Correspondance inédite de Hector Berlioz, 1819-1868
Chapter 2
--Allons donc, ne vous excusez pas. Votre gibelotte doit être excellente et je l'aurais bien partagée avec vous; mais mon estomac ne va plus. Continuez, mon ami, ne laissez pas brûler votre dîner parce que vous recevez chez vous un académicien qui a fait des fables.
Andrieux s'assoit; on commence à causer de bien des choses, de musique surtout. A cette époque, Berlioz était déjà un glückiste féroce et intolérant:
--Hé! hé! dit le vieux professeur en hochant la tête, j'aime Gluck, savez-vous? je l'aime à la folie.
--Vous aimez Gluck, monsieur? s'écria Hector en s'élançant vers son visiteur comme pour l'embrasser. Dans ce mouvement, il brandissait sa casserole aux dépens de ce qu'elle contenait.
--Oui, j'aime Gluck, reprit Andrieux, qui ne s'était pas aperçu du geste de son interlocuteur et qui, appuyé sur sa canne, poursuivait à demi-voix une conversation intérieure... J'aime bien Piccini aussi.
--Ah! dit Berlioz froidement, en reposant sa casserole[7].
L'admiration de Gluck était venue au futur symphoniste de fragments d'_Orphée_ qu'il avait découverts dans la bibliothèque de son père, à la Côte-Saint-André. Peu à peu, il avait consacré ses petites économies à acheter des billets pour l'Opéra, où l'on jouait des ouvrages de Spontini, de Salieri, de Méhul, tous de l'école de Gluck. En fait d'amphithéâtre, il ne fréquentait plus guère que celui de l'Académie de musique, et le cousin Robert, ayant voulu l'emmener à l'hospice de la Pitié pour y disséquer des _sujets_, Berlioz se sauva par la fenêtre. Jour et nuit, on l'entendait fredonner: _Descends dans le sein d'Amphitrite_, ou: _Jouissez au destin propice_, ou quelque autre mélodie de ses compositeurs favoris. Je ne crois pas trop _au coup de foudre_, terrassant le sensible Hector et lui révélant une vocation jusque-là confuse; cet événement extraordinaire se serait passé à une représentation des _Danaïdes_ de Salieri[8]. Ce sont là des exagérations à l'adresse de la postérité et qu'on finit peut-être soi-même par croire exactes à force de les répéter aux gens. La froide raison ne tarde pas à abattre cet échafaudage de mélodrame; car il n'est pas admissible qu'un penchant aussi inné que celui dont nous avons montré les germes se soit jamais démenti ni _oublié_. _Les Danaïdes_ ont frappé une âme très-disposée à être frappée; telle est la seule hypothèse vraisemblable et cette supposition n'a rien de commun avec les aventures de Saul sur le chemin de Damas. Quand on a, dès l'âge le plus tendre, tracé des notes sur du papier réglé, organisé des orchestres de famille, cherché des mélodies sur des paroles de Florian, trouvé le thème principal qui servira au _largo_ de la _Symphonie fantastique_, on n'attend pas _les Danaïdes_ pour savoir qu'on est musicien jusque dans les dernières fibres de son coeur. Notre héros s'est donc calomnié en prétendant qu'à un moment donné, «il allait devenir un étudiant comme tant d'autres, destiné à ajouter une obscure unité au nombre désastreux des mauvais médecins». Allons donc! est-ce qu'une organisation comme la sienne pouvait s'ignorer ainsi? est-ce que Catel, Rameau et _Orphée_ n'avaient pas laissé de traces dans cette mémoire volage? Une vocation qui s'égare n'est point une vocation; l'homme marqué pour telle ou telle entreprise marche à son but sans détourner les yeux, sans s'arrêter aux bagatelles de la route, sans se préoccuper de l'avenir, sans s'inquiéter des obstacles. Connaissant l'intensité de tendresse avec laquelle Berlioz a aimé son art, je ne veux point admettre les défaillances; et, s'il n'y a pas eu défaillances, il n'y a eu ni conversion, ni coup de foudre, ni rien qui y ressemblât.
