Correspondance inédite de Hector Berlioz, 1819-1868

Chapter 18

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Je viens de recevoir votre charmante lettre et le billet qu'elle contenait. Merci de toutes les choses amicales que vous me dites. Je suis bien heureux d'apprendre que votre intérieur se soit animé par la présence de votre neveu, et je serais charmé que l'occasion se présentât pour Louis de faire la connaissance de cet aimable garçon. Louis est en ce moment au Havre sur le point de subir son second examen; le premier a été passé avec succès. S'il en est de même du second, Louis sera capitaine au long cours en quête d'un navire. Je ne sais vers quel port il compte diriger alors ses recherches.

J'ai dîné dernièrement avec d'Ortigue chez cet excellent Rémusat, et nous y avons bu à votre santé et à celle de Lecourt. On y a exécuté après dîner un trio et un autre morceau de Rémusat, qui sont parbleu très bien. Je ne savais pas même que Rémusat jouât du violon. Ah ça! l'air de Marseille est donc essentiellement musical?

C.

A LOUIS BERLIOZ.

Paris, 21 novembre 1860.

Cher ami,

Je t'envoie ci-inclus un billet de cent francs dont tu m'acseras réception. Je suis bien heureux de savoir que tu vas mieux; tes maux d'estomac m'inquiétaient. Il me semble aussi que ma maladie s'use, et, depuis que je ne fais plus de remèdes, je me sens beaucoup plus fort. J'ai tant travaillé, tous ces jours-ci, que cette distraction même a contribué à me remettre sur pied. Je ne puis suffire à écrire les morceaux de musique de mon petit opéra, tant ils se présentent avec empressement; chacun veut passer le premier. Quelquefois j'en commence un avant que l'autre soit fini. A l'heure qu'il est, j'en ai écrit quatre, et il m'en reste cinq à faire. Tu me demandes comment j'ai pu réduire les cinq actes de Shakspeare en un seul acte d'Opéra-Comique. Je n'ai pris qu'une donnée de la pièce; tout le reste est de mon invention. Il s'agit tout bonnement de persuader à Béatrice et à Bénédict (qui s'entre-détestent), qu'ils sont chacun amoureux l'un de l'autre et de leur inspirer par là l'un pour l'autre un véritable amour. C'est d'un excellent comique, tu verras. Il y a en outre des farces de mon invention et des charges musicales qu'il serait trop long de t'expliquer.

Si tu veux rire, lis samedi prochain (c'est-à-dire dimanche) mon grand article que je viens d'envoyer au _Journal des Débats_. Il y a là des calembredaines à défrayer trois feuilletons.

Adieu, cher ami; quand tu voudras que je parle à M. Béhic, tu me le diras et en outre tu m'indiqueras ce qu'il faut lui demander.

CI.

AU MÊME.

Paris, 2 janvier 1861.

Cher ami,

Tu m'as laissé bien longtemps sans me donner de tes nouvelles... qu'importe que ce fût à mon tour de t'écrire! Dois-tu regarder à cela? J'ai été tourmenté de cent manières. J'ai eu une sorte d'érésipèle à la joue gauche qui m'a fait beaucoup souffrir et dont il me reste une inflammation de la paupière. J'ai eu des montagnes d'épreuves à corriger pour _les Troyens_, et je n'ai pas pu trouver un instant pour continuer ma partition de _Béatrice_. Quand ta lettre est arrivée, j'allais écrire à Morel pour savoir depuis quand et pour quel pays tu étais parti. Hier, je suis allé aux Tuileries pour me montrer à l'empereur, qui se soucie aussi peu de moi que de mes ouvrages. Je ne sais pas comment sera pour la musique le nouveau ministre d'État[103]; nous allons voir. Il se passe en ce moment des choses si étranges dans notre monde de l'art! On ne peut pas sortir à l'Opéra des études du _Tannhäuser_ de Wagner; on vient de donner à l'Opéra-Comique un ouvrage en trois actes d'Offenbach (encore un Allemand) que protège M. de Morny. Lis mon feuilleton qui paraîtra demain sur cette horreur.

