Correspondance inédite de Hector Berlioz, 1819-1868
Chapter 7
C'est deux jours après et dans une telle disposition d'esprit que j'ai reçu la lettre de madame X..., la lettre où elle m'annonçait que sa fille se mariait!... Cette lettre est un modèle incroyable d'impudence! Il faut la voir pour le croire. Hiller sait mieux que personne comment toute cette affaire avait commencé; et moi je sais que je suis parti de Paris, portant au doigt son anneau de fiancée donné en échange du mien; on m'appelait: «Mon gendre», etc.,... et, dans cette lettre étonnante, madame X... me dit qu'elle n'a jamais consenti à la demande que je lui avais faite de la main de sa fille; elle m'engage beaucoup à ne pas _me tuer_, la bonne âme!
Oh! si je m'étais trouvé seulement de cent cinquante lieues plus près! Mais, brisons là; ce que j'ai fait et ce que j'ai voulu faire n'est pas de nature à pouvoir être confié au papier. Seulement, je vous dirai que je me trouve ici, à Nice, par suite de cette abominable, lâche, perfide et dégoûtante ignoblerie. J'y suis depuis onze jours, et j'y reste à cause de la proximité de la France et du besoin impérieux que j'éprouve de correspondre rapidement avec ma famille. Mes soeurs m'écrivent tous les deux jours; leur indignation et celle de mes parents est au comble.
Me voilà rétabli, je mange comme à l'ordinaire; j'ai demeuré longtemps sans pouvoir avaler autre chose que des oranges. Enfin, je suis sauvé, ils sont sauvés; je reviens à la vie avec délices, je me jette dans les bras de la musique et sens plus vivement que jamais le bonheur d'avoir des amis. Je vous prie tous, Richard, Gounet, Girard, Desmarest, Hiller, écrivez-moi chacun isolément une lettre. Je ne passe pas la frontière; Vernet m'a rappelé hier qu'il était encore temps et que ma pension n'était pas perdue. Je lui ai écrit que je m'engageais sur l'_honneur_ à ne pas sortir d'Italie; j'ai profité d'un bon moment pour me lier ainsi. J'avais de bonnes raisons pour le faire.
Gounet, mademoiselle Vernet a chanté vos mélodies, et a trouvé que la poésie en était pleine de grâce et de fraîcheur.
Le théâtre allemand est-il ouvert? et Paganini?... et _Euryanthe_?... Ce misérable Castil-Blaze a encore mutilé cette partition en lui ajoutant des membres étrangers. Et la Symphonie avec choeurs de Beethoven, parlez-moi donc de tout cela.
Girard, allez-vous monter _Iphigénie en Aulide_?... Oh! à propos, je vous prie de me pardonner, j'ai perdu votre lettre pour une dame romaine; j'espère qu'elle n'était pas importante. Desmarest, que fait-on à l'Opéra?... Hiller, votre concert ne s'est donc pas donné?... Et toi, Richard, comment se fait-il que j'aie vu dans les journaux Loëve-Weimar cité comme traducteur de la Symphonie de Beethoven?... Cela me confond. Dites-moi, Gounet, Auguste le nouveau marié est-il heureux en ménage?... Mon cher Sichel, les malades donnent-ils?...
J'ai un appartement délicieux dont les fenêtres donnent sur la mer. Je suis tout accoutumé au continuel râlement des vagues; le matin, quand j'ouvre ma fenêtre, c'est superbe de voir ces crêtes accourir comme la crinière ondoyante d'une troupe de chevaux blancs. Je m'endors au bruit de l'artillerie des ondes, battant en brèche le rocher sur lequel est bâtie ma maison.
Nice, par sa position, est une petite ville vraiment charmante; fraîches et rosées sont la mer et les montagnes. Je fais quelquefois, au risque de me rompre les membres, des excursions dans les rochers; j'ai découvert l'autre jour les ruines d'une tour bâtie sur le bord du précipice; il y a une petite place devant, je m'y étends au soleil et je vois arriver au large de lointains vaisseaux, je compte les barques de pêcheurs et j'admire _ces petits sentiers rayonnants et dorés_, qui (à ce que dit M. Moore) doivent conduire à quelque île «heureuse et paisible». C'est, parbleu! en nature le sujet de la lithographie de nos mélodies; Gounet, c'est tout à fait cela. A propos de lithographie, ils ont fait mon portrait à Rome; il ne vaut rien; mais un sculpteur a fait ma médaille, et fort ressemblante, en plâtre de demi-grandeur.
