Correspondance inédite de Hector Berlioz, 1819-1868

Chapter 21

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J'ai aussi le gros volume de mes Mémoires qui vous attend. Je vous le _prêterai_ seulement, pour le temps que Massart et vous mettrez à le lire. C'est bien triste; mais c'est bien vrai. Je suis honteux de n'avoir pas eu l'esprit de signaler dans ce long récit les douces heures que je vous dois et l'amitié sincère que je vous porte à tous les deux; mais je viens de m'apercevoir que vous n'y êtes pas nommés. C'est inexplicable; vous me battrez, vous me bouderez; mais, à mon grand regret, c'est ainsi. Et je parle de tant de crabes! Il est vrai que ce n'est pas pour les louer.

Ah! voilà une crise qui me reprend!

Laissez-moi, madame, laissez-moi, je vous en prie; laissez-moi donc, je ne puis plus écrire.

Adieu, mon cher Massart; je vous serre la main.

CXXXVIII.

A LOUIS BERLIOZ.

6 novembre 1865.

Cher ami,

Je ne t'ai pas écrit hier, j'étais très souffrant et d'une humeur de dogue.

Figure-toi que l'acquéreur de mon domaine du Jacquet qui devait me payer ces jours-ci vingt mille francs, qui s'y est engagé par écrit dans le contrat, me fait dire tout simplement _qu'il n'est pas en mesure_ et qu'il me payera une forte somme à Pâques, c'est-à-dire dans six mois et demi. C'est là que tu te mettrais en fureur... Tu vois que les écrits ne font pas plus que les paroles. Mon beau-frère me dit qu'il n'y a pas d'inquiétudes à avoir, parce que ce monsieur est _riche_. Mais j'aimerais mieux un pauvre qui paye qu'un riche qui ne paye pas. J'ai toujours cinq cents francs à toi, si tu m'en envoies cinq cents autres, j'achèterai des obligations ottomanes qui te rapporteront quatre-vingt-dix francs par an (pour mille francs). D'après mon calcul, l'inexactitude de mon acquéreur me fera perdre au moins neuf cents francs, puisqu'il ne me donne en revenu que 5 pour 100 et que j'eusse reçu 9 en plaçant la somme dans les obligations ottomanes.

D'ailleurs, c'est d'un sans-gêne incroyable, et ce serait curieux si la Banque de France, qui, elle aussi, est riche, s'avisait, quand on lui présente un billet, de dire _qu'elle n'est pas en mesure_. Allons, il faut en prendre son parti, je n'y puis rien.

Je vois que tu deviens un virtuose, et le grand navire est un instrument dont tu joues tout à fait bien. Je te fais mon compliment. Mais il t'en faut un à toi (un navire). En conséquence, travaille toujours pour l'avoir; mais, quand on te l'aura promis, n'y compte pas plus que si l'on ne t'avait rien dit. Il faut toujours dire comme Paul-Louis Courier: «Je crois que deux et deux font quatre et encore... n'en suis-je pas bien sûr.» Un avare disait aussi: «Si saint Pierre venait m'emprunter de l'argent en me donnant le Père éternel pour caution, je ne lui en prêterais pas.»

On annonce plusieurs morceaux de ma musique dans des concerts qui auront lieu cet hiver à Bruxelles. D'Ortigue a fait un grand article sur Rossini dans le _Correspondant_[115]. Cet écrit est fort sensé, fort juste, mais a blessé horriblement le prétendu philosophe compositeur. Un rossiniste a répondu à d'Ortigue, et Rossini a écrit à ce monsieur pour le remercier, en lui disant: «Je vous dois beaucoup pour avoir si bien _lavé la tonsure_ de mon ami M. le curé d'Ortigue.»

CXXXIX.

AU MÊME.

Paris, 13 novembre 1865.

Cher ami,

Il est une heure. Je viens de recevoir ta lettre et j'y réponds avant de me recoucher. C'est que tu seras fort occupé le 15 et que c'est aujourd'hui le 13. J'espère que tu te _débrouilleras_ au milieu de ce peuple de soldats et de passagers. J'approuve beaucoup ton idée d'avoir un _home_, un chez toi, et d'acheter des meubles; mais tu ne crains donc pas que ton vaisseau ne vienne à être enradé dans un autre endroit que Saint-Nazaire? au reste, tu ne dois pas ignorer cela. Je ne sais pas ce que tu peux avoir écrit à madame X***, mais je devine bien ce qu'elle a pu te répondre. Il faut de l'argent! n'en fût-il plus au monde. Il faut rester à terre, à Grenoble, à Claix, être juge de paix, bon citoyen, savoir vendre son blé, ses moutons, son vin, etc. Alors on est un homme calé, on joue aux boules le dimanche, on a un tas de sales enfants que les grands-parents trouvent fort mal élevés; on s'ennuie à devenir huître; on a une femme qui grossit, qui devient obèse, et qu'on finit par ne plus pouvoir souffrir; et l'on se dit: «Ah! si c'était à recommencer!»

