Correspondance inédite de Hector Berlioz, 1819-1868

Chapter 19

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Comment peux-tu, quand tu es en France (l'Algérie c'est la France), me laisser si longtemps sans nouvelles de toi? Enfin tout va bien. Excepté moi qui viens encore de passer trente heures à me tordre dans mon lit. Je t'écris avant de me recoucher, seul au coin de mon feu. Je n'ai de lettres de personne; ni mon oncle, ni mes nièces ne m'ont écrit depuis un temps fort long. Les événements de notre monde musical ne sont pas réjouissants. La chute de la _Reine de Sabba_ a effarouché le ministre, qui ne sait plus quel parti prendre; pour mettre à couvert sa responsabilité, il voudrait un opéra nouveau, d'un maître consacré par de nombreux succès à l'Opéra. Mais Meyerbeer ne veut pas, Halévy est mourant ou mort à cette heure (à Nice), Auber n'a rien fait. Le ministre n'ose pas encore se décider en ma faveur. En conséquence, on ne fait rien et on ne décide rien. Madame Charton-Demeur vient d'avoir un grand succès au Théâtre-Italien; il faut espérer qu'on aura le bon sens de l'engager à l'Opéra. Si on lui fait des propositions, elle demandera à débuter dans _les Troyens_. En attendant, nous répétons chez moi tous les mardis _Béatrice_, qui paraîtra au théâtre de Bade le 6 août... J'ai fini tout ce que j'avais à faire, et je me garderai bien de recommencer un autre ouvrage. Notre maison était sur le point de s'écrouler tant elle était mal bâtie. Les architectes de la ville sont intervenus et ont obligé le propriétaire à d'immenses réparations. Dans quelques semaines, nous serons forcés de déménager et de faire tout transporter au deuxième étage, que l'on répare maintenant; puis il faudra remonter. Quel tracas! sans indemnité ni compensation d'aucune sorte. Notre _grand cousin_ de Toulouse vient de mourir.

Tout le monde ici t'envoie mille amitiés.

CXIV.

AU MÊME.

Paris, 17 juin 1862.

Cher Louis,

Tu as dû recevoir une dépêche télégraphique et, ce matin, une lettre de moi[105]. Je t'écris encore ce matin pour te dire que je vais passablement par moments et qu'il n'est pas nécessaire que tu viennes. Mes nièces m'ont offert aussi de venir. Mais je sens qu'il vaut mieux pour le moment que je reste livré à moi-même. Ce que je voudrais, c'est que tu puisses venir à Bade me retrouver le 6 ou le 7 août; je sais que cela te ferait aussi un grand plaisir d'assister aux dernières répétitions et à la première représentation de mon opéra. Au moins, dans l'intervalle de mes occupations forcées, tu serais mon compagnon; je te présenterais à mes amis, enfin je serais avec toi. Il s'agit de savoir si tu pourras sans danger t'absenter, au moment où ton navire sera sur le point de partir. Tu retournerais à Marseille le 11 août, la première représentation ayant lieu le 9.

Je ne sais pas non plus de quel argent je pourrai disposer pour te l'envoyer; les dépenses de la triste cérémonie de la translation de Saint-Germain sont considérables et je ne les connais pas encore. Et puis j'ai peur de te faire venir dans cette ville de jeu et de joueurs. Pourtant, si tu me donnes ta parole d'honneur de ne pas risquer seulement un florin, j'aurai confiance en toi, et je me résignerai à la douleur de notre séparation quand tu me quitteras pour partir; douleur qui sera bien plus vive dans ces nouvelles circonstances. Dis-moi ce que tu penses à ce sujet.

Adieu, cher Louis. Hier, ma belle-mère est revenue de Saint-Germain, où elle était allée; ne me voyant pas paraître à dîner mardi, elle se doutait de quelque malheur. Elle y est arrivée comme M. et madame Laroche et moi venions d'en partir et n'a plus trouvé que le cadavre de sa fille... Depuis ce jour, elle y était restée à moitié folle et gardée par une de ses amies qui était venue à son secours, et je ne l'avais pas revue. Tu penses, en nous retrouvant, quel déchirement!

Écris-moi, cher, cher Louis.

CXV.

AU MÊME.

Paris, 12 juillet [1863].

