Correspondance inédite de Hector Berlioz, 1819-1868
Chapter 22
Ma belle-mère vous remercie de votre souvenir. A vous.
_P.-S._--Vous êtes, décidément, une néréide ou une tritonne.
Vous saurez encore qu'un Américain dont j'avais refusé les offres, il y a un mois et demi, apprenant que j'acceptais celles des Russes, est revenu, il y a trois jours, m'offrir cent mille francs, si je voulais aller à New-York l'année prochaine. Que dites-vous de cela? En attendant, il fait faire ici mon buste en bronze pour une superbe salle qu'il a fait bâtir là-bas; et je vais poser tous les jours. Si je n'étais pas si vieux, tout cela me ferait plaisir.
Avez-vous lu les comptes rendus du festival de Meiningen, en Allemagne? Cela aussi m'aurait fait plaisir, si je ne souffrais pas tant et si je n'étais pas si vieux. Oui, vous en avez lu quelqu'un; votre lettre me l'annonce. J'ai vu des gens qui y étaient. N'avez-vous pas honte d'aller encore _massacrer_ des faisans? La belle chose que de tuer de la volaille dans une basse-cour!!!
Adieu; cela ne fait rien, j'ai toujours pour vous, quand même, une véritable et chaleureuse amitié; vous êtes, tous les deux, des coeurs excellents, que j'apprécie chaque jour davantage.
CXLVIII.
AUX MÊMES.
Paris, 2 novembre 1867.
Comment vous portez-vous, châtelain et châtelaine?
Comment se porte votre château?
Savez-vous encore le français?
Savez-vous encore la musique?
Savez-vous encore vivre?
Savez-vous que vous ne savez rien?
Savez-vous qu'on vous a oubliés?
Savez-vous qu'on se passe de vous?
Savez-vous que vous êtes passés
De mode?
Bonsoir!
2 novembre, jour des morts.
Et quand on est mort, c'est pour longtemps.
CXLIX.
A M. ÉDOUARD ALEXANDRE.
Saint-Pétersbourg, 15 décembre 1867.
Chers amis,
Vous êtes bien bons de me donner ainsi de vos nouvelles, et j'ai l'air bien oublieux de ne pas vous avoir encore donné des miennes. On me comble d'attentions, d'applaudissements, depuis la grande-duchesse jusqu'au moindre musicien de l'orchestre.
On a su, je ne sais comment, que le 11 décembre était le jour de ma naissance, et j'ai reçu des cadeaux charmants; et, le soir, j'ai dû assister à un dîner de 150 couverts, où, comme vous le pensez bien, les toasts n'ont pas manqué. Le public et la presse sont d'une ardeur extrême. Au second concert, j'ai été rappelé six fois après la Symphonie fantastique qui avait été exécutée d'une manière foudroyante et dont la quatrième partie avait été bissée.
Quel orchestre! quelle précision! quel ensemble! Je ne sais pas si Beethoven s'est jamais entendu exécuter de la sorte. Aussi faut-il vous dire que, malgré mes souffrances, quand j'arrive au pupitre et que je me vois entouré de tout ce monde sympathique, je me sens ranimé et je conduis comme jamais, peut-être, il ne m'arriva de conduire.
Hier, nous avions à exécuter le second acte d'_Orphée_, la symphonie en _ut_ mineur et mon ouverture du _Carnaval romain_. Tout cela a été sublimement rendu. La jeune personne qui chantait Orphée (en russe) a une voix incomparable et s'est très bien acquittée de son rôle. Il y avait 130 choristes. Tous ces morceaux ont obtenu un merveilleux succès. Et ces Russes, qui ne connaissent Gluck que par d'horribles mutilations faites par-ci par-là, par des gens incapables!!! Ah! c'est pour moi une joie immense de leur révéler les chefs-d'oeuvre de ce grand homme. Hier, on ne finissait pas d'applaudir. Nous donnerons dans quinze jours le premier acte d'_Alceste_. La grande-duchesse a ordonné que l'on m'obéît en tout; je n'abuse pas de son ordre, mais j'en use.
Elle m'a demandé de venir, un de ces soirs, lui lire _Hamlet_. J'ai parlé l'autre jour, devant elle, à ses dames d'honneur, du livre de Saint-Victor, et voilà maintenant Son Altesse et tout ce monde qui va acheter _Hommes et Dieux_ et l'admirer.