Tu as ri de l'histoire des cantatrices chinoises, dans le dernier; mais tu ne sais pas que je pensais en t'écrivant à une de tes connaissances, mademoiselle X***, qui, dans un concert, a égorgé des cavatines de la façon la plus révoltante. Jamais cuisinière ne chanta ainsi! J'étais furieux. Et, comme elle tournait autour de moi, après son _exécution_, pour me soutirer un compliment, j'étais bien décidé, si elle m'eût fait une question, à lui répondre: «Mademoiselle, c'est horrible! et vous devriez vous cacher!» Elle va être furieuse de n'être pas nommée dans mon compte rendu. Tu ne me dis pas quel est ton titre maintenant, quels sont en somme tes appointements. Je ne sais à cet égard rien de positif. Et quand reprends-tu la mer?

Le Théâtre-Lyrique va toujours fort mal. Il commence à ne plus payer ses artistes.

Bénazet est ici; il m'a engagé pour Bade. Je lui ai promis mon opéra en un acte pour son nouveau théâtre qu'on bâtit à Bade.

Voilà toutes mes nouvelles. Adieu, cher ami; je t'embrasse, nous t'embrassons de tout notre coeur.

CII.

AU MÊME.

Paris, 14 février 1861.

Cher ami,

Je te remercie de ta lettre que j'espérais chaque jour. Je te vois pourtant encore dans un état d'esprit qui me tourmente; je ne sais pas quels rêves tu as caressés qui te rendent pénible ta position actuelle; tout ce que je puis te dire, c'est qu'à ton âge j'étais fort loin d'être aussi bien traité du sort que tu l'es.

Bien plus; je n'avais pas espéré quand tu as été reçu capitaine que tu aurais un emploi même modeste si promptement. Ton impatience de parvenir est toute naturelle, mais exagérée. Il faut te le dire et te le redire. Un an quelquefois amène plus de changements imprévus dans la vie d'un homme que dix ans d'efforts fiévreux.

Que puis-je te dire pour te faire prendre patience? tu te tourmentes pour des niaiseries, et tu as une matrimoniomanie qui me ferait rire, si ce n'était pas triste de te voir aspirer avec tant d'âpreté à la chaîne la plus lourde qui se puisse porter, et aux embarras et aux dégoûts du ménage, qui sont bien ce que je connais de plus désespérant et aussi de plus exaspérant. Tu as, à vingt-six ans, 1,800 francs d'appointements et la perspective d'un avancement peut-être rapide. Moi, quand j'ai épousé ta mère, j'avais trente ans, je ne possédais que 300 francs, que mon ami Gounet m'avait prêtés, et le reste de ma pension du prix de Rome qui ne devait durer que dix-huit mois. Après cela, rien, qu'une dette de ta mère, à peu près 14,000 francs (que j'ai payés peu à peu); et je devais envoyer de temps en temps de l'argent à sa mère, qui habitait l'Angleterre; et j'étais brouillé avec ma famille, qui ne voulait plus entendre parler de moi; et j'avais, au milieu de tous ces embarras, à faire ma première trouée dans le monde musical. Compare un peu ce que j'ai dû souffrir alors avec ce qui te mécontente si fort aujourd'hui.

Encore à présent, crois-tu que ce soit gai, d'être forcé, contraint, de rester à cette infernale chaîne du feuilleton qui se rattache à tous les intérêts de mon existence? Je suis si malade que la plume à tout instant me tombe de la main, et il faut pourtant m'obstiner à écrire pour gagner mes misérables cent francs, et garder ma position armée contre tant de drôles qui m'anéantiraient s'ils n'avaient tant de peur. Et j'ai la tête pleine de projets, de travaux, que je ne puis exécuter à cause de cet esclavage! Tu te portes bien, et moi, je me tords du matin au soir dans des souffrances sans répit et auxquelles il n'y a pas de remède.

Depuis un mois je n'ai pu trouver un seul jour pour travailler à ma partition de _Béatrice_. Heureusement, j'ai du temps pour l'achever. Je suis allé lire la pièce à M. Bénazet, qui s'en est montré enchanté. Cet opéra sera donc joué à Bade sur le nouveau théâtre; et le sort des _Troyens_ est toujours incertain. J'ai eu une longue conférence, il y a huit jours, avec le ministre d'État à ce sujet; je lui ai raconté toutes les vilenies dont j'avais été victime. Il m'a demandé à connaître mon poème; je le lui ai porté le lendemain, et depuis lors je n'ai pas de nouvelles. L'opinion publique s'indigne de plus en plus de me voir laissé en dehors de l'Opéra quand la protection de l'ambassadrice d'Autriche y a fait entrer si aisément Wagner.

