Correspondance inédite de Hector Berlioz, 1819-1868
Chapter 8
C'est une situation aussi neuve qu'agréable, madame, que celle où vous avez bien voulu me placer. Une femme d'esprit m'autorise à lui adresser mes divagations et veut bien perdre son temps à les lire, sans trop en voir le côté ridicule. Il est peu généreux à moi d'en profiter, je le sens, mais qui n'a pas son grain d'égoïsme?... je n'en suis pas exempt; aussi, toutes les fois qu'une tentation de ce genre viendra m'assaillir, je m'empresserai d'y succomber.--Je l'eusse fait plus tôt, impatient comme je le suis de recevoir de vos nouvelles, si, en descendant les Alpes, je n'avais été pris au bond et renvoyé comme un ballon de villa en villa dans tous les environs de Grenoble. Les parents, les amis à revoir, les curiosités à satisfaire, les récits de Rome, de Naples, du Vésuve, à varier tant bien que mal, m'ont occupé continuellement, tantôt d'une façon bien douce, tantôt de la manière la plus cruellement fastidieuse.
Je craignais, en arrivant en France, d'avoir à retourner le vers de Voltaire en m'avouant que «plus je vis l'étranger _moins_ j'aimai ma patrie»; mais il n'en a rien été, et les souvenirs du royaume de Naples sont demeurés impuissants contre l'aspect riant, varié, frais, riche, pittoresque, beau de masses, beau de détails, de notre admirable vallée de l'Isère. Je l'ai revue dans son meilleur moment; la coquette semblait s'être mise en frais d'atours extraordinaires pour me prouver, à mon retour, qu'elle n'avait rien à envier aux beautés étrangères.
Il n'en a pas été de même dans la comparaison que je n'ai pu m'empêcher d'établir entre la société que je voyais le plus habituellement à Rome et celle que je retrouvais après ma longue absence. Cette fois, l'avantage est resté tout entier aux beautés éloignées, sinon étrangères, et le proverbe «les absents ont tort», m'a paru complétement faux.
Malgré tous mes efforts pour détourner la conversation de pareils sujets, on s'obstine à me parler art, musique, haute poésie; et Dieu sait comme on en parle en province!... des idées si étranges, des jugements faits pour déconcerter un artiste et lui figer le sang dans les veines, et par-dessus tout le plus horrible sang-froid. On dirait, à les entendre causer de Byron, de Goethe, de Beethoven, qu'il s'agit de quelque tailleur ou bottier, dont le talent s'écarte un peu de la ligne ordinaire; rien n'est assez bon pour eux; jamais de respect ni d'enthousiasme; ces gens-là feraient volontiers de feuilles de rose la litière de leurs chevaux. De sorte que, vivant au milieu du monde, je demeure dans le plus profond et le plus cruel isolement. Puis j'étouffe par défaut de musique; je n'ai plus à espérer le soir le piano de mademoiselle Louise, ni les sublimes adagios qu'elle avait la bonté de me jouer, sans que mon obstination à les lui faire répéter pût altérer sa patience ou nuire à l'expression de son jeu. Je vous vois rire, madame; vous dites, sans doute, que je ne sais ni ce que je veux ni où je voudrais être, que je suis à demi fou. A cela je vous répondrai que je sais parfaitement bien _ce que je veux_, mais que, pour ma _mezza pazzia_, comme on s'accorde assez généralement à m'en gratifier et que dans beaucoup de circonstances il y a un grand avantage à passer pour fou, j'en prends facilement mon parti. Mon père avait imaginé ces jours-ci un singulier moyen de me rendre sage. Il voulait me marier. Présumant, à tort ou à raison, sur des données à lui connues, que ma recherche serait bien accueillie d'une personne fort riche, il m'engageait très-fortement à me présenter, par la raison péremptoire qu'un jeune homme qui n'aura jamais qu'un patrimoine d'une centaine de mille francs _ne doit_ pas négliger l'occasion d'en épouser trois cent mille comptant, et autant en expectative. J'en ai ri pendant quelque temps, comme d'une plaisanterie; mais, les instances de mon père devenant plus vives, j'ai été obligé de déclarer fort catégoriquement que je me sentais incapable d'aimer jamais la personne dont il s'agissait et que je n'étais à vendre à aucun prix. La discussion s'est terminée là; mais j'en ai été désagréablement affecté, je me croyais mieux connu de mon père. Au fond, madame, ne me donnez-vous pas raison?...