Allons, en voilà assez, je pense. J'attends vos lettres au plus tôt. Je demeure: H. B., chez madame veuve Pical, maison Cherici, consul de Naples, aux Ponchettes, Nice-Maritime.
Adieu tous! adieu mille fois!
Votre affectionné et sincère ami.
P.-S.--Mille choses à Pixis, à Sina, à Schlesinger, à Séghers, à M. Habeneck, à Turbri, à Urhan.
J'ai presque terminé l'ouverture du _Roi Lear_; je n'ai plus que l'instrumentation à achever. Je vais beaucoup travailler.
IX.
A FERDINAND HILLER.
Rome, 17 septembre 1831
Mon cher ami,
J'ai reçu votre lettre dans les montagnes de Subiaco, longtemps après qu'elle était arrivée à Rome; encore l'aurais-je attendue bien davantage, si un sculpteur de l'Académie ne l'eût apportée. Je ne pouvais concevoir votre silence, je ne vous croyais pas paresseux. Bon, bon, assez! Êtes-vous toujours dans votre ermitage du bois de Boulogne? Je vais retourner dans le mien à Subiaco; rien ne me plaît tant que cette vie vagabonde dans les bois et les rochers, avec ces paysans pleins de bonhomie, dormant le jour au bord du torrent, et le soir dansant la saltarelle avec les hommes et les femmes habitués de notre cabaret. Je fais leur bonheur par ma guitare; ils ne dansaient avant moi qu'au son du _tambour de basque_, ils sont ravis de ce _mélodieux instrument_. J'y retourne pour échapper à l'ennui qui me tue ici. Pendant quelques jours, je suis venu à bout de le surmonter en allant à la chasse; je partais de Rome à minuit pour me trouver sur les lieux au point du jour; je m'éreintais, je mourais de soif et de faim, mais je ne m'ennuyais plus. La dernière fois, j'ai tué seize cailles, sept oiseaux aquatiques, un grand serpent et un porc-épic.
La campagne des environs de Rome est si sévère et si majestueuse, le soir surtout! Toutes les ruines de palais, de temples éclairés par le soleil couchant, sur un sol nu comme la main, sans arbres, creusé de profonds ravins, forment le tableau le plus pittoresque et le plus sombre. Le matin, j'ai déjeuné sur une vieille citerne ou tombeau étrusque; j'ai dormi à midi dans le temple de Bacchus, mais je n'avais que de l'eau pour lui faire des libations; j'espère que le _vainqueur du Gange_ me pardonnera cette offrande indigne de lui!
Eh bien, vous avez donc eu la complaisance de vous nantir de ma médaille et de quelques brimborions d'or! Ainsi, comme tout cela vaut près de deux cents francs, si je meurs du choléra avant de retourner en France, ma petite dette d'argent sera payée. En a-t-on bien peur à Paris de ce fameux choléra?...
Mendelssohn est-il arrivé?... C'est un talent énorme, extraordinaire, superbe, prodigieux. Je ne suis pas suspect de _camaraderie_ en en parlant ainsi, car il m'a dit franchement qu'il ne comprenait rien à ma musique. Dites-lui mille choses de ma part; il a un caractère tout virginal, il a encore des croyances; il est un peu froid dans ses relations, mais, quoiqu'il ne s'en doute pas, je l'aime beaucoup.
X.
AU MÊME.
Rome, 8 décembre 1831.
Mon cher Hiller,
_Quoique_ vous soyez un paresseux, un drôle, un vilain, comment n'avez-vous pas honte de me laisser sans signe de vie de votre part, sans réponse à ma dernière lettre? (Ma foi, j'ai oublié la conclusion de mon _quoique_!)
Enfin, n'importe, j'arrive de Naples il y a un mois; j'ai fait le voyage à pied à travers les montagnes, les bois, les rochers, sans guide, _excepté_ le dernier jour pour arriver à Subiaco, mon village chéri. Il serait trop long de vous parler des torrents de sensations magiques que m'ont fait éprouver Naples, le Vésuve, Pompéi, la mer, les îles, nous parlerons de tout cela. Ce qui vaut beaucoup mieux, c'est que je serai à Paris peut-être plus tôt que vous ne pensez, mais certainement plus tôt que _notre directeur_ ne pense.