En attendant, la gravure de ma partition se poursuit tout doucement; elle ne sera probablement pas terminée avant trois mois. Je ne sais si je t'ai dit que je venais de faire un double choeur pour deux peuples, chacun chantant dans sa langue. C'est pour les orphéonistes français qui vont au mois de juin faire une seconde visite aux orphéonistes de Londres; les Anglais chanteront en anglais et les Français en français. On étudie déjà ici le choeur français et tous ces jeunes gens sont dans un entrain d'enthousiasme que je ne demande qu'à voir se continuer jusqu'au bout. Ce sera curieux, un duo chanté au Palais de cristal par huit ou dix mille hommes, mais je n'irai pas l'entendre. Je n'ai pas d'argent à dépenser en parties de plaisir.

La Société des concerts du Conservatoire va me demander un fragment de _la Damnation de Faust_ pour une de ses prochaines séances, on m'en a prévenu. Comme cela ne lui coûtera rien, cela se fera.

Voilà où j'en suis. Marie te remercie de ton bon souvenir; elle est aussi toujours malade.

Je ne reçois pas plus que toi de nouvelles de là-bas. Chacun pour soi et Dieu pour personne! voilà le vrai proverbe. Tu as au moins, toi, un père, ami, camarade, frère dévoué qui t'aime plus que tu ne parais le croire, mais qui voudrait bien voir ton caractère se raffermir et devenir plus clairvoyant.

CIII.

AU MÊME.

Paris, 21 février [1862].

Cher ami,

Tu me dis qu'il est inutile de t'écrire à Marseille avant la fin de mars; puis tu me pries à la fin de ta lettre de t'écrire encore... Si tu ne _bats_ pas un peu la campagne, tu as du moins l'air de la _maltraiter_.

Eh bien, voilà, je t'écris; je viens de me lever, il est trois heures de l'après-midi. Je ne puis travailler, que puis-je faire de mieux que de causer avec toi? Je ne sais ce que tu veux dire avec ton cauchemar de l'_abordage_; nous ne sommes pas en temps de guerre. Je n'ai pas entendu parler de l'aventure du père Archange.

Scribe est mort hier dans sa voiture. On a arrêté Mirès pour quelques menus millions. M. Richemont, un receveur compromis là dedans, s'est pendu hier. Murger est mort, Eugène Guinot est mort, Chélard est mort à Weimar. Cela va bien.

Les professeurs de chiffres (musique en chiffres) m'ont provoqué dernièrement; tu as vu dans mon article du 19, à quoi leur instance a abouti et quel coup de poing ils m'ont obligé de leur donner sur la tête. Fais lire cela à Morel, qui fut insulté par eux il y a quelques années.

Que tu es donc provincial et enfant de t'étonner que les journaux ne parlent pas de moi! Hé! que veux-tu qu'ils en disent? Crois-tu que le monde se préoccupe de ce que je fais?

Le duo pour les deux peuples est fait; on l'étudie à Paris et à Londres. Wagner fait tourner en chèvres les chanteuses, les chanteurs et l'orchestre et le choeur de l'Opéra. On ne peut pas sortir de cette musique du _Tannhäuser_. La dernière répétition générale a été, dit-on, atroce et n'a fini qu'à une heure du matin. Il faut pourtant qu'on en vienne à bout. Liszt va arriver pour soutenir l'école du charivari. Je ne ferai pas l'article sur le _Tannhäuser_, j'ai prié d'Ortigue de s'en charger. Cela vaut mieux sous tous les rapports et cela les désappointera davantage. Jamais je n'eus tant de moulins à vent à combattre que cette année; je suis entouré de fous de toute espèce. Il y a des instants où la colère me suffoque.

Adieu; il faut que j'essaye de sortir, de marcher; si je ne puis pas, je reviendrai me coucher.

CIV.

AU MÊME.

Paris, mardi matin 5 mars [1862].

Cher ami,

J'ai vu hier le général Mellinet: il va écrire pour toi à l'amiral de La Roncière, je lui remettrai demain une note qu'il m'a demandée à ce sujet.