Après une maladie de Marie-Louise, l'empereur dit à M. Dubois, qui l'avait soignée: «Que vous faut-il, Dubois? de l'argent ou des honneurs.--Sire, de l'argent et des honneurs.» Si pareille question m'était adressée: «Voulez-vous de l'argent, de l'amour ou de la liberté...?», je dirais bien aussi: «De la liberté, de l'amour et de l'argent.» Mais, comme ce ne sera jamais à un Napoléon que je ferai semblable réponse, je renoncerai toujours à l'argent pour garder ou obtenir l'un des deux autres, quelque Vanloo que cela soit. J'aurais bien voulu envoyer à mademoiselle Louise quelque petite composition dans le genre de celles qu'elle aime; mais ce que j'avais écrit ne me paraissant pas digne d'exciter le sourire d'approbation du gracieux Ariel, j'ai suivi le conseil de mon amour-propre et je l'ai brûlé. Je crains de ne pas être plus heureux de longtemps, car, au lieu de composer, je suis forcé de copier moi-même les parties d'un nouvel ouvrage que je donnerai à Paris au mois de décembre, si l'émeute et le choléra veulent bien le permettre. Vous avez eu la bonté, madame, de me faire espérer pour cette occasion des lettres d'introduction auprès de mademoiselle Allard et de madame Duchambge, et ce que vous m'avez dit de ces deux dames me fait attacher beaucoup de prix à faire leur connaissance. Mon passage à Paris n'aura lieu qu'à la fin de l'année, ainsi que je m'y suis engagé envers M. Horace, et, immédiatement après avoir lâché ma bordée vocale et instrumentale, je partirai pour Berlin à pleines voiles. Mais je m'aperçois que j'ai étrangement abusé de la liberté de vous ennuyer, et, tout honteux, je m'empresse de finir en vous priant de me pardonner ma loquacité.
XV.
A M. FERDINAND HILLER.
La Côte, ce 7 août 1832.
Qu'il a un drôle d'esprit, piquant, agaçant, coquet, cet Hiller! Si nous étions tous les deux femmes, avec la manière de sentir que nous avons, je _la_ détesterais; si lui seulement était femme, je _la_ haïrais avec crispation, tant j'abhorre les coquettes. La Providence a donc tout _fait pour le mieux_, comme disent les jobards, en nous jetant tous les deux sur le globe, armés du sexe masculin.
Non, mon cher mauvais plaisant, _vous n'avez pas pu faire autrement_ que de me faire attendre deux mois votre réponse; mais _je ne puis pas non plus faire autrement_ que de vous en vouloir, et d'avoir _perdu radicalement_ la confiance dans vos promesses de ce genre. Comme je ne m'en fâche pas beaucoup ou, du moins, comme je n'y mets pas beaucoup d'amour-propre, je vous avais écrit une seconde lettre de Grenoble; mais, six heures après, réfléchissant à ce qu'elle contenait, je l'ai brûlée. «Il y a des choses, disait Napoléon, qu'il ne faut jamais dire; à plus forte raison, faut-il se garder de les écrire.» Oh! Napoléon! Napoléon!... Allons, voilà la poche de l'enthousiasme qui va crever... Pour empêcher ce malheur, je vais, au lieu de vous parler de lui, de ses ouvrages en Lombardie, de ses traces sublimes que j'ai suivies jusqu'aux Alpes en revenant en France, je vais vous parler de trois grosses fautes de français que contient votre lettre!! OH!!!... Puisque vous apprenez le latin, je vais me faire pédagogue. 1º Il ne faut point d'accent sur _negre_; 2º vous dites que je trouve ici «des grands amusements»: il faut _de_ grands amusements; 3º «Il est possible que Mendelssohn l'_aura_»:--que Mendelssohn l'_ait_.
Profitez de cette leçon.
Ouf!
