Correspondance inédite de Hector Berlioz, 1819-1868
Chapter 11
Vous me demandez des notes pour votre brochure; mais je ne sais vraiment rien de plus que ce que je vous ai dit. Nos artistes deviennent de plus en plus malheureux, parce que la direction des arts devient pire. Voilà pourtant une anecdote qui pourra figurer dans votre travail. Pendant les derniers temps de la direction Pillet, les répétitions générales devenaient de plus en plus nombreuses pour les ouvrages nouveaux, sans que les besoins de l'exécution en fissent sentir la nécessité. Comme les musiciens s'en plaignaient, un jour, Habeneck et Tulou, qui connaissaient la cause de ce surcroît de travail, finirent par leur répondre: «Eh! applaudissez donc madame X.....! Vous ne voyez pas qu'elle enrage de votre silence, et tant qu'elle n'aura pas eu un succès de répétition, un succès d'orchestre, elle vous fera piocher comme des galériens!» En effet, l'orchestre, qui voulait en finir, se décida le lendemain à lui faire un bruyant accueil, et la diva, satisfaite, trouva que l'ouvrage marchait bien et qu'on pouvait afficher la première représentation. Que dites-vous de ce système d'extraction de l'enthousiasme[76]?... Voilà l'Opéra débarrassé de madame X....., mais Dieu sait s'il marchera moins mal pour cela. Tout le monde pense que ce sera exactement de même que sous Pillet. Duponchel et Roqueplan n'ont pas plus de savoir que lui et détestent bien davantage toute tendance musicale. Les conséquences sont faciles à prévoir. J'ai failli entrer dans cette détestable officine comme directeur de l'exécution chorale; mais le bonheur a voulu que je pusse faire volte-face à temps, en conservant tous les avantages. J'ai voulu garder à l'égard des directeurs une position d'ami de la maison, que je suis heureux de laisser maintenant sur le dos de mon successeur au _Journal des Débats_. Je ne reprendrai mes feuilletons qu'en rentrant en France, au mois de mars, ou même plus tard. J'aurai cinq ou six mois de bon temps, chaque année. Je suis engagé ici pour six ans. Je publierai seulement pendant mon séjour à Londres, cet hiver, la suite de mes lettres sur mes excursions musicales. Vous avez peut-être vu les trois premières sur Vienne et Pesth. Je vais maintenant écrire celles de Prague et de la Russie. J'ai conservé de Pétersbourg un souvenir bien vif, et je vous avoue, malgré votre désir extrême d'en sortir, que j'y reviendrais avec grande joie. Rappelez-moi à la mémoire de tous ces artistes, vos confrères, qui m'ont si chaleureusement secondé, de la famille Mohrer, de madame Merss, de cet excellent Cavos et de Romberg (à qui je dois écrire sous peu), et surtout de Guillou, ce véritable artiste, cordial, intelligent, dévoué, dont je suis si heureux d'avoir fait la connaissance. Dites-lui bien qu'il ne regrette pas trop Paris et qu'il y mourrait d'une colère contenue, s'il était obligé de l'habiter maintenant.
Desmarest a été bien sensible à votre souvenir. Je vous le dis, parce que, sans aucun doute, il ne vous l'aura pas dit lui-même, il est trop Parisien pour vous avoir répondu. Sa place à l'Opéra est devenue meilleure, sans être bien merveilleuse; pourtant, si je pouvais parvenir à le caser convenablement ici, il m'a avoué qu'il m'y suivrait de grand coeur. J'en serais heureux sous tous les rapports; mais il n'y a pas beaucoup de chance en notre faveur. Tout est pris, et bien pris.
Je suis venu _seul_ à Londres; vous pouvez en deviner les raisons. D'ailleurs, j'avais un prodigieux besoin de cette liberté qui m'a toujours et partout manqué jusqu'ici. Il a fallu non pas un coup d'État, mais bien une succession de coups d'État pour parvenir à la reprendre. Cependant, tant que nous n'aurons pas commencé nos grandes répétitions, l'isolement où je vis une grande partie de mon temps me paraîtra étrange.
Puisque j'en suis à vous faire des confidences, croiriez-vous que je me suis laissé prendre à Pétersbourg par un amour véritable autant que grotesque?... (Ici je vous laisse rire à grand orchestre et dans le mode majeur!... Allez! allez! ne vous gênez pas...) Je continue.--Par un amour poétique, atroce et _parfaitement innocent_ (avec ou sans calembour), pour une jeune (pas trop jeune) fille qui me disait: «Je _vous écriverai_» et qui, en parlant des obsessions de sa mère pour la marier, ajoutait: «C'est une scie!» Combien de promenades nous avons faites ensemble dans les quartiers excentriques de Pétersbourg et jusque dans les champs, de neuf à onze heures du soir!... Que de larmes amères j'ai versées quand elle me disait comme la Marguerite de _Faust_: «Mon Dieu, je ne comprends pas ce que vous pouvez trouver en moi... je ne suis qu'une pauvre fille bien au-dessous de vous... il n'est pas possible que vous m'aimiez ainsi, etc., etc.» C'est pourtant si possible que c'est vrai, et que j'ai pensé mourir de désespoir quand j'ai passé devant le Grand-Théâtre en quittant en poste Pétersbourg. De plus, j'ai été réellement malade à Berlin de ne pas y trouver une lettre d'elle. Elle m'avait tant promis qu'elle m'_écriverait_!... Elle est sans doute mariée maintenant. Son fiancé, qui partit le soir de mon premier concert, est certainement revenu depuis longtemps.
O Dieu! je nous vois encore sur le bord de la Newa, un soir, au soleil couchant.... Quelle trombe de passion! Je lui broyais le bras contre ma poitrine; je lui chantais la phrase de l'adagio de _Roméo et Juliette_:
[image: notation musicale]
je lui promettais, je lui offrais, tout ce que je pouvais promettre et offrir.... et je n'ai pas obtenu seulement deux lignes depuis mon départ. Je ne suis pas même sûr que ce soit elle qui m'a fait un signe d'adieu de loin au moment de monter en voiture à la poste!.... Adieu, adieu. Vous m'_écriverez_, au moins, vous.
XXXVI.
A M. AUGUSTE MOREL.
Londres, 31 novembre [1848]. _Harley street, 76._
Mon cher Morel,
Jullien me charge de vous écrire confidentiellement pour savoir de vous la vérité sur le succès de l'opéra de Verdi[77]. Peu importe le mérite de l'oeuvre, c'est une question de directeur que je vous transmets.
Nous n'ouvrirons pas avant huit jours; _la Fiancée de Lammermoor_ par madame Gras et Reeves ne peut à mon sens manquer de bien marcher. Reeves a une jolie voix naturelle et il chante aussi bien que cette effroyable langue anglaise puisse permettre de chanter.
Le baryton Withworth est moins bien; nous attendons tous les jours Staudigl. On monte, en attendant, l'opéra de Balfe. L'orchestre est superbe, et, à part quelques imperfections de justesse dans les instruments à vent, on n'en trouverait guère de meilleur. Nous avons 120 choristes qui vont bien aussi. Tout ce monde m'a fait un accueil très chaleureux, le jour où Jullien a fait jouer dans un de ses concerts _l'Invitation à la valse_. L'orchestre m'a fait une ovation et le public a redemandé le morceau de.... Weber! et puis nous avons bien des artistes français et allemands et italiens qui me connaissaient déjà et me sont tout dévoués. Tels sont Tolbecque, Rousselot, Sainton, Piatti, Eisenbaum, Beauman, etc., etc. Je ne commencerai mes concerts qu'au mois de janvier.
Maintenant seriez-vous assez bon pour aller chez Th. Gautier, villa Beaujon, avenue Byron, nº 14 (pardon de la course), lui demander une réponse à la lettre que je lui écrivis il y a plus de quinze jours; il s'agissait d'un ballet que Jullien lui demande immédiatement pour mademoiselle Fuoco et qui doit être mis en scène par Coralli père. Jullien a besoin de savoir tout de suite si Gautier consent à le faire, à quelles conditions, et s'il peut livrer le manuscrit avant le 15 décembre.
Je vous en prie, acceptez cette corvée; mille amitiés à Desmarest. Je m'ennuie terriblement dans le joli appartement que Jullien m'a donné. J'ai reçu pourtant force invitations depuis que je suis ici, et votre ami M. Grimblot a la bonté de me venir voir souvent. Il m'a fait recevoir de son club; mais Dieu sait le divertissement qu'on peut trouver dans un club anglais! Macready a donné en mon honneur un magnifique dîner, il y a huit jours; c'est un homme charmant et point du tout prétentieux dans son intérieur. Il est terrible aux répétitions, et il a raison de se montrer tel. Je l'ai vu, l'autre jour, dans une nouvelle tragédie, _Philippe d'Artevelde_; il y est superbe, et il a mis en scène la pièce d'une manière vraiment extraordinaire: personne ici n'entend comme lui l'art de grouper les masses populaires et de les faire agir. C'est admirable.
XXXVII.
AU MÊME.
Londres, 8 décembre [1848]
Mon cher Morel,
Toujours des commissions!... Soyez assez bon pour aller au reçu de cette lettre chez mon graveur Parent, 43, rue Rochechouart, et lui dire qu'il m'envoie _tout de suite_ par la diligence les parties d'instruments à vent, harpe et timbales, etc., d'_Harold_, en double, comme je lui ai indiqué dans une note qu'il a entre les mains; plus, la feuille volante des altos où se trouvait une faute qu'il doit avoir corrigée; plus les exemplaires fautifs que je lui ai renvoyés de Londres. J'en ai besoin pour vérifier les corrections. En outre, s'il ne peut m'envoyer une épreuve telle quelle de la partition, il m'en renverra le manuscrit. Je vous recommande de vous assurer de la voie par laquelle tout ceci me parviendra, car vous comprenez que je ne voudrais pas perdre votre partition.
Maintenant, je dois vous dire que l'ouverture de notre grand opéra a eu un succès immense; toute la presse anglaise s'accorde à nous louer. Madame Gras et Reeves, le ténor (dans _Lucie_), ont été rappelés quatre ou cinq fois avec frénésie. Et vraiment l'un et l'autre le méritaient. Reeves est une découverte sans prix pour Jullien; il a une voix charmante, d'un timbre essentiellement distingué et sympathique, il est très bon musicien, sa figure est très expressive et il joue avec son feu national d'Irlandais. A mon entrée à l'orchestre, la salle m'a fait une superbe réception. Nous avons joué pour commencer la belle ouverture d'_Éléonore_ de Beethoven, nº 1, superbement. On a redemandé dans _Lucie_ le grand sextuor en _ré_ [bémol] qui commence le final du second acte, et ce soir, à la seconde représentation, on a en outre redemandé le choeur en _mi_ [bémol] du troisième acte.
[image: notation musicale]
Les Anglais sont dans la stupéfaction d'entendre dans un théâtre anglais cette masse de cent vingt choristes et ce bel orchestre, et d'avoir un pareil ténor et une telle prima donna. Il n'y a que le ballet qui est misérable, mais nous aurons mieux dans quelque temps.
Je vais commencer à répéter mes symphonies _un mois et demi d'avance_, dès que les parties d'orchestre et la partition d'_Harold_ me seront parvenues.
Mille pardons de vous faire ainsi courir pour cette affaire, mais je n'ose me fier qu'à vous.
XXXVIII.
AU MÊME.
Londres, 14 janvier 1848.
Mon cher Morel,
Votre lettre m'a fