Correspondance inédite de Hector Berlioz, 1819-1868
Chapter 13
Les jugements de la presse et du public sont d'une sottise et d'une frivolité dont rien ne peut offrir d'exemple chez les autres nations. Chez nous, le beau, ce n'est pas le laid, c'est le plat; on n'aime pas plus le mauvais que le bon, on préfère le médiocre; le sentiment du vrai dans l'art est aussi éteint que celui du juste en morale, et, sans l'énergie du président de la République, nous en serions à cette heure à nous voir assassiner dans nos maisons. Grâce à lui et à l'armée, nous vivons tranquilles en ce moment; mais nous, artistes, nous _vivons morts_ (pardonnez-moi l'antithèse).
Si vous trouvez que je puisse vous être utile de quelque façon par mon feuilleton, ne manquez pas, je vous prie, de m'en informer, ce sera toujours un bonheur pour moi d'entretenir le petit nombre de lecteurs sérieux que nous avons en France des choses grandes et sérieuses qui se font en Russie. D'ailleurs, c'est une dette que je voudrais pouvoir acquitter. Je n'oublierai jamais, croyez-le bien, l'accueil que j'ai reçu de la société russe en général, de vous en particulier, et la bienveillance que m'ont témoignée et l'impératrice et toute la famille de votre grand empereur. Quel malheur qu'il n'aime pas la musique!
Adieu, cher maître; rappelez-moi au souvenir de votre merveilleuse Chapelle, et dites aux artistes qui la composent que j'aurais bien besoin de les entendre, pour me faire verser toutes les larmes que je sens brûler en moi et qui me retombent sur le coeur.
LI.
A M. AUGUSTE MOREL
Paris, 10 février 1852.
Mon cher Morel,
Je ne vous ai pas écrit depuis trop longtemps, c'est mal, très mal de ma part, et je vous prie de me pardonner cette négligence apparente. Vous savez par les journaux toutes les nouvelles musicales de Paris. Je ne vous en dirai donc rien. J'allais partir demain pour Weimar, la première représentation de _Benvenuto_ devant avoir lieu le 16 de ce mois, jour de la fête de la grande-duchesse. Et voilà que Liszt m'écrit pour m'annoncer la maladie de deux des principaux chanteurs, le ténor (Cellini) et l'Ascanio (mezzo soprano). Cela retardera donc la chose de quinze ou vingt jours. Or, comme je dois être rendu à Londres le 1er mars, je ne ferai pas le voyage d'Allemagne très probablement.
Notre philarmonique de Paris étant à vau-l'eau, j'ai fait porter votre Ouverture (très belle) dans ma chambre de la bibliothèque du Conservatoire, où se trouve exclusivement la musique qui m'appartient; si vous en aviez besoin, Rocquemont (qui demeure rue Saint-Marc, 27) irait la prendre avec un mot de moi et vous la ferait parvenir.
Je suis au fond assez vexé de ne pas aller entendre _Benvenuto_. Liszt dit que cela va à merveille; voilà quatre mois qu'on y travaille. J'avais bien nettoyé, reficelé, restauré la partition avant de l'envoyer. Je ne l'avais pas regardée depuis treize ans; c'est diablement _vivace_, je ne trouverai jamais une telle averse de jeunes idées. Quels ravages ces gens de l'Opéra m'avaient fait faire là dedans!... J'ai tout remis en ordre. Et votre nouveau quatuor, quand le grave-t-on? quand l'entendrons-nous? Ah! scélérat! si vous vous mettez à faire aussi modestement des chefs-d'oeuvre!... Il était temps; personne ne pouvait plus faire de quatuors.
* * * * *
_P.-S._--Tout l'Opéra est en émoi à cause de mon dernier feuilleton, que Bertin a fait passer _malgré la censure_ (par mégarde!!!). Je reçois des lettres de félicitations, des visites, des congratulations, _et les autres_ m'ont en _abomination_.
LII.
A JOSEPH D'ORTIGUE.
[Londres], 23 mars [1853].