On est très ému dans notre monde musical du scandale que va produire la représentation du _Tannhäuser_; je ne vois que des gens furieux; le ministre est sorti l'autre jour de la répétition dans un état de colère!... L'empereur n'est pas content; et pourtant il y a quelques enthousiastes de bonne foi, même parmi les Français. Wagner est évidemment fou. Il mourra comme Jullien est mort l'an dernier, d'un transport au cerveau. Liszt n'est pas venu, il ne sera pas à la première représentation; il semble pressentir une catastrophe. Il y a, pour cet opéra en trois actes, _160,000 francs_ de dépensés à l'heure qu'il est. Enfin, c'est vendredi que nous verrons cela.

Comme je te l'ai dit, je ne ferai pas l'article là-dessus, je le laisse faire par d'Ortigue. Je veux protester par mon silence, quitte à me prononcer plus tard si l'on m'y pousse. On parle vaguement des _Troyens_, dans le monde officiel; on va, dit-on, s'en occuper... Je ne sais rien de positif, nous allons voir.

CV.

A MADAME MASSART.

14 mars 1861[104].

Eh! oui, parbleu! à ce soir donc!

Ah! Dieu du ciel, quelle représentation! quels éclats de rire! Le Parisien s'est montré hier sous un jour tout nouveau; il a ri du mauvais style musical, il a ri des polissonneries d'une orchestration bouffonne, il a ri des naïvetés d'un hautbois; enfin il comprend donc qu'il y a un style en musique.

Quant aux horreurs, on les a sifflées splendidement.

* * * * *

Tâchez donc de ne jamais mieux jouer que la dernière fois; si vous continuez à faire des progrès, vous tomberez dans le puits de l'_Avenir_.

La perfection suffit.

CVI.

A LOUIS BERLIOZ.

Mardi, 21 mars [1862].

Cher Louis,

Je ne sais si ce billet te parviendra. Je te l'écris cependant pour te souhaiter un bon voyage et t'embrasser avant ton départ. Je profite d'un instant où je suis seul dans la chambre du jury. C'est pour moi une corvée abominable que cette session du jury. Ce matin, j'ai dû faire un tel effort pour me lever que les vomissements m'ont pris. En ce moment je vais mieux. La deuxième représentation du _Tannhäuser_ a été pire que la première. On ne riait plus autant; on était furieux, on sifflait à tout rompre, malgré la présence de l'empereur et de l'impératrice qui étaient dans leur loge. L'empereur s'amuse. En sortant, sur l'escalier, on traitait tout haut ce malheureux Wagner de gredin, d'insolent, d'idiot. Si l'on continue, un de ces jours la représentation ne s'achèvera pas et tout sera dit. La presse est unanime pour l'exterminer. Pour moi, je suis cruellement vengé.

CVII.

AU MÊME.

Paris, 18 avril 1861.

Cher Louis,

Donne-moi de tes nouvelles, si tu peux m'écrire une lettre sans les coups de couteau que contenait ta dernière. Je suis plus malade aujourd'hui qu'à l'ordinaire; j'ai un feuilleton à faire que je n'ai pas la force de commencer. On m'a fait au Conservatoire une ovation rare après l'exécution des scènes de _Faust_. M. de Rémusat, qui y était, a dû écrire cela à Morel ou à Lecourt. On continue tout doucement les répétitions du _Freyschütz_ à l'Opéra. J'ai dîné chez l'empereur il y a huit ou dix jours; j'ai pu à peine échanger trois mots avec lui et je me suis ennuyé splendidement.

CVIII.

AU MÊME.

Vendredi, 4 mai [1862].

Cher ami,

Depuis ta dernière lettre, j'ai eu de tes nouvelles par Lecourt, que j'ai chargé aussi de te donner des miennes. Hier soir, il y a eu une audition de quelques scènes des _Troyens_ chez M. E. Bertin; grandissime succès, étonnement de tout le monde de l'opposition que je trouve à l'Opéra.

Enthousiasme du secrétaire intime du ministre, lequel ministre d'État m'a invité à dîner pour lundi prochain; et ce sera comme au dîner de l'empereur, on me parlera de la pluie et du beau temps. Et il faut souffrir cette outrageante indifférence! et je suis sûr que j'ai fait une grande oeuvre, plus grande et d'un plus noble aspect que ce qu'on a fait jusqu'à présent!... Et il faut mourir à petit bruit, écrasé sous les pieds de ces lourds animaux!

Ah! tu te décourages! et que ferai-je donc aussi?...

Je ne puis que pâtir et me taire.

