Correspondance: Les lettres et les arts
Part 10
Votre mari m'a d'abord stupéfié: j'ai reçu de lui deux lettres coup sur coup; mais il s'est bien vite calmé, et j'attends depuis deux mois une réponse, à propos de _Thérèse Raquin_. Remarquez que je constate simplement la chose. Je ne me plains pas, car il me serait à moi-même souverainement désagréable de m'occuper d'affaires en ce moment.
En juin et en juillet, nous n'avons pas eu à nous plaindre de la chaleur. Il faisait même frais. Je croyais échapper aux terribles insolations dont on m'avait menacé. Mais depuis trois jours, le siroco souffle, et nous sommes dans une fournaise. Il y a eu 37° à Marseille. Je vous écris ce matin par 39°, ce qui rend ma lettre méritoire.
Pas de nouvelles, naturellement. Nous sommes trop seuls, trop perdus. Je reste des semaines sans voir personne. Pourtant, les journaux ont parlé, ma retraite est connue, et des enthousiastes viennent encore me relancer de temps à autre. Je suis même menacé d'un banquet à Marseille, auquel j'espère bien échapper. Nous avons eu Bouchor en juin, et un apprenti dramatique marseillais nous a invités tous deux à un festin chez Roubion, le Café Anglais d'ici. Voilà tout le côté mondain de ma villégiature.
Je travaille beaucoup, et c'est ce qui tue le temps. Malheureusement, l'indisposition dont ma femme vous a parlé a fait du tort à mon roman. Je ne l'emporterai pas aussi avancé que je l'espérais. Il y a des jours où je suis inquiet sur cette œuvre, elle me paraît bien plate et bien grise; d'autres jours, je la trouve bonhomme, d'une lecture agréable et facile. J'ai un quart du livre terminé. Je suis surtout content d'une grande description de Paris, un matin de printemps, à vol d'oiseau, qui est un des morceaux les plus brillants que j'aie encore décrits. Maintenant, je vais pousser les choses à la tendresse. Mais il faut bien nous dire que nous n'allons pas avoir le succès de _L'Assommoir_. Cette fois, _Une page d'amour_ (je m'en tiens à ce titre, qui est le meilleur de ceux que j'ai trouvés) est une œuvre trop douce pour passionner le public. Là-dessus, il n'y a aucune illusion à se faire. Vendons-en dix mille, et déclarons-nous satisfaits. Mais nous nous rattraperons avec _Nana_. Je rêve ici une _Nana_ extraordinaire. Vous verrez ça. Du coup, nous nous faisons massacrer, Charpentier et moi.
Quoi encore d'intéressant? On s'occupe fortement du drame _L'Assommoir_. Sans doute, l'affaire se fera avec Larochelle pour L'Ambigu. Il est entendu que je ne signe pas. Le drame aura onze tableaux, dont quelques-uns à grand effet.
Vous voyez que je ne parle que de moi. Égoïsme d'auteur. Au demeurant, nous vivons à merveille, dans un pays que j'aime beaucoup. Nous avons mangé des fruits superbes, des pêches grosses comme des têtes d'enfant. Ma femme est dans une besogne formidable: elle fait mes rideaux, des appliques de vieilles fleurs de soie sur du velours, et je vous affirme que c'est un joli travail. Nous allons rarement à Marseille, ville d'épiciers. Le grand moment de la journée est l'heure du bain, à six heures, lorsque le ciel se couche. Puis, nous restons jusqu'à dix heures, en face d'un ciel admirable. Imaginez-vous qu'en trois mois il n'a plu qu'une fois, et encore la nuit. Je n'ai pas eu la consolation de voir l'eau tomber. Ce ciel toujours bleu finit par me dégoûter du beau temps. Je donnerais beaucoup pour une de ces belles averses de Paris.
Aucune nouvelle de Daudet, de Flaubert; j'ai reçu une lettre de Goncourt, qui est dans les Ardennes. Je ne suis en correspondance qu'avec Tourguéneff. Si vous savez quelque chose de mon petit monde, vous me comblerez en étant indiscrète.
Il faut pourtant que je vous parle un peu de vous tous, et que je me roule aux pieds de mon filleul; sans quoi je ne serai pas blanc. Êtes-vous satisfaits de votre séjour à Cabourg, et comment va la petite famille, que vous couvrirez de baisers pour ma femme et pour moi? Dites à Mme Charpentier[25] que nous songeons souvent à elle et que ma femme doit lui écrire prochainement; et présentez-lui toutes nos amitiés.