Je t'écris aussi dans un moment de fatigue; j'éprouve un soulagement si grand à causer un peu avec toi. Oui, j'étais heureux, la nuit, de te savoir là près de moi... Mais je ne veux pas t'attrister, j'aime mieux envisager la nouvelle position où tu te trouves et l'amélioration prochaine de ton sort.

Tu ne feras pas de ces interminables voyages qui t'eussent éloigné de moi si longtemps. Dans quelques années, tu auras de beaux appointements et des bénéfices dans les entreprises navales. Et nous nous verrons plus souvent. Je ne veux voir que cela. J'ai reçu ce matin une lettre du régisseur de Bade, qui m'annonce que mes choeurs sont sus et qu'ils produisent beaucoup d'effet. Il compte sur un grand succès (comme s'il connaissait le reste de la partition!). Tout n'est que prévention dans ce monde-là. Hier, nous avons répété à l'Opéra-Comique; tout le monde y était par extraordinaire, et nous avons commencé à régler la mise en scène.

Je vais à l'Institut aujourd'hui pour la première fois depuis un mois.

J'ai rendu à Alexis le linge qu'il t'avait prêté. J'espère que ton genou est guéri, tu ne m'en parles pas.

Adieu, cher ami; je t'embrasse de tout mon coeur. Ma belle-mère te remercie de ton souvenir.

CXVI.

AU MÊME.

Bade, dimanche 10 août [1863].

Cher Louis,

Grand succès! _Béatrice_ a été applaudie d'un bout à l'autre, on m'a rappelé je ne sais combien de fois. Tous mes amis sont dans la joie. Moi, j'ai assisté à cela dans une insensibilité complète; c'était un de mes jours de souffrance et tout m'était indifférent.

Aujourd'hui, je suis mieux, et les amis qui viennent me féliciter me font grand plaisir. Madame Charton-Demeur a été admirablement charmante, et Montaubry nous a présenté un Bénédict élégant et distingué. Le duo, que tu connais, chanté par mademoiselle Montrose et madame Geoffroy dans une jolie décoration et sous un clair de lune très habilement fait par le machiniste, a produit un effet monstre, on ne finissait pas d'applaudir. Allons, je t'embrasse, tu dois être content. Mais tu es demeuré bien longtemps sans m'écrire. Pourquoi donc te fait-on ainsi courir de navire en navire? Je tâcherai de retourner à Paris ces jours-ci; alors ne m'écris plus à Bade.

Je n'ai que le temps de t'embrasser; on me tiraille de tous côtés. Il faut que j'aille remercier mes acteurs qui sont, eux aussi, tout joyeux.

CXVII.

A PAUL SMITH[106].

Paris, 28 septembre 1862.

Vous êtes un terrible homme. Votre article sur mon petit livre _A travers chants_ contient, au début, un des plus atroces mots à double détente que des gens de notre profession aient jamais trouvé. J'en suis la victime, mais je l'admire et je vous l'envie. L'art avant tout!

Eh bien, voyez quelle est ma bonté d'âme et mon amour pour la famille des gens d'esprit: si je rencontrais jamais un mot de cette subtile férocité qui vous fût applicable, je ne vous l'appliquerais pas, non, croyez-moi; je le mettrais à l'adresse de quelqu'un de mes ennemis, qui, on le sait, ne sont pas de votre famille.

Quel est donc ce mot à la congrève, diront quelques gens qui ne voient pas aussi loin que leur nez? Je ne suis pas assez... ennemi de moi-même pour le dire. Qu'ils cherchent! En tout cas, je vous le pardonne, parce qu'il est beau, et que vous ne l'avez pas fait exprès. Mais ce que je ne vous pardonnerai jamais, c'est de n'avoir pas corrigé vos épreuves. Comment! vous me faites dire en citant ma prose: _L'école du petit chien est celle des chanteuses dont la voix extraordinairement étendue dans le_ CHANT, pour étendue dans le HAUT. Ailleurs vous poussez l'indifférence pour le bon sens (d'autrui) jusqu'à me faire dire dans ma paraphrase du _to be or not to be: Ou s'armer contre ce torrent de_ MAURES, pour ce torrent de MAUX! C'est trop fort!

