Correspondance inédite de Hector Berlioz, 1819-1868

Chapter 12

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Que devenez-vous? Pourquoi ne m'écrivez-vous pas un mot? Où en sont vraiment les affaires musicales? Je l'ai demandé à Desmarest il y a huit jours et, comme de raison, il ne m'a pas répondu. Il faut convenir que Paris est un aimable séjour, et que c'est là, surtout, qu'on peut s'écrier comme je ne sais quel ancien: «O mes amis! il n'y a plus d'amis!» Que le feu du ciel et celui de l'enfer se réunissent pour brûler cette damnée ville... Quand serai-je donc arrivé à ne plus songer à ce qu'on y fricotte!... J'espère que nous allons au moins être débarrassés du _droit_ des hospices sur les concerts; j'espère qu'il n'y aura plus de subventions pour nos stupides théâtres lyriques; j'espère que les directeurs de ces lieux s'en iront comme ils sont venus, et au plus vite; j'espère qu'il n'y aura plus de censure pour les morceaux de chant; j'espère enfin que nous serons libres d'être libres, sinon nous avons une nouvelle mystification à subir.

Que devient M. Bertin? On dit ici qu'il se cache... Que deviennent tous nos précieux ennemis (_precious villains_), comme dit Shakspeare?

XLII.

A JOSEPH D'ORTIGUE.

76, Harley street, London, 15 mars 1848.

Mon cher d'Ortigue,

Il y a longtemps que je veux t'écrire et, c'est aujourd'hui seulement que j'en trouve le temps. La vie de Londres est encore plus absorbante que celle de Paris; tout est en proportion de l'immensité de la ville.

Je me lève à midi; à une heure, viennent les visiteurs, les amis, les nouvelles connaissances, les artistes qui se font présenter. Bon gré, mal gré, je perds ainsi trois bonnes heures. De quatre à six, je travaille; si je n'ai pas d'invitation, je sors alors pour aller dîner assez loin de chez moi; je lis les journaux; après quoi vient l'heure des théâtres et des concerts: je reste à écouter de la musique telle quelle jusqu'à onze heures et demie. Nous allons enfin trois ou quatre artistes ensemble souper dans quelque taverne et fumer jusqu'à deux heures du matin. Voilà ma vie extérieure... Tu sais, plus ou moins bien, le succès brusque et violent de mon concert de _Drury-Lane_. Il a déconcerté en quelques heures toutes les prévisions favorables ou hostiles et renversé l'édifice de théories que chacun s'était faites ici sur ma musique d'après les critiques tricornues du continent. Dieu merci! la presse anglaise tout entière s'est prononcée avec une chaleur extraordinaire, et, à part Davison et Gruneisen, je ne connaissais pas un des rédacteurs.

C'est différent maintenant; les principaux d'entre eux sont venus me voir, m'ont écrit et nous avons ensemble de fréquentes et cordiales relations. Il y avait bien longtemps que je n'avais éprouvé une satisfaction aussi vive qu'en lisant l'article de _l'Atlas_ que j'ai envoyé à Brandus et qu'il n'a pas fait traduire. Il est de M. Holmes, l'auteur d'une _Vie de Mozart_ extrêmement admirée ici.

M. Holmes était venu dans la persuasion qu'il allait entendre des duretés, des folies, des non-sens, etc.

Je t'assure que tu eusses été bien heureux de cette grande victoire. Il faut maintenant poursuivre l'ennemi et ne pas s'endormir à Capoue. Jullien ne m'a pas payé, tu le sais. Son théâtre est maintenant un cirque équestre. Les deux théâtres italiens se disputent à qui exécutera le mieux les chefs-d'oeuvre italiens. On a joué hier soir l'_Attila_ de Verdi au théâtre de la Reine... Après l'_Attila_, holà! Les directeurs de Covent-Garden désirent monter un concert shakspearien, composé de _Roméo_, _le Roi Lear_, la _Ballade sur la mort d'Ophélie_ et _la Tempête_. Nous avons eu ensemble une conférence avant-hier, à ce sujet, et je leur ai déclaré qu'à aucun prix, je ne consentirais à organiser cette exécution, s'ils ne m'assuraient quinze jours d'étude pour les voix et quatre répétitions pour l'orchestre. Ils se concertent maintenant à ce sujet.

