Correspondance inédite de Hector Berlioz, 1819-1868

Chapter 20

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Rappelez-moi au souvenir de votre aimable et affectueux petit monde. Je serre la main à Théodore, en lui souhaitant sérieusement d'oublier les manières parisiennes, et la conversation parisienne, et toute espèce de style parisien. Rien n'est plus bête que cette éternelle et plate blague qu'on applique à tout à Paris; qu'il l'oublie à jamais. Il est trop grand artiste pour en tenir compte. Qu'il n'écrive pas trop, ni trop vite, ni pour trop de monde, et qu'il laisse les gens venir à lui sans leur faire trop d'avances. Adieu.

CXXV.

AU MÊME.

Paris, 15 mars 1864

Que diable voulez-vous que je vous dise? Il n'y a point de nouvelles musicales qui vaillent la peine de vous être envoyées. On a joué dernièrement un opéra de Boulanger, _le Docteur Magnus_. On va donner un opéra, _Lara_..., tatouille de M... (je ne me rappelle plus son nom....), à l'Opéra-Comique; bientôt _Mireille_ de Gounod au Théâtre-Lyrique. Je suis allé prier George Hainl de remettre l'exécution des fragments de _Roméo et Juliette_ à l'année prochaine; je voyais qu'on n'aurait pas _le temps_ de répéter cela avec assez de soin en ce moment et je ne tiens pas à être exécuté à demi. Pasdeloup a donné une scène des _Troyens_ au dernier concert de l'Hôtel de ville et ne m'a pas même averti de la répétition. Carvalho m'a appris hier à dîner qu'il m'avait mis sur le programme de deux concerts spirituels qu'il va donner dans la semaine sainte, et qu'il voulait qu'à l'instar de David et de Gounod je vinsse diriger en personne le septuor des _Troyens_: «Non, ai-je répondu, je n'ai pas de robe rouge et je ne puis figurer dans cette cérémonie du _Malade imaginaire_. Cela ferait _quatre_ chefs d'orchestre.»

J'ai donné ma démission au _Journal des Débats_. Rien de plus comique que le désappointement et la colère des gens qui, depuis trois mois, me faisaient la cour; ils ont perdu leurs avances, ils sont volés...

Si vous rencontriez, par hasard, à Vienne, M. Peter Cornelius, dites-lui mille choses de ma part et que je serais bien heureux d'avoir une lettre de lui.

CXXVI.

A M. ET MADAME MASSART.

Lundi, 15 août 1864[111].

Eh bien, oui, voilà! le maréchal Vaillant m'a écrit, il y a trois jours, une lettre charmante que la _Gazette musicale_ a eu la bonté de me gâter, laquelle lettre m'annonçait que l'empereur nous avait nommés officiers de la Légion d'honneur... oui, madame, vous et moi... Ainsi faites vos arrangements pour changer de ruban, de croix, etc.

Vous n'avez pas voulu venir dîner chez le ministre; nous étions soixante, y compris le chien de Son Excellence, qui a bu son café dans la tasse de son maître. Il y avait un grand écrivain, M. Mérimée, qui m'a dit ceci: «Il y a longtemps que l'on aurait dû vous nommer officier; et cela prouve bien que je n'ai pas encore été ministre.» Samson chancelait sous le poids de sa joie.

Vous voyez que je ne vais pas trop mal aujourd'hui et que je suis beaucoup plus bête qu'à l'ordinaire; je souhaite que la présente vous trouve de même. Paris est en fête; vous n'y êtes pas... La plage de Villerville doit être bien triste... comment pouvez-vous y rester? Massart va à la chasse; il tue des mouettes, quelque cachalot par-ci par-là; et Dieu sait comment vous parvenez à tuer le temps! Vous délaissez votre piano et je parie que, lorsque vous reviendrez, vous aurez de la peine à faire la gamme en si naturel majeur, la plus facile des gammes. Voulez-vous que j'aille vous faire une petite visite?... Vous ne risquez rien de dire: oui; car je n'irai pas. Ah! pardon! je redeviens sérieux; les douleurs me reprennent. Je vais me rejeter sur mon lit. Je vous serre la main à tous les deux.

CXXVII.

A M. AUGUSTE MOREL.

Paris, dimanche, 21 août 1864.