J'ai été très heureux des renseignements que Labarre m'a envoyés ces mois derniers. Savez-vous qu'on a vendu: en juin, 2,580 volumes de la série dont 1,366 _Assommoir_; et en juillet, 3,167 volumes, nombre dans lequel _L'Assommoir_ entre pour 1,800? Ce qui me ravit surtout, c'est la marche des premiers romans. Si nous gardions ce courant-là, ce serait trop beau. Mais voilà que je parle encore de moi, et je suis au bout de mon papier.
Je crois avoir fait nos politesses à tout le monde, excepté à Charpentier qui est bien paresseux pour qu'on lui serre les mains. Serrez-les lui tout de même, et veuillez nous croire, chère Madame, vos bien affectueux et bien dévoués.
=A Léon Hennique.=
L'Estaque, 2 septembre 1877.
Mon cher ami,
Ne m'en veuillez pas trop, si je n'ai pas tenu ma promesse de vous répondre tout de suite. J'étais plein de bonne volonté; mais nous venons de traverser un tel coup de chaleurs, que j'ai vraiment pour moi une fière circonstance atténuante. Imaginez-vous que les mois de juin et de juillet se sont passés de la façon la plus belle du monde. C'était exquis, de l'air, de la fraîcheur. Je me croyais hors des ciels terribles dont on m'avait menacé. Et voilà que, juste après le 15 août, il a fait une série de journées tellement accablantes, que c'est miracle si je ne suis pas fondu. Jamais de ma vie je ne me suis trouvé dans une pareille fournaise. Nous avons eu 40 degrés. Heureusement qu'on nous promet de la pluie; mais je ne vois rien venir.
Mon roman a naturellement un peu souffert, la quinzaine dernière. Je comptais rentrer à Paris avec les quatre cinquièmes terminés, et c'est tout le bout du monde si j'en rapporterai la moitié. Je suis, comme vous, dans une grande perplexité sur le mérite absolu de ce que je fais. Je crains de m'être fourvoyé dans une note douce qui ne permet aucun effet. En tous cas, ce sera de ma part quelque chose d'absolument neuf. Le succès sera médiocre, à coup sûr. Mais je me console en pensant déjà à ma _Nana_. Je veux, dans ma série, toutes les notes; c'est pourquoi, même si je ne me contente pas, je ne regretterai jamais d'avoir fait _Une page d'amour_.--J'oubliais de vous dire que je me suis arrêté à ce dernier titre. On dirait qu'on avale un verre de sirop, et c'est ce qui m'a décidé.
Quant aux nouvelles, elles sont maigres. J'ai vu Alexis, ces jours derniers; le Gymnase lui a définitivement reçu un petit acte. Céard et Huysmans m'ont écrit; ils paraissent travailler tous les deux. Et rien autre. Ici, nous prenons des bains, nous mangeons des fruits superbes, et nous attendons qu'il fasse moins chaud pour pousser des pointes dans les terres. Un pays superbe, vraiment; s'il y pleuvait plus souvent, ce serait un paradis.
Vous savez qu'on tire un drame en cinq actes et douze tableaux de _L'Assommoir_. J'ai travaillé fortement au plan; mais n'en dites rien, je ne veux pas que cela se sache. Je vous donnerai des détails à Paris. Je crois que la pièce marchera, et fera un bruit de tous les diables. Nous avons tout mis, les scènes les plus audacieuses du roman.--Ce travail sur _L'Assommoir_ m'a donné une fièvre théâtrale, que je ne puis contenter, hélas! car il faut que je reste dans mon roman jusqu'au cou. Et pourtant il faudra bien que nous nous occupions du théâtre; c'est là que nous devrons un jour frapper le coup décisif.
Vous travaillez beaucoup, et vous avez raison. La volonté mène à tout. Il faut que vous lanciez cet hiver un roman chez Charpentier. Ce n'est qu'à des œuvres que nous nous affirmerons; les œuvres ferment la bouche des impuissants et décident seules des grands mouvements littéraires. Savoir où l'on veut aller, c'est très bien; mais il faut encore montrer qu'on y va. D'ailleurs, vous êtes un vaillant, vous; je ne suis pas en peine.
