de campagne, si on nous ennuie. Écrivez-moi dans le cas où il se passerait quelque chose de trop gros.
J'attends le début de Céard. J'ai donné une lettre à Maupassant pour Laffitte.
Bien à vous.
Et jamais un mot sur Ulbach, ni une allusion.
Soyez tous monstrueux de carrure. J'ai mon plan.
=A Luigi Capuana (Milan).=
Médan, 27 mai 1879.
Monsieur et cher confrère,
Je vous autorise bien volontiers à mettre mon nom sur la première page du roman que vous allez publier[30]. C'est pour moi un honneur, et j'ai une grande joie à penser que, même hors des frontières de France, je puisse être le soldat de la vérité. Mon nom appartient à tous ceux qui combattent le même combat que moi.
J'ai donc à vous remercier et je vous prie de me croire votre bien dévoué et bien cordial.
=A Gustave Flaubert.=
Médan, 4 juin 1879.
Mon bon ami,
J'ai une bien ennuyeuse corvée dimanche: je veux aller voir courir le grand prix, pour un chapitre de _Nana_. Mais je tâcherai de m'échapper le plus tôt possible, et j'irai vous serrer les deux mains, à moins d'obstacles imprévus. En tous cas, je ne quitterai pas Paris sans vous avoir vu. Cela me fera du bien.
Bien affectueusement.
=A Henry Céard.=
Médan, 19 juin 1879.
Mon cher Céard,
Pourriez-vous me rendre un service? Ce serait de vous procurer, soit chez un papetier, soit chez Nadar lui-même, la grande photographie représentant Dailly en «Mes Bottes», avec son pain, et d'adresser cette photographie à mon peintre verrier, M. Babonneau, 13, rue des Abbesses, Montmartre. C'est pour reproduire «Mes Bottes» dans un vitrail. Vous auriez en outre l'obligeance de m'avertir, quand vous aurez trouvé et envoyé la photographie.
Rien de nouveau, n'est-ce pas? Je vous félicite beaucoup de votre article sur _Tragaldabas_. Voilà de la bien bonne copie pour notre journal futur. _Le Voltaire_ me paraît de plus en plus gris. C'est une feuille morte, et ils vont manger leur argent plus vite encore que je ne le croyais. Quant à nous, nous n'avons qu'à tâcher d'y garder un pied, si petite qu'on nous y fasse une place. C'est du temps à gagner. Et ne nous passionnons pas.
Bien cordialement.
=A Laffitte.=
Médan, 23 juin 1879.
Cher Monsieur,
Personnellement, je ne répondrai certainement pas à M. Catulle Mendès. Je veux choisir mes adversaires et mon terrain. Quant à mes jeunes amis, ils feront ce qu'ils voudront; mais je leur conseillerais volontiers de toujours frapper à la tête, dans leurs luttes littéraires, et de ne pas s'amuser à se défendre contre des attaques qui doivent tomber d'elles-mêmes.
Le mieux est de publier tout ce qu'on vous apportera. Vous ne sauriez me blesser. Je vous autorise volontiers à insérer toutes les attaques contre nous. Nous verrons ensuite si nous jugeons nécessaire de répondre.
D'ailleurs, vous vous trompez en disant qu'on ne m'a pas répondu. J'ai ici plus de cinquante articles, dans lesquels on cherche à réfuter ceux que j'ai donnés au _Voltaire_ depuis six mois. C'est moi qui n'ai pas répondu par principe. La victoire est à celui qui frappe toujours droit devant lui, sans s'inquiéter des coups qu'on porte à sa droite et à sa gauche.
Ne comptez pas sur _Nana_ avant octobre. Mais d'ici-là je vous donnerai des études. Je vais y songer.
Votre bien dévoué.
=A Mademoiselle Marie Van Casteel de Mollenstem[31].=
Médan, 24 juin 1879.
Mademoiselle,
Il faut écouter votre père. Il doit avoir, pour vous défendre la lecture de mes livres, des raisons que je ne veux pas examiner. Tout chef de famille a le devoir strict de diriger comme il l'entend l'éducation et l'instruction de ses enfants. Laissez-moi ajouter que mes livres sont bien amers pour une jeune personne de votre âge. Quand vous serez mariée, quand vous devrez vivre par vous-même, lisez-moi. Et je désire que mes livres, si cruels qu'ils vous paraissent, vous donnent tout au moins l'amour de la vérité et un peu de la science de la vie.