Mon cher d'Ortigue,
Je t'écris trois lignes pour que tu saches que j'ai obtenu hier soir un succès pyramidal. Redemandé, je ne sais combien de fois, acclamé et tout (_sic_) comme compositeur et comme chef d'orchestre. Ce matin, je lis dans le _Times_, le _Morning Post_, le _Morning Herald_, l'_Advertiser_ et autres, des dithyrambes comme on n'en écrivit jamais sur moi. Je viens d'écrire à M. Bertin pour que notre ami Raymond, du _Journal des Débats_, fasse un pot-pourri de tous ces articles et qu'on sache au moins la chose.
La consternation est dans le camp de la _vieille société philharmonique_. Costa et Anderson boivent leur bile à pleins verres.
Je n'ai pu faire entrer à Exeter Hall qu'une de tes dames; mais l'autre a trouvé le moyen d'entrer aussi (en payant, je le crains). Enfin, sois content. Tout va bien. J'ai un fameux orchestre et un admirable entrepreneur (Beale) qui ne lésine pas. Depuis hier, il est à moitié fou de joie. C'est un grand événement pour l'art musical ici et pour moi que ce succès. Les conséquences n'en sont guère douteuses, à ce que chacun dit.
Adieu, mille amitiés. Va voir Brandus, si tu en as le temps, et prie-le de tirer la moelle des journaux anglais pour sa _Gazette_. C'est curieux, je t'assure.
LIII.
AU MÊME.
Londres, 30 avril 1852.
Je n'ai pas vu ton article dans les _Débats_. Écris-moi un mot pour m'instruire de tes relations avec M. Bertin. A-t-il imprimé ton travail sur M. Lehman (c'est, je crois, le nom de l'organiste). As-tu narré les malheurs du _Juif errant_[84]? Quel est le succès? Quelle est la valeur de l'ouvrage? J'ignore tout cela. Quelques mots échappés à la plume d'un des artistes chantant dans l'oeuvre nouvelle me donnent à entendre qu'elle a fait, à son apparition, un _mezzo fiasco_; ce qui, selon moi, ne prouverait rien contre elle. Mais, consacre-moi un quart d'heure pour me mettre au courant.
Avant-hier soir a eu lieu notre troisième concert et la seconde exécution des quatre premières parties de _Roméo et Juliette_. Tout a été rendu avec une verve, une finesse, une intelligence inconnues dans ce pays-ci. L'orchestre, à certains moments, dépassait en puissance tout ce que j'ai encore entendu. Le morceau de la Fête, qui m'avait moins satisfait le premier jour, a été rendu comme il ne le fut jamais ailleurs... et croirais-tu que dans l'Introduction le solo du trombone a été interrompu, après sa troisième période, par des salves d'applaudissements!
Quant à ceux qui ont accueilli tout le reste, j'aurais voulu te voir là pour les entendre. Les journaux continuent à me chauffer (excepté le _Daily News_), qui est rédigé par M. Hogarth, un excellent vieillard qui fut, jusqu'à présent, fort de mes amis, mais qui, depuis quelques années, remplit les fonctions de secrétaire de la Société philharmonique. _Indè iræ_. Il y a aussi X..., qui fait un peu le _Scudo_, parce qu'il n'a pas pu tirer de Beale les _scudi_ qu'il demandait pour les traductions anglaises des oeuvres nouvelles que nous exécutons... (confidentiel). Mais cela ne gâte rien; le succès est général et je suis au coeur de la place. Je monte, en ce moment, la symphonie avec choeurs de Beethoven qui, jusqu'à présent, n'a été qu'abîmée ici.
Croirais-tu que presque tous les critiques sont hostiles à _la Vestale_, dont nous avons, avant-hier, exécuté largement les plus beaux fragments?...
J'ai eu la faiblesse d'éprouver de ce _lapsus judicii_ un crève-coeur inexprimable... comme si j'eusse ignoré qu'il n'y a rien de beau, ni de laid, ni de faux, ni de vrai pour tout le monde... comme si l'intelligence de certaines oeuvres de génie n'était pas nécessairement refusée à des peuples entiers...
Je suis presque honteux de réussir à ce point... Tout cela entre nous.
LIV.
A LOUIS BERLIOZ.
Londres, lundi 3 mai [1853].
Tu me dis que tu deviens fou! Tu l'es.
Il faut être fou ou imbécile pour m'écrire de pareilles lettres: il ne me manquait que cela au milieu des fatigues de jour et de nuit que j'ai à endurer ici. Dans ta dernière lettre de la Havane, tu m'annonces que tu arriveras avec cent francs et maintenant tu en dois quarante!!! qui est-ce qui t'a dit de payer 15 francs pour l'entrée d'un paquet de cigares? ne pouvais-tu les jeter à la mer?