J'aimerais mieux que vous eussiez trouvé deux autres mots à double détente, comme le premier, et recevoir une vraie bordée de votre revolver, que de subir des coquilles de cette dimension, coquilles qui me feront prendre pour une huître. Je sais bien que vous l'avez fait exprès, à l'inverse du mot susmentionné; mais c'est justement pour cela que j'en conserverai une rancune avec laquelle j'ai le chagrin d'être, mon cher ami, votre tout meurtri (c'est trop faible en français), _your murdered_.

CXVIII.

A LOUIS BERLIOZ.

Vers 1863.

Cher ami,

Je viens de recevoir ta triple lettre et j'en ai été vivement touché. Tu me dis des choses que je pense souvent, mais que je n'écris jamais; tu vois le monde intérieur que le vulgaire ne voit pas; merci, cher ami.

Je voudrais bien, comme tu le dis, passer quelque temps à ton bord, sous le grand oeil du ciel et loin de notre petit monde; et je te l'eusse déjà proposé, si je n'étais retenu par les liens de Gulliver, la santé, l'argent, le mal de mer, mes petites places.

Je me suis levé aujourd'hui. On a trouvé le moyen de me replonger dans la musique, et le remède a opéré. Madame Demeur est venue me prier de lui apprendre son rôle d'Armide qu'on a mis à l'étude au Théâtre-Lyrique, et Carvalho est venu de son côté me demander de diriger ses répétitions. Je ne suis pas sûr qu'on parvienne à se tirer d'une si énorme tâche. Personne n'en connaît une mesure, ni un mot, ni une intention. Il faut, tout leur apprendre; chacun marche à tâtons et patauge dans ce sublime. Alors, tous les jours madame Charton vient chez moi avec Saint-Saëns, le grand pianiste que tu connais et qui sait fort bien son Gluck, et nous travaillons à remonter cette pauvre femme, qui se décourage et qui ne comprenait RIEN d'abord à son rôle.

Tu sauras que le ministre des beaux-arts vient d'augmenter les appointements des professeurs du Conservatoire et que les miens ont été doublés. Ainsi, au mois de mars prochain, au lieu de 118 francs par mois, je toucherai 236 francs. Cela m'aidera beaucoup.

J'ai à recevoir pour toi, ce mois-ci, trente francs pour un semestre de deux obligations ottomanes que j'ai achetées sur ton argent. Dans six mois, encore autant.

Te voilà _rentier_. Adieu, cette lettre m'a diablement fatigué. Quand espères-tu venir me voir?

CXIX.

A M. ET MADAME MASSART.

Weimar, 9 avril 1863.

Que c'est gentil à vous, chers amis, de m'avoir écrit tous les trois! Vous allez vous moquer de moi; eh bien, vous aurez tort; cette idée m'a ravi.

Je vous écris en me levant à une heure. On m'a fait passer une partie de la nuit à un banquet qui m'a été offert, après la première représentation[107], par les artistes de Weimar, réunis à ceux qui étaient venus des villes voisines et même de Dresde et de Leipzig. Le succès de _Béatrice_ a été flambant, l'exécution excellente dans son ensemble. Les grands-ducs et la grande-duchesse et la reine de Prusse m'ont accablé de compliments. La reine surtout m'a dit des choses, oh! mais des choses que je n'ose vous répéter. Le morceau qu'elle aime le plus, c'est le trio des trois femmes, tout en avouant que le duo est une _invention ravissante_, et que l'air de Béatrice et la fugue comique lui plaisent infiniment.

_On m'annonce_ pour demain une bordée d'applaudissements à démolir la salle.

L'orchestre va à merveille et tout l'ensemble vocal se comporte musicalement. La Béatrice est délicieusement jolie et une artiste véritable; seulement elle reste trop allemande et rend cette lionne sicilienne presque sentimentale.

Adieu, chers amis; je ne reviendrai pas à Paris aussitôt que je l'avais cru; le prince de Hohenzollern, qui habite Lowenberg, en Silésie, à cent vingt lieues d'ici, _m'envoie chercher_ pour lui diriger un concert composé de:

Ouverture du _Roi Lear_. Adagio de _Roméo et Juliette_. La fête chez Capulet (du même). Ouverture du _Carnaval Romain_. La symphonie d'_Harold_.

_Son_ orchestre sait tout cela presque par coeur; je lui ferai faire (à l'orchestre) trois répétitions et tout devra marcher pas trop mal.

Voyez-vous ces princes qui se donnent le luxe d'avoir des orchestres de soixante musiciens et de donner de pareils concerts à leurs amis!