La Société philharmonique a commencé ses séances avant-hier. On y a exécuté une symphonie de Hesse (l'organiste de Breslau) bien faite, bien froide, bien inutile; une autre en _la_ de Mendelssohn, admirable, magnifique, bien supérieure, selon moi, à celle également en _la_ qu'on joue à Paris. L'orchestre est très bon; à l'exception de quelques instruments à vent, il n'y a rien à lui reprocher, et Costa le dirige à merveille. Personne ne voulait croire, ce soir-là, que la Société ne m'eût encore rien demandé pour ses concerts; c'est pourtant vrai. On dit qu'ils y seront forcés par les journaux et par leur comité. Mais je ne me livrerai qu'avec de grandes précautions aux pattes de velours de tous les vieillards entêtés qui dirigent l'institution. C'est la répétition des _manières_ du Conservatoire de Paris.

J'aurais trop à te dire sur ces petites vanités fiévreuses et goutteuses; et tu les devines sans peine. En résumé, je resterai ici tant que je pourrai, car il faut du temps pour s'y faire place et s'y créer une position. Heureusement, les circonstances sont favorables. Tôt ou tard, cette position arrivera et sera, me dit-on, solide. Je n'ai plus à songer, pour ma carrière musicale, qu'à l'Angleterre ou à la Russie. J'avais, depuis longtemps, fait mon deuil de la France; la dernière révolution rend ma détermination plus ferme et plus indispensable. J'avais à lutter, sous l'ancien gouvernement, contre des haines semées par un feuilleton, contre l'ineptie de ceux qui gouvernent nos théâtres et l'indifférence du public; j'aurais, de plus, la foule des grands compositeurs que la République vient de faire éclore, la musique populaire, philanthropique, nationale et économique. Les arts, en France, sont morts maintenant, et la musique, en particulier, commence déjà à se putréfier; qu'on l'enterre vite! Je sens, d'ici, les miasmes qu'elle exhale...

Je sens, il est vrai, toujours un certain mouvement machinal qui me fait me tourner vers la France quand quelque heureux événement survient dans ma carrière; mais c'est une vieille habitude dont je me déferai avec le temps, un véritable préjugé.

La France, au point de vue musical, n'est qu'un pays de crétins et de gredins: il faudrait être diablement chauvin pour ne pas le reconnaître. Est-il vrai que Perrot ait perdu sa place? Je ne sais si on a daigné me conserver celle de la bibliothèque du Conservatoire qui me rapportait 118 francs par mois. J'ai écrit à ce sujet au ministre de l'intérieur qui, bien entendu, ne m'a pas répondu.

XLIII.

A M. AUGUSTE MOREL.

Londres, lundi 24 avril 1848.

Mille remerciements, mon cher Morel, pour la peine que vous prenez à mon sujet et pour votre lettre si amicale. C'est une bonne fortune en ce temps-ci d'obtenir de Paris une réponse de ses amis... Il est vrai, comme dit le proverbe, qu'il y a fagots et fagots.

Ne m'écrivez pas avant d'avoir reçu une seconde lettre de moi; je ne sais pas encore où je vais loger. J'ai dû quitter la maison de Jullien il y a quatre jours, une nouvelle saisie y ayant été opérée, au nom de la reine, pour la _queen's-tax_ qu'il n'avait pas payée.

Avant-hier, les journaux de Londres ont annoncé la _banqueroute_ de Jullien, qui, dit-on, est, à cette heure, en prison. Je n'ai donc plus rien à espérer de lui.

Les journaux d'ici s'occupent toujours beaucoup de moi; mais la résistance du comité de la Société philharmonique est quelque chose de curieux: ce sont tous des _compositeurs anglais_, et Costa est à leur tête. Or, ils engagent M. _Molique_, ils jouent des symphonies nouvelles de M. Hesse et autres; mais je leur inspire, à ce qu'il paraît, une terreur incroyable. Beale, Davison, Rosemberg et quelques autres se sont mis en tête de les forcer à m'engager. Je laisse faire, nous verrons bien. C'est un vieux mur qu'il me faut renverser, et derrière lequel je trouve, tout à moi, le public et la presse.

Paris semble un peu se rasséréner. Dieu veuille que cela dure et que l'Assemblée soit une véritable représentation de la nation. Alors, en effet, on pourrait espérer quelque grande chose. Mais vous ne sauriez croire combien votre sort, à vous, Morel, et celui de quelques autres de nos amis, me préoccupe et m'inquiète. Comment pouvez-vous vous tirer d'affaire au milieu de cette triomphante débâcle?

XLIV.

AU MÊME.

Londres, 16 mai 1848.

Mon cher Morel,

Je ne puis vous dire combien je suis touché de votre sollicitude à mon sujet et de l'insistance que vous mettez à me faire retourner à Paris. Malheureusement, toute aigreur à part, je suis forcé de vous démontrer que la raison qui me fait rester est une raison d'argent. J'ai encore à recevoir de Beale[79] le prix de deux morceaux qui ne sont pas terminés, et un concert s'organise à peu de frais pour le 29 juin. Si j'y gagne quelques sous, ce sera un grand bonheur, tandis qu'à Paris je suis sûr de n'avoir rien à gagner du tout et, en y allant en ce moment, de perdre le peu que je recevrai ici. Je fais très peu de dépenses à Londres, d'ailleurs; aussitôt que je serai sûr de n'y avoir plus rien à faire, je retournerai à Paris, en souhaitant, sans l'espérer, que vous ne vous abusiez pas sur les chances qui me restent d'y trouver un emploi musical. Peut-être à cette époque MM. Marie, Schoelcher, Pyat, ne seront plus rien; le terrain est mouvant comme du sable. D'ailleurs que peuvent-ils? Il s'agit d'argent, personne n'en a pour les nécessités de la vie; la République a bien à faire d'en dépenser pour le luxe des arts.... Cela saute aux yeux. Et une fois que je serai au bout de ce qui me reste, il n'y aura plus pour moi qu'à aller m'asseoir au coin d'une borne et à y mourir de faim comme un chien perdu, ou à me faire sauter la cervelle. On n'a pas encore fait un acte ni dit un mot qui puisse fournir un argument contre mes prévisions. Mais enfin, comme il en serait de même ici, après l'époque où je n'aurai plus rien à y faire, autant vaut-il crever à Paris qu'ailleurs.

Adieu; quoi qu'il en soit de mon horrible position et de la certitude que j'ai d'être de trop dans le monde, croyez à toute ma reconnaissante amitié et à la confiance que j'ai dans la vôtre.

XLV.

A M. GUILLAUME LENZ, A SAINT-PÉTERSBOURG.

Paris, 22 décembre 1848.

Comment! si je m'en souviens... Il faudrait que j'eusse à la fois bien peu de coeur et bien peu de mémoire pour ne pas m'en souvenir!... Et nos parties de billard, chez M. le comte Michel[80], parties que nous faisions avec tant de calembours et force carambolages de mots! et tant de cigares fumés, tant de bière bue, tant d'opinions musicales débattues. Non, mon cher monsieur, je n'ai rien oublié, et je vous prie de n'avoir point à mon sujet de ces idées calomniatrices.

Je vous écrirais mille folies, si le ton de votre lettre n'eût été un peu triste: vous m'y parlez, à la façon d'un moribond, des éventualités cholériques... Cela m'a douloureusement ému. Sous l'empire d'une préoccupation semblable, peu de jours avant la réception de votre aimable lettre, j'avais écrit à M. le comte Michel Wielhorski pour lui demander de ses nouvelles. J'espère que tout va bien chez lui.

Notre choléra républicain nous laisse un peu de répit en ce moment; on ne _clube_ plus beaucoup; les rouges rongent leur frein; le suffrage universel nous a donné une majorité foudroyante pour Louis-Napoléon; les paysans comptent ne plus payer d'impôts de longtemps, et fondent de grandes espérances sur les bons conseils que l'empereur donnera à son neveu. Car on sait à quoi s'en tenir sur cette bourde de la mort de l'empereur... Ah bien, oui, il s'est seulement retiré des affaires... On va aussi s'occuper bientôt de la répartition des milliards que Napoléon (le Grand) a rapportés de sa campagne d'Égypte, trésor inépuisable déterré sous la grande Pyramide. Nous allons filer des jours _d'or_ et tout ira de _soie_.