Ici, on aime ce qui est beau; ici on vit de la vie musicale et littéraire; ici, on a dans la poitrine un foyer qui fait oublier la neige et les frimas. Pourquoi suis-je si vieux, si exténué?
Adieu, tous; je vous serre la main; je vous embrasse.
CL.
A M. ET MADAME MASSART.
Saint-Pétersbourg, 22/10 décembre 1867.
Chère madame Massart,
Je suis malade comme dix-huit chevaux; je tousse comme six ânes morveux et, avant de me recoucher, je veux pourtant vous écrire.
Nos concerts marchent à merveille. Cet orchestre est superbe et fait ce que je veux; si vous entendiez les symphonies de Beethoven exécutées par lui, vous diriez, je crois, bien des choses que vous ne pensez pas au Conservatoire de Paris. Ils m'ont joué, avec la même perfection, l'autre jour, la Fantastique qu'on avait demandée, et qu'il a fallu introduire dans le programme du second concert. C'était foudroyant. Nous avions fait trois répétitions. On a redemandé à grands cris la Marche au supplice; et l'adagio (la Scène aux champs) a fait pleurer bien des gens, sans vergogne. Samedi prochain, nous dirons l'Héroïque et le second acte d'_Alceste_, avec l'Offertoire de mon _Requiem_ (le choeur sur deux notes). A l'autre (5me concert), je donnerai les trois premières parties _instrumentales_ de la Symphonie avec choeurs de Beethoven. Je n'ose pas risquer la partie vocale, les chanteurs dont je dispose ne m'inspirant pas assez de confiance... On est venu me chercher de Moscou, où j'irai après le 5me concert d'ici, madame la grande-duchesse m'en ayant donné la permission. Ces messieurs de la capitale mezzo-asiatique ont des arguments irrésistibles, quoi qu'en dise Wieniawski, qui trouve que je n'aurais pas dû accepter simplement leur proposition. Mais je ne sais pas liarder, et j'aurais honte de le faire. Voilà qu'on m'interrompt dans mon salon où je suis seul à vous écrire, parce que madame la grande-duchesse donne ce soir une soirée musicale où elle veut entendre mon duo de _Béatrice et Bénédict_, que l'accompagnateur et les deux cantatrices savent à merveille (en français). Je viens donc d'envoyer, chez Son Altesse, la partition, en recommandant aux trois virtuoses de n'avoir pas peur, parce qu'ils savent tout à fait leur affaire. Moi, je vais me recoucher.
Madame la grande-duchesse veut que je lui lise _Hamlet_ un de ces soirs, mais je n'en aurais pas trop la force maintenant. On m'a donné un dîner de cent cinquante couverts le jour de ma fête (11 décembre), où toutes les têtes musicales de Pétersbourg étaient réunies. Vous pensez, avec effroi, aux toasts auxquels il m'a fallu répondre. Il y a encore bien des choses que je vous raconterais volontiers, si je n'étais pas si exténué; mais il est neuf heures et je n'ai pas l'habitude d'être hors de mon lit à des heures aussi indues.
D'ailleurs, je vous narrerai cela quand vous viendrez dîner avec moi au café _Anglais_.
Bien des choses à Massart, à Jacquard et à tous les arts qui, chez vous, se donnent la main.
Adieu, adieu, adieu. _Remember me._
Vous savez toujours l'anglais?...
Je vais prendre trois gouttes de laudanum pour tâcher de m'endormir.
Vous savez que vous êtes charmante; mais pourquoi diable êtes-vous si charmante?
Je ne le découvre pas.
_Farewell. I am your._
CLI.
A M. DAMCKE.
Moscou, 31 décembre 1867.
Mon cher Damcke,
J'étais si fatigué ces jours-ci, que je n'avais pas le courage de vous écrire; et pourtant il m'est arrivé un grand événement musical. Les directeurs du Conservatoire de Moscou sont venus me chercher à Saint-Pétersbourg et ont obtenu de la grande-duchesse un congé de douze jours pour moi. J'ai accepté l'engagement de diriger deux concerts.
Ne trouvant pas une salle assez grande pour le premier, ils ont eu l'idée de le donner dans la salle du Manège, un local grand comme la salle du milieu de notre Palais de l'Industrie, aux Champs-Élysées. Cette idée qui me paraissait folle a obtenu le plus incroyable succès.
Nous étions cinq cents exécutants et il y avait, au compte de la police, douze mille cinq cents auditeurs.