Votre dévoué.
=A Jules Troubat.=
Médan, 1er septembre 1879.
Cher Monsieur,
C'est moi qui vous devais des excuses pour ne pas vous avoir remercié de l'envoi des _Chroniques parisiennes_[32].
Comme je vis beaucoup à la campagne, on entasse chez moi, à Paris, tous les livres qui arrivent. J'ai été surpris et contrarié, en prenant dernièrement dans le tas les _Chroniques_, d'en voir tomber votre carte; j'avais cru à un envoi de l'éditeur. Et j'ai parlé alors du livre, bien en retard, pour vous dire merci.
Maintenant, voilà encore que je suis votre obligé, après votre bonne lettre. Nous ne serions pas loin de nous entendre. Il ne s'agit point de dire absolument tout dans la critique; il s'agit de dire la vérité, et la vérité n'exige pas les indiscrétions grossières et inutiles. D'ailleurs, on peut toujours attendre que le sujet à disséquer soit bien mort, depuis des années, pour que lui ni ses proches ne puissent se plaindre. Tout cela est une affaire de tact. La figure de Sainte-Beuve me tourmente beaucoup; je n'ai malheureusement pas tous les éléments nécessaires; puis, je ne suis qu'un critique de combat, qui déblaie sa route devant lui, puisqu'il n'y a personne pour la déblayer. Autrement, ma grosse besogne n'est pas là, et je ne dispose pas du temps que réclamerait l'étude des documents, ce qui explique l'insuffisance de mes articles, bâclés au milieu de la bataille, pour les besoins de la tactique et en vue de la victoire. Ce qu'il nous faudrait, ce serait un critique qui ne ferait que de la critique, avec passion.
Merci encore, cher Monsieur, et croyez-moi votre bien dévoué.
=Au même.=
Médan, 5 septembre 1879.
Mon cher confrère,
Merci de vos renseignements. Je vais en profiter, car décidément je vais envoyer en Russie une étude sur Sainte-Beuve, que je publierai ensuite en France.
Quelque chose me blesse en lui. C'est que nous n'avons pas le crâne fait de même. Son effort d'impartialité me frappe, dans tous les articles que je relis. Je tâcherai d'être également juste.
Bien à vous.
=A Antoine Guillemet.=
Médan, 25 octobre 1879.
Mon cher Guillemet,
Merci de votre bonne lettre. J'ai songé souvent à vous; mais on me bouscule tellement en ce moment-ci, et j'ai encore tant de travail avec ma sacrée _Nana_, que je ne puis que vous envoyer une poignée de main en hâte. Je voudrais bien pousser ma besogne, de façon à pouvoir me réinstaller à Paris dans les premiers jours de janvier. Dès mon arrivée, j'irai vous voir. Vous devez avoir rapporté de bien belles études. Vous me montrerez tout ça.
Hein? font-ils un boucan! Qu'ont-ils donc, bon Dieu! à crier comme ça après moi? Je suis bien tranquillement au travail, ici.
A bientôt tout de même, et bonne peinture.
Inutile de vous dire que vous serez le bienvenu, si le mauvais temps ne vous épouvante pas et que vous veniez nous demander à déjeuner ici.
=A Madame Charpentier.=
Médan, 22 novembre 1879.
Chère Madame,
J'aurais besoin d'un renseignement pour _Nana_, et vous seriez bien aimable de me le donner.
Dans le grand monde, lors d'un mariage, donne-t-on un bal, et quel soir? Le soir du contrat ou le soir de l'église? J'aimerais mieux le soir de l'église. Je voudrais que le bal eût lieu dans le salon des Muffat. Surtout, si le bal est tout à fait impossible, puis-je faire donner une soirée?--Autre chose: si c'était le soir du contrat, quelle serait la toilette de la mariée? et, si c'était le soir de l'église, devrais-je faire partir les mariés pour le voyage réglementaire à l'issue du bal?
On me traque tellement que je n'ose plus risquer un détail. Je viens de me disputer avec ma femme sur toutes les questions que je vous pose, et je vous prends pour arbitre. Donnez-moi le plus de détails exacts possibles, je ne dirai à personne que vous avez collaboré à _Nana_.