Voici _la moitié d'un billet_ de banque de _cent francs_; tu recevras l'autre moitié quand tu m'auras accusé réception de celle-ci. Tu les recolleras ensemble et chez un changeur on te donnera ton argent.
C'est une précaution usitée quand on met de l'argent à la poste. Maintenant j'écris à M. Cor et à M. Fouret pour savoir à quoi m'en tenir sur ton prochain départ. Tu penses bien que je ne fais pas le moindre cas des folies et des bêtises que tu me dis. Tu as commencé une carrière choisie par toi; elle est très pénible, je le sais, mais le plus pénible est fait. Tu n'as plus qu'un voyage de cinq mois à achever, après quoi tu feras _pendant six_ ton cours d'hydrographie dans un port français et tu pourras ensuite gagner ta vie.
Je travaille pour mettre de côté l'argent nécessaire pour ta dépense pendant ces six mois.
Je n'ai pas d'autre moyen de te tirer d'affaire.
Qu'est-ce que tu me dis de tes habits déchirés? Pour un mois et demi passé à la Havane, tu as donc abîmé tes effets?... Tes chemises sont pourries... il faudra donc des douzaines de chemises tous les cinq mois? Est-ce que tu te moques de moi?
Je te recommande de mesurer tes termes quand tu m'écris; ce style-là ne me convient pas. Si tu croyais que la vie est semée de roses, tu dois commencer à voir le contraire. En tout cas et en trois mots, je ne pense pas te donner un autre état que celui _que tu as choisi_. Il est trop tard. A ton âge, on doit savoir assez le monde pour mener une conduite différente de celle que tu paraîs tenir.
Quand tu auras répondu une lettre raisonnable en m'accusant réception du demi-billet, tu recevras le reste et mes instructions. Jusque-là, reste au Havre.
Adieu.
LV.
A M. FERDINAND HILLER.
Paris, 1852.
Mon cher Hiller,
Vous allez me croire coupable, mais je ne le suis pas. Je rentre de la répétition, je déjeune, il faut que je ressorte aussitôt pour aller au concert où joue madame Kalergi, chez le prince Poniatowski; chez Armand Bertin, au bureau de censure; à l'imprimerie donner des instructions à mon copiste, pour insérer des réclames dans six journaux. Vous voyez qu'il m'est impossible de rester à la maison. Sans compter mon damné feuilleton que je ne puis faire la nuit car il faut absolument que je dorme. Le sommeil est le premier et le plus impérieux de mes besoins. J'aurais à être guillotiné à neuf heures du matin, que je voudrais encore dormir jusqu'à onze!
Adieu; tâchez de venir un instant ce soir à neuf heures voir si j'y suis.
LVI.
A JOSEPH D'ORTIGUE.
Londres, 5 mai [1853].
Mon cher ami,
Je n'ai pas eu ces jours-ci une heure pour t'écrire; et je te réponds aujourd'hui au sortir d'une répétition de la symphonie avec choeurs de Beethoven, et au moment d'en aller commencer une autre pour la partie vocale du même ouvrage.
J'ai couru vainement tous les cabinets de lecture sans pouvoir trouver ton article. Je le lirai à Paris. Les comptes du caissier du _Journal des Débats_ ne se règlent que de mois en mois et du 15 au 18. Ainsi ne dis rien; je ne puis supposer qu'on ait eu l'idée de ne te pas payer. Pour l'envoi du journal, c'est différent; je sais qu'on ne l'envoie qu'aux rédacteurs sempiternels. Je n'ai pas écrit à M. Bertin. Maintenant fais l'article sur Coussemaker, et, de plus, je te prie instamment d'aller de ma part chez Stephen de la Madeleine, nº 19, rue Tronchet, lui dire que, ne pouvant trouver ici le temps d'écrire quelque chose sur son excellente _Théorie du chant_, je te charge de me remplacer. Il te donnera son livre et tu feras entrer cette analyse dans le même numéro avec celle de l'ouvrage de Coussemaker. Si tu peux trouver le moyen de dire en une colonne et demie quelque chose d'important sur mes collections de chants, fais-le; sinon, laisse-les pour une autre occasion.