Et alors on se sent furieux jusque dans la moelle des os; car on vieillit, on voit sa vie s'écouler bêtement; on a beaucoup d'argent qui est venu tard et dont on ne sait que faire; et puis l'on meurt gros Jean comme devant.

Oh! que je souffre! si je pouvais, comme je me sauverais à Palerme, ou au moins à Nice! Où la chèvre broute, il faut qu'elle soit attachée. Il fait un temps infâme; à trois heures et demie, il faut allumer la lampe! Ce soir est notre dîner du lundi, je me relèverai pour y aller. Je vais tâcher de dormir deux ou trois heures. Je n'ai pas reçu ces jours-ci de lettres de Genève; il est vrai que je n'en attendais pas. Quand une lettre m'arrive, cela me remonte le coeur et l'esprit.

Ah! mon pauvre Louis, si je ne t'avais pas... Figure-toi que je t'ai aimé, même quand tu étais tout petit. Et il m'est si difficile d'aimer les petits enfants! Il y avait quelque chose en toi qui m'attirait. Ensuite, cela s'est affaibli à ton âge bête, quand tu n'avais pas le sens commun; et, depuis lors, cela est revenu, cela s'est accru, et je t'aime comme tu sais, et cela ne fera qu'augmenter.

CXL.

A M. ASGER HAMERIK, A COPENHAGUE.

Paris, 1er décembre 1865.

Votre lettre m'a fait bien plaisir, vous ne m'avez pas oublié! vous avez eu raison, car j'ai pour vous une affection véritable.

D'ailleurs, votre passion musicale me touche beaucoup, et bien que je ne m'intéresse plus à rien dans l'art, tant il est insulté et avili par notre horrible monde, je ne puis cependant voir sans de chaleureux élans de coeur un jeune artiste aux nobles illusions tel que vous.

Vous me rappelez ce que j'étais il y a quarante ans; vous me le rappelez surtout par votre ardent amour de la musique, par votre croyance au beau, par votre énergique volonté, par votre persévérance indomptable.

Vivez, croyez, aimez et travaillez! Méprisez le vulgaire, mais faites d'abord comme si vous ne le méprisiez pas; laissez-lui croire que vous êtes de ses amis, de ses flatteurs même; il est si bête qu'il ne s'en doutera pas!

Puis, quand vous serez devenu fort, puissant, _maître_, et qu'il se verra dompté, il s'écriera en vous applaudissant:

«JE L'AVAIS TOUJOURS DIT!»

Je suis constamment torturé par ma névralgie; je vis néanmoins au milieu de mes douleurs physiques et écrasé d'ennui. La mort est bien lente! cette vieille capricieuse!...

On exécutera quelques fragments de ma symphonie de _Roméo et Juliette_ dans les prochains concerts du Conservatoire. Comment cet insolent public idiot va-t-il prendre cela?

N'importe! j'aurai au moins la joie d'entendre ce que j'ai fait de mieux, exécuté par ce merveilleux orchestre! Mais je ne conduirai pas; voilà _l'absynthe_, comme dit Hamlet.

Mille compliments empressés à M. Gade, dont je voudrais tant faire la connaissance. On joue dimanche prochain une de ses symphonies au concert du Cirque. Si je ne suis pas confiné dans mon lit, je ne manquerai pas d'y aller. Veuillez saluer de ma part monsieur votre père.

Savez-vous que vous avez fait de grands progrès dans la langue française? Votre lettre m'a étonné; elle contient très peu de fautes. Allons, revenez vite à Paris, et, au bout de quelques années, vous finirez par parler français presque aussi mal qu'un Parisien.

CXLI.

A MADAME MASSART.

30 janvier 1866.