Je serre les trois savantes mains et je remercie les trois bons coeurs de leur souvenir.

CXX.

AUX MÊMES.

Lowenberg, 19 avril 1863.

Voici encore un bulletin de la grande armée.

La seconde représentation de _Béatrice_ à Weimar a été ce qu'on m'avait annoncé qu'elle serait; j'ai été rappelé après le premier acte et après la deuxième. Je vous fais grâce de toutes les charmantes flatteries des artistes et du grand-duc. Me voilà maintenant à Lowenberg chez le prince de Hohenzollern, que je n'avais pas revu depuis 1843. Hélas! que de choses se sont passées pendant ces vingt ans! Il est devenu, lui, impotent, goutteux; mais sa gaieté lui est restée et son amour pour la musique semble avoir augmenté. Il m'adore littéralement. Son orchestre sait à fond toutes mes symphonies et ouvertures. Et c'est un charmant orchestre de cinquante musiciens _musiciens_. Le prince a fait construire, dans son château de Lowenberg, une délicieuse salle de concerts d'une sonorité parfaite, avec foyer derrière l'orchestre, bibliothèque musicale, tout ce qu'il faut. Il m'a donné un appartement à côté de ce bijou de salle, et tous les jours, à quatre heures, on entre dans mon salon m'annoncer que l'orchestre est réuni. J'ouvre deux portes et je trouve les cinquante artistes immobiles à leur poste, silencieux et _bien d'accord_. Ils se lèvent courtoisement quand je monte à mon pupitre; je prends mon bâton, je marque le premier temps, et tout part. Et comme ils vont ces gaillards! Figurez-vous qu'à la première répétition ils ont exécuté le FINALE d'Harold _sans fautes_, et l'adagio de _Roméo et Juliette_ sans manquer un _accent_!... Le maître de chapelle Seifriz me disait après cet adagio: «Ah! monsieur, quand nous... écoutons _cette_ morceau, nous... toujours... en larmes».

Savez-vous, chers amis, ce qui me touche le plus dans les témoignages d'affection que je reçois? C'est de voir que je suis mort. Il s'est passé en vingt ans tant de choses que j'ai l'impertinence d'appeler progressives! on m'exécute à peu près partout.

Un maître de Breslau vient d'arriver ici; il me dit que la Société musicale placée sous sa direction a exécuté, le mois dernier, le scherzo de _la Fée Mab_ avec les honneurs du _bis_; celui de Dresde est venu à Weimar la semaine dernière et m'a appris plusieurs faits de la même nature. Or a joué des fragments du _Requiem_ à Leipzig, il y a un mois; mon ouverture du _Corsaire_ se joue partout, et je ne l'ai, moi, entendue qu'une fois. Les autres ouvertures, celle du _Roi Lear_ surtout, et celle de _Benvenuto Cellini_, se jouent souvent, et ce sont précisément les moins connues à Paris. Avant-hier (riez, ou souriez, chère madame), je me suis surpris, en conduisant l'ouverture du _Roi Lear_, à ne pouvoir retenir quelque humidité qui voulait tomber de mes yeux. Je me disais que peut-être le _father_ Shakespeare ne me maudirait pas d'avoir osé faire parler ainsi son vieux roi breton et sa douce Cordélia. J'avais oublié cette ouverture que j'écrivis à Nice en 1831.

Il n'y avait point de harpe à Lowenberg, le prince a fait venir la harpiste de Weimar (cent vingt lieues)...

J'ai été interrompu _cinq fois_ pendant que je vous écrivais. Le prince est dans son lit, retenu par la goutte, et furieux de ne pouvoir assister à nos répétitions. A tout instant il m'envoie chercher; pendant les dîners, auxquels il a la bonté d'inviter les artistes étrangers arrivés ici pour le concert de demain, il m'écrit des billets au crayon qu'un grand laquais galonné m'apporte sur un plat d'argent et auxquels je réponds entre la poire et le baba (car il n'y a pas de frommage ici) (y a-t-il deux _m_ à _frommage_? je ne crois pas). Puis je vais passer une demi-heure à côté de son lit, et il me dit des choses!... Il connaît tout ce que j'ai écrit en prose et en musique. Ce matin, il m'a dit: «Venez, que je vous embrasse; je viens de lire votre analyse de la Symphonie pastorale...» Il n'ose pas se lever pour la répétition d'aujourd'hui dans la crainte d'éprouver une rechute qui l'empêcherait d'assister demain au concert. Il aime ce que j'aime en musique et il déteste ce que je hais.