Décidé à se faire compositeur de musique à ses risques et périls, Hector manda à son père la résolution qu'il venait de prendre et entra au Conservatoire dans la classe de Lesueur. Personne ne connaît Lesueur aujourd'hui. C'était pourtant, sous la Restauration et sous le premier Empire, un homme considérable, membre de l'Institut, correspondant d'un grand nombre d'académies, et les divers gouvernements qui s'étaient succédé en France l'avaient tous accablé de leurs faveurs. Après la représentation des _Bardes_, Napoléon lui avait donné une tabatière d'or; Louis XVIII et Charles X l'avaient conservé comme surintendant de la chapelle royale, où, tous les dimanches, il faisait exécuter des oratorios de sa façon. Ses doctrines, sa théorie de la basse fondamentale, ses idées sur les modulations étaient autant de dogmes devant lesquels ses élèves s'inclinaient avec foi. Il avait su, à vrai dire, inspirer à ces jeunes gens une affection profonde, tant par le respect que son talent leur imposait que par l'ardeur qu'il mettait à les aider de son influence et de ses relations. Eux, se glorifiaient de son enseignement; parmi les lettres que nous publions dans ce volume, quelques-unes portent, après la signature, cette mention: _Élève de Lesueur_, et cela fait l'effet d'un titre de noblesse, énoncé avec orgueil.
Dans sa jeunesse, Lesueur avait été un révolutionnaire, introduisant des orchestres à Notre-Dame et publiant des brochures sur la musique d'église _dramatique et descriptive_. Aussi, les novateurs ne lui déplaisaient-ils pas, et, comme déjà Berlioz, dans la conversation, s'insurgeait volontiers contre certaines traditions reçues, contre certains préjugés incompréhensibles, le vieux maître avait pris en affection cet élève instruit, paradoxal, éloquent et fougueux. Les dimanches, avant la messe, il le faisait venir aux Tuileries, prenait la peine de lui expliquer le plan, les intentions, le sujet de l'oeuvre qu'on allait exécuter. Après la messe, le professeur et son jeune ami allaient errer sur les bords de la Seine ou sous les ombrages du jardin des Tuileries, et Lesueur, avec sa physionomie fine, écoutait en souriant les véhéments discours de son compagnon de promenade, réfutait les opinions un peu hasardées de celui-ci et lui racontait le passé, quand le présent avait fourni trop longuement matière aux discussions sur la religion ou la philosophie.
On ne s'occupait pas seulement de musique dans la classe de Lesueur, on s'y piquait aussi de poésie. Un des élèves, nommé Gérono, qui taquinait les Muses à ses moments perdus, avait tiré du drame de Saurin, _Beverley_, une scène pour voix de basse, dont il avait confié les paroles à Berlioz; nous ignorons quel était le librettiste d'un autre ouvrage sur le _Passage de la mer Rouge_, qui date de la même époque. Hector résolut de révéler au public ces premiers essais et songea à les produire dans une représentation à bénéfice au Théâtre-Français. Il fallait l'assentiment de Talma, le bénéficiaire. «L'idée de parler au grand tragédien, de voir Néron face à face» fit reculer Berlioz, qui n'était pas timide d'ordinaire. Ne pouvant réussir dans le profane, il se retira dans le sacré, écrivit une Messe _qu'on faillit_ exécuter à Saint-Roch, puis qu'on exécuta tout à fait, grâce à la libéralité d'un riche amateur, qui paya les violons. Très-peu de journaux parlèrent de ce début, assez médiocre; le style de l'ouvrage était une mauvaise imitation de la manière de Lesueur, et l'auteur, plus consciencieux ou plus difficile que la plupart de ses confrères, brûla son manuscrit. Un seul morceau, le _Resurrexit_, fut préservé des flammes: encore le compositeur l'a-t-il plus tard condamné sans rémission. Nul n'a eu la main plus prompte que lui dans ces sortes d'auto-da-fé; il y a quelques années, on a vendu à l'hôtel Drouot l'unique exemplaire de l'opus 2 de Berlioz: _la Danse des Ombres_, ronde nocturne pour chant et piano. L'exemplaire était accompagné de la note ci-jointe: «Curiosité et rareté. Toute l'édition de l'oeuvre 2 de Berlioz a été détruite par ses ordres[9].»
