Correspondance inédite de Hector Berlioz, 1819-1868
Chapter 4
Vaincu dans cette bataille inégale, l'auteur de _Benvenuto_ ne se découragea point; il avait la foi qui transporte les montagnes. Dès 1842, il commença par la Belgique la série de ces voyages à l'étranger qui furent pour lui la compensation et la revanche des insuccès parisiens. Si la France résistait au génie de Berlioz, l'Allemagne, la Russie, la Suisse, le Danemark pressentaient chez ce lutteur incompris une force bizarre et peut-être nouvelle: ainsi Cologne écoutait attentivement l'ouverture des _Francs Juges_, Mayence et Leipzig ne tardaient pas à acclamer le même morceau. Romberg, premier violon du Théâtre-Allemand à Saint-Pétersbourg, réussissait à faire entendre le _Dies Iræ_ du _Requiem_ et envoyait à l'éditeur Schlesinger un compte rendu enthousiaste; Hambourg, de son côté, se prononçait pour le maître; la contagion gagnait la ville de Copenhague, qui accourait au concert de M. et de madame Mortier Fontaine pour applaudir à l'ouverture de _Waverley_; Winterthur, dans le canton de Zurich, imitait Cologne, Copenhague et Hambourg. Cependant Winterthur est une ville si peu considérable, que nous avons eu quelque peine à la découvrir sur la carte.
Les siffleurs de _Benvenuto_, en apprenant ces nouvelles du dehors, commencèrent à réfléchir; si, par hasard, ils s'étaient trompés!... Il y eut une espèce de revirement dans le public et l'on vit, un jour, des conscrits entonner, dans la rue, le motif de la _Marche funèbre et triomphale_ en se promenant du Palais-Royal aux Italiens et à l'Opéra. Le cortège se composait d'une centaine de jeunes gens précédés de vivandières, de sapeurs, de tambours-majors et de porte-drapeaux[29].
«A Bruxelles, nous dit le compositeur dans ses _Mémoires_, les opinions sur ma musique furent presque aussi divergentes qu'à Paris.» C'est là que nous nous trouvons pour la première fois en présence de mademoiselle Récio, que Berlioz devait épouser à la mort d'Henriette Smithson; mademoiselle Récio chanta dans les concerts de son futur mari; nous ignorons avec quel succès. Le voyage en Allemagne fut beaucoup plus décisif pour la gloire du musicien que l'excursion en Belgique; depuis longtemps, Berlioz était attendu de l'autre côté du Rhin. Nous osons à peine révéler la vérité, car elle est triste à dire; triste pour nous, Français, et pour notre goût artistique. Pendant que nous marchandions à notre compatriote de maigres applaudissements, la capitale de la Prusse le traitait en triomphateur; on lui accordait le théâtre royal et les premiers artistes de la ville, le roi accourait de Potsdam à franc étrier, se mêlait à l'enthousiasme de ses sujets (malgré l'étiquette), demandait pour ses bandes militaires _la Fête chez Capulet_[30]. Bien mieux: le maître de la chapelle ducale de Brunswick, M. Georges Muller, venait, après l'audition de _Roméo et Juliette_, déposer une couronne sur la partition[31]. Mendelssohn enfin, qui dédaignait tant son camarade de Rome, échangeait avec lui son bâton de chef d'orchestre, à propos du _Sabbat_ de la _Symphonie fantastique_, exécuté presque en même temps que _la Première Nuit du Sabbat_, à Leipzig. Le compositeur parisien remercia par une lettre le compositeur allemand; nous avons eu la chance inespérée de retrouver le texte du billet:
Leipzig, 2 février 1843.
Au chef Mendelssohn.
«Grand chef, nous nous sommes promis d'échanger nos tomawacks! Voici le mien, il est grossier, le tien est simple!
»Les Squaws seules et les Visages-Pâles aiment les armes ornées. Sois mon frère, et, quand le Grand-Esprit nous aura envoyés chasser dans le pays des âmes, que nos guerriers suspendent nos tomawacks amis à la porte du conseil[32].»