Mais la vie est bien dure et bien lourde aussi. Je ne puis encore me remettre à l'oeuvre pour _Béatrice et Bénédict_; il faut pourtant finir cette partition. Celle-là au moins sera jouée; mais je suis malade et tiraillé par tant d'occupations diverses, tant d'ennuis de toute espèce!

Adieu; je t'embrasse de tout mon coeur.

CIX.

AU MÊME.

Paris, 2 juin 1861.

Je te vois très tourmenté; je ne puis rien te dire de rassurant. Alexis cherche à te trouver une place à Paris, et c'est précisément parce qu'il la cherche, qu'il ne la trouvera pas. Je suis aussi incapable que lui de changer ta position. C'est à toi à te faire ton sort et à ne pas te mettre dans des embarras dont personne au monde ne pourra t'aider à sortir. Je suis allé chez madame Lawsson; elle va mieux, elle était sortie. Les répétitions du _Freyschütz_ sont abandonnées. On m'a fait perdre un mois pour rien.

Comme compensation on m'a demandé de monter l'_Alceste_, ainsi que j'avais monté _Orphée_ au Théâtre-Lyrique, en m'offrant les droits d'auteur complets; pour des raisons musicales qu'il serait trop long de t'expliquer, j'ai refusé. On croit dans ce monde-là que l'on pourrait faire faire pour de l'argent les choses les plus contraires à la conscience de l'artiste; je viens de leur prouver que cette opinion était fausse.

_Les Troyens_ sont décidément admis à l'Opéra. Mais il y a Gounod et Gevaert à passer avant moi; en voilà pour deux ans. Gounod a passé sur le corps de Gevaert, qui devait être joué le premier. Et ils ne sont prêts ni l'un ni l'autre; et moi, je pourrais être mis en répétition demain. Et Gounod ne pourra être joué au plus tôt qu'en mars 1862.

Mon obstination à refuser de monter _Alceste_ fait du bruit et contrarie beaucoup de gens.

On ferait mieux de ne pas s'amuser à perdre du temps et de l'argent pour insulter un chef-d'oeuvre de Gluck, et de monter _les Troyens_ tout de suite.

Mais, comme le bon sens indique cela, c'est cela qu'on ne fera pas. Liszt vient de faire la conquête de l'empereur: il a joué à la cour la semaine dernière, et hier il a été nommé commandeur de la Légion d'honneur. Ah! quand on joue du piano!...

Je n'ai pas encore fini ma partition de _Béatrice_; je puis si rarement y travailler. Pourtant cela avance peu à peu.

CX.

AU MÊME.

[23 octobre 1861.]

J'ai reçu tes deux lettres avec les détails que contenait la première sur ta prochaine position. Je la trouve plus avantageuse que je n'avais espéré. Avec 200 francs par mois, étant logé et nourri (car ton navire est ta maison quand tu voyages), tu seras assez à l'aise. Mais tu ne me dis pas quelle assurance tu as d'être deuxième lieutenant. _Je serai embarqué_, me dis-tu, _j'aurai_ tout. Qui donc a pu te dire quelque chose de positif à cet égard? tu me le laisses ignorer complétement. Tâche d'observer la diète quand tes maux d'estomac te tourmentent; il paraît que c'est le grand moyen de les conjurer. J'ai travaillé hier pendant sept heures à un petit ouvrage en un acte que j'ai entrepris; je ne sais si je t'en ai parlé. C'est très joli, mais très difficile à bien traiter. J'aurai encore longtemps à travailler au poème; il m'arrive si rarement de pouvoir y songer avec suite. Puis la musique aura son tour. Rien de nouveau pour _les Troyens_, sinon que le Théâtre-Lyrique approche de plus en plus de sa ruine, pendant que sa nouvelle salle s'élève. Je voudrais que la catastrophe fût déjà accomplie; on aurait une nouvelle administration moins malheureuse et moins maladroite que celle qui existe. Tu as donc entendu le finale de _la Vestale_? Tu me dis le duo, tu te trompes. La phrase citée dans ta lettre appartient au finale, à moins qu'on n'ait fait à Marseille un pot-pourri des deux.

CXI.

AU MÊME.

Paris, lundi 28 octobre 1861.