Il prit part au concours pour le prix de Rome et ne fut pas même jugé digne d'entrer en loge. Cet échec alarma les parents du Dauphiné, qui n'étaient pas bien sûrs que leur enfant prodigue fût destiné à briller dans la carrière musicale. Le père ordonna à son fils de revenir en province; Hector obéit, mais, de retour à la Côte, il tomba dans un état de tristesse horrible, ne parlant à personne, passant les journées à errer dans les bois et les nuits à gémir dans l'ombre. M. Louis Berlioz finit par se laisser émouvoir: «Je consens, dit-il à son fils, à te laisser étudier la musique à Paris, mais pour quelque temps seulement; et si, après de nouvelles épreuves, elles ne te sont pas favorables, tu me rendras bien la justice de déclarer que j'ai fait tout ce qu'il y avait à faire et tu te décideras à prendre une autre voie. Tu sais ce que je pense des poëtes médiocres: les artistes médiocres dans tous les genres ne valent pas mieux; et ce serait pour moi un chagrin mortel, une humiliation profonde de te voir confondu dans la foule de ces hommes inutiles[10].»
Ici, nous évitons à dessein de transcrire une scène intime que les _Mémoires_ rapportent tout au long; elle nous a paru chargée en couleur et inutile à recueillir pour en orner cette biographie..... Nous voici de nouveau, avec Berlioz, dans la capitale, pendant l'hiver de 1826. Il commença par louer une très-petite chambre, au cinquième, dans la Cité, au coin de la rue de Harlay et du quai des Orfévres, s'imposa un régime alimentaire plus rigoureux peut-être que celui des solitaires de la Thébaïde; mais ces économies ne suffirent pas à lui permettre de s'acquitter envers l'ami généreux, qui lui avait prêté naguère douze cents francs pour l'exécution de la messe à Saint-Roch. Comme la moitié de la somme était encore due, l'ami, M. de Pons, crut bien faire en réclamant cet argent à M. Berlioz père. Celui-ci, pour le coup, signifia à son fils qu'il n'eût plus à compter sur un budget mensuel:--Qu'importe! pensa le déshérité, je suis accoutumé à vivre de peu; et puis n'ai-je pas trouvé des leçons de solfège _à un franc le cachet_?
Cette maigre ressource lui suffisait. Il eut la bonne fortune de rencontrer un Côtois de ses amis, étudiant en pharmacie, Antoine Charbonnel, et, comme la misère est plus facile à supporter à deux, les jeunes gens s'associèrent. Ils s'établirent, rue de la Harpe, au quartier Latin. Ils n'y menaient pas une existence de nababs; on nous a communiqué le registre sur lequel ils inscrivaient leurs dépenses quotidiennes; c'est on ne peut plus instructif.
En septembre, premier mois de l'association, ils commencent par acheter les ustensiles nécessaires à leur petit ménage: deux fourneaux, un pot à _boulli_ (sic), une écumoire, une soupière, huit assiettes à quatre _sols_, et deux verres à quarante centimes. Le registre va du 6 septembre 1826 au 22 mai de l'année suivante. Les poireaux, le vinaigre, la moutarde, le fromage, l'axonge, y jouent les rôles principaux. Certaines journées paraissent avoir été terribles, surtout vers les fins de mois. Le 29 septembre, par exemple, les deux étudiants ont vécu de quelques grappes de raisin; le 30, leur dépense s'est élevée à:
«Pain... 0 fr. 43 c. Sel.... 0 fr. 25 c. ------------- Total... 0 fr. 68 c.».