Nous n'insisterons pas. Il nous est douloureux de constater que la justice et le sentiment du beau se sont rencontrés ailleurs que chez nous et, qui pis est, chez nos plus implacables adversaires. Au moment où l'Allemagne tressaillait aux accents des mâles symphonies du maître, nous raffolions, nous, d'opéra-comique; nous essayions d'implanter ce genre absurde dans les cinq parties du monde et une troupe de chanteurs se préparait à s'embarquer dans le port de Brest. La troupe était au complet; elle avait une _prima donna_, une dugazon, un ténor, des barytons, un régisseur. Quant à sa destination, on ne la devinerait jamais. Ces messieurs et ces dames allaient faire connaître les beautés du _Domino noir_, de _Zampa_, et de _Fra Diavolo_ aux sauvages des îles Marquises[33]!!!!!
En juin 1843, Berlioz revint à Paris pour s'occuper d'un opéra, _la Nonne sanglante_, qu'il n'acheva jamais. Il trouva chez lui, en rentrant, un ordre de l'empereur de Russie, lui enjoignant d'arranger des plains-chants grecs à seize parties, en quadruple choeur. Vers la même époque, il fut nommé membre de l'Académie romaine de Sainte-Cécile, puis il reprit ses concerts. Concert à la salle Herz (3 février 1844) et première audition de l'ouverture du _Carnaval romain_; concert spirituel à l'Opéra-Comique, le samedi saint, 6 avril; concert aux Italiens, où il s'emporte contre deux dames qui causaient dans une loge tandis qu'on exécutait la _Marche des Pèlerins_[34]; enfin concerts au palais de l'Industrie et au Cirque des Champs-Élysées (janvier 1845). Là, fut joué un morceau dont nous avons complétement perdu la trace: l'ouverture de _la Tour de Nice_, écrite par l'auteur, pendant un séjour de quelques semaines dans un vieux donjon, sur le bord de la mer. Le morceau était, paraît-il, tout à fait bizarre, entrecoupé de sifflements, de hurlements, de cris de chouettes, de bruits de chaînes. Il ne plut guère à l'auditoire et l'auteur fut sans doute du même avis que ses juges, puisqu'il remplaça sur l'affiche l'ouverture de _la Tour de Nice_ par _le Désert_ de Félicien David, artiste charmant, frais éclos, et qui n'en était plus à faire jouer, sous la direction de Valentino, des _nonetti_ pour instruments à piston[35].
Après l'Allemagne du Nord, Berlioz visita l'Autriche. «Nos dames, écrivait un Viennois, portent des bracelets, des bagues et des boucles d'oreilles à la Berlioz, c'est-à-dire avec son portrait[36].» Les peintres recherchaient l'honneur de reproduire ses traits et il n'accorda cette faveur qu'à un M. Kriuber qui exposa, au foyer de l'Opéra, l'image du musicien à la mode, entourée de lauriers. «C'était bien la peine, disait un vieux professeur, de travailler cinquante ans à notre édifice musical; en deux heures, ce diable de Français a tout renversé.» Drôles de moeurs! Pendant que Berlioz dirigeait ses concerts, un poëte hongrois lui jeta des vers pour l'engager à venir à Pesth. Il prit la route opposée; il s'en fut à Prague, où le directeur du Conservatoire, M. Kittl, lui amena tous ses élèves pour que ceux-ci assistassent aux répétitions. Au moment de son départ de l'Autriche, Berlioz entendit un critique de Breslau prononcer cette parole: «Eh bien, il nous laisse de sa chaleur, au moins pour un an!»