Chère madame,

Je suis toujours enchanté quand je vois arriver une enveloppe portant les deux lettres A M (Aglaé Masson ou Massart), parce que j'éprouve toujours un plaisir extrême à lire vos billets si bien tournés, si gentils, si _amicaux_. (Les puristes prétendent qu'il ne faut pas employer cet adjectif au pluriel masculin; en conséquence, je l'emploie.) Cette fois, pourtant, vous m'avez fait me récrier dès votre première ligne. Vous m'appelez «cher _maestro_!» Pardieu! je ne suis pas maestro, ni quoi que ce soit d'italien. Si vous étiez là, je vous planterais mon grattoir dans le bras droit, si beau qu'il soit, pour vous apprendre à m'écrire des injures pareilles. Est-ce le bras qui est beau ou le grattoir? N'importe. Je n'ai pas de rancune, et, dans quelques semaines, je ne penserai plus à votre vilenie.

Je suis à vos ordres le 20 février, tous les jours, à toute heure, et quand même je ne vous l'eusse pas promis. J'irai demain, jeudi soir, vous prier de me jouer la chose, pour que je me la fourre bien dans la tête.

J'ai été très malade hier; j'ai crié comme un aigle, brait comme un âne, geint comme un petit chien, beuglé comme un veau; on m'a apporté votre lettre, je n'ai pas eu le courage de l'ouvrir. Ce n'est que ce matin que je me suis donné ce plaisir. Jugez un peu....

Heureusement, je sais me résigner; mes sentiments religieux me soutiennent. Si je n'en avais pas, je serais bien à plaindre....

Vous n'êtes pas venue aux quatuors Armingaud-Jacquart, l'autre jour. Pourquoi cela?

Je vous porterai demain le volume des _Mémoires_; vous y verrez pourquoi je suis d'humeur si gaie.

Tout à vous et à Massart; mais ne l'appelez plus devant moi le _père Massart_, car cela me révolte et je me fâcherais tout bleu.

CXLII.

A LA MÊME.

3 septembre 1866.

Ah! mon Dieu, quel malheur! Ce matin, chère madame Massart, oui, pas plus tard que ce matin, je me suis mis à vous penser une lettre charmante, pleine d'esprit, de gracieux compliments, et d'une flatterie si fine, si ingénieuse, si adroite, que vous eussiez cru tout ce que je vous disais; je vous parlais de votre exquise bonté, de votre grâce, de votre talent, de l'affection que vous inspirez à tous ceux qui vous connaissent, des jalousies que vous excitez, de mille choses, enfin, et de vingt autres encore. Et voilà que j'ai eu le malheur de m'endormir, et qu'au réveil, je n'ai plus retrouvé le moindre souvenir de ma lettre et que me voilà obligé de vous écrire des banalités. Il y a des gens, je le sais, à qui ces choses-là sont justement les plus agréables; mais je ne crois pas que vous apparteniez à cette espèce de melons. Ainsi, résignez-vous. Je ne parlerai pourtant pas de l'immense ennui qui vous dévore dans votre petit étui de carton, d'où l'on voit la mer, dit-on. Je craindrais de vous pousser au suicide; et ce genre de désennui est extrêmement inconvenant pour une jolie femme. Mais que pouvez-vous faire pourtant? Vous avez fait le tour de Beethoven depuis si longtemps; cette année, vous avez lu Homère; vous connaissez trois ou quatre grands chefs-d'oeuvre de Shakspeare; vous voyez la mer tous les jours; vous avez des amis qui viennent vous voir, un mari qui vous adore.... Que devenir, bon Dieu! que devenir? Je contribue, pour ma part, autant qu'il est en moi, à vous rendre ce séjour maritime supportable, en m'abstenant, de toutes mes forces, de vous y visiter. Je ne puis rien de plus.

On m'a, pour ainsi dire, traîné dernièrement à X..., pour y présider un concours d'orphéonistes qui ont crié à tue-tête pendant sept heures d'horloge; et vous savez que ces heures-là sont bien plus longues que celles des montres.

L'adjoint du maire a voulu m'avoir chez lui; il est venu me chercher à la gare, en voiture attelée de deux superbes chevaux; il a une maison toute neuve, bâtie hors de la ville, sur une petite éminence entourée de bois et de jardins. C'est un grand amateur de musique et un millionnaire, ce qui ne fait ni chanter ni juger faux. Il a _sept_ enfants!

En apprenant cela, je m'étais fait un singulier portrait de leur mère. Je me figurais une femme laide, déhanchée, couperosée, tout ce qu'il y a d'affreux! Eh bien, pas du tout: elle est charmante, d'une taille droite et fine comme une aiguille anglaise; des yeux délicieux, pleins de feu; naturelle, calme mais non froide; pas trop dévote; en relations convenables mais non compromettantes avec le bon Dieu; ne gâtant point ses enfants; se mettant bien, sans idées provinciales. Et dire qu'un homme a trouvé tout cela, femme, enfants, maison, millions, en vendant du vin de Champagne!