Le 1er janvier, jour où tout le monde est en fête, Charbonnel, qui avait sans doute des connaissances en ville, est allé dîner au dehors: Hector, sans parents, sans amis, est resté seul, devant les tisons éteints de son triste foyer. Il a grignoté une croûte de pain desséchée (40 centimes) en attendant la gloire et en se récitant des vers de Thomas Moore, auteur qu'il venait de découvrir et qui lui causait une impression profonde. La belle jeunesse, les espérances en l'avenir, l'ont consolé des rigueurs du présent; sa pensée s'est envolée vers les triomphes futurs et son front a frissonné sous les lèvres imaginaires d'une bonne fée qui lui promettait le génie et le succès. O songes délicieux! les plus doux, les plus enchanteurs, ne se font-ils pas dans ces mansardes d'artistes, traversées par la bise de l'hiver ou chauffées par la violente canicule de juillet? avoir devant soi un horizon infini et songer qu'on remplira de bruit, de lumière et d'ambition assouvie, tout cet espace! fouler aux pieds les ennemis, ou, mieux encore, se sentir la force et le dédain de leur pardonner! Toucher au but et être récompensé de tant d'efforts par les caresses d'une femme aimée!... N'est-ce pas là ce qui se rêve à chaque instant sous les lambris peu dorés d'un sixième étage et ce qu'emporte vers les nuages la fumée de la grande ville, aux approches du soir?
En mai 1827, la gêne des deux camarades semble avoir cessé; l'un deux, je crois que c'est Charbonnel, annonce sur son cahier de dépenses, qu'il va partir: pour où? Nous l'ignorons. Toujours est-il que celui-là se livre à de nombreux achats assez excentriques: une paire d'éperons, un ruban avec clef et anneau doré, une paire de _bamboches_; on sent le jeune homme qui veut briller et faire bonne figure en province; il porte son chapeau chez le chapelier et fait repasser ses rasoirs[11]. Franchement, l'année avait été rude. Dans un moment de désespoir, Berlioz, à bout de ressources, avait sollicité et obtenu une place de choriste sur les planches du théâtre des Nouveautés; cette profession bizarre ne l'empêchait pas de suivre les cours de Lesueur et de Reicha, mais elle l'humiliait assez pour qu'il se dérobât le plus possible aux yeux indiscrets pendant l'exercice de ses fonctions _dramatiques_. Charbonnel, très-fier, eût été humilié de vivre sous le même toit qu'un baladin; Charbonnel se fâchait quand son ami portait ostensiblement dans la rue les provisions nécessaires au déjeuner ou au souper du ménage. Si l'étudiant en pharmacie avait su qu'il cohabitait avec un choriste, c'eût été une rupture complète.
Cependant l'Institut, en 1828, mit au concours une cantate: _Orphée déchiré par les bacchantes_, et, cette fois, Hector ne fut pas honteusement repoussé. Le jury se contenta de déclarer _inexécutable_ le morceau présenté par le candidat. Berlioz, outré de dépit, jura que sa cantate _inexécutable_ serait exécutée et demanda la salle du Conservatoire pour y donner un concert. M. de la Rochefoucauld, de qui dépendait l'autorisation, avait une réputation d'homme pudique parce qu'il avait prescrit aux danseuses de l'Opéra d'allonger leurs jupes; mais c'était un protecteur éclairé de l'art et des artistes. L'autorisation fut accordée; Cherubini, directeur du Conservatoire, eut beau protester, M. de la Rochefoucauld donna des _ordres_ formels.
Ce fonctionnaire avait-il, manquant à toutes les traditions administratives, deviné le talent du jeune compositeur? Il est permis de le croire, puisque, tant que M. de la Rochefoucauld resta au pouvoir, Berlioz ne cessa d'avoir recours à ce gracieux Mécène. L'année suivante, un ballet sur _Faust_ ayant été reçu à l'Opéra, Hector s'adressait de nouveau à son protecteur habituel, le surintendant des théâtres, et se recommandait à lui en ces termes:
«Le jury de l'Académie de musique a reçu, il y a deux mois, un ballet de _Faust_. M. Bohain, qui en est l'auteur, désirant me fournir l'occasion de me produire sur la scène de l'Opéra, m'a confié la composition de la musique de son ouvrage, à condition que M. le surintendant voudrait bien m'agréer. Si M. le surintendant veut connaître mes titres, les voici: j'ai mis en musique la plus grande partie des poésies de Goethe; j'ai la tête pleine de _Faust_ et si la nature m'a doué de quelque imagination, il m'est impossible de rencontrer un sujet sur lequel cette imagination puisse s'exercer avec plus d'avantages...[12].»
Pour parler ainsi à un grand de la terre, il fallait avoir reçu des preuves antérieures de sa bienveillance.