Je suis, en effet, avec ma famille, mais je n'ai que ma soeur cadette qui m'adore, et je me laisse adorer d'une manière fort édifiante... Oh! quand je retournerai en Italie!!!--Voyez-vous, mon cher, il me faut de la _liberté_, de l'_amour_ et de l'_argent_. Nous trouverons cela plus tard, en y ajoutant même un petit objet de luxe, de ces superflus qui sont nécessaires à certaines organisations, la Vengeance, générale et privée. On ne vit et ne meurt qu'une fois.
Pendant que je suis en province, isolé de mes agitations ordinaires, seul avec ma pensée, qui se retourne dans tous les sens comme un porc-épic en me blessant de ses dards aigus, mes idées se fixent, se consolident par l'étude des profonds ouvrages de Locke, Cabanis, Gall et autres; ce n'est pas qu'ils m'apprennent autre chose que des détails techniques, car je m'aperçois bien souvent que je suis plus avancé qu'eux, et qu'ils n'osent pas suivre leur marche dans les conséquences de leurs principes, par crainte de l'opinion. L'opinion, cette reine du monde!... mais il n'y a plus de rois ni de reines, il y a eu un tremblement de trônes (dit Lamartine) qui les a tous renversés.
Je copie toute la journée les parties de mon _Mélologue_; depuis deux mois, je ne fais pas autre chose, et j'en ai encore pour soixante-deux jours; vous voyez que j'ai de la patience. Il en faut pour tout, non pas pour supporter chiennement les maux, mais pour _agir_. Le besoin de musique me rend souvent malade; il me donne des tremblements nerveux; puis nous avons aussi l'influence cholérique qui m'a retenu quelques jours au lit; j'en suis libre aujourd'hui, prêt à recommencer. Je vais aller voir F....; nous ne nous sommes pas vus depuis cinq ans. Les extrêmes se touchent, comme vous voyez. Il est plus religieux que jamais, il a épousé une femme qui l'adorait, et il adore ferme aussi, lui. Quelle drôle de chose que cette adoration, et elle est vive et sincère:
XVI.
A M. L'INTENDANT GÉNÉRAL DE LA LISTE CIVILE
Paris, vendredi 9 novembre 1832.
Monsieur l'intendant général,
Élève de l'École des beaux-arts française de Rome (section de musique), je ne pouvais mieux répondre au but de l'institution qu'en cherchant à multiplier les productions de mon art. Mais, moins heureux en cela que les peintres qui ont la ressource des expositions, nos partitions sont mortes s'il n'y a pas exécution. Je m'adresse, monsieur l'intendant général, à votre justice éclairée en vous priant de mettre à ma disposition la salle du Conservatoire de musique pour un concert que je me propose de donner le dimanche 2 décembre. L'accueil encourageant que quelques-uns de mes ouvrages ont reçu du public dans cette même enceinte m'enhardit à croire que ceux que je rapporte d'Italie m'attireront de nouveaux suffrages. J'ai surtout à coeur de me montrer digne de l'École à laquelle j'appartiens et de son illustre patronage.
J'ai l'honneur d'être, etc.
XVII.
A JOSEPH D'ORTIGUE.
Samedi, 19 janvier 1833.
Cher ami,
Field vous a réservé un billet pour son concert de dimanche (demain); il est chez Schlesinger; venez le prendre. Apportez-moi en même temps mes partitions; je n'ai pas besoin de vous dire qu'il ne faut pas songer à arranger _le bas_ à quatre mains pour mademoiselle Perdreau; trouvez un prétexte; mais, l'ouvrage n'étant pas gravé, cela pourrait avoir des conséquences fort désagréables pour moi.
Je vous parle de _chants_, tandis que _Rome brûle_[60]; n'importe! Venez me voir demain dimanche dans la journée. Si je n'y suis pas, donnez-moi un rendez-vous.
Jamais plus intense douleur n'a rongé un coeur d'homme! Je suis au septième cercle de l'enfer. J'avais bien raison; il n'y a pas de justice au ciel.
A propos, je vais faire un opéra italien fort gai, sur la comédie de Shakspeare (_Beaucoup de bruit pour rien_)[61].
A cette occasion, je vous prierai de me prêter le volume qui contient cette pièce.
Oui, oui, ronge, ronge, je m'en moque; je te défie de me faire sourciller; quand tu auras tout rongé, quand il n'y aura _plus de coeur_, il faudra bien que tu t'arrêtes.