S'il laissait de sa chaleur aux autres, il allait se refroidir, lui, en passant à Paris par la plus douloureuse épreuve qu'il eût subie jusqu'alors: l'épouvantable _fiasco_ de _la Damnation de Faust_ à l'Opéra-Comique (6 décembre 1846). Les deux ou trois cents personnes qui assistèrent à l'exécution de cette légende dramatique furent ravies, transportées; malheureusement elles n'étaient que deux ou trois cents. Le Paris de la fin du règne de Louis-Philippe s'intéressait beaucoup plus à la politique qu'aux choses de l'intelligence, les badauds s'occupaient des mariages espagnols; deux fabricants de cachemires, M. Cuthbert et M. Biétry, s'adressaient dans _le Constitutionnel_ des correspondances qui passionnaient l'Europe. Au lieu de répondre à l'appel du symphoniste, la noblesse du faubourg Saint-Germain resta chez elle, la haute finance se garda bien de manquer l'heure de la Bourse,--car le concert avait lieu en plein jour,--les artistes firent la sourde oreille, les boutiquiers continuèrent à préférer _la Dame blanche_; ce fut une déroute auprès de laquelle celle de la Bérésina aurait passé pour une retraite en bon ordre.
Par un assez étrange hasard, le sujet de _Faust_, si profondément tudesque et septentrional, doit à nos compositeurs nationaux une grande partie de sa popularité. Je me garderai bien de louer _la Damnation_ au détriment de l'opéra, plus moderne, de M. Charles Gounod; les deux oeuvres ont des tendances diverses et se complètent l'une par l'autre. La scène du jardin: voilà le tendre et incomparable éclat qui illumine le _Faust_ de M. Gounod. Mais, à propos d'illumination, je me rappelle qu'un soir, à l'Opéra, mes yeux ne pouvaient se détacher du petit appareil de lumière électrique qui, placé dans les combles du théâtre, versait des feux artificiels sur le jardin de Marguerite. J'avais beau me dire: «Me voilà loin de Paris, dans une vieille cité aux enseignes grimaçantes, sous les arbres, près des fleurs; l'orchestre prend le soin de traduire en sons merveilleux les sentiments que ma pauvre petite éloquence serait incapable d'exprimer...»--Peine perdue! la machine électrique de là haut m'ôtait toute illusion; elle me rappelait à la prosaïque réalité, elle me chuchotait dans son langage de machine: «Ne sois pas dupe de ces gens qui s'agitent là sur les planches et qui s'abîment la voix pour gagner de quoi acheter plus tard une maison de campagne où ils iront abriter leur esquinancie. Méphistophélès meurt d'envie de s'aller coucher; Faust n'a qu'une pensée: ménager ses notes hautes, aussi précieuses pour lui que des obligations de chemins de fer. Quant à Marguerite, qui débute, et qui a refusé, le jour même, un engagement pour la province, elle réfléchit qu'elle a eu tort de ne pas accepter les offres qu'on lui faisait.»
Avec le _Faust_ de Berlioz, de pareilles désillusions ne sont pas à craindre. Comme il n'y a ni décors, ni coulisses, ni rampes, ni maillots, ni pourpoints, ni ballerines, ni marcheuses, ni même de souffleur, la musique se charge de tous les frais et vous emporte toute seule sur l'aile des chimères. Un décor?.... A quoi bon? Le musicien vous conduit où vous voulez en vingt-cinq mesures. Voulez-vous boire avec les étudiants dans la taverne d'Auerbach?... A merveille! buvez. Le magicien donne un nouveau coup de sa baguette? Nous voici sur les bords de l'Elbe, près des sylphes qui frôlent les calices humides de rosée, sous les étoiles qui nous regardent en clignotant, comme des curieuses qu'elles sont de ce qui se passe chez nous... Attention! Nous avons eu à peine le temps de tourner la tête et le diable nous tient déjà compagnie devant la maison de Marguerite: _Petite Louison, que fais-tu dès l'aurore..._ Oui, cet enchanteur de Berlioz dédaigne les machinistes; sans le secours de leur métier, il nous fait voyager, tout-simplement, dans le ciel et dans les enfers, sur la terre et sur l'onde, dans les nuages, dans l'Empyrée, dans le passé et dans l'avenir.