Je vous serre bien cordialement les deux mains.
=A Théodore Duret.=
L'Estaque, 2 septembre 1877.
Mon cher ami,
Vous m'avez fait le plus grand plaisir, en m'écrivant et en me donnant quelques nouvelles. Nous sommes ici dans un pays superbe, mais singulièrement perdu. Depuis trois mois, je ne sais ce que devient le petit monde au milieu duquel je vis d'habitude. Les journaux m'ennuient plus qu'ils ne me renseignent. Et voilà pourquoi une lettre de Paris est toujours la bienvenue.
Vous ne sauriez croire quelle sage existence de cénobite je mène! J'ai défendu à mes amis de révéler le lieu de ma retraite, et je passe des semaines sans voir personne. Le malheur est que les journaux de Marseille ont fini par parler. J'ai dû essuyer quelques visites dans ces derniers temps.
Il faut bien que je vous parle de moi. Je pousse ici le plus possible un roman qui paraîtra dans _Le Bien public_, à partir des derniers jours de novembre. C'est tout autre chose que _L'Assommoir_, et même la note de cette œuvre, est si bourgeoise et si douce, que je finis par être inquiet. Si cela allait être ennuyeux et plat! Enfin, j'ai voulu cette opposition et je n'ai plus qu'à avoir la force de ma volonté! Ce qui me soutient, c'est la pensée de la stupéfaction du public, en face de cette douceur. J'adore dérouter mon monde.
Et c'est tout. Je n'ai pu m'occuper de théâtre. Mes journées entières sont prises. Puis, imaginez-vous que les chaleurs, après avoir été très tolérables en juin et en juillet, sont devenues brusquement féroces à la fin d'août. Nous avons eu 40 degrés. Pendant dix jours, j'ai pu croire à chaque instant que mes cheveux allaient s'allumer. Ma femme et moi n'avions qu'un soulagement, celui de prendre des bains prolongés, après le coucher du soleil; et encore la mer était chaude, on en sortait brûlant. Ajoutez à cela que, depuis trois mois, il n'a pas tombé une goutte d'eau. Moi qui ai la passion de la pluie, je finis par montrer le poing à ce ciel implacablement bleu.
Tout ceci est le côté désagréable du Midi. Mais heureusement qu'il y a des compensations. Le pays est superbe, et j'y retrouve toutes sortes de souvenirs d'enfance. Nous mangeons des fruits magnifiques et un tas de saletés que j'adore, mais dont je me méfie un peu, parce qu'elles m'ont déjà rendu malade.
Vous avez très bien fait de renvoyer la publication de votre deuxième volume. Le moment est vraiment abominable. Et le pis est qu'on marche à l'inconnu. Je suis très inquiet pour nos affaires littéraires, l'hiver prochain. Réellement, le tapage politique devient insupportable. On devrait bien se taire un peu, pour nous écouter, nous les hommes de paix.
Ma femme est très sensible à votre bon souvenir. Elle va mieux, quoique toujours lasse. Mais vous savez que les bons effets de la villégiature ne se font sentir que lorsqu'on est rentré chez soi.--Nous ne reviendrons à Paris que dans les premiers jours de novembre.
Je vous serre bien cordialement la main.
=A Gustave Flaubert.=
L'Estaque, 17 septembre 1877.
Il y a longtemps, mon bon ami, que je désire vous demander de vos nouvelles. Mais vous m'excuserez, si je ne l'ai pas fait plus tôt, car je travaille beaucoup et nous avons eu ici de telles chaleurs, que, le soir, après ma tâche, je n'avais plus le courage de regarder une feuille de papier en face.--Comment allez-vous, et surtout comment va le travail? Ce terrible chapitre sur les sciences, dont vous me parliez, est-il enfin sur le carreau? Vous savez combien je m'intéresse à vos deux bonshommes[26], car il y a là des difficultés formidables à vaincre, et j'ai hâte d'assister à votre victoire. Mais surtout, ce qui m'inquiète, c'est de savoir si vous comptez passer l'hiver à Paris. A quelle époque pensez-vous quitter Croisset? Aurons-nous la joie de vos dimanches, ou devrons-nous errer comme des âmes en peine en vous souhaitant de tout notre cœur?