Votre article sur _les Armides_ sera fait demain tant bien que mal. Oh! oh! damnation, je broierais un fer rouge entre mes dents.
Charmant!
Adieu.
XVIII.
AU MÊME.
5 février 1833.
Cher et bon ami,
Je n'ai rien que du bonheur à vous annoncer. Le soleil luit en ce moment-ci du plus vif éclat. Je vous raconterai en détail tout cela. Henriette et moi avions été mutuellement calomniés vis-à-vis de l'autre d'une manière infâme. Tout est éclairci. Son amour se montre fort. Il y a une opposition formidable. J'ai écrit à mon père. Le dénoûment approche. Venez me voir, je vous en prie, et apprenez-moi ce que vous avez de nouveau. J'ai quelque chose à donner à Pichot qui peut suffire pour un premier article. Je vous le montrerai.
_God bless you!_
XIX.
A M. FERDINAND HILLER.
Paris, 18 juillet 1833.
Mon cher ami,
Vous devinez sans doute, au long et absurde silence que j'ai gardé avec vous, que l'état de _liberté_ dans lequel vous m'avez laissé à votre départ n'a pas été long. Deux jours après que vous aviez quitté Paris, Henriette me fit _prier instamment_ de venir la voir. Je fus froid et calme comme un marbre. Elle m'écrivit deux heures après; j'y retournai, et après mille protestations et explications qui, sans la justifier complétement, la disculpaient au moins sur le point principal, j'ai fini par lui pardonner, et depuis lors je ne l'ai pas quittée un seul jour. Quand votre lettre m'est parvenue, le jeune homme qui me l'a remise ne m'ayant pas laissé son adresse, je n'ai pu vous envoyer la musique que vous me demandiez. J'aurais pu toutefois vous écrire plus tôt, sans l'immense préoccupation où je vis depuis longtemps. Vous veniez de faire une perte, d'ailleurs, pour laquelle je n'aurais su vous offrir que de bien pâles et faibles consolations. Vous aviez en votre père un ami qui ne s'est jamais démenti un seul instant depuis votre enfance, un guide et non un maître, un protecteur et non un gouverneur; oh! c'est précieux et rare. Vous avez dû ressentir une douleur étrange, inconnue, à cette séparation.
Ce que je vous dis là est peut-être mal, je rappellerai peut-être encore quelques larmes dans vos yeux, mais j'espère qu'elles seront du moins sans amertume.
Je vais partir dans deux jours pour Grenoble; il faut que je voie si décidément j'ai aussi perdu mon père, et si je suis pour toute ma famille un paria.
Ma pauvre Henriette commence à marcher; nous sommes allés déjà plusieurs fois ensemble nous promener aux Tuileries. Je suis les progrès de sa guérison avec l'anxiété d'une mère qui voit les premiers pas de son enfant. Mais quelle affreuse position est la nôtre! Mon père ne veut rien me donner, espérant par là empêcher mon mariage. Elle n'a rien, je ne puis rien ou fort peu pour elle; hier soir, nous avons passé deux heures noyés de larmes tous les deux. Sous quelque prétexte que ce soit, je ne puis lui faire accepter l'argent dont je puis disposer. Heureusement, j'ai obtenu de la Caisse d'encouragement des beaux-arts une gratification de mille francs pour elle, que je lui remettrai ces jours-ci. C'est l'attente de cette somme, que je veux lui remettre moi-même, qui retarde mon voyage. Aussitôt après, je pars pour obtenir, soit de mon père, soit de mon beau-frère, ou de mes amis, ou même des usuriers qui connaissent la fortune de mon père, quelques mille francs qui puissent me mettre dans le cas de la tirer, ainsi que moi, de l'atroce situation où nous nous trouvons.
Comme je ne sais pas trop comment tout cela finira, je vous prie de conserver cette lettre, afin que, si quelque malheur définitif m'arrive, vous puissiez réclamer _toute ma musique manuscrite que je vous lègue et confie_. Vous ne serez ici que dans deux mois; ainsi, écrivez-moi une fois au moins avant. Je suis toujours à la même adresse, rue Neuve-Saint-Marc, nº 1, et je ne demeurerai absent qu'une douzaine de jours.