_La Damnation de Faust_ rivalise avec les ouvrages des plus grands maîtres et n'est pas effacée par eux; elle lutte contre le poëme de Goethe sans se laisser dominer par lui, elle rencontre Schubert et sa _Marguerite au rouet_; Schubert est vaincu. Mais savez-vous à quel sublime génie cette partition fait surtout songer?... Quand vous entendez la dernière partie de l'oeuvre, quand vous suivez la «course à l'abîme», si vertigineuse qu'un frisson vous saisit comme si vous étiez sur le bord d'un précipice, quand les horribles cris des démons saluent la chute de Méphisto et de sa victime, quand l'orchestre se livre à des saturnales enragées auxquelles succèdent les ineffables joies du paradis, quand vous écoutez le langage de Swedenborg mêlé aux hymnes des élus, oh! alors, savez-vous à qui vous pensez? Vous songez involontairement à Michel-Ange; oui, vous revoyez en imagination les gigantesques peintures de la chapelle Sixtine, et aucune autre comparaison ne peut s'offrir à votre esprit: il est impossible que l'analogie ne vous frappe pas, pour peu que vous ayez l'habitude de faire des rapprochements entre les différentes parties de l'art.
Maintenant que _la Damnation de Faust_ a reconquis la brillante place qu'elle doit occuper désormais dans les annales de la musique, il serait profitable et curieux de relire les critiques du temps. Parlant du magnifique choeur de la Pâque, un rédacteur d'un journal illustré insinuait que «cette résurrection ressemblait à un _De Profundis_»; la Danse des paysans, ajoutait-il, «ne me paraît pas des plus réservées (chaste critique, va!); le rhythme en est pesant et empêtré et ne donne pas une haute opinion de la grâce et de la légèreté des Hongroises.» Le compte rendu signé par M. Scudo serait à citer d'un bout à l'autre: «Cette étrange composition (_la Damnation de Faust_) échappe à l'analyse... La Marche hongroise est un déchaînement effroyable... un amoncellement monstrueux... La chanson du Rat et de la Puce manque de rondeur, d'entrain, de gaieté... L'idée mélodique de la Danse des sylphes est empruntée à un choeur de la _Nina_ de Paisiello: _Dormi, ô cara_... Dans la troisième partie, il n'y a d'un peu supportable que quelques mesures d'un menuet, etc., etc.» M. Scudo était un Italien désagréable, qui avait échoué dans la carrière de la composition et qui avait réussi dans la spécialité du dénigrement de l'école française. On lui connaissait des torts nombreux; entre autres celui d'avoir écrit d'insipides romances longtemps chantées dans les pensionnats. Il se croyait une autorité et il n'était qu'un autoritaire, mal élevé d'ailleurs; ses propres haines l'ont tué. Il a éclaté de rage, comme la grenouille de la Fontaine; il est mort, délaissé et fou.