Et si vous avez d'autres nouvelles, vous serez bien aimable de me les donner. Mais je sais avec quel soin jaloux vous vous cloîtrez, et je n'insiste pas. J'ai échangé deux ou trois lettres avec notre ami Tourguéneff qui vient encore d'avoir une attaque de goutte. J'ai eu une lettre de Goncourt qui s'occupe activement de sa _Marie-Antoinette_, dont Charpentier fait, paraît-il, un volume superbe. Rien de Daudet. Et voilà! Savez-vous quelque chose sur nos amis?
Il faut maintenant que je vous parle un peu de moi. Il y a près de quatre mois que je suis à l'Estaque. Pays superbe. J'ai en face de moi le golfe de Marseille, avec son merveilleux fond de collines et la ville toute blanche dans les eaux bleues. Remarquez que, malgré ce voisinage, je me trouve en plein désert. Et des coquillages, mon ami, des bouillabaisses, une nourriture du tonnerre de Dieu, qui me souffle du feu dans le corps. J'avoue même que j'ai abusé de toutes ces bonnes choses; j'ai dû garder le lit quelques jours. Les fruits m'ont remis, des pêches magnifiques, puis les figues et le raisin. Nous avons eu longtemps 40 degrés de chaleur. Le soir, une brise montait et l'on jouissait. En somme, je suis très heureux de ma saison. Ma femme va beaucoup mieux. Nous allons encore rester six semaines, jusque vers le 5 novembre, de façon à profiter de l'automne splendide qui commence.
Quant à mon nouveau roman, j'en ai écrit près des deux cinquièmes. Il doit commencer à paraître dans _Le Bien public_ vers le 17 novembre. Je veux absolument lancer le volume chez Charpentier à la fin février. A la vérité, je vous confesserai que je suis très perplexe sur la valeur de ce que je fais. Vous savez que je veux étonner mon public en lui donnant quelque chose de complètement opposé à _L'Assommoir_. J'ai donc choisi un sujet attendrissant et je le traite avec le plus de simplicité possible. Aussi, certains jours, je me désespère en trouvant l'œuvre bien grise. Vous ne vous attendez pas à un livre si bonhomme, il me stupéfie moi-même. Mais, en somme, je dois être dans le vrai, et je tâche de ne pas trop me décourager, d'aller bravement mon chemin.
Quoi encore? J'ai autorisé deux braves garçons à tirer un drame de _L'Assommoir_. Puis, je me suis laissé emballer, j'ai travaillé moi-même au scénario; mais il est bien entendu que je ne serai pas nommé. Le drame aura douze tableaux. Maintenant je crois fermement à un succès.
Un bout de lettre, n'est ce pas? qui me donne de vos nouvelles. Je suis tellement perdu, ici, qu'une lettre de vous m'occupera huit jours.
Ma femme se rappelle à votre bon souvenir, et je vous envoie mes plus vigoureuses poignées de main.
Bien vôtre.
=Au même.=
L'Estaque, 12 octobre 1877.
Mon bon ami,
J'ai reçu vos deux lettres qui m'ont beaucoup tranquillisé. J'avais eu une folle idée que je dois vous confesser, pour me punir: je craignais de vous avoir fâché par quelques feuilletons où j'ai soutenu des idées que je sais ne pas être les vôtres. C'était stupide de ma part, mais que voulez-vous? j'étais inquiet.
Je vais retourner à Paris» j'attends que ces abominables élections soient terminées. Allons-nous avoir quelque tranquillité? Je crains que non. Et nous en aurions cependant bien besoin pour nos bouquins.
Ce sont deux braves garçons, Busnach et Gastineau, qui signeront _L'Assommoir_ au théâtre. Mais, entre nous, je dois vous dire que j'ai beaucoup travaillé à la pièce, bien que j'aie mis comme condition formelle que je resterai dans la coulisse. J'ajoute que la pièce m'inspire aujourd'hui une grande confiance. Les douze tableaux me paraissent très réussis et je crois à un succès. Quant au _Bouton de rose_, je crois fort que je vais le mettre sous clef, dans un tiroir. Décidément, ce n'est pas trop bon.
Avez-vous lu la façon dont _Le Bien public_ annonce mon nouveau roman? Ont-ils un style, ces gaillards-là! Mais la réclame m'a paru bonne, du moment où elle dit qu'on pourra laisser mon roman _sur la table de famille_.
Piochez dur, et au jour de l'an, mon bon ami. Nous aurons encore de beaux dimanches, malgré tous ces braillards de la politique.