Pardon de cet indigne calembour! Comme vous devez rire là-bas et vous moquer de nous; de nous, qui nous intitulons les peuples _avancés_! Savez-vous comment on appelle les bécasses trop faites, les bécasses pourries? Ce sont aussi des bécasses _avancées_. Enfin, que la _volonté_ de Dieu soit faite! J'ai bien de la bonté, n'est-ce pas? Il est très sûr qu'elle se fera toujours.

Et vous pensez encore à la musique! Barbares que vous êtes! Quelle pitié! au lieu de travailler au grand oeuvre, à l'abolition radicale de la famille, de la propriété, de l'intelligence, de la civilisation, de la vie, de l'humanité, vous vous occupez des oeuvres de Beethoven!!... Vous rêvez de sonates! vous écrivez un livre d'art[81]!

Ironie à part, je vous en remercie. Nous sommes donc encore quelques vivants adorateurs du beau. _Rari_... Mais comment faire connaître votre travail dans notre _gurgite_?

Nous n'avons plus qu'un seul journal musical, la _Gazette musicale_. J'ai fait part de ce que vous m'avez écrit à M. Brandus, directeur de ce journal, et il paraît fort disposé à insérer des fragments de votre ouvrage, mais il voudrait le connaître.

De mon côté, j'en parlerais avec bien du plaisir dans l'un de mes feuilletons des _Débats_, quand une partie au moins du livre aurait paru d'une façon ou d'une autre. Je ne sais quel moyen vous indiquer pour me faire parvenir votre manuscrit. Cela me paraît fort délicat. La perte d'un imprimé n'est rien; mais un manuscrit qui s'égare, c'est irréparable. Je crois que le plus sûr serait de le confier à quelqu'un qui aurait le malheur de venir en France, en lui recommandant de me le remettre sans intermédiaire. Cherchez cette occasion, et ne doutez pas de mon empressement à entrer dans vos vues.

Mille amitiés respectueuses à nos excellents amis de la place Michel. Je vous serre la main. Dieu vous garde de la république, et surtout des républicains!

[image: notation musicale]

XLVI.

A M. ALEXIS LWOFF.

Paris, 23 février 1849.

Mon cher monsieur Lwoff,

J'ai été très sensible au reproche bienveillant que vous m'adressez au commencement de votre lettre; j'ai vu par là que vous ne saviez pas toute la reconnaissante amitié que j'ai pour vous, amitié bien vive, bien sincère et que le temps et l'absence n'altéreront pas. J'ignorais quelles étaient vos relations avec M. Lenz, et c'est la cause du silence que vous me reprochez. L'indifférence ni l'oubli n'y sont pour rien, soyez-en tout à fait persuadé.

Je me suis occupé des deux choses dont vous m'avez fait le plaisir de me parler. Meyerbeer s'était déjà, de son côté, acquitté de la commission relative à un poème nouveau.

Sans nous être donné le mot, nous sommes allés tous les deux frapper à la même porte, celle de Saint-Georges. Dès les premiers mots, Saint-Georges m'a appris que Meyerbeer vous avait répondu et envoyé en même temps le consentement du librettiste à vous livrer un opéra nouveau qu'il vient de finir. Vous devez donc être instruit de tout ce qui a trait à votre question.

Quant à l'autre travail dont Saint-Georges se chargera également, il le trouve beaucoup plus difficile et plus long que d'écrire un opéra nouveau, à cause de la nécessité de conserver la musique.

Pour refaire _Ondine_ en trois actes, Saint-Georges demande... que vous lui procuriez une partition des voix, sans laquelle il ne peut appliquer ses nouvelles paroles à la musique. Je ne sais ce que vous penserez de la proposition; la partition me paraît indispensable et toutes les imitations ou traductions de paroles, si fidèles qu'elles soient, ne sauraient la remplacer[82].

Saint-Georges demeure rue de Trévise, numéro 6. C'est un homme habile pour ces sortes de choses, et l'énorme succès du _Val d'Andorre_ donne en ce moment plus d'autorité encore à son nom.

Si vous lisez la _Gazette musicale_ et les _Débats_, vous devez être au courant de tout ce qui se fait chez nous en musique, cet hiver. Je ne vous en parlerai donc pas. Dimanche dernier, soit dit seulement en passant, Spontini, avec son second acte de _la Vestale_, a tellement enthousiasmé et bouleversé le public du Conservatoire que nous ressemblions à une assemblée de fous. J'en pleure encore en vous en parlant. Je viens de faire deux feuilletons là-dessus; peut-être vous tomberont-ils sous les yeux: ils paraîtront ces jours-ci dans la _Gazette musicale_ et les _Débats_.