Je veux seulement qu'on sache qu'ils existent, que ce n'est point de la musique de pacotille, que je n'ai point en vue _la vente_ et qu'il faut être musicien, et chanteur, et pianiste consommé, pour rendre fidèlement ces petites compositions; qu'elles n'ont rien de la forme ni du style de celles de Schubert.
Mademoiselle Moulin était au second concert. Je lui avais donné deux places; mais sa mère est, je crois, absente de Londres. L'effet, je te le répète, a été de beaucoup supérieur à celui du premier concert, et l'exécution beaucoup meilleure. J'ai conservé le tambour de basque[85], parce que j'avais un habile artiste pour le jouer et qu'il a fait ces petits solos très délicatement et avec un excellent résultat de lointain, qui ne ressemblait pas à ce que nous entendions à Paris; en outre, le _pianissimo_ des timbales dans cette salle n'étant presque pas entendu, le contraste des rythmes eût été perdu en laissant la timbale seule. Non, c'est bien cela que j'ai voulu; mais, pour le tambourin comme pour le violon, il faut en savoir jouer quand on s'en sert.
Veux-tu me rendre encore un service?
Va chez Amyot, libraire, rue de la Paix, et chez Charpentier, rue de Lille, demander s'il leur conviendrait à l'un ou à l'autre de publier un fort volume in 8º de 450 à 500 pages, de moi, très drôle, très mordant, très varié, intitulé _les Contes de l'orchestre_. Ce sont des nouvelles, historiettes, contes, romans, coups de fouet, critiques et discussions, où la musique ne prend part qu'épisodiquement et non théoriquement, des biographies, des dialogues soutenus, lus, racontés, par les musiciens d'un orchestre anonyme, _pendant la représentation des mauvais opéras_. Ils ne s'occupent sérieusement de leur partie que lorsqu'on joue un chef-d'oeuvre. L'ouvrage est ainsi divisé en _soirées_; la plupart de ces soirées sont littéraires et commencent par ces mots: On joue un opéra français ou italien ou allemand très plat; les tambours et la grosse caisse s'occupent de leur affaire, le reste de l'orchestre écoute tel ou tel lecteur ou orateur, etc.
Lorsqu'une soirée commence par ces mots: On joue _Don Juan_, ou _Iphigénie en Tauride_, ou le _Barbier_, ou la _Vestale_, ou _Fidelio_, l'orchestre plein de zèle fait son devoir et personne ne lit ni ne parle. La soirée ne contient rien que quelques mots sur l'exécution du chef-d'oeuvre.
Tu conçois que ces soirées sont rares et que les autres donnent lieu à mille sanglantes ironies, facéties; sans compter les nouvelles d'un intérêt purement romanesque. Je termine ce livre; vois si tu peux lui trouver un éditeur. Adieu, mille amitiés.
LVII.
AU MÊME.
Londres, 22 mai 1852
Mon cher d'Ortigue,
Je te prie d'excuser mon retard à te répondre. J'ai été tout à fait absorbé ces jours-ci par la terminaison de mon livre. Il est fini et je le lime, frotte et regratte en ce moment.
Je n'ai rien écrit à M. Bertin; _tu ne m'as pas demandé de lettre_ pour lui; au contraire, ta recommandation expresse était de ne lui point parler de l'affaire d'argent. Je ne doutais pas qu'elle ne se terminât comme nous l'espérions tous les deux.
Tu me parles des frais de nos concerts ici; ils sont énormes, en effet, et les entrepreneurs perdent _comme tous ceux de toutes_ les institutions musicales de Londres, cette année. Mais ils savaient d'avance qu'il en serait ainsi, et ils en font si peu un mystère, que, dans le programme du dernier concert, Beale a fait part au public (cependant n'en dis rien aux Français) de la dépense occasionnée par les répétitions de la symphonie avec choeurs de Beethoven, dépense qui a absorbé plus d'un tiers de _la souscription_ (abonnement).
Néanmoins, il considère ces frais comme des frais de premier établissement et son intention est toujours de continuer l'an prochain, en se débarrassant toutefois d'un individu intéressé dans l'entreprise et qui nous gêne. Je te dirai cela en détail à mon retour.