Je n'essayerai pas de vous décrire les applaudissements pour la Fête de _Roméo et Juliette_ et pour l'Offertoire du _Requiem_. Seulement, j'ai éprouvé une mortelle angoisse quand ce dernier morceau, qu'on avait voulu absolument, à cause de l'effet qu'il avait produit à Pétersbourg, a commencé. En entendant ce choeur de trois cents voix répéter toujours ses deux notes, je me suis figuré tout de suite l'ennui croissant de cette foule, et j'ai eu peur qu'on ne me laissât pas achever. Mais la foule avait compris ma pensée, son attention redoublait et l'expression de cette humilité résignée l'avait saisie.
A la dernière mesure, une immense acclamation a éclaté de toutes parts; j'ai été rappelé quatre fois; l'orchestre et les choeurs s'en sont ensuite mêlés; je ne savais plus où me mettre. C'est la plus grande impression que j'aie produite dans ma vie. On a aussitôt envoyé une dépêche à la grande-duchesse pour l'informer de cette émotion populaire...
Après-demain, on me donne une fête dans la salle de l'assemblée des Nobles, où sera toute la ville artiste de Moscou. Après quoi, je repartirai pour Saint-Pétersbourg... Je suis bien exténué, mais heureux aussi de ce beau résultat. Adieu, mon cher ami; je vous embrasse de tout mon coeur.
Je remercie bien Heller d'avoir été assez bon pour m'envoyer le volume des _Mémoires_. Malgré nos précautions, le livre a mis douze jours pour arriver entre mes mains. Je n'ai pu le remettre à la princesse que le jour de mon départ pour Moscou.
Si vous avez un instant pour voir Reyer, faites-le. Adieu à madame Damcke, dont je n'ai pas encore vu la soeur.
CLII.
A M. ET MADAME MASSART.
Saint-Pétersbourg, 18 janvier 1868.
Chère madame Massart,
J'arrive de Moscou et, en rentrant dans mon salon, je trouve un petit monceau de lettres, au nombre desquelles la vôtre ne me cause pas la plus vive joie, parce qu'il y en a une autre, vous devinez de qui, que je n'espérais pas. La vôtre, cependant, m'a fait bien plaisir. Elle aurait dû me laisser indifférent; mais, quoi! on n'est pas parfait. J'ai lu, tout de même, vos lignes si cordiales et j'y réponds aujourd'hui. La place Michel est silencieuse sous son manteau de neige; les corbeaux, les pigeons et les moineaux ne remuent pas; les traîneaux ne courent pas; il y a un grand enterrement, celui du prince Dolgorouki, où va l'empereur avec toute la cour et auquel, en conséquence, tout le monde assiste.
Mon programme du concert de samedi prochain est fixé. Je n'y suis pour rien, heureusement; car, au suivant et dernier, je serai pour tout. Oh! quelle joie quand j'aurai battu la dernière mesure du final d'_Harold_! quand je pourrai me dire: «Je pars pour Paris dans trois jours, c'est-à-dire au commencement de février.» Je ne puis résister à ce climat. J'ai moins souffert à Moscou. Et quels enthousiasmes! Le premier concert avait lieu dans la salle du Manège; il y avait dix mille six cents auditeurs. Et quand j'ai vu tout ce monde acclamer l'Offertoire de mon _Requiem_ avec son choeur sur deux notes, et me redemander sans fin, j'avoue que ce sentiment religieux si rare, manifesté par une foule immense, m'a remué jusqu'au coeur. Au second concert qui avait lieu avec les seules ressources du Conservatoire, dans la salle des Nobles, l'Offertoire avait été redemandé et il a produit le même effet.
Que me parlez-vous de vous donner un concert à Paris? Si je _donnais_ un concert à mes amis, en dépensant purement trois mille francs, je n'en serais que plus injurié par la presse.
Après vous avoir vus à Paris, j'irai à Saint-Symphorien et de là à Monaco me baigner dans les violettes et dormir au soleil. Je souffre tant, chère madame, mes maux sont si constants, que je ne sais que devenir. Je voudrais ne pas mourir maintenant, j'ai de quoi vivre.
Dites mille choses à Massart et remerciez de son bon souvenir madame Nicolet, si charmante.
Adieu, adieu; je vous serre la main.
CLIII.
A M. WLADIMIR STASSOFF[116].
Paris, dimanche 1er mars 1868.