Je travaille en ce moment à un grand _Te Deum_ à deux choeurs avec orchestre et orgue obligés. Cela prend une certaine tournure. J'en ai encore pour deux mois à travailler; il y aura sept grands morceaux.

Adieu, mon cher général; ne m'oubliez pas plus que je ne vous oublie: je ne vous en demande pas davantage.

XLVII.

A M. LECOURT, AVOCAT, A MARSEILLE.

Paris, jeudi 3 avril 1851.

Mon cher Lecourt,

Allez trouver M. Morel et dites-lui de ma part que nous venons de répéter pour la première fois son ouverture et que tous nous la trouvons admirable. Elle sera exécutée à notre concert[83] du 29 de ce mois. Nous l'avons dite trois fois ce matin; l'orchestre était à peu près complet, et déjà elle marche assez bien. Nous aurons encore quatre répétitions.

Je jure que c'est un meurtre de voir éloigné du centre musical un artiste de la valeur de Morel. Son ouverture le prouverait seule. Il y a là une habileté harmonique, une science d'instrumentation et de modulations, un sentiment du rhythme et une distinction mélodique qui, selon moi, sont du premier ordre. Et je puis vous dire, à vous Lecourt, que mon amitié pour l'auteur ne m'influence pas le moins du monde en sa faveur. Ce serait de Carafa ou d'Adam que je dirais la même chose. Seulement je serais mille fois plus surpris. Je ne retrouve pas la dernière lettre de Morel, et j'ai encore oublié son adresse, voilà pourquoi je ne lui écris pas directement.

Adieu; je vais _changer de tout_ (il s'agit de vêtements, et non de sentiments); cette sacrée ouverture m'a fait suer à torrents et je suis tout trempé.

* * * * *

_P.-S._--Dites-lui que Louis est arrivé bien fort, bien portant, bien épris de sa carrière; qu'il repart pour les Antilles dans quinze jours, et qu'il serre la main de _son ami Morel_.

XLVIII.

A M. AUGUSTE MOREL.

Paris, vendredi 9 mai 1851.

Mon cher Morel,

J'ai été si occupé tous ces derniers jours, que je n'ai pas eu l'esprit de trouver dix minutes pour vous écrire. Après le concert où votre ouverture a si brillamment figuré, nous en avons eu deux autres coup sur coup, au Jardin d'hiver, pour lesquels _l'orchestre était payé_, et qu'il n'y avait, en conséquence, pas moyen de refuser.

Maintenant je pars pour Londres, le ministre du commerce ayant eu l'idée (singulière pour un Français) de me prendre pour juge du mérite des divers fabricants d'instruments de musique, exposant leurs travaux dans le _Cristal-Palace_. Je ne reviens pas de mon étonnement... Nous avons eu, hier et avant-hier, des réunions de jurés, et je prends ce soir le chemin de fer. J'aurai beaucoup à faire, étant le seul musicien de la commission. Votre ouverture a été fort bien exécutée et médiocrement applaudie, mais admirée de tous les artistes et des vrais amateurs. Vos billets ont été remis d'après vos indications. Je me réserve de vous la faire entendre quelque jour avec un orchestre immense, car c'est une oeuvre de grandes masses; Bourges en a bien parlé dans la _Gazette musicale_. J'y viendrai, à mon tour, je ne sais quand, dans le _Journal des Débats_.

Il est question d'une gigantesque entreprise musicale dont on me confierait la direction à Londres, et où figurerait le _Te Deum_. Si _les fonds se font_, je vous écrirai pour que vous veniez m'aider, soit aux études de Paris, soit à celles de Londres, car il faudra bien du monde et bien de l'intelligence pour mener à bien ce projet.

XLIX.

A JOSEPH D'ORTIGUE.

Londres, 21 juin 1851. 27, Queen Anne street, Cavendish square.

Mon cher d'Ortigue,

J'ai déjà fait un rapport en faveur de M. Ducroquet; ainsi il a tout lieu d'être content de moi. Je n'en puis dire autant du jeune homme qui touche son orgue, car je maudis ce malheureux. Il nous régale chaque jour de deux ou trois douzaines de polkas, sans compter les cavatines d'opéras bouffons; il prend sans doute les Anglais pour des imbéciles!...