Bien affectueusement à vous.
=A Henry Céard.=
Paris, 30 mars 1878.
Mon cher Céard,
Il m'arrive une tuile, je crois qu'on va jouer décidément _Le Bouton de rose_, et il me faut tout de suite une ronde militaire. Voici le programme: une ronde militaire, très leste, en trois couplets de huit vers chacun, et dans laquelle on introduirait des mots d'argot, par exemple _rigolo, pioncer, taper dans l'œil, très chouette, se coller des petits verres dans le fusil,_ d'autres encore. Il faudrait que le sujet fût quelque chose dans ce genre: les amours d'un caporal et d'une marquise, ou les amours d'une vivandière (lui donner un nom surprenant) avec un duc qui la fait duchesse. On pourrait, je crois, tout en faisant quelque chose de fou, garder une odeur littéraire.
Pouvez-vous me faire cela, en vous mettant à plusieurs? Parlez-en donc à Hennique, à Huysmans, à Maupassant, et trouvez-moi quelque chose de stupéfiant de bêtise. Vous pourriez tout de suite faire la chose, à vous seul, puis jeudi, on l'épicerait, si on trouvait ensemble quelque bonne folie. Le pis est que je suis pressé.
Pardonnez-moi une si étrange commande, et croyez-moi votre bien dévoué.
Les choses lestes doivent être des sous-entendus, pour être chantés à la Judic. Il faut graduer l'effet des couplets, avec quelque énorme bêtise pour le dernier.
Envoyez-moi votre ronde, dès qu'elle sera faite, sans attendre jeudi.
=A Paul Bourget.=
Médan, 22 avril 1878.
Mon cher Bourget,
Je voulais vous écrire ou plutôt je voulais vous voir pour vous parler d'_Edel_. J'avoue que je n'étais pas très content, et c'est peut-être pour cela que j'ai été paresseux. Mais dernièrement j'ai trouvé dans _La Vie littéraire_ un article de M. Grandmongin, votre ami, je crois, qui traduisait absolument les impressions produites sur moi par votre poème. Alors, j'ai résolu de vous écrire, ma besogne étant faite à moitié.
Certes, je tire des conclusions opposées à celles de M. Grandmongin. Mais, comme lui, je déclare que, vous poète moderne, vous détestez la vie moderne. Vous allez contre vos dieux, vous n'acceptez pas franchement votre âge. Alors peignez-en un autre. Pourquoi trouver une gare laide? C'est très beau une gare. Pourquoi vouloir vous envoler continuellement loin de nos rues, vers les pays romantiques? Elles sont tragiques et charmantes, nos rues, elles doivent suffire à un poète. Et ainsi du reste. Votre héroïne est un rêve et votre poème une lamentation jetée dans la nuit par un enfant qui a peur du vrai.
Certes, cela ne va pas sans un grand talent. Vous savez combien je vous aime, c'est pourquoi je suis sévère. Mais je veux causer avec vous l'hiver prochain, je veux vous répéter ce que je vous ai déjà dit. Vous ne prenez de Balzac que la fantasmagorie, vous n'êtes pas touché par le réel qu'il a apporté et qui fait toute sa grandeur. Enfin, il est dit que votre génération, elle aussi, sera empoisonnée de romantisme.
Bien cordialement à vous.
=A Henry Céard.=
Médan, 26 juillet 1878.
Mon cher Céard,
Merci mille fois pour vos notes. Elles sont excellentes, et je les emploierai toutes; le dîner surtout est stupéfiant. Je voudrais avoir cent pages de notes pareilles. Je ferais un bien beau livre. Si vous retrouvez quelque chose, par vous ou vos amis, faites-moi un nouvel envoi. Je suis affamé de choses vues.
Je tiens le plan de _Nana_, et je suis très content. J'ai mis trois jours pour trouver les noms, dont quelques-uns me paraissent réussis; il faut vous dire que j'ai déjà soixante personnages. Je ne pourrai me mettre à l'écriture que dans une quinzaine de jours, tant j'ai encore de détails à régler.
J'ai vu Maupassant, qui m'a amené _Nana_, mon bateau. Et c'est tout, pas un autre visage humain. Je compte sur vous pour le mois prochain, après le voyage que je dois faire à Paris. D'ailleurs, je vous préviendrai longtemps à l'avance, pour que vous puissiez, vous et Huysmans, vous faire à l'idée de passer une journée à la campagne, avec les mouches et les araignées.