Mon cher Morel,

Je vous remercie de votre cordiale lettre; cette croix d'officier, et surtout l'avis non officiel que m'a donné de cette faveur le maréchal Vaillant, m'ont fait plaisir à cause de mes amis et aussi un peu à cause du déplaisir que cela fait aux _autres_. Mais comment pouvez-vous conserver encore des illusions sur les réalités musicales de notre pays? tout y est mort, excepté l'autorité des imbéciles; il faut bien se résigner à le reconnaître, puisque cela est. Je suis à peu près seul ici; Louis est reparti avant-hier pour Saint-Nazaire; tous mes amis et voisins sont en Suisse, en Italie, en Angleterre, à Bade. Je vois seulement quelquefois Heller; nous allons dîner à Asnières, nous sommes gais comme des chouettes; je lis, je relis; le soir, je passe devant les théâtres lyriques pour me donner le plaisir de n'y pas entrer. Avant-hier, j'ai passé deux heures dans le cimetière Montmartre; j'y avais trouvé un siège très commode sur une tombe somptueuse et je m'y suis endormi. De temps en temps, je vais à Passy chez madame Érard, où je trouve une colonie d'excellents coeurs qui me font le meilleur accueil; je savoure le plaisir de ne pas faire de feuilletons, de ne rien faire du tout. Si je n'étais pas attaché à Paris par plusieurs petits intérêts, je voyagerais malgré mes maux physiques, mais il faut y rester. D'ailleurs, Paris devient de jour en jour plus beau; c'est un plaisir de le voir fleurir si rapidement. Il y a après-demain grand festival à Carlsruhe; Liszt y est venu de Rome; ils vont y faire de la musique à arracher les oreilles; c'est le conciliabule de la jeune Allemagne présidée par Hans de Bulow. Vous savez que ce bon Scudo est reconnu fou et enfermé.

Quel malheur!

CXXVIII.

A M. ET MADAME DAMCKE, A BRUNNEN, SUR LE LAC DES QUATRE CANTONS (SUISSE).

Paris, 24 août 1864.

Voilà qui est aimable, gracieux, et bien à vous de m'écrire tous les deux. J'allais demander votre adresse à Heller quand votre lettre m'est arrivée.

Mon fils est reparti, ma belle-mère n'est pas revenue, je m'ennuie à grand orchestre. La ville que j'habite m'offre pourtant plus de beaux souvenirs que ne vous en présente la Suisse.

Il y a une maison, rue de la Victoire, où vécut Napoléon, jeune général en chef de l'armée d'Italie; c'est de là qu'il partit un jour pour aller à Saint-Cloud jeter par la fenêtre les représentants du peuple. Il y a sur une place, qu'on appelle la place Vendôme, une haute colonne qu'il a fait élever avec le bronze des canons pris sur l'ennemi. On voit à gauche de cette place un immense palais, nommé le palais des Tuileries, où il s'est passé diablement de choses... Quant aux maisons de certaines rues, vous n'avez pas idée de toutes les idées qu'elles font naître en moi... Il y a des pays comme cela qui exercent un puissant empire sur l'imagination. Eh bien, je m'ennuie tout de même.

Le maréchal Vaillant a donné un grandissime dîner dernièrement; il m'a fait placer à côté de lui et m'a comblé de gracieusetés; mais le dîner a duré _deux heures_. Avant-hier, les boulevards étaient couverts de badauds qui ont attendu trois heures pour voir passer la voiture où devait se trouver le roi d'Espagne, qui était attendu à l'Opéra. C'est si étonnant un roi d'Espagne!

Vous avez beau dire, chère madame Damcke, quand vous avez bien regardé le lac et que vous êtes bien sûre que c'est beau, vous voudriez voir autre chose. Je lis tous les jours un peu de votre splendide _Don Quichotte_, je vais par-ci par-là à Passy, chez madame Érard; vous n'avez rien en Suisse de comparable au parc de la Muette, et, dans ce parc, au moins, il n'y a ni vaches ni vachères.

C'est après-demain qu'a lieu le festival de Carlsruhe. Liszt y est déjà. Le programme du premier jour est publié. Comment pouvez-vous n'y pas aller? Moi, j'ai une bonne excuse: je suis malade.

Que vous seriez heureuse si vous aviez en Suisse, pour déjeuner, des fromages comme ceux que l'on a ici! Et puis soupçonnez-vous les melons? Avez-vous du vin potable?

Non, non; vous vivez comme des anachorètes; mais être en Suisse en ce moment, c'est bon genre. Un de ces jours, Heller et moi, nous irons dîner à Montmorency ou à Enghien où il y a aussi un LAC!!!!!