XX.
A JOSEPH D'ORTIGUE.
Paris, 15 octobre 1833.
Non, sans doute, je n'ignore pas que tout ce qui me touche te touche; mais, cher bon ami, tu dois m'excuser de ne t'avoir pas écrit, d'autant plus facilement que je suis encore dans l'impossibilité de me rappeler ton ancienne adresse à Vaugirard; puis j'ai été, tous ces derniers temps, si préoccupé de mon bonheur, de mes inquiétudes, de mes projets pour _elle_, si accablé par la révolution immense que tout cela fait dans ma vie, qu'en vérité je ne songeais pas au monde, et tu me pardonneras de t'avoir un instant oublié, ainsi que tous mes autres amis.
Je monte une représentation avec concert pour le 12 du mois prochain à l'Odéon. Ma pauvre Ophélie y reparaîtra dans le quatrième acte d'_Hamlet_; madame Dorval jouera _Antony_; tu nous annonceras ça[62].
Nous serons à Paris _chez moi_, rue Neuve-Saint-Marc, nº 1, dès demain. Ainsi, si tu veux venir prendre du thé avec nous le soir dans quelques jours, quand nous serons un peu casés, tu nous feras grand plaisir. Je t'écrirai un mot.
Adieu. Ton sincère et inaltérable ami.
XXI.
A M. LE COMTE D'ORTIGUE, RÉDACTEUR DE _LA QUOTIDIENNE_, FORT CONNU DANS L'UNIVERS ET BEAUCOUP D'AUTRES LIEUX.
31 mai 1834.
Mon pauvre ami, je suis bien désolé de te savoir malade. Je devais aller te voir avant-hier, mais j'ai été forcé de faire à Paris plusieurs courses imprévues qui m'ont dévoré mon temps. A la maison, je ne quitte pas la plume, soit pour ces gredins de journaux, soit pour finir ma symphonie, qui sera née et baptisée avant peu.
Je te croyais parti pour le pays des _troundedious_; d'autant plus parti que la domestique de Liszt m'avait dit que tu avais fait une visite, rue de Provence, annonçant ton départ pour le lendemain. Pourquoi ne voudrais-tu pas un jour dîner avec nous à la fortune du pot? (Je ne m'appelle pas _De Chambre_ comme le fameux calembourgeois; ainsi sois tranquille.) Je tâcherai en tout cas de trouver un jour pour aller à Issy. Cependant Henriette me charge expressément de te dire qu'elle est _encore au monde_ et que je ne pourrai ni dîner ni coucher chez toi.
Dieu t'ait en sa sainte et digne garde et te guérisse du mal d'yeux, sans être obligé de t'y faire une application de salive. Fais-tu quelque chose?
XXII.
A M. HOFFMEISTER, ÉDITEUR DE MUSIQUE, A LEIPSIG.
Paris, 8 mai 1836.
Monsieur,
Vous avez publié dernièrement une ouverture réduite, pour le piano à quatre mains, sous le titre d'_Ouverture des Francs Juges_, dont vous m'attribuez non-seulement la composition, mais aussi l'arrangement. Il est pénible pour moi, monsieur, d'être obligé de protester que je suis parfaitement étranger à cette publication, faite sans mon aveu et sans que j'en aie été seulement prévenu. L'arrangement de piano que vous venez de livrer à l'impression N'EST PAS DE MOI et je ne saurais davantage reconnaître mon ouvrage dans ce qui reste de l'ouverture. Votre arrangeur a coupé ma partition, l'a rognée, taillée et recousue de telle façon que je n'y vois plus en maint endroit qu'un monstre ridicule, dont je le prie de garder tout l'honneur pour lui seul. Si une semblable liberté avait été prise à mon égard par un Beethoven ou un Weber, je me serais soumis sans murmures à ce qui m'eût certes paru néanmoins une humiliation cruelle; mais ni Weber ni Beethoven ne me l'auraient jamais fait subir: si l'ouvrage est mauvais, ils ne se fussent pas donné la peine de le retoucher; s'il leur eût paru bon, ils en auraient respecté la forme, la pensée, les détails et jusqu'aux défauts. Et puis, les hommes de cette trempe n'étant pas plus communs en Allemagne qu'ailleurs, j'ai tout lieu de croire que mon ouverture n'est pas tombée entre les mains d'un musicien bien extraordinaire. La simple inspection de son travail en fournit une preuve évidente. Je ne parle