Après l'exécution de son chef-d'oeuvre, Berlioz était ruiné; il devait une somme considérable qu'il n'avait pas. Grâce à la générosité de quelques amis, il put aller moissonner des roubles, en Russie, et s'acquitter enfin envers les personnes qui l'avaient aidé dans l'infortune. «Vous gagnerez là-bas cent cinquante mille francs!» lui avait dit Balzac.--On sait qu'en imagination l'auteur de _la Comédie humaine_ remuait les millions à la pelle; Berlioz ne gagna pas la somme annoncée, mais il rapporta de quoi faire honneur à ses engagements. A ce moment-là, la direction de l'Opéra de Paris était sur le point de devenir vacante; le directeur, M. Léon Pillet, parlait de se retirer, et sa succession était briguée par MM. Duponchel et Roqueplan, qui, malgré leur zèle, malgré leurs démarches, n'avaient pas obtenu l'appui du ministère de l'intérieur. Ces messieurs recommandèrent leur candidature à Berlioz; ils furent nommés, par l'influence du _Journal des Débats_. Avant cette nomination, les solliciteurs, comme on pense, étaient tout feu, tout flammes; ils comptaient reprendre _Benvenuto Cellini_, jouer _la Nonne sanglante_, confier à l'homme auquel ils devaient leur titre de directeurs un poste important; une fois le décret ministériel signé, ces belles résolutions s'évanouirent comme par enchantement. Les relations devinrent de plus en plus froides entre MM. Duponchel, Roqueplan, et leur ancien ami; celui-ci, comprenant qu'ils étaient gênés avec lui, qu'on le prenait pour un malfaiteur auquel il ne fallait pas ouvrir les portes de l'Académie de musique, écrivit à ses obligés qu'il les dégageait de toute reconnaissance à son égard et qu'il était engagé par l'_impresario_ Jullien pour conduire l'orchestre du théâtre de Drury-Lane, à Londres. Cette détermination terminait la crise; enchantés d'être débarrassés d'un importun qu'ils ne voulaient ni accueillir ni mécontenter, MM. Roqueplan et Duponchel feignirent l'étonnement en public, mais, en particulier, ils ne dissimulèrent pas leur joie.
«Votre lettre, répondirent-ils, nous a causé de la surprise et du regret. Les termes affectueux dans lesquels vous l'avez conçue ne nous permettent pas de vous supposer le moindre ressentiment des lenteurs involontaires qui ont retardé la conclusion de nos conventions. Nous aimons à penser que vous n'avez pas voulu étouffer votre génie musical dans les limites d'une place qui a quelque chose d'administratif, et que vous préférez, à votre âge, dans toute la force de votre talent, courir toujours les nobles aventures de l'art. Quant à notre regret, il est sincère; cela nous servait et nous honorait de mettre à la tête d'un de nos services les plus importants le nom d'un homme qui rattache à lui toutes les idées de progrès et de rénovation. Nous perdons un de nos plus glorieux drapeaux pour la campagne que nous entreprenons; il nous reste à compter sur les bonnes promesses qui terminent votre lettre et à espérer qu'elles ne seront pas vaines[37].»
De quelles promesses était-il question? Nous l'ignorons; elles furent emportées avec tant d'autres dans le tourbillon de la révolution de 1848. La saison musicale, à Drury-Lane, s'ouvrit par une représentation de _Lucia de Lammermoor_, jouée par madame Dorus Gras, le baryton Pischek, le ténor Reeves et la basse Withworth. En même temps, on donnait _le Génie du Globe_, ballet de la composition de M. Maretzek, maître du chant, audit théâtre[38]. La salle était peu garnie; _Lucia_, opéra fort démodé, même en Angleterre, n'attirait plus la foule, et Berlioz, qui avait fait une mauvaise affaire en liant sa destinée à celle de Jullien, devina que cette équipée se terminerait par une banqueroute. Ses prévisions ne tardèrent pas à se réaliser; pour comble de malheur, les événements politiques, en France, tournèrent à la tragédie des barricades et aux massacres de juin. Berlioz faillit perdre sa modeste place de bibliothécaire au Conservatoire; si cette catastrophe était arrivée en un pareil moment, il n'aurait plus eu qu'à se suicider. Mais il connaissait Victor Hugo, et le grand poëte, alors au pouvoir, réussit à congédier les affamés qui flairaient d'un peu trop près les rogatons d'appointements que le Conservatoire alloue à ses bibliothécaires.