J'allais partir pour Genève quand il m'est arrivé une lettre d'un mien cousin (François Berlioz), directeur de la manufacture de glaces de Montluçon, qui vient se marier à Paris dans huit jours et qui me demande d'être son témoin. Je lui ai répondu: «Arrive, et tu verras comme je témoigne bien.» Pouvais-je faire autrement?

Il faut, pourtant, autant qu'on le peut, assister les siens dans les circonstances difficiles!

On m'a prié aussi de diriger les études d'_Alceste_ à l'Opéra; mais Perrin traîne tellement, pour laisser revenir le monde à Paris (comme s'il y avait un monde parisien pour _Alceste_!), que je vais le planter là pour quelques jours et courir à Genève; je n'y tiens plus.

Ah! chère madame, que c'est beau! que c'est beau! L'autre jour, à la première répétition d'ensemble en scène, nous pleurions tous comme des cerfs aux abois! «C'était un homme que Gluck!» disait Perrin.--Pas du tout; c'est nous qui sommes des hommes. Ne confondons pas.--Taylor disait hier à l'Institut que Gluck avait plus de coeur qu'Homère. Oui, il avait plus de fibre humaine. Et l'on va faire entendre ces sublimités à tant de plats polissons! Cela me renfonce dans mon système de l'_Indifférence absolue en matière universelle_, le seul raisonnable, décidément!

J'ai été fort surpris de mademoiselle Battu, qui joue et chante Alceste d'une manière sinon inspirée, du moins fort satisfaisante, et qui se perfectionne chaque jour. Villaret est un très bon Admète, et David représente on ne peut mieux le grand prêtre. Enfin, j'espère que cela ira. Vous pourriez être à Paris au mois d'octobre, à la première représentation. Tâchez.

Massart chasse-t-il, pêche-t-il, peint-il, bâtit-il?--Ce dernier verbe-là fait pitoyablement.--Songe-t-il?

Car que faire en ce gîte, à moins que l'on ne songe?

Il est couvert de gloire, cette année. Ses élèves ont eu tous les prix; il se vautre sur les lauriers. La couche, toutefois, pourrait être plus douce.

Tiens! ceci est un vers! pardon! Quels sont vos visiteurs? Bersch en est-il? dites-lui mille amitiés de ma part; Jacquart en est-il? dites-lui en mille autres.

Adieu, chère madame; excusez-moi d'avoir si longtemps divagué la plume à la main; mon sans gêne vous prouve tout au moins le plaisir que j'éprouve à causer avec vous et à vous dire tout ce qui me passe par la tête.

«Quoi qu'il arrive ou qu'il advienne», comme dit le grand poète Scribe.

Je finis ici mon scribouillage en serrant votre savante main.

CXLIII.

A M. ERNEST REYER.

Vienne, 17 décembre [1867].

Mon cher Reyer,

Je me lève aujourd'hui lundi à quatre heures. J'ai dû rester au lit depuis hier; je n'en pouvais plus.

_La Damnation de Faust_ a été exécutée hier dans la vaste salle de la Redoute devant un auditoire immense avec un succès foudroyant. Vous dire tous les rappels, les _bis_, les pleurs, les fleurs, les applaudissements de cette matinée, serait chose ridicule de ma part.

J'avais 300 choristes et 150 instrumentistes; une charmante Marguerite, mademoiselle Bettleim, dont la voix de mezzo soprano est splendide, un ténor-Faust (Walter) dont nous n'avons certainement pas l'égal à Paris, et un énergique Méphistophélès (basse) Meyerhoffer: tous les trois du grand Opéra de Vienne. Le duo d'amour entre Faust et Marguerite, supérieurement chanté, a été interrompu trois fois par les applaudissements. La scène de Marguerite abandonnée a ému encore plus. Les Sylphes, les Follets, le chant de la Fête de Pâques et l'Enfer et LE CIEL ont littéralement révolutionné mes bienveillants auditeurs. Helmesberger (le directeur du Conservatoire) a joué d'une façon toute poétique le petit solo d'alto dans la ballade du Roi de Thulé si bien chantée par mademoiselle Bettleim.