Croiriez-vous que les quatre répétitions et les deux représentations de _Béatrice_ que j'ai conduites à Weimar, ne m'ont pas fatigué, à beaucoup près, autant que les répétitions du concert de Lowenberg. Je suis brisé, moulu. C'est que l'orchestre de théâtre est un esclave; il agit en esclave placé dans une cave; l'orchestre de concert est un roi placé sur un trône. Et puis ces grandes passions des symphonies me retournent le coeur un peu plus brutalement que les sentiments d'un opéra de demi-caractère comme _Béatrice_.

Pourquoi n'êtes-vous pas là? quel charme ce serait, pour les auditeurs intelligents qui m'entourent, de vous entendre!... Il y a pourtant, mon cher Jacquard, un jeune homme de dix-sept ans qui serait digne d'être votre élève; mais il n'a pas une basse comme votre bien-aimée.--J'y vais!--On vient me chercher; l'orchestre est à son poste et _d'accord_; je vais me chanter la scène de _Roméo et Juliette_; je penserai à vous. Ah! comme ils disent bien la phrase:

[image: notation musicale]

CXXI.

A MADAME MASSART.

Paris, 23 septembre au soir, au coin de mon feu (1863).

Chère madame Massart, vous croyez peut-être que, n'ayant plus à recevoir chez vous ni tasses de chocolat, ni sonates de Beethoven, ni quatuors, je ne pense plus à vous?... Vous en êtes capable; vous avez sucé le venin des _Maximes_ de la Rochefoucauld; vous croyez qu'il y a un motif intéressé à toutes nos actions!--Hélas! cela pourrait bien être.

Pourtant, qu'est-ce qui m'oblige à vous écrire, ce soir? Qu'est-ce qui me force à envoyer une poignée de main à votre mari? Qu'est-ce qui me porte à m'apitoyer sur votre sort? car, j'en suis sûr, vous traînez une vie misérable dans votre petite boîte de sapin, pompeusement nommée «maison de campagne», où il n'y a de place que pour un piano, sans queue, où vous sentez la mer à toute heure, où il vente à décorner des boeufs, où, quand vous jouez la sonate en _fa mineur_, vous vous ennuyez vous-même,

Ayant pour auditeurs des crabes seulement...

Il faut qu'on dise: «Madame Massart est à la campagne, dans sa villa; elle prend des bains de mer, elle folâtre sur les grèves, elle aspire les senteurs marines et _les effluves de l'infini_...» O blagues colossales et puériles! Je vous plains; mais il faut bien faire son métier de banquiste...

C'est égal, je vous replains.

Quand revenez-vous? Bon, il semble que je m'attende à recevoir de vos nouvelles, et certes, ni Massart ni vous n'oserez m'écrire trois lignes. Je vous sais trop modestes, vous ne vous ferez pas cet honneur. J'ai chargé l'autre jour votre parrain (oh! un parrain! _la Dame blanche_! est-ce bouffon!) de vous présenter mes hommages; il a dû vous voir. Bertsch aussi a dû vous voir.

Je suis tout absorbé par nos répétitions du Théâtre-Lyrique. Ça va, ça va. Heureusement, vous ne serez pas encore revenus de vos terres au mois de novembre et vous ne me ferez pas le chagrin de vouloir assister à la première représentation; car je n'aurai pas de billets à vous donner. Massart, qui est un si fameux enleveur de salles, me fera bien faute. Cela diminuera beaucoup mes chances de succès et peut me faire perdre quatre ou cinq cents représentations; je me résigne.

Vous croyez peut-être que je vais vous dire: «Ah! le cinquième acte!... Ah! les adieux de Didon! Ah! le choeur des prêtres de Pluton! Ah! ceci! ah! cela!...» Eh bien, oui, vous avez raison, je n'ai pas la vanité de me croire modeste, moi; j'ai, au contraire, la modestie de me croire bouffi de vanité. Eh oui, il y a tout plein de «Ah!» Si votre crabe entendait cela, il en frémirait sous sa carapace.

Bonjour, bonjour! Massart fait, dit-on, des chasses merveilleuses; le bruit court qu'il a tué un chardonneret (_a goldfinch_). Vous qui vous piquez d'anglais, vous ne saviez certes pas le nom britannique de ce charmant oiseau.