Adieu à tous les deux.

Je vous plains presque autant que je vous aime.

CXXIX.

A MADAME ERNST[112].

PARIS, 14 DÉCEMBRE 1864.

C'est bien charmant à vous, chère madame Ernst, de m'avoir écrit. Je devrais vous répondre d'une façon gracieuse en faisant la bouche en coeur, d'un style bien épinglé, bien cravaté, bien _aimable_. Impossible! Je suis malade, triste, dégoûté, ennuyé, sot, ennuyeux, irrité, assommant, assommé, stupide. Je suis dans un de ces jours où je voudrais que la terre fût une bombe remplie de poudre à laquelle je mettrais le feu pour m'amuser. Le tableau que vous me faites de vos plaisirs de Nice ne me séduit pas du tout. Je voudrais voir votre pauvre cher malade et vous, mais je n'accepterais pas votre chambre. J'aimerais mieux habiter la grotte qui se trouve sous le rocher des Ponchettes que la plus jolie chambre d'ami. On y est libre de grogner comme Caliban (qui y loge, je l'y ai trouvé un soir), et il est rare que la mer la remplisse. Au lieu que chez un ami, chez le meilleur ami, on est exposé à des attentions, à une foule d'attentions insupportables. On vous demande comment vous avez passé la nuit, et jamais comment vous passez l'ennui. On vous offre du café, on vous fait admirer une foule de choses; on rit quand vous dites une bêtise, on vous questionne du regard quand vous êtes triste ou gai; on vous parle quand vous causez avec vous-même; et puis le mari dit à sa femme: «Mais laisse-le donc, tu vois bien qu'il ne veut pas dire un mot, tu le tourmentes.» Et alors on prend son chapeau et on sort, et, en sortant, on ferme la porte trop fort. Et l'on se dit: «Allons bon, voilà que je suis un grossier maintenant... Je m'impatiente des attentions qu'on a pour moi; je vais être la cause d'une querelle conjugale, etc., etc.»--Dans la grotte de Caliban, au contraire, on ne risque pas de fermer la porte trop fort et par là on évite les conséquences de la brutalité.

Enfin, n'importe! Vous vous promenez donc beaucoup sur la terrasse, sous les allées d'arbres?... Et après? Vous admirez les couchers de soleil?... Et après? Vous respirez la brise de mer?... Et après? Vous regardez pêcher toutes sortes de thons?... Et après? Vous enviez de jeunes Anglaises qui ont des milliers de livres sterling de revenu?... Et après? Vous enviez davantage des imbéciles sans idées, sans le moindre sentiment, qui ne comprennent rien, qui n'aiment rien... Et après?

Eh! mon Dieu, je vous en offre autant. Il y a aussi des terrasses et des arbres à Paris; on y voit aussi des couchers de soleil, des Anglaises, des imbéciles, plus même qu'à Nice, la population étant beaucoup plus grande; on y pêche des goujons à la ligne. On s'y ennuie, presque autant qu'à Nice. C'est partout de même.

J'ai reçu hier une belle lettre d'un monsieur inconnu sur ma partition des _Troyens_. Il me dit que les Parisiens étaient accoutumés à une musique plus _indulgente_ que la mienne. Cette expression m'a ravi. Les Viennois m'ont aussi envoyé dimanche dernier une dépêche télégraphique pour m'annoncer qu'ils venaient de fêter mon jour de naissance en exécutant un grand morceau de ma légende _la Damnation de Faust_, et que ce double choeur avait eu un succès immense. Je ne savais pas même avoir un jour de naissance.

J'adore les cordiaux et les gens bons.

Pardonnez-moi ces deux calembours, avec lesquels j'ai l'honneur d'être votre dévoué.

CXXX.

A MADAME DAMCKE.

[Paris, 24 décembre 1864?]

Chère madame,

Pardonnez-moi si je ne vais pas dîner chez vous demain. C'est le jour du Seigneur, et, puisque tout travail est interdit, je vais me reposer comme l'ouvrier de la dernière heure.

J'eusse été très heureux de me trouver chez vous avec mesdames d'Ortigue qui sont la grâce et la bonté même et que j'aime beaucoup; mais je me sens si affaibli et j'ai une telle horreur d'entendre parler de _Noël_! Vous n'auriez qu'à laisser échapper ce nom pour me donner une indigestion et une attaque de choléra.