Sous la seconde République, les artistes, presque tous enrôlés dans la garde nationale, n'eurent guère d'occasions de se distinguer. En ce qui concerne le musicien dont nous écrivons la vie, nos notes, si abondantes parfois, sont insignifiantes ici; nous trouvons à peine à signaler un concert au palais de Versailles (29 octobre 1848), un autre concert à Londres, après lequel, dans un souper, miss Dolby, miss Lyon et Reeves chantèrent, en l'honneur du maître, des _glees_ ou anciens madrigaux anglais[39]. L'année suivante, le baron Taylor offrit à Berlioz la médaille d'or que certains admirateurs de _la Damnation de Faust_ avaient fait frapper en souvenir de cette oeuvre trop rarement entendue. Le goût de la symphonie commençait à se répandre à Paris. On essaya de fonder une société, avec deux cents exécutants et choristes, donnant ses séances dans la salle Sainte-Cécile, rue de la Chaussée-d'Antin: ce fut là que Berlioz fit exécuter la seconde partie de son _Enfance du Christ_, attribuée (sur le programme) à Pierre Ducré, musicien imaginaire, chimérique, ayant vécu, disait-on, au XVIe siècle; il fallait bien détourner les soupçons et désarmer la critique hostile. Le secret avait été bien gardé; tout le monde fut pris à cette plaisanterie. Léon Kreutzer, qui n'était pas dans la confidence, écrivait deux jours après: «Cette pastorale m'a paru assez jolie et modulée assez heureusement, _pour un temps où l'on ne modulait jamais_...» Une dame enthousiasmée disait à un journaliste: «Ce n'est pas votre Berlioz qui ferait cela!»
Le faux Pierre Ducré ressentit quelque amertume de ce succès _calomnieux_ pour ses oeuvres antérieures. _L'Enfance du Christ_, complétée et remaniée, fit recette à la salle Herz, pendant plusieurs soirées de suite[40]. Ce triomphe ne consola pas Berlioz du second échec que _Benvenuto_ venait de subir à Londres, où les partisans de la musique italienne et de la vieille Société philharmonique dominaient encore. Le public de Weimar fut d'un avis contraire à celui du public anglais. _Benvenuto_, à Weimar, prit une revanche éclatante de ses autres déconvenues. Berlioz, étant venu à la représentation, on le célébra en langue allemande, en français, et même en latin. Nous avons découvert les paroles d'un toast, mis en musique par Raff, et chanté en choeur par l'élite des Weimarquois: c'est à pouffer de rire:
Nostrum desiderium Tandem implevisti: Venit nobis gaudium Quia tu venisti.
Sicuti coloribus Pingit nobis pictor; Pictor es eximius, Harmoniæ victor.
Vives, crescas, floreas, Hospes Germanorum Et amicus maneas Neo-Wimarorum[41].
_Vives, crescas, floreas_, répétait le choeur des convives, en buvant du vin de Champagne: il n'y a que les Allemands pour s'amuser de la sorte. Berlioz, triste et préoccupé, ne retrouvait un peu de gaieté que hors de chez lui, au milieu de ces populations étrangères qui lui décernaient des honneurs dignes d'un proconsul mené au Capitole. Il venait de perdre sa femme, Henriette Smithson, et de se remarier avec mademoiselle Récio, l'ex-cantatrice de Bruxelles, dont le talent n'était pas toujours à la hauteur de l'ambition, si nous en jugeons par ce fragment de correspondance: «Plaignez-moi, mon cher Morel; Marie a voulu chanter à Mannheim et à Stuttgart et à Heckingen. Les deux premières fois, cela a paru supportable, mais la dernière!... et l'idée seule d'une autre cantatrice la révoltait[42]...»
Indépendamment de ses ennuis privés, Berlioz ne manquait pas non plus de tracas officiels; ainsi, à l'Exposition de 1855, on lui infligeait la charge de membre du jury, sous prétexte qu'à l'Exposition de Londres il avait rempli le même office; on souffrait que, la veille de l'ouverture, il organisât un immense _Te Deum_ à Saint-Eustache; mais, pour la fermeture, on lui commandait une cantate, _l'Impériale_:
Du peuple entier les âmes triomphantes Ont tressailli, comme au cri du destin, Quand des canons les voix retentissantes Ont amené le jour qui vient de luire enfin!...