Cher Louis,

Si je ne savais pas quelle détestable influence le chagrin peut avoir sur les meilleurs caractères, je serais capable de te répondre de tristes vérités; tu m'as blessé au coeur et atrocement, et avec un sang-froid que dénote le choix de tes expressions. Mais je t'excuse et je t'embrasse; tu n'es pas, malgré tout, un mauvais fils. Quelqu'un qui lirait ta lettre sans rien savoir de notre position à tous les deux, croirait que je suis sans _affection réelle_ pour toi, que le monde dit _que tu n'es pas mon fils_; que j'aurais pu et que _je pourrais, si je voulais,_ te trouver une _meilleure position_, que j'ai tort de ne pas t'engager _à venir à Paris_ solliciter UNE PLACE, et à quitter celle que tu as; que je t'ai _humilié_ en te comparant à je ne sais quel héros de Béranger auquel tu fais allusion. Tiens, franchement et sans vouloir récriminer, tu as été trop loin... et j'éprouve une douleur qui ne m'était pas connue... De bonne foi, est-ce ma faute si je ne suis pas riche, si je n'ai pas de quoi te faire vivre tranquille, en oisif, à Paris avec ta femme, ton enfant ou tes enfants, si tu en as d'autres?... Y a-t-il l'ombre de justice à me reprocher cela? Tu m'as écrit au milieu d'août à Bade; depuis lors, pas un mot; tu m'as laissé deux mois et demi sans savoir ce que tu étais devenu; Alexis n'en savait pas davantage. A présent tu m'écris avec des expressions d'ironie... Ah! pauvre cher Louis, ce n'est pas bien.

Ne t'inquiète pas de ce que tu dois à ton tailleur; le billet sera payé quand on me le présentera. Si tu veux que je te débarrasse plus tôt de cette dette, envoie-moi l'adresse du tailleur et j'irai l'acquitter. Il est vrai que je te croyais plus jeune; ne vas-tu pas me faire un crime aussi de ne pas avoir la mémoire des dates? Est-ce que je sais quel âge avaient mon père, ma mère, mes soeurs, mon frère, quand ils sont morts; faut-il en conclure que je ne les aimais pas?... Ah! vraiment... mais j'ai l'air de me justifier. Oui, je le répète, le chagrin te fait délirer, et voilà pourquoi je ne puis que t'aimer et te plaindre davantage. Tu me parles de solliciter pour toi, mais qui? et pour obtenir quoi? Tu sais bien qu'il n'y a personne de plus maladroit que moi en sollicitations. Dis-moi clairement ce que je puis faire et je le ferai. Je n'ai pas reçu de lettre de Morel.

Que pourrait-il me dire?

Adieu, cher ami, cher fils, cher malheureux par ta faute et non par la mienne.

Je t'embrasse de tout mon coeur et j'attends de tes nouvelles par le prochain courrier.

CXII.

A M. AUGUSTE MOREL.

Paris, dimanche soir, 2 mars 1862.

Mon cher Morel,

Soyez assez bon pour me donner des nouvelles de Louis. Est-il parti pour les Indes? Ce que j'avais prévu est arrivé: il ne m'a pas écrit une ligne. Je ne puis vous dire à ce sujet rien que vous n'ayez dès longtemps deviné; mais j'avoue que ce chagrin est un des plus poignants que j'aie jamais éprouvés. Je vous écris au travers d'un de ces abominables feuilletons dont on ne sait comment se tirer. Je cherche à soutenir un peu ce malheureux X... qui vient de faire un fiasco, comme on n'en vit jamais. Il n'y a rien dans sa partition, absolument rien. Comment soutenir ce qui n'a ni os ni muscles? Et pourtant il faut que je trouve quelque chose à louer. Le poème est au-dessous de tout. Cela n'a pas l'ombre d'intérêt ni du bon sens. Et c'est son troisième fiasco. Eh bien, il en fera un quatrième! On ne fait plus des douzaines d'opéras... _beaux. _ Paesiello en a écrit cent soixante-dix; mais quels opéras! et qu'en reste-t il?

En fait de symphonies, Mozart en écrivit dix-sept dont trois sont belles, et encore!... Le bon Haydn seul a fait une grande quantité de _jolies_ choses en ce genre. Beethoven a fait sept chefs-d'oeuvre. Mais Beethoven n'est pas un homme. Et quand on n'est qu'un homme, il ne faut pas trancher du dieu.

CXIII.

A LOUIS BERLIOZ.

Dimanche soir, 15 mars [1863].

Cher ami,