Et puis il y a encore une autre raison que je ne veux pas vous dire.

Abusez-vous bien, ce soir, à l'Opéra-Comique; mais, je vous en prie, à votre retour, ne me racontez pas la pièce et je vous en saurai un gré infini.

CXXXI.

A M. BERSCHTOLD, POUR M. LOUIS BERLIOZ, CHEZ M. DE ROTHSCHILD, RUE LAFITTE, 17

_Sans date_, vers 1864 ou 1865.

Quand tu te sentiras plus calme, et j'espère que ce sera demain, reviens donc, cher Louis, dîner au moins à la maison, comme à l'ordinaire, pendant que tu es ici, si le déjeuner te dérange trop pour tes affaires. Mais cela me paraît incroyable; tu as bien assez de cinq à six heures par jour et tu peux bien m'en donner deux. Voyons, réfléchis donc un instant: tu as des chagrins violents qui te troublent le coeur et la tête; personne ne peut rien pour les calmer. Est-ce une raison pour être furieux contre tout le monde?

* * * * *

Tu souffres; viens donc auprès de ceux qui t'aiment; sans parler de la cause de tes souffrances, tu éprouveras un peu de calme à te trouver avec eux. Ta position, d'après ce que tu m'as dit hier, est meilleure que je ne l'espérais; te voilà avec un état, tu es indépendant, tu es libre, autant qu'homme du monde puisse être libre, puisque tu ne devras rien à personne et que ton aisance ne fera que rapidement augmenter, puisqu'on est content de toi dans l'administration qui t'emploie. C'est immense cela; tes chagrins passeront, et ces avantages resteront et en amèneront d'autres plus importants. Moi aussi, j'ai de grands ennuis et de vifs chagrins; pourtant je reconnais que tu n'y es pour rien.

* * * * *

Allons, viens demain, nous t'attendrons à midi et à six heures.

Je t'embrasse de tout mon coeur, pauvre cher Louis. Tu viendras?

CXXXII.

A MADAME MASSART.

Ce soir, 1865[113].

[image: notation musicale]

Chère madame,

Autant il est tombé de flocons de neige aujourd'hui, autant de genres de douleurs me torturent ce soir; et le moindre de mes maux n'est pas le regret que j'éprouve de ne pas vous aller entendre.

Je reste couché; je me figure la sonate et le ton de _fa mineur_, et votre inspiration,.. Ah! pour cela, non! Je n'ai pas assez d'imaginative pour me le figurer; mais, enfin, je me figure que vous êtes une virtuose comme il y en a 87 à Paris, 187 en France et 2,187 en Europe, sans compter ceux et celles d'Amérique, d'Australie et de Tasmanie. Alors, je m'estime trop heureux de dormir. Fi! fi!

Vous ne me croyez pas; vous dites: c'est un farceur; il pourrait très bien se lever; je ne crois pas à sa maladie.

Attendez un peu et je vous inviterai à mon enterrement; et, si vous n'y venez pas, je vous en voudrai à la mort.

A vous quand même!

Accentuez bien le

[image: notation musicale]

Adieu, chère madame; je suis tout à fait gai. Oh! si je pouvais mourir cette nuit, seulement pour vous prouver que vous me calomniez!

CXXXIII.

A M. DAMCKE.

26 avril [1865?].

Mon cher ami, ne m'attendez pas pour aller au concert hongrois. Je suis trop bien portant aujourd'hui et je veux rester tranquille. On ne vit qu'une fois... et encore!

CXXXIV.

A LOUIS BERLIOZ.

Paris, 28 juin 1865.