Je ne vous ai pas écrit depuis mon retour, je souffrais horriblement. Aujourd'hui, je vais un peu mieux et je viens vous dire bonjour en vous annonçant mon départ pour Monaco. Je partirai ce soir à sept heures. Je ne sais pas pourquoi je ne meurs pas. Puisqu'il en est ainsi, je vais revoir ma chère côte de Nice et les rochers de Villefranche et le soleil de Monaco. Hier, je me suis traîné à l'Académie, où j'ai vu mon statuaire et confrère Perraud[117]. Il m'a appris que l'Américain Steinway l'avait enfin payé pour mon buste et qu'on était en ce moment occupé à en couler trois exemplaires plus grands que nature pour New-York et Paris. Je crois bien que c'est vous qui m'avez témoigné le désir d'en avoir un pour le Conservatoire de Saint-Pétersbourg. Si ce n'est pas vous, c'est Kologrivoff[118], ou Cui[119], ou Balakireff[120]. En tout cas, sachez et faites-leur savoir que M. Perraud m'a appris qu'on pourrait couler encore d'autres exemplaires de ce buste... Écrivez-moi rue de Calais, nº 4, à Paris. On m'enverra votre lettre à Nice ou à Monaco. Mais il serait mieux encore d'écrire à _M. Perraud, statuaire, membre de l'Académie des Beaux-Arts, à l'Institut, Paris_. Vous lui direz ce que vous voulez et quand vous le voudrez. Et ce sera plus prompt. Oh! quand je pense que je vais m'étendre sur les gradins de marbre de Monaco, au soleil, au bord de la mer!!!...
Ne soyez pas trop juste, écrivez-moi malgré mon laconisme; songez que je suis malade, que votre lettre me fera du bien et ne me parlez pas de composer, ne me dites pas de bêtises... Assurez-moi que vous m'avez rappelé au souvenir de votre charmante belle-soeur, de votre gracieuse fille et de votre frère. Je les vois tous les trois comme s'ils étaient là.
La musique... Ah! j'allais vous dire quelque chose sur la musique, mais j'y renonce.
Adieu, écrivez-moi vite, votre lettre me fera renaître et aussi le SOLEIL... Pauvre malheureux! vous habitez la neige!...
CLIV.
AU MÊME.
Paris, avril 1868.
Mon cher Stassoff,
Vous m'avez appelé _monsieur Berlioz_ dans votre dernière lettre et Cui aussi; je vous pardonne à tous les deux.
Figurez-vous que vos deux lettres sont à refaire. Vous ne savez pas que j'ai failli mourir. Je suis allé à Monaco pour chercher le soleil, et, trois jours après mon arrivée j'ai voulu parcourir des rochers qui descendent à la mer et ma témérité a été cruellement punie; je suis tombé dans ces rochers la tête la première, sur la figure, et j'ai versé beaucoup de sang, tellement que je suis resté seul à terre et n'ai pu revenir à l'hôtel que longtemps après et tout sanglant. J'avais retenu ma place à l'omnibus de Nice; j'ai voulu néanmoins revenir le lendemain. Je suis revenu, et, à peine arrivé, j'ai voulu revoir la terrasse qui est sur le bord de la mer et dont j'avais conservé un très vif souvenir. J'y vais, je ne vois pas bien la mer, je veux changer de banc pour mieux voir, je me lève et, au bout de trois pas, je tombe de nouveau sur la figure et je verse mon sang comme un malheureux. Deux jeunes gens qui passaient me relèvent à grand-peine et me reconduisent à l'hôtel des _Étrangers_, tout près de là, où je demeurais. On me déshabille, on me couche et je reste sans voir ni médecin ni personne que les domestiques pendant huit jours. Ah! ma foi, je ne puis plus écrire. A demain... je n'ai plus la force. Bonsoir.
...Après huit jours de cette claustration, je me sens un peu mieux, et, la figure toute décomposée, je prends le chemin de fer et reviens à Paris. Ma belle-mère et ma domestique poussent des cris en me voyant. Cette fois, je fais venir un médecin et il m'a soigné si bien, que, après un mois et quelques jours, je puis à peu près marcher en me tenant aux meubles. Voilà où j'en suis. Mon nez est presque guéri à l'extérieur.
Voulez-vous être assez bon pour me dire pourquoi on ne m'a pas renvoyé ma partition des _Troyens_? Je suppose qu'elle est copiée et qu'on n'en a plus besoin.