Ma chambre ne désemplit pas depuis hier de visiteurs, de complimenteurs. Ce soir, on me donne une grande fête à laquelle assisteront deux ou trois cents personnes, artistes et amateurs; entre autres mes cent quarante dames (amateurs) qui ont si bien chanté mes choeurs. Quelles voix fraîches et justes! et comme tout cela avait été bien instruit par le directeur de la _Société des amis de la musique_, Herbeck, un chef d'orchestre de premier ordre, qui s'est mis en quatre, en seize, en trente-deux pour moi, et qui a eu le premier l'idée de monter _en entier_ mon ouvrage.

Demain, je suis invité par le Conservatoire, qui veut me faire entendre, sous la direction d'Helmesberger, ma symphonie d'_Harold_.

Que vous dirai-je? c'est la plus grande joie musicale de ma vie; il faut me pardonner si je vous en parle si longuement. Il était venu des auditeurs de Munich et de Leipzig.

Walter (Faust) sort d'ici, il est venu m'embrasser encore. Oh! comme il a dit l'air dans la _chambre de Marguerite_ et surtout la phrase: «Que j'aime ce silence!»

Enfin, voilà une de mes partitions sauvée. Ils la joueront maintenant à Vienne sous la direction d'Herbeck, qui la sait par coeur. Le Conservatoire de Paris peut continuer à me laisser dehors! Qu'il se renferme dans son ancien répertoire!

Vous m'avez vous-même demandé de vous écrire et vous vous êtes attiré cette algarade.

Adieu; on m'a demandé de Breslau pour aller y diriger _Roméo et Juliette_; mais il faut que je me retrouve à Paris avant la fin du mois.

CXLIV.

A M. FERDINAND HILLER.

Paris, 12 janvier 1867.

Mon cher Hiller,

Vous serait-il possible, pour que je ne me présente pas au public de Cologne seulement avec de la musique instrumentale, de placer dans le programme du 26 février, un duo nocturne pour deux femmes (un soprano et un contralto). Ce petit morceau de _Béatrice et Bénédict_ a fait partout un grand effet; il n'est pas difficile; il faudrait que les cantatrices fussent des oies, pour ne pas chanter cela convenablement. Il est vrai que nous rencontrons souvent de pareils volatiles. Mais voyez s'il y aurait moyen de trouver dans votre cercle musical les deux chanteuses capables de cet effort. Je vous enverrais alors les exemplaires du duo, avec paroles allemandes, et je porterais ensuite moi-même les parties d'orchestre. Si vous trouvez la chose imprudente ou seulement difficile, qu'il n'en soit pas question. J'attends votre réponse.

Dites-moi aussi à quelle époque précise je devrai me trouver à Cologne, et combien vous me donnerez de répétitions pour la Symphonie. Le duo pourra aller avec une seule, si les chanteuses savent bien leur affaire.

J'irai loger à l'hôtel _Royal_, où je suis déjà descendu plusieurs fois. Je serai ainsi bien plus libre de rester couché tant qu'il me plaira; car je suis un des hommes les plus couchés qui existent. Il est vrai que j'existe bien peu. Malgré les joies musicales du séjour, ce voyage à Vienne et les nombreuses répétitions que j'ai dû y faire m'ont exténué et à moitié tué. Les médecins homoeopathes ou allopathes, pas plus que ceux qui _soignent_ leurs patients par l'une ou l'autre méthode (à la volonté des personnes), les docteurs à double détente n'y peuvent rien. Je tâchera pourtant d'être un peu mieux portant pour aller vous voir; sinon, je serai bien insupportable.

CXLV.

AU MÊME.

Paris, 8 février 1867.

Mon cher Hiller,

Vous êtes le plus excellent camarade que l'on puisse trouver. Je ferai ce que vous me dites: je vais tâcher d'acquérir quelques forces, et, _le 23 de ce mois_, je partirai pour Cologne, où je serai à l'hôtel _Royal_ le soir. Mais ne me retenez pas DES chambres, comme vous dites, UNE petite chambre me suffira. Si j'étais incapable de me mettre en route, je vous enverrais les parties d'orchestre du duo, et vous en seriez quitte pour conduire le tout. Vous me parlez comme les médecins: «C'est une névralgie». Ainsi, madame Sand ayant fait remarquer à son jardinier qu'un mur de son jardin s'était écroulé: «Oh! ce n'est rien, madame, lui répondit-il, _c'est la gelée_ qui en est cause.--Oui, mais il faut le faire rebâtir.--Oh! ce n'est rien, c'est la gelée.--Je ne dis pas non, mais il est à terre.--Ne vous tourmentez pas, madame, c'est la gelée.»