Cher ami,

Je ne sais pas pourquoi je t'écris, car je n'ai rien à te dire. Ta lettre de ce matin m'a troublé au dernier point. Elle est peu intelligible, tout en étant fort claire dans l'expression de tes sentiments. Tu _crains_ maintenant d'être capitaine, tu te méfies de toi... Et tu désires pourtant être nommé. Tu veux un _intérieur_ au lieu de ta modeste chambre; tu veux te marier, mais pas avec une femme ordinaire. Tout cela est fort simple et facile à comprendre; seulement il ne faut pas reculer devant des fonctions qui peuvent seules te donner l'aisance dont tu as besoin. Tu as trente-deux ans, et, à cet âge, on doit connaître les réalités de la vie, ou on ne les connaîtra jamais. Il te faut de l'argent et ce n'est pas moi qui puis t'en donner. J'ai de quoi joindre les deux bouts de ma dépense annuelle et voilà tout. J'étais comme toi quand j'ai épousé ta mère, mais bien plus à plaindre encore; car je n'avais pas les appointements que tu as et j'étais brouillé avec mes parents, qui d'ailleurs ne pouvaient rien me donner. Je te laisserai ce que mon père m'a laissé et quelque chose de plus; mais je ne puis te dire quand je mourrai. Cela ne tardera guère pourtant. Ainsi ne me parle donc pas de tes convoitises, car je ne puis rien pour les satisfaire. Moi aussi, je voudrais avoir une fortune que je n'ai pas; une fortune qui me permît de la partager avec toi d'abord, et ensuite de voyager, de faire exécuter mes ouvrages, etc., etc. Il faut bien me résigner à m'en passer. Songe que, si, en ce moment, tu étais marié et si tu avais des enfants, tu serais _cent fois_ plus malheureux que tu n'es. Profite autant que tu le pourras de mon exemple. C'est une série de miracles (le présent de Paganini, mon voyage en Russie, etc.) qui m'ont tiré de la plus horrible misère. Or, les miracles sont rares; sans quoi ils ne seraient plus des miracles. Pour vivre seul il faut de l'argent; pour vivre avec une femme, il faut trois fois plus d'argent; pour vivre avec une femme et des enfants, il faut huit fois plus d'argent. Cela est certain comme il l'est que deux et deux font quatre. Je ne parle pas des tourments moraux de certaines positions (même avec de l'argent), car cela dépasse mon talent de description.

En somme, ta lettre est sans _conclusion_; il semble que tout d'un coup tu découvres le monde, la société, le plaisir, la douleur, etc.

CXXXV.

AU MÊME.

Paris, le 11 juillet 1865.

Oui, mon cher bon Louis, causons, quand nous pourrons, aussi souvent que nous pourrons. Ta lettre de ce matin est la bienvenue. Mais j'ai passé hier une abominable journée. Je suis sorti, j'ai erré pendant deux heures sur les boulevards des Italiens et des Capucines. A huit heures et demie, je commençais à sentir la faim; je suis entré au café _Cardinal_ pour y manger quelque chose, et je me suis aussitôt entendu appeler et j'ai vu un gai visage me sourire; c'était Balfe, le compositeur irlandais qui arrivait de Londres, et qui m'a engagé à dîner avec lui. Puis nous sommes allés au _Grand Hôtel_, où il loge, fumer un cigare excellentissime, qui me fait cependant mal ce matin. Et nous avons tant et tant parlé de Shakspeare, qu'il comprend bien, dit-il, depuis dix ou douze ans seulement.

Je ne lis aucun journal, et tu me ferais bien plaisir de me dire où diable tu as vu toutes les belles choses sur moi que tu me cites. Je n'en sais pas le premier mot. Le programme de Bade est bien tel que je t'ai dit. C'est Jourdan qui chantera Énée, et madame Charton, Didon. Mais il y a du Wagner, du Liszt, du Schumann, et Reyer ne sait pas ce qui l'attend aux répétitions.

Je suis allé hier chez l'agent de change; il n'y avait pas assez de tes cinq cents francs pour acheter deux obligations ottomanes qui rapportent neuf pour cent; ainsi, de l'avis de l'agent, j'attendrai que tu m'envoies ce que tu m'as dit qu'on te devait pour t'acquérir une petite rente. J'ai donc gardé ton argent, parce qu'un retard même de trois mois ne te ferait pas perdre un sou pour le payement du semestre de janvier. Tu sais que Liszt est abbé? Quand j'aurai un volume broché de mes _Mémoires_, je te l'enverrai, sous ta promesse formelle qu'il ne sortira jamais de tes mains et même que tu me le renverras quand tu l'auras lu et relu.

CXXXVI.

A M. ET MADAME DAMCKE.

Genève, hôtel de la _Métropole_, 22 août 1865.

Chers amis,

Je vous écris seulement trois lignes pour que vous ne m'accusiez pas de vous oublier. Vous le savez, _je n'oublie pas aisément_, et, si je le pouvais, je me garderais bien d'oublier des amis tels que vous.