Je ne puis plus écrire;... si j'attends que je me trouve bien, ce sera peut-être long... Écrivez-moi vous-même. Ce sera une charité.
CLV.
A M. AUGUSTE MOREL.
Paris, 26 mai 1868.
Mon cher Morel,
Je viens d'apprendre par Lecourt que vous m'aviez écrit à Monaco et qu'on vous avait renvoyé votre lettre. Merci de cette attention. J'ai été bien éprouvé et j'ai encore, en ce moment, bien de la peine à écrire. Ne soyez pas étonné si je ne vous ai rien dit; mes _deux_ chutes, l'une à Monaco, l'autre à Nice, m'avaient ôté toutes mes forces. A présent, les suites directes de ces deux chutes sont à peu près effacées; mais ma maladie est revenue et je souffre plus que jamais. Je n'ai que des choses cruelles à vous écrire. Je suis allé en Russie pour me distraire un peu et j'ai assez bien supporté le double voyage à Moscou et à Saint-Pétersbourg; ils m'ont fêté de toutes les manières. La grande-duchesse m'a comblé de soins et d'attentions. J'ai dirigé six concerts du Conservatoire de Pétersbourg et deux de Moscou. Maintenant je ne pense à rien; je vous vois désenchanté comme moi, Lecourt tout comme vous; j'aurais eu un grand plaisir à vous voir tous les deux, quand j'étais dans les environs de Marseille, et j'y serais allé en revenant de Nice, si je n'avais pas été en si mauvais état. Mais le moyen? et puis je serais bien plus brisé par votre société que par toute autre. Peu de mes amis ont aimé Louis comme vous l'aimiez. Et je ne puis oublier. Pardonnez-moi tous les deux.
CLVI.
A M. WLADIMIR STASSOFF.
Paris, 21 août 1868.
Mon cher Stassoff,
Vous le voyez, je supprime le «Monsieur»; j'arrive de Grenoble où l'on m'a fait aller à peu près de force pour présider une espèce de festival orphéonique et assister à l'inauguration d'une statue de l'empereur Napoléon Ier.
On a bu, on a mangé, on a fait les cent coups et j'étais toujours malade...! On est venu me chercher en voiture, on m'a porté des toasts auxquels je ne savais que répondre. Le maire de Grenoble m'a comblé de gracieusetés, il m'a donné une couronne en vermeil, mais il m'a fallu rester une heure entière à ce commencement de banquet.
Le lendemain, je suis parti; je suis arrivé exténué chez moi, à onze heures du soir...
Je n'en puis plus, et je reçois des lettres... où l'on me demande des choses impossibles. On veut que je dise beaucoup de bien d'un artiste allemand, bien que je pense en effet, mais à condition que je dirai du mal d'un artiste russe qu'on veut remplacer par l'Allemand et qui a droit au contraire, à beaucoup d'éloges, chose que je ne ferai pas. Quel diable de monde est-ce là?
Je sens que je vais mourir; je ne crois plus à rien, je voudrais vous voir; vous me remonteriez peut-être; Cui et vous me donneriez peut-être du bon sang.
Que faire?
Je m'ennuie d'une manière exorbitante. Il n'y a personne à Paris; tous mes amis sont absents, à la campagne, à _leur_ campagne, à la chasse; il y en a qui m'invitent à aller chez eux. Je n'en ai pas la force.
Que devenez-vous? Et votre frère? Et vos charmantes dames?
Oh! je vous en prie, écrivez-moi aussi laconiquement que vous voudrez. J'ai pourtant encore des suites de ma chute dans les rochers de Monaco; Nice me donne aussi des souvenirs.
Ma lettre va vous trouver peut-être absent; je m'attends à tout.
Si vous êtes à Pétersbourg, écrivez-moi _six lignes_; je vous en saurai un gré infini.
Mille choses à Balakireff.
Adieu, j'ai beaucoup de peine à écrire.
Vous êtes bon, montrez-le-moi encore.
Je vous serre la main.
APPENDICE
A SA SOEUR[121].
Paris, 20 février 1822.