Allons donc, voilà un succès! _Robert le Diable_ a fait merveilles. Allez, je vous prie, de ma part, chez M. Meyerbeer lui faire mon sincère compliment, ou du moins l'assurer de la joie vive que m'a fait éprouver la réussite brillante de son grand ouvrage. J'en ai passé une nuit blanche après la lecture des journaux. Le sang me bout dans les veines. Cinq cent mille malédictions! faut-il que je sois ici claquemuré, dans ce pays morne et antimusical, pendant qu'à Paris on joue la _Symphonie avec choeurs_, _Euryanthe_ et _Robert_, et pendant que les ouvriers de Lyon s'amusent _comme des diables_! Je me serais peut-être trouvé à Lyon aussi, et j'en aurais pris ma part. Cependant il paraît que les Anglais de Bristol se sont encore mieux amusés; du moins leur ouvrage a fait bien plus d'impression: cela avait plus de _caractère_.
Seriez-vous capable de marcher contre ces pauvres diables, dont le tour de jouir de la vie vient seulement d'arriver? Ce serait bien mal à vous, de toutes manières. Parlons d'affaires. Veuillez aller trouver M. Réty au Conservatoire et lui demander de prendre dans ma musique la Cantate de _la Mort d'Orphée_. Je la lui avais demandée, mais Prévost, qui devait l'apporter, paraît ne pas devoir venir. Vous la prendrez donc et vous me ferez copier sur _papier à lettre_ la _dernière page_ de la partition, l'_adagio con tremulandi_, qui succède à la Bacchanale; puis vous le mettrez sous enveloppe à la poste. J'en ai besoin absolument.
Adieu! si vous me faites attendre une réponse, je vous voue à la Providence.
XI.
AU MÊME.
Rome, 1er janvier 1832.
Ah! vous ne m'aviez pas écrit _parce que vous vous êtes mis dans vos meubles_! voilà une exquise raison! Il valait mieux me dire: «parce que je suis à Paris, et qu'à Paris on oublie le reste du monde».--Enfin, n'en parlons plus; je pense que vous aurez reçu la petite lettre que j'ai envoyée pour vous à Schlesinger, ne sachant pas votre adresse, et que vous ne me ferez pas attendre le petit morceau que je vous prie de me faire parvenir. J'avais vu un compte rendu dans _le Globe_, qui vous a fait un assez bon article, mezzo philanthropico-mystique, et qui prétend que vous sortez du Conservatoire de Paris. Je n'ai rien vu dans les autres journaux; M... était sans doute trop occupé à décrire quelque nouvelle roulade ou trille de madame Malibran, ou à expliquer l'accord _d'un second et d'un troisième cor_ dans _Robert le Diable_, pour s'amuser à une vétille comme votre concert.
Nous aurions été bien flattés de voir le jugement que ce gigot fondant aurait laissé tomber du haut de sa succulence sur vos nouvelles productions. Il comprend si bien la poésie de l'art, ce Falstaff!... Patience, je lui ai _taillé des croupières_ (comme on dit en Dauphiné) dans un certain ouvrage _dont je vous prie de ne pas parler_ et dans lequel j'ai lâché l'écluse à quelques-uns des torrents d'amertume que mon coeur contenait à grande peine. Cela fera, au jour de l'exécution, l'effet d'un pétard dans un salon diplomatique. Je ne vous en avais rien dit, parce que vous savez que je n'aime pas à vous parler de ce que je fais, jusqu'au moment de la mise au monde de l'ouvrage. Ce n'est pas, comme vous me faites l'amitié de le supposer, parce que j'ai peur que vous ne me fassiez un vol intellectuel (gros scélérat!!), mais bien parce que je veux suivre _tout droit_ le chemin de mon caprice, de ma fantaisie, dût-il me conduire dans quelque bourbier obscur, et que l'impression bonne ou mauvaise, produite sur vous par des épreuves anticipées de l'ouvrage, se reflétant sur moi, me distrairait en mal de ma première direction, ou ralentirait l'élan de ma course. VOILÀ!