Le concert dans la salle du Conservatoire n'eut point lieu sans accidents. Alexis Dupont, l'un des solistes, fut pris d'un enrouement subit, la veille du concert, un trio avec choeurs fut chanté sans choeurs, par la faute des choristes qui manquèrent leur entrée; quant à la cantate d'_Orphée_, qui figurait sur le programme, on se vit obligé de la supprimer, à cause des défaillances de l'orchestre. Nos virtuoses parisiens ont fait, sous le rapport de la science et du mécanisme, d'immenses progrès; ils riraient bien aujourd'hui des difficultés qui ont arrêté l'archet de leurs ancêtres. Bien entendu, le concert ne rapporta rien à celui qui l'avait organisé; mais M. Fétis, qui faisait autorité, dit, un soir, dans un salon, le dos tourné vers la cheminée et en se chauffant les jambes:--Voilà un début qui promet!...--Et cette parole de M. Fétis fut très-répétée.
Dès lors, on commença, dans le monde musical, à compter sur Berlioz; on le considéra comme un élève qui prenait des licences fatales, qui s'affranchissait du joug et qu'il faudrait ramener à la vertu; mais son prix de Rome, obtenu en 1830, au bruit du canon des barricades, n'étonna personne. Le prix, cette année-là, fut partagé entre deux concurrents; le second lauréat de l'Institut était Alexandre Montfort, auquel on doit un ballet pour Fanny Essler, _la Chatte métamorphosée en femme_, et trois ou quatre opéras comiques dont le meilleur, _Polichinelle_, n'est guère bon.
Le séjour de Berlioz à Rome ne le réconcilia point avec la musique italienne, qu'il détestait; à la villa Médicis, au café Gréco, il forma avec Liszt, Mendelssohn, une bande à part, connue sous le nom de _Société de l'indifférence en matière universelle_[13]. Mendelssohn, aussi excellent pianiste que grand compositeur, régalait d'harmonie les pensionnaires du gouvernement; ceux-ci l'arrachaient souvent à ses travaux et l'on flânait, de compagnie. On causait de Beethoven, de Schiller, de Goethe, de Haydn, de Mozart; en sa qualité d'Allemand, Mendelssohn s'imaginait de bonne foi que le génie universel était concentré entre les rives de la Sprée et les montagnes du Tyrol: en dehors de l'Allemagne, point de salut. Jaloux comme un tigre, peu bienveillant avec ses confrères, il ne soupçonnait guère que le garçon nerveux et anguleux, au profil d'aigle, qui cheminait à côté de lui dans la rue du Corso, lui disputerait un jour les palmes de la gloire musicale, qu'il échangerait des présents avec lui, et qu'il lui donnerait l'accolade _coram populo_, avec plus ou moins de sincérité:--«Berlioz, écrivait-il, en 1831, est une vraie caricature, sans ombre de talent, cherchant à tâtons dans les ténèbres et se croyant le créateur d'un monde nouveau; _j'ai parfois des envies de le dévorer_...[14].» Doux enfant de la Germanie! C'est le même Mendelssohn qui, après un concert où Berlioz avait fait entendre des symphonies gigantesques, jouées par des masses d'exécutants, le félicitait d'avoir composé de _si jolies petites romances_[15].
Hector n'avait pas quitté Paris sans regret; il y laissait une personne dont il crut avoir à se plaindre et dont il voulut se venger. Nous voici vraiment en plein roman ténébreux. Ombre de Pixérécourt, pardonne!... Un beau matin, Berlioz quitte Rome, emportant un poignard et des pistolets: son projet était de s'introduire sous un déguisement chez _la belle infidèle_, de la tuer et de se suicider après: «J'avais à punir, nous dit-il, _deux coupables et un innocent_...» A Florence, une modiste lui vend un costume de soubrette; à Gênes, une seconde modiste lui refuse un second costume, le premier ayant été perdu en route; vers Porto-Maurizio, Savone, le voyageur commençait à revenir à des sentiments moins féroces et l'instinct de la conservation l'aiguillonnait un peu. On se rappelle que tout élève qui franchissait sans permission la frontière italienne était regardé comme déserteur et rayé de la liste des pensionnaires de l'Académie; cette considération n'était pas à dédaigner. Réflexion faite, Berlioz jugea prudent de s'arrêter sur la pente du crime; il avait continué de courir en poste le long des falaises de la Corniche et il se trouvait, non à Vintimille, comme il le dit dans ses _Mémoires_, mais à Diano Marina, petite ville de l'ancien duché de Gênes, aux environs d'Oneille. De là, il écrivit à M. Horace Vernet, directeur de l'Académie de France à Rome, une lettre dont nous ne possédons que des fragments.