...Nous fîmes un dîner charmant avec le cousin Raimond et mon oncle. Après, nous allâmes à Feydeau entendre Martin. On jouait ce soir-là _Azémia_ et les _Voitures versées_. Ah! comme je me dédommage des violons et du flageolet du bal de M. T...! J'absorbais la musique! Je pensais à toi, ma soeur! Quel plaisir tu aurais à entendre cela! l'opéra te ferait peut-être moins plaisir; c'est trop savant pour toi, au lieu que cette musique touchante, enchanteresse de Dalayrac, la gaîté de celle de Boïeldieu, les inconcevables tours de force des actrices, la perfection de Martin et de Ponchard... oh! tiens! je me serais jeté au cou de Dalayrac si je m'étais trouvé à côté de sa statue, quand j'ai entendu cet air auquel on ne peut point donner d'épithète: «Ton amour, ô fille chérie!»
C'est à peu près la même situation que celle que j'ai éprouvée en entendant à l'Opéra, dans _Stratonice_, celui de: «Versez tous vos chagrins dans le sein paternel.» Mais je n'entreprends pas de te décrire encore cette musique... (_la fin manque_).
A M. LESUEUR, MEMBRE DE L'INSTITUT, SURINTENDANT DE LA CHAPELLE DU ROI.
(Sans date--vers 1825--de la Côte-Saint-André.)
Monsieur,
Depuis longtemps, j'étais tourmenté du désir de vous écrire, et je n'osais le faire, retenu par une foule de considérations qui me paraissent, à présent, plus ridicules les unes que les autres. Je craignais de vous importuner par mes lettres, et que mon désir de vous en adresser ne vous parût avoir sa source dans l'amour-propre qu'un jeune homme doit naturellement ressentir en correspondant avec un de ces hommes rares qui honorent leur pays. Mais je me suis dit: cet homme rare auquel je brûle d'écrire trouvera peut-être mes lettres moins importunes si l'art sur lequel il répand tant d'éclat en est la matière; ce grand musicien a bien voulu me permettre de suivre ses leçons, et, si jamais les bontés d'un maître, la reconnaissance et l'amour filial de ses élèves lui ont acquis sur eux le titre de père, je suis du nombre de vos enfants.
J'ai été reçu dans ma famille comme je m'y attendais, avec beaucoup d'affection. Je n'ai point eu à essuyer de la part de ma mère de ces malheureuses et inutiles remontrances, qui ne faisaient que nous chagriner l'un et l'autre; cependant papa m'a recommandé, par précaution, de ne jamais parler musique devant elle. J'en cause, au contraire, très-souvent avec lui. Je lui ai fait part de vos curieuses découvertes, que vous avez bien voulu me montrer, sur la musique antique. Je ne pouvais pas venir à bout de lui persuader que les anciens connussent l'harmonie; il était tout plein des idées de Rousseau et des autres écrivains qui ont accrédité l'opinion contraire. Quand je lui ai cité le passage latin de Pline l'ancien, dans lequel il y a des détails sur la manière d'accompagner les voix et sur la facilité que l'orchestre peut avoir à peindre les passions par le moyen de rhythmes différents de celui de la vocale, il est tombé des nues et m'a avoué qu'il n'y avait rien à répliquer à une pareille explication. Cependant, m'a-t-il dit, je voudrais avoir l'ouvrage entre les mains pour être bien convaincu.
Je n'ai encore rien fait depuis que je suis ici. D'abord, je n'ai pas été maître de mon temps pendant les premières semaines. Les visites à recevoir et à rendre, dans une petite ville où tout le monde se connaît, me l'absorbaient presque en entier. Puis, quand j'ai voulu me mettre à cette messe dont je vous avais parlé, je suis demeuré si froid, si glacé en lisant le _Credo_ et le _Kyrie_, que, bien convaincu que je ne pourrais jamais rien faire de supportable dans une pareille disposition d'esprit, j'y ai renoncé. Je me suis mis à retoucher cet oratorio du _Passage de la mer Rouge_ que je vous ai montré et que je trouve à présent terriblement barbouillé dans certains endroits. J'espère pouvoir le faire exécuter à Saint-Roch, à mon retour, qui aura lieu, je crois, avant les premiers jours d'août.
En attendant que j'aie le plaisir de vous revoir, monsieur, mon père me charge d'être l'interprète de ses sentiments auprès de vous, et de vous témoigner toute sa reconnaissance pour les soins que vous m'avez prodigués; vous ne doutez pas, monsieur, que je n'en sois pénétré moi-même. Veuillez en recevoir l'assurance avec mes salutations respectueuses.
A M. BERLIOZ, A LA COTE-SAINT-ANDRÉ.
Paris ce 10 mai [1829].
Mon excellent père,