Tâchez que votre jeune soprano ne me fasse pas le stupide changement sur [image: notation musicale]. Il n'y a que les cantatrices pour avoir de pareilles idées.

A bientôt; je ne puis plus écrire, je vais me recoucher.

CXLVI.

A MADAME DAMCKE, A MONTREUX (SUISSE).

Paris. Je ne sais pas le quantième. [24 septembre 1867].

Chère madame Damcke,

Je vous eusse bien écrit depuis mon retour, mais je ne savais pas où adresser ma lettre. Je vous remercie donc doublement de la vôtre.

Voici ma réponse laconique: je suis toujours malade.

Arrivé à Néris, j'ai pris cinq bains; au cinquième, le médecin en m'entendant parler et me tâtant le pouls: «Sortez vite, s'est-il écrié, les eaux vous sont contraires; vous allez avoir une laryngite; il faut vous en aller en un lieu où vous soignerez bien votre gorge; diable! ce n'est pas une chose légère!»

Je suis parti, le soir même. J'ai failli étouffer en chemin de fer dans une quinte de toux. Puis je suis arrivé à Vienne où mes nièces m'ont comblé de soins. J'étais presque toujours couché. Enfin, la voix naturelle m'est à peu près revenue, le mal de gorge a fui; mais ma névralgie aussi est revenue, plus féroce que jamais.

On m'a fait rester à Vienne un mois, parce que l'aînée de mes nièces se mariait et qu'elle me voulait pour témoin.

Elle a épousé un chef de bataillon, charmant sous tous les rapports; sans quoi je n'eusse pas témoigné. Après le dîner de noces, ils sont partis pour un long voyage dans le sud de la France; sans quoi encore je n'eusse pas témoigné.

Nous étions trente-deux gens de la noce, venus de tous les coins de la famille, de Grenoble, de Tournon, de Saint-Geoire, etc., etc.; nous nous sommes tous retrouvés là, moins _un_, hélas!...

C'est le plus vieux que j'ai eu le plus de plaisir à revoir; mon oncle le colonel, âgé de quatre-vingt-quatre ans. Nous avons bien pleuré en nous revoyant; il semblait honteux de vivre...; je le suis bien davantage.

Me voilà à Paris maintenant, presque toujours couché comme à Vienne. Et dernièrement, la grande-duchesse Hélène de Russie m'a fait entortiller pour aller à Saint-Pétersbourg; elle a voulu me voir, et enfin j'ai consenti. Je partirai le 15 novembre pour aller diriger six concerts du Conservatoire, dont un de ma musique.

La princesse paye mon voyage, aller et retour, met une de ses voitures à ma disposition, me loge chez elle au palais Michel et me donne quinze mille francs. Au moins, si j'en meurs, je saurai que cela en valait la peine.

J'ai écrit à votre mari, l'autre jour, une lettre que je n'ai pas envoyée, faute d'adresse, pour lui demander si je ne lui ai pas prêté ma belle partition d'_Orphée_ de Leipzig. Je ne puis plus la trouver; je suis allé chez Heller, je lui ai laissé ma carte; je n'ai point de ses nouvelles.

Adieu, madame; je vous serre la main en vous envoyant à tous les deux mille amitiés.

CXLVII.

A M. ET MADAME MASSART.

Paris, 4 octobre 1867.

Eh bien, oui, je vais en Russie. La grande-duchesse Hélène était ici il y a quelques jours et m'a fait faire des propositions que, après un peu d'hésitation et de l'avis de tous mes amis, j'ai acceptées. Il s'agit d'aller, à la fin de novembre, diriger, à Saint-Pétersbourg, six concerts du Conservatoire, dont cinq formés des chefs-d'oeuvre des grands maîtres et un composé exclusivement de mes partitions.

Elle me loge chez elle, au palais Michel, me fournit une de ses voitures, paye mon voyage, aller et retour, et me donne quinze mille francs. Je serai exténué de fatigue, malade comme je suis; mais, si je meurs, nous le verrons bien. Venez donc aussi; je vous ferai jouer votre jovial concerto de clavecin en _ré mineur_ de S. Bach et nous rirons d'une belle manière.

Adieu; mille amitiés pour tous les deux; j'irais bien chez vous dans les beaux jours que vous passez à Villerville, mais je vous avoue que cela me paraît d'une indiscrétion révoltante.