La symphonie avec choeurs qui n'avait jamais pu bien marcher ici, a produit un effet miraculeux, et j'ai eu un succès de conducteur très grand. On m'a rappelé après la première partie du concert. C'était un tel événement que bien des gens doutaient que nous vinssions à bout à notre honneur de cette oeuvre terrible et merveilleuse. Dans la même soirée, mademoiselle Clauss a joué le concerto en sol mineur de Mendelssohn avec une pureté de style, une expression et un fini admirables. Cette enfant est maintenant considérée à Londres comme la première _pianiste musicienne_ de l'époque, en dépit des intrigues de... Ne manque pas de parler de mademoiselle Clauss et de la symphonie de Beethoven dans ton prochain feuilleton.
Je te remercie mille fois de tes démarches auprès des libraires. Si tu en as le temps, essaye encore auprès de quelque autre. Et, en passant, revois Amyot pour lui dire que je lui répondrai _à mon retour_ et lui demander s'il consentirait à faire des illustrations pour mon livre. Il y a une foule de sujets de dessins, vignettes, etc., qui donneraient à l'oeuvre beaucoup de piquant. Sache aussi de lui combien d'exemplaires il me donnerait et à combien il tirerait la première édition si je me voyais obligé de la lui céder pour rien.
Je n'ai pas compris ta phrase: «Gounod, _par déférence_ pour son futur beau-père, a cru devoir parer les coups portés à l'école romantique». En quoi cette école concerne-t-elle Zimmermann? et comment Gounod a-t-il besoin de considérations étrangères pour la défendre?...
Écris-moi dès que tu le pourras. Je vais commencer les répétitions de notre cinquième concert où je n'aurai qu'une ouverture. Au sixième, on jouera les deux premiers actes de _Faust_.
Mille amitiés.
LVIII.
AU MÊME.
Londres, samedi 12 juin [1853].
Mon cher ami, je ne t'écris que trois lignes pour te dire que notre dernier concert a eu lieu mercredi dernier avec un succès extravagant, une foule immense et une grosse recette. J'ai été rappelé quatre ou cinq fois. Deux morceaux de Faust ont été bissés avec des cris et des trépignements; les journaux anglais déclarent qu'on n'a pas d'exemple à Londres d'un succès musical de cette violence. Enfin, c'est mirobolant. Après le choeur des Sylphes, on m'a jeté une couronne; il y a donc à ce succès _lauriers_, comme disent les guerriers, chênes et toutes les herbes de la Saint-Jean. Je voulais partir hier et ensuite demain. Et je reste encore quelques jours pourtant, à moins que je ne me débarrasse plus tôt que je ne l'espère des dernières affaires, visites, dîners, lettres de remerciements, etc., etc.
Pourtant ce séjour prolongé m'inquiète sous le rapport financier. J'ai tant de loyers à payer à Paris, les dépenses de mon fils qui s'y trouve maintenant, etc., que le luxe d'habiter Londres quand je n'y ai plus rien à faire m'écraserait. A vrai dire, ce n'est pas tout à fait du luxe; car il m'est, au fond, désavantageux de quitter l'Angleterre au moment où j'aurais tant de choses _à y voir venir_.
Un amateur naïf de Birmingham qui regrettait dernièrement de n'avoir pas pu m'engager _cette année_ pour diriger le festival de sa province, disait:
--C'est bien malheureux pour nous, car il paraît que M. Berlioz est encore supérieur à M. Costa.
Je vais bien regretter mon magnifique orchestre, et le choeur. Quelles belles voix de femmes! J'aurais voulu que tu entendisses la symphonie avec choeurs de Beethoven que nous avons donnée pour la seconde fois mercredi dernier!... Vraiment, l'ensemble de tout cela dans cette salle immense d'Exeter Hall était grandiose et imposant.
Je vais maintenant bientôt oublier à Paris toutes ces joies musicales pour reprendre ma stupide tâche de critique, la seule qui me soit laissée à remplir dans notre cher pays.
Je vais, je crois, terminer ici demain un arrangement pour la publication en _anglais_ de mon livre. C'est Mitchell qui s'en chargera...
Madame Moulin m'annonce une commission pour toi; je m'en chargerai. C'est d'un paletot qu'il s'agit et je l'endosserai pour que la douane n'ait rien à y voir.
LIX.
A M. AUGUSTE MOREL.