Je suis ici dans un état de trouble que je ne chercherai pas à vous décrire; il y a des instants d'un calme sublime, mais beaucoup d'autres pleins d'anxiété et même de douleur. On m'a reçu avec un empressement, une cordialité extrêmes[114]; on veut que je sois de la maison, on me gronde quand je ne viens pas. Je fais des visites de quatre heures, nous faisons de longues promenades à pied sur le bord du lac; hier, nous sommes allés en voiture à un village éloigné que l'on nomme Yvonne, avec sa bru et son plus jeune fils qui vient d'arriver; mais je n'ai pas pu me trouver un instant seul avec elle; je n'ai pu parler que _d'autres choses_; cela m'a donné un gonflement de coeur qui me tue.

Que faire? Je n'ai pas l'ombre de raison, je suis injuste, stupide. Tout le monde dans la famille a lu et relu le volume des _Mémoires_. _Elle_ m'a doucement reproché d'avoir imprimé trois de ses lettres; mais sa belle-fille m'a donné raison et, au fond, je crois qu'_elle_ n'en est plus fâchée...

Je tremble déjà en pensant au moment où il me faudra partir. Le pays est charmant, le lac est bien pur, bien beau et bien profond; mais je connais quelque chose de plus profond encore, et de plus pur, et de plus beau. Adieu, chers amis.

CXXXVII.

A MADAME MASSART.

Paris, 15 septembre 1865.

Bonjour, madame! Comment vous portez-vous? comment va Massart? Je suis tout désorienté de ne pas vous retrouver à Paris. J'arrive de Genève, de Grenoble, de Vienne et lieux circonvoisins, tout aussi malade que quand je suis parti. Les deux premiers jours de mon arrivée à Genève m'ont fait croire à une délivrance complète, je ne souffrais plus du tout; mais les douleurs sont revenues plus âpres qu'auparavant.

Êtes-vous heureuse de ne connaître rien de pareil! Je profite d'un moment de répit que me laissent mes douleurs pour vous écrire. Vous allez dire en riant, ou rire en disant: «Pourquoi m'écrire?» Sans doute, vous trouveriez bien plus naturel que je n'eusse pas cette idée saugrenue; mais, que voulez-vous! je l'ai, et, si vous trouvez mon idée trop intempestive, vous en serez quitte pour ne pas me répondre et me traiter d'original.

Pourtant, le but secret de cette lettre est, et ne peut être, que d'en avoir une de vous. Si vous saviez avec quelle violence on s'ennuie à Paris! Je suis seul, bien plus que seul. Je n'entends pas un son musical; je n'entends que charabias à droite, charabias à gauche... Grétry disait qu'il donnerait un louis pour entendre une chanterelle dans l'opéra d'_Uthal_ de Méhul, où il n'y a que des altos; je donnerais bien le double pour entendre de temps en temps parler _français_ autour de moi... Quand revenez-vous à Paris? quand me jouerez-vous une sonate? J'ai parlé de vous à Genève, où l'on m'a bien reçu, bien fêté et un peu grondé. Nous avons passé en revue ma vie parisienne, pendant de longues promenades sur le bord du lac... Ah! bon! me voilà parti! je sens déjà, pour ces quatre mots, le serrement de gorge qui me prend. Parlons d'autre chose. Vous devez en faire aussi, de longues promenades, sur le bord de la mer. Vous avez là de bons gros crabes de votre connaissance, qui doivent venir à vos pieds, vous remercier de votre musique qu'ils écoutent si attentivement. Et cela vous flatte; on est toujours flattée des hommages, même de ceux des crabes, quand on est jolie femme et grande virtuose. Dieu sait si vous en avez, à Paris, des crabes dans votre salon! Voilà donc mademoiselle X... mariée! Permettra-t-elle à son mari de porter _une robe de chambre_, elle qui ne veut pas tolérer ce vêtement pour Brutus?

Quand vous serez revenue, un soir, il nous faudra recomposer notre petit auditoire d'hommes, et nous lirons _Coriolan_. Rien ne me fait plus vivre que de voir l'enthousiasme des gens non blasés, compréhensifs, doués de sensibilité et d'imagination. Je m'amusais, dernièrement, à Vienne, à faire pleurer mes nièces de toutes les larmes de leurs yeux... Ce sont de charmantes enfants que j'aime comme si elles étaient mes filles et qui reçoivent les impressions de la poésie comme une planche photographique reçoit celle du soleil. C'est fort extraordinaire pour deux jeunes personnes élevées dans cette province des provinces qu'on nomme Vienne, et dans le milieu le plus antilittéraire que l'on puisse imaginer.