pas du style de piano qu'il a substitué au style d'orchestre, et qu'on croirait souvent emprunté à des sonates faites pour des enfants de huit ans; je ne dirai rien non plus de l'inintelligence complète dont il fait preuve d'un bout à l'autre de l'ouvrage, soit en reproduisant de la façon la plus plate et la plus mesquine ce qui eût nécessité toutes les puissances du piano pour donner une idée approximative de l'effet d'orchestre, soit en prenant souvent l'idée accessoire pour l'idée principale, _et vice versa_; dans tout cela, il n'y a pas de la faute de l'arrangeur; je suis persuadé qu'il n'y a point mis de malice. Mais ce qui me paraît vraiment déplorable, c'est que vous ayez chargé un pareil chirurgien de me faire d'aussi graves amputations. On ne coupe pas un membre d'ordinaire sans en connaître l'importance générale, les fonctions spéciales, les rapports intimes et l'anatomie interne et externe. Il n'y a que le bourreau qui puisse couper le poing à un malheureux, sans tenir compte des articulations, des attaches musculaires, des filets nerveux et des vaisseaux sanguins; aussi le fait-il brutalement d'un coup de hache, et la tête du patient saute bientôt après. C'est le supplice des parricides. C'est celui, monsieur, que votre arrangeur m'a infligé. Il a fait disparaître non-seulement des passages entiers, mais des fragments de phrases dont la suppression rend l'ensemble incompréhensible ou absurde. Ainsi, dans la prière en _ut mineur_ des flûtes et clarinettes, au milieu de l'allégro, l'arrangeur n'a pas vu que cette mélodie est un adagio écrit avec les signes de l'allégro dans lequel il est jeté; qu'une _ronde_ y représente toujours une _noire_, trois _rondes liées et soutenues_ une _blanche pointée_, et que par conséquent il faut _quatre mesures_ du mouvement _allégro_ pour former _une seule mesure réelle_ du chant _adagio_. Trouvant donc cette prière trop longue, et sans tenir compte de l'action contrastante qui se passe en même temps dans le reste de l'orchestre, votre arrangeur l'a tronquée de telle sorte qu'il est impossible à présent d'y trouver aucune espèce de sens; il a enlevé des mesures isolées qui ne représentaient en réalité qu'_un temps_ de la grande mesure du mouvement lent dans lequel la phrase se développe, et le rhythme, tombant à faux, amène nécessairement une conclusion aussi imprévue que stupide. C'est ce dont il ne s'est pas aperçu. Pour la coupure qui fait disparaître tout le grand crescendo de la péroraison, il est évident qu'elle détruit entièrement l'éclat de la rentrée du thème en _fa_ majeur, qui ne reparaissait ni d'une façon aussi brusquement triviale, ni sans avoir passé par des transformations qui donnaient plus de force et de puissance au retour de l'idée primitive reproduite intégralement. Mais j'aurais trop à faire de suivre les traces des ciseaux ébréchés de mon censeur; je me bornerai à protester de nouveau que la _seule ouverture des Francs Juges, arrangée à quatre mains_, que je reconnaisse, est celle que viennent de publier M. Richault à Paris, et M. Schlesinger à Berlin; encore celle de M. Schlesinger, bien que gravée sur un manuscrit que je lui ai adressé moi-même, diffère-t-elle un peu de l'édition de Paris en quelques endroits, pour la manière dont les parties sont disposées dans les extrémités du clavier. Ces légères modifications m'ont été indiquées par plusieurs pianistes habiles, tels que MM. Chopin, Osborne, Schunke, Swinski, Benedict, Eberwein, qui ont bien voulu revoir les épreuves et me donner leurs conseils. Pour toute autre publication de la même nature sur cet ouvrage, qu'elle me soit attribuée ou non, je la désavoue formellement, et sur ce, je prie Dieu de pardonner aux arrangeurs comme je leur pardonne.
XXIII.
A ROBERT SCHUMANN.
Paris, 19 février 1837.