Paris, 19 décembre 1852.
Mon cher Morel,
Vous auriez le droit de m'adresser de vifs reproches sur la longue interruption de notre correspondance et pourtant vous me les épargnez!... Je reconnais bien là votre bonté ordinaire. Si quelque chose peut atténuer mes torts, c'est la certitude que j'ai, moi, de l'intention où j'étais de vous écrire après-demain. Eh bien je vous écris ce soir en rentrant d'un concert de la nouvelle Société symphonique organisée par Aristide Farrenc, concert dans lequel on a eu l'heureuse et audacieuse idée de nous faire entendre une symphonie de Haydn.
Vous voyez maintenant combien le besoin de cette société devait être vif et impérieux chez les amateurs parisiens!... Oui, j'ai grande envie de dormir et pourtant je vous écris tout de suite, pour vous assurer que j'ai ressenti une grande joie en apprenant votre tardive nomination.
Je m'étais depuis un an fait le flatteur de Balton pour l'exciter à sévir contre vos obstacles; car il avait vu et il n'avait pas encore vaincu. Heureusement, il était presque aussi indigné que moi, et je n'ai pas eu besoin de descendre à des flatteries excessives. Enfin, vous voilà à peu près tranquille sinon bien portant!... Je vous cherche bien souvent au café Cardinal, et je ne conçois pas pourquoi on y déjeune sans vous. Mais vous me faites espérer votre visite et un deuxième quatuor. J'aurais de longues pages à barbouiller pour vous donner tous les détails des affaires de Weimar et de Londres et de Paris.
Je vous dirai seulement que cette petite excursion en Allemagne a été la plus charmante que j'aie jamais faite dans ce pays-là. Ils m'ont comblé, gâté, embrassé, grisé (dans le sens moral). Tout cet orchestre, tous ces chanteurs, acteurs, comédiens, tragédiens, directeurs, intendants réunis au dîner de l'hôtel de ville la nuit de mon départ, représentaient un ordre d'idées et de sentiments qu'on ne soupçonne pas en France. J'ai fini par pleurer comme deux douzaines de veaux, en songeant à ce que ce même _Benvenuto_ m'a valu de chagrins à Paris. Cet excellent Liszt a été adorable de bonté, d'abnégation, de zèle, de dévouement. La famille ducale m'a comblé de toutes façons. Les jeunes princesses de Prusse ont été d'une grâce ravissante, elles ont eu des mots... surtout sur _Roméo et Juliette_, que nous avons exécuté en entier avec un choeur superbe de cent vingt voix. Puis le bouillant Griepenkerl, qui était venu de Brunswick et qui a oublié le peu de français qu'il savait, m'a dit, après la première représentation de _Benvenuto_, en m'embrassant avec fureur: _E pur si muove, mon cher! e pur si muove!_ J'ai retouché quelques petites choses dans la partition, et arrangé le livret de manière à ce qu'il marche bien maintenant. On s'occupe de le traduire en italien.
Mais tout cela ne doit pas me faire oublier nos grandes solennités de Londres!... Il fallait voir cet immense public d'Exeter Hall, lancé après les morceaux de _Roméo_ et de _Faust_!... et ces hourras de notre grand orchestre!... ah! je vous ai bien souvent cherché, le soir, en rentrant, quand nous soupions avec ces Anglais, enthousiastes réels, _au rhum, au vin de champagne glacés_. Quel singulier, mais quel grand peuple! il comprend tout! ou du moins on y trouve des gens pour tout comprendre.
Eh bien, Beale, après m'avoir prévenu, il y a un mois, que j'allais recevoir mon engagement pour la saison prochaine, m'écrit il y a huit jours, qu'il vient de donner sa démission du Comité, parce que l'un de mes chefs d'orchestre a trouvé le moyen d'obtenir qu'on ne m'engageât pas. Il a été tellement berné l'an dernier par les artistes, par le public et par la presse, qu'il veut l'an prochain, dit-il, prendre sa revanche en se choisissant un partenaire moins incommode. Il veut faire engager le vieux Spohr. Je ne pouvais pourtant pas, pour être agréable à ce monsieur, conduire en dépit du bon sens, c'est-à-dire comme il conduisait lui-même. Il ne veut qu'un borgne ou un aveugle pour associé et je ne portais pas même de lunettes.