Ma femme vous envoie à tous deux ses amitiés et je vous serre, à tous deux aussi, la main bien affectueusement.
Votre Russe ne devait, je crois, vous écrire que dans les premiers jours d'août. S'il ne s'est pas exécuté le 10 août, prévenez-moi et je m'en mêlerai.
=A Gustave Flaubert.=
Médan, 9 août 1878.
Mon cher ami,
J'allais vous écrire, travaillé du remords de ne vous avoir pas écrit plus tôt. J'ai eu toutes sortes de tracas. J'ai acheté une maison, une cabane à lapins, entre Poissy et Triel, dans un trou charmant, au bord de la Seine; neuf mille francs, je vous dis le prix pour que vous n'ayez pas trop de respect. La littérature a payé ce modeste asile champêtre, qui a le mérite d'être loin de toute station et de ne pas compter un seul bourgeois dans son voisinage. Je suis seul, absolument seul; depuis un mois, je n'ai pas vu une face humaine. Seulement, mon installation m'a beaucoup dérangé, et de là ma négligence.
J'ai eu de vos nouvelles par Maupassant qui m'a acheté un bateau et qui me l'a amené lui-même de Bezons. Je savais donc que votre bouquin marchait bien et j'en étais très heureux. Vous avez tort de douter de cette œuvre; mon opinion a toujours été qu'elle est d'une donnée extrêmement originale et que vous allez produire un livre tout nouveau comme sujet et comme forme. Tourguéneff, avant mon départ de Paris, m'a encore parlé avec enthousiasme des morceaux que vous lui avez lus.
Maintenant, voici de mes nouvelles. Je viens de terminer le plan de _Nana_, qui m'a donné beaucoup de peine, car il porte sur un monde singulièrement complexe, et je n'aurai pas moins d'une centaine de personnages. Je suis très content de ce plan. Seulement, je crois que cela sera bien raide. Je veux tout dire, et il y a des choses bien grosses. Vous serez content, je crois, de la façon paternelle et bourgeoise dont je vais prendre les bonnes «filles de joie».--J'ai, en ce moment, ce petit frémissement dans la plume, qui m'a toujours annoncé l'heureux accouchement d'un bon livre.--Je compte commencer à écrire vers le 20 de ce mois, après ma correspondance de Russie.
Vous savez que votre ami Bardoux vient de me jouer un tour indigne. Après avoir crié pendant cinq mois, dans tous les mondes, qu'il allait me décorer, il m'a remplacé au dernier moment sur sa liste par Ferdinand Fabre; de sorte que me voilà candidat perpétuel à la décoration, moi qui n'ai rien demandé et qui me souciais de cela comme un âne d'une rose. Je suis furieux de la situation que ce ministre sympathique m'a faite. Les journaux ont discuté la chose, et aujourd'hui ils pleurent sur mon sort; c'est intolérable. Puis, je n'entends pas qu'on me pèse; je suis ou je ne suis pas. Et savez-vous pourquoi Bardoux m'a préféré Fabre? parce que Fabre est mon aîné. Ajoutons que je flaire là-dessous une farce d'Hébrard, qui est _l'ennemi_. Si vous voyez Bardoux, dites-lui que j'ai déjà avalé pas mal de crapauds dans ma vie d'écrivain, mais que cette décoration offerte, promenée dans les journaux, puis retirée au dernier moment, est le crapaud le plus désagréable que j'aie encore digéré;--il était si facile de me laisser dans mon coin et de ne pas me faire passer pour un monsieur, de talent discutable, qui guette inutilement un bout de ruban rouge. Pardon de vous en écrire si long, mais je suis encore plein de dégoût et de colère.
Rien autre. J'ai déjeuné avec Daudet qui travaille ferme à son roman de _La Reine Béatrix_. Je n'ai pas vu Goncourt. Tourguéneff est en Russie. Les Charpentier sont à Gérardmer, et voilà!
Une bonne poignée de main, avec toutes les amitiés de ma femme. Si vous passez par Poissy, venez donc nous demander à déjeuner. Vous vous adresserez à M. Salles, loueur de voitures, qui vous amènera chez moi. Et bon courage et bon travail!
=A Léon Hennique.=
Médan, 14 août 1878.
Mon cher Hennique,