Je réponds à tes paragraphes:

1º Je ne me rappelle pas la date de l'article où il est question de la chapelle de Saint-Pétersbourg; il a paru il y a quatre mois au moins. Va de ma part au bureau du journal; on te le trouvera.

2º Ce n'est, je crois, que dans mon voyage d'Italie, à l'article du concours de l'Institut, que j'ai parlé de la marche de Cherubini. J'ignorais que tu eusses un livre sur le chantier. En tout cas, je serai à Paris bien avant le 31 juillet, et nous en causerons.

Tâche de lire mon second article dans les _Débats_; s'il n'a pas paru à Paris aujourd'hui, il faut le guetter chaque jour. J'y raconte l'impression _sans égale_ que j'ai reçue dernièrement dans la cathédrale de Saint-Paul, en entendant le choeur des _six mille cinq cents_ enfants des écoles de charité, qui s'y réunissent une fois l'an. C'est, sans comparaison, la cérémonie la plus imposante, la plus babylonienne à laquelle il m'ait, jusqu'à présent, été donné d'assister. Je me sens encore ému en t'en parlant. Voilà la réalisation d'une partie de mes rêves et la preuve que la puissance des masses musicales est encore absolument inconnue. Sur le continent, du moins, on ne s'en doute pas plus que les Chinois ne se doutent de notre musique.

A ce propos, vois aussi mon article du 31 mai; tu y trouveras une relation de ma visite à la chanteuse chinoise et à son maître de musique. Tu verras ce qu'il faut penser de ces folles inventions de quelques théoriciens _savants_ sur une prétendue musique par quarts de ton. Il n'y a rien de bête comme un _savant_.

Dis à M. Arnaud que je serai bien heureux de mettre en musique une série de ses poèmes sur Jeanne d'Arc, si, pour moi aussi, _une voix d'en haut_ se fait entendre. Qu'il tâche de faire de petites strophes; les longs couplets et les grands vers sont mortels à la mélodie. Il faudrait pouvoir faire de cela une légende populaire, _toute simple_ mais _digne_, en une foule de parties ou chansons.

Adieu; je suis obsédé d'instruments de musique et plus encore de facteurs.

C'est la France qui l'emporte, sans comparaison possible, sur toute l'Europe. Érard, Sax et Vuillaume. Tout le reste tient plus ou moins du genre chaudron, mirliton et pochette.

L.

A M. ALEXIS LWOFF.

Paris, 21 janvier 1852.

C'est à moi de m'excuser, au contraire, d'avoir écrit aussi tard un article aussi insuffisant; mais vous ne pouvez savoir comment ces affaires de feuilletons s'arrangent et de combien de niaiseries nous sommes forcés de parler avant de pouvoir étudier les choses importantes.

Enfin, bon ou mauvais, l'article a paru, et, s'il vous satisfait à peu près, je suis plus que content.

Il faut que je vous remercie maintenant de la proposition que vous me faites au sujet de votre _Stabat_. Malheureusement, vous êtes à mille lieues de vous douter de l'état musical au milieu duquel nous avons la honte de vivre à Paris. Notre Société philharmonique n'a pas encore essayé de reprendre ses séances et je ne sais si elle les recommencera. Les recettes étaient si faibles, que les artistes n'y gagnaient presque rien. De là leur inexactitude désespérante aux répétitions, de là l'impossibilité de leur faire apprendre un important ouvrage nouveau.

J'ai fini l'an dernier _trois partitions nouvelles_, et, à l'heure qu'il est, je n'ai pas pu trouver l'occasion d'en entendre _une note_, et pas un éditeur n'a osé les publier. Je crois en outre que l'exécution et la vente d'un _Stabat_ sont encore plus difficiles que celles de tout autre ouvrage, à cause de l'impossibilité d'obtenir des Parisiens l'attention nécessaire à une composition grave et triste.

Voilà l'exacte vérité.

Rien n'est plus possible à Paris, et je crois que, le mois prochain, je vais retourner en Angleterre où le _désir d'aimer_ la musique est au moins réel et persistant. Ici toute place est prise; les médiocrités se mangent entre elles et l'on assiste au combat et aux repas de ces chiens avec presque autant de colère que de dégoût.