Vous voulez savoir ce que j'ai fait depuis mon arrivée en Italie; 1º ouverture du _Roi Lear_ (à Nice); 2º ouverture de _Rob-Roy_, _Mac Gregor_ (esquissée à Nice, et que j'ai eu la bêtise de montrer à Mendelssohn, à mon corps défendant, avant qu'il y en eût la dixième partie de fixée). Je l'ai finie et instrumentée aux montagnes de Subiaco; 3º _Mélologue en six parties_, paroles et musique; composé par monts et par vaux en revenant de Nice, et achevé à Rome. Puis, quelques morceaux vocaux, détachés, avec et sans accompagnement: 1º _un choeur d'anges_ pour les fêtes de Noël; 2º un choeur de toutes les voix, improvisé (comme on improvise) au milieu des brouillards, en allant à Naples, sur quatre vers que je fis pour prier le soleil de se montrer; 3º un autre choeur sur quelques mots de Moore avec accompagnement de sept instruments à vent; composé à Rome, un jour que je mourais du spleen, et intitulé: «Psalmodie pour ceux qui ont beaucoup souffert et dont _l'âme est triste jusqu'à la mort_.»
VOILÀ TOUT.
A présent, je ne fais que copier des parties et écrire un grand article sur l'état actuel de la musique en Italie, qui m'a été demandé de Paris pour la _Revue européenne_; si vous le lisez, vous le verrez sans doute d'ici à deux mois; le journal n'étant que mensuel, cela ne paraîtra pas plus tôt... Eh bien, oui, je suis allé à Naples, c'est superbe; j'en suis revenu à pied, ce que vous savez déjà, en traversant jusqu'à Subiaco les montagnes des frontières, couchant dans des repaires ou capitales de bandits, dévoré de puces, et mangeant des raisins volés ou achetés le long de la route pendant le jour, et, le soir, des oeufs, du pain et des raisins; après deux jours de repos à Subiaco, où j'ai trouvé un de mes camarades de l'Académie qui m'a prêté une chemise dont j'avais grand besoin, je suis parti, toujours à pied, pour Tivoli, et de là à Rome.
VOILÀ ENCORE.
Mille choses à Mendelssohn, dont nous parlons bien souvent chez M. Horace. Madame Fould m'a fait entendre dernièrement, chez elle, la symphonie qu'il fit exécuter à Londres, et qu'il a _dérangée_ pour violon, basse et piano à quatre mains. Le premier morceau est superbe, l'adagio ne m'est pas resté bien net dans la tête, l'intermezzo est frais et piquant; le final, entremêlé de fugue, je l'abomine. Je ne puis pas comprendre qu'un pareil talent puisse se faire tisserand de notes dans certains cas comme il l'a fait, mais lui le comprend. C'est toujours la même histoire; il n'y a pas de beau absolu, et je trouve que vous avez bien de la bonté d'établir des discussions à mon sujet avec Mendelssohn.
Voulez-vous prouver à quelqu'un qu'il _a tort_ d'être impressionné de telle manière plutôt que de telle autre?... Il n'y a pas plus _de tort_ réel qu'il n'y a de crime, de vice ou de vertu: tout n'est que relation ou convention. Je suis sot de vous dire cela, je pense bien que vous n'en êtes plus à avoir encore les idées contraires: ce sont de vieux lambeaux de langes que vous devez avoir secoués à présent pour jamais.
Vous avez (toujours suivant moi) bien fait de conserver votre _adagio_ et de le mettre en _ut_; ce morceau-là est plein de délicatesse. Il paraît que vous n'avez pas écrit de menuet, j'en suis charmé; il n'en faut plus, on a usé cela.
Je relis votre lettre: Comment! si j'irai en Allemagne?--Êtes-vous fou? Certainement; je passerai à Wesserling voir Th. Schlösser, puis à Francfort si vous y êtes, puis enfin à Berlin. Mais auparavant je passerai à Paris lâcher deux ou trois bordées musicales à la fin de l'année. Je partirai de Rome dans trois mois et m'arrangerai de manière à passer en France le reste de mon temps d'Italie, ce qui m'économisera un peu d'argent. Mais je ne dis pas cela à M. Horace, auquel je serai obligé de faire un conte, un mensonge bien serré pour pouvoir m'évader.
Dieu vous soit en aide!
Mes amitiés à Gounet, mais sans impiétés, parce que cela l'oppresse, ce qui est contre ma volonté bien nette. Je lui souhaite, pour son nouvel an, une augmentation d'appointements, de grade, d'argent, d'honneurs, et une indifférence radicale pour la politique.--Pour _tous les autres_, comme ils ne m'ont pas donné signe de vie, je leur souhaite une plume bien taillée et un peu moins de paresse à s'en servir.
XII.
AU MÊME.
Rome, 16 mars 1832.
Eh! oui, damnation, il y a de quoi être en colère!