Adieu, adieu! La présente n'a pour objet que de vous faire savoir que je me porte fort mal; je souhaite qu'elle vous trouve de même. Cela me consolera.

CXXII.

A M. JOHANNES WEBER.

Dimanche, 32 novembre 1863.

Monsieur et cher confrère,

Je suis malade depuis quinze jours et n'ai eu qu'aujourd'hui connaissance de votre grand et beau travail de mardi dernier sur mon nouvel ouvrage[108].

Recevez mes sincères remerciements; je ne pouvais être que très heureux et très fier d'être si sérieusement étudié par un de ces hommes trop rares, hélas! dans notre temps et dans notre monde, qui unissent à une organisation musicale et à un vrai savoir, la _droiture du coeur et de l'esprit_.

Permettez-moi de vous serrer la main.

CXXIII.

A M. ALEXIS LWOFF.

Paris, 13 décembre 1863.

Votre lettre m'a causé une joie bien vive. Merci de toutes les expressions cordiales qu'elle contient. C'est une attention charmante de votre part de m'envoyer vos félicitations au sujet des _Troyens_. J'ai, en effet, été obligé de garder le lit pendant vingt-deux jours, par suite des tourments endurés pendant les répétitions.

Qu'est-ce que cela en comparaison de ceux que votre malheur vous inflige[109]? Il est singulier que tant de grands musiciens aient été frappés d'une calamité semblable: Beethoven, Onslow, Lwoff et Paganini, qui, lui, ne pouvait se _faire entendre_.

Je vous remercie de l'offre que vous voulez bien me faire d'un sujet d'opéra, mais je ne puis l'accepter, mon intention étant bien arrêtée de ne plus écrire. J'ai encore _trois_ partitions d'opéras que les Parisiens ne connaissent pas, et je ne trouverai jamais les circonstances favorables pour les leur faire bien connaître. Il y a quatre ans que _les Troyens_ sont terminés et l'on vient d'en représenter la seconde partie seulement: _les Troyens à Carthage_. Reste à représenter _la Prise de Troie_. Je n'écrirai jamais rien que pour un théâtre où l'on m'obéirait aveuglément, sans observations, où je serais _le maître absolu_. Et cela n'arrivera probablement pas.

Les théâtres (ainsi que je l'ai écrit quelque part), sont les mauvais lieux de la musique, et la chaste muse qu'on y traîne ne peut y entrer qu'en frémissant. Ou encore: les théâtres lyriques sont à la musique _sicut amori lupanar_.

Et les imbéciles et les idiots qui y pullulent, et les pompiers et les lampistes, et les sous-moucheurs de chandelles, et les habilleuses qui _donnent des conseils_ aux auteurs et qui influencent le directeur!...

Adieu, cher maître; Dieu vous préserve du contact de cette race! Ce que je vous écris au sujet des théâtres en général est tout à fait confidentiel; d'autant plus que je n'ai trouvé au Théâtre-Lyrique, depuis le directeur jusqu'au dernier musicien de l'orchestre, que dévouement et bon vouloir.

Et cependant...

Et néanmoins...

J'en suis encore malade.

CXXIV.

A M. BENNET[110].

Paris, 22 février 1864.

Voici la lettre demandée. Je suis bien aise de vous savoir à Vienne; Théodore pourra y profiter beaucoup en étudiant avec soin les nouveaux chefs-d'oeuvre d'Offenbach qu'on y joue en ce moment avec tant de succès. Vous êtes tous bien portants? tant mieux. Quant à moi, depuis huit jours seulement, je mène une vie passable... J'ai demandé un congé illimité au _Journal des Débats_; plus de feuilletons; les _Troyens_ m'ont enrichi assez pour que je me donne ce luxe. Je n'ai pas mis le pied dans un théâtre dit Lyrique depuis deux mois; je n'ai vu ni _Moïse_, ni la _Fiancée du roide Garbe_, ni les merveilles du Théâtre-Italien, ni le nouveau ballet, ni rien. Je suis en train de me débattre avec la Société des concerts du Conservatoire, qui veut exécuter des _fragments_ de _Roméo et Juliette_; et moi, je ne veux pas. Qui l'emportera? Me joueront-ils malgré moi?... ou me convertiront-ils à leur manière de voir?