«Diano Marina, 18 avril 1831.
«...Un crime odieux, un abus de confiance dont j'ai été pris pour victime, m'a fait délirer de rage depuis Florence jusqu'ici. Je volais en France pour tirer la plus juste et la plus terrible vengeance; à Gênes, un instant de vertige, la plus inconcevable faiblesse a brisé ma volonté, je me suis abandonné au désespoir d'un enfant; mais enfin j'en ai été quitte pour boire l'eau salée, être harponné comme un saumon, demeurer un quart d'heure étendu mort au soleil et avoir des vomissements violents pendant une heure; je ne sais qui m'a retiré ou m'a vu tomber par accident des remparts de la ville. Mais enfin je vis, je dois vivre pour deux soeurs, dont j'aurais causé la mort par la mienne, et vivre pour mon art[16]...»
Il résulte de cette lettre que le pauvre amoureux, volontairement ou non, se serait laissé choir du haut des remparts de Gênes dans la Méditerranée; les _Mémoires_ sont muets sur cet accident. Ils se bornent à constater le repentir du fugitif, sa soudaine résolution de rebrousser chemin et enfin sa rentrée au bercail.
Rome, qui attire à elle tant de coeurs chrétiens et artistes, n'exerça qu'une influence médiocre sur son nouveau commensal. C'est que la musique y était négligée ou jetée dans une voie déplorable; les Italiens abusaient déjà des orchestres bruyants; ils raffolaient «des clarinettes cafardes, des trombones rugissants, des grosses caisses furibondes, des trompettes saltimbanques», ensemble instrumental désigné sous le nom de _musique militaire_. On chantait platement de plates cavatines dans les salons; les théâtres, avec leurs habitudes méridionales, donnaient des opéras taillés sur le même patron, chantés par des gens prudents, incapables de ressentir la moindre émotion en scène; Palestrina, dans les églises, n'existait plus qu'à l'état de souvenir. Pour une âme éprise des grandes émotions musicales, Rome, ce merveilleux musée des chefs-d'oeuvre plastiques, représentait la solitude et le néant.
Il n'y avait donc pour un musicien qu'un parti à prendre; emporter en bandoulière un fusil de chasse, tirer de la poudre aux moineaux des Abruzzes, pincer les cordes d'une guitare, noter les mélodies populaires, saisies au vol, réciter l'_Énéide_ sur le sommet des montagnes et maudire les cavatines, les cabalettes, les trilles, les fioritures, les _prime donne assolute_, les ténors aux longs cheveux, les librettistes à l'imagination glacée. Oh! comme il était doux de se séparer de tout cela, de s'endormir, en liberté, à l'ombre d'un rocher sauvage, de s'asseoir au foyer d'une hôtellerie, dans quelque pays perdu! Les auberges de la campagne romaine abondent en détails pittoresques; quand les _contadini_, ayant attaché leurs chevaux dans la cour de l'_osteria_, entrent, à la tombée de la nuit, dans la salle commune où se vident les fiasques, leurs splendides haillons, leurs longs chapeaux pointus, leurs barbes touffues et mal peignées, forment l'assemblage le moins rassurant qui se puisse imaginer. C'est bien au milieu de ces paysans (ou de ces bandits) qu'une intelligence en éveil et à l'affût de la couleur devait trouver la _Sérénade_ et l'_Orgie des brigands_ de la symphonie d'_Harold_.
Les excursions de Berlioz à Subiaco, à Alatri, au mont Cassin, à Arcinasso, ne le consolaient que médiocrement de l'incurable ennui qu'il éprouvait dans la Ville éternelle.