Qui diable vous empêche de mettre la main à la plume? Vous voilà bien avancé! Par un retard inouï de la poste, je reçois à l'instant votre lettre datée du 17 février; elle a mis un mois pour m'arriver. Je suis malade, toujours du gracieux mal de gorge qui me tuera si je lui en laisse le temps; je me précipite hors de mon lit, après avoir lu votre lettre, pour y répondre. Je ne sais si ma réponse sera assez tôt à Paris; dans tous les cas, je vous adresse un mot chez votre père, à Francfort.
En fait d'argent, je puis, je le crois, vous payer cet été, à moins que M. Horace ne s'oppose à ce que je touche ma pension en bloc en quittant Rome; mais voilà qui vaut mieux: vous avez le paquet qu'on vous a adressé, ouvrez-le, je vous y autorise. _Seul et discret_, prenez ma médaille qui doit y être et vendez-la chez le _changeur_ du passage des Panoramas; elle vaut deux cents francs, peut-être plus. Dépêchez-vous et écrivez-moi tout de suite à _Florence, poste restante_; je pars le 1er mai de Rome.
Vous quittez donc Paris! Mendelssohn aussi! Quand j'arriverai, je n'y trouverai personne; je m'étais accoutumé à l'idée de cette réunion; j'y retomberai dans une solitude musicale que mes autres amis ne pourront combler! Quand je dis _mes autres_, je devrais dire _mon autre_; car, excepté le bon Gounet, il n'y a rien. Cela me fait mal dans le coeur; notre fleur s'effeuille, je suis disposé plus que jamais aux affections tristes, et j'ai la bêtise d'en pleurer. Où voulez-vous que je vous retrouve!... je n'entrerai en Allemagne qu'en 1833. Je ne peux pas me mettre à votre poursuite, car ce serait une raison pour ne pas vous atteindre. Et puisque votre plume est si lourde pour vous, je ne dois guère compter sur des nouvelles de vos voyages. Eh bien, allez, ce n'est qu'une continuation de la même charge; voyons comment nous la supporterons!
Je remercie Mendelssohn de son souvenir et de ses quelques lignes; les sentiments que je voudrais lui exprimer sont trop tumultueusement confus en moi aujourd'hui pour que je l'essaie. Je reviens encore des montagnes où j'ai passé dix jours de vagabondage dans la neige et la glace, mon fusil à la main. Sans ma damnée gorge, j'y serais déjà retourné. J'en ai rapporté entre autres choses une petite orientale de Hugo[59], pour une voix et piano. Ce petit morceau a un succès incroyable; on en prend des copies partout, chez M. Horace, chez madame Fould, chez l'ambassadeur, chez des Français de leur connaissance, etc.; tous les pensionnaires de l'Académie me cornent ce malheureux morceau, à table, dans les corridors, au jardin; ils commencent à me le faire suer; il n'y a pas jusqu'à M. Horace qui ne le chante. Ah! pour le paquet en question, j'oubliais, remettez-le à Gounet.
En quittant Rome, j'irai visiter l'île d'Elbe et la Corse, pour me gorger de souvenirs napoléoniens; j'espère ne pas trouver de belle occasion pour _l'autre île_, car je serais capable de succomber à la tentation.
Qu'il est grand là surtout! quand, puissance brisée, Des porte-clefs anglais misérable risée, Au sacre du malheur il retrempe ses droits, Tient au bruit de ses pas deux mondes en haleine Et, mourant de l'exil, gêné dans Sainte-Hélène, Manque d'air dans la cage où l'exposent les rois!
Oh!!!!!!!!
Enfin! après tout, je serai à Paris au mois de novembre et de décembre, nous pourrons encore nous y voir; mais Mendelssohn n'y sera pas. Alors je le reverrai à Berlin, ou je ne le reverrai pas. Comme toujours, j'ai su par une lettre plus jeune que la vôtre, qu'on avait donné au Conservatoire la ravissante ouverture du _Songe d'une nuit d'été_. On en parle avec admiration, il n'y a pas de fugue là dedans.
Adieu... adieu... adieu... Souviens-toi de moi!
(SHAKSPEARE, _Hamlet_.)
Je vais me recoucher, je meurs de froid.
XIII.
AU MÊME.
Florence, 13 mai 1832.
Je suis arrivé hier. Je viens de la poste, où je n'ai trouvé que votre lettre seule, au lieu de trois ou quatre que je comptais y avoir. Aussi votre exactitude ressort-elle cette fois avec avantage. Mais, _étourneau_ que vous êtes! pourquoi oublier tant de choses?... Vous ne me dites pas même si le prix de l'illustre médaille a suffi pour faire les deux cents francs que je vous devais; vous oubliez aussi de me dire un mot de ce bon Gounet, et si c'est à lui que vous avez remis le paquet de l'hippopotame.
J'ai laissé Rome sans regret; la vie casernée de l'Académie m'était de plus en plus insupportable. Je passais toutes mes soirées chez M. Horace, dont la famille me plaît beaucoup, et qui, à mon départ, m'a donné tout entières des marques d'attachement et d'affection, auxquelles j'ai été d'autant plus sensible que je m'y attendais moins. Mademoiselle Vernet est toujours plus jolie que jamais, et son père toujours plus _jeune homme_. J'ai revu Florence avec émotion. C'est une ville que j'aime d'amour. Tout m'en plaît, son nom, son ciel, son fleuve, ses environs, tout, je l'aime, je l'aime... J'y ai renouvelé connaissance avec un ancien élève de Choron, Duprez, qui est ici le chanteur à la mode, qui gagne quinze mille francs au théâtre de la Pergola, et qui, par-dessus le marché, a un grand et un vrai talent, une voix délicieuse et juste, et sait la musique. Il n'est pas acteur comme Nourrit, mais chante mieux, et sa voix a quelque chose de plus naïf et de plus original dans le timbre. Il fera fureur à Paris dans quelques années, j'en suis sûr. Il avait chanté à mon premier concert, avant que vous fussiez à Paris. Hier soir, dans un entr'acte, nous nous sommes remémoré cette époque de notre connaissance avec un certain plaisir. Nous avons depuis lors avancé tous les deux; avancé de quelques pas, moi de six ou sept, et lui de trente ou quarante.
Je ne vais pas à l'île d'Elbe ni en Corse; il y a actuellement des règlements sanitaires, des quarantaines qui me vexeraient. Dans trois jours, je pars pour Milan; j'y resterai au plus une semaine; de là, j'irai droit chez ma soeur à Grenoble, puis à la Côte Saint-André (Isère), où vous m'adresserez vos lettres. Je retrouverai à Milan un de vos compatriotes, homme de talent, M. de Sauër, que j'ai connu à Rome. Il m'a dit vous avoir vu enfant à Vienne. Il connaît beaucoup Mendelssohn et Bellini. Il veut absolument me lier avec Bellini, ce que je refuse de toutes mes forces; _la Sonnambula_, que j'ai vue hier, redouble mon aversion pour une pareille connaissance. Quelle partition!! Quelle pitié!!! _Les Florentins mêmes_ l'ont chutée et sifflée. C'est cependant bien bon pour eux. Oh! mon cher, il vous faut voir l'Italie pour vous douter de ce qu'ils osent nommer musique dans ce pays-là!...
J'irai à Paris au mois de novembre ou de décembre; jusque-là, je ne sortirai guère du midi de la France. Je vous remercie de votre invitation pour Francfort, je ne sais quand j'en profiterai, mais ce sera tôt ou tard.
Adieu, mon bon et très-cher ami. Je vous embrasse tendrement.
* * * * *
_P.-S._--Si je savais l'adresse de Richard, je lui écrirais; il est trop paresseux pour que je compte sur la lettre de lui que vous m'annoncez.
* * * * *
_P.-S._--Voilà une sotte et froide lettre, je suis tout triste. Chaque fois que j'ai revu Florence, j'ai ressenti un trouble intérieur, un bouillonnement confus que je puis à peine m'expliquer. Je n'y connais personne... Il ne m'y est jamais arrivé d'aventure... J'y suis seul comme j'étais à Nice... C'est peut-être pour cela qu'elle m'affecte d'une façon si étrange. C'est tout à fait bizarre. Il me semble que, quand je suis à Florence, ce n'est plus moi, mais quelque individu étranger, quelque Russe ou quelque Anglais qui se promène sur ce beau quai de l'Arno. Il me semble que Berlioz est autre part et que je suis une de ses connaissances. Je fais le dandy, je dépense de l'argent, je me pose sur la hanche comme un fat. Je n'y comprends rien
_What is it?..._
XIV.
A MADAME HORACE VERNET, A ROME.
La Côte Saint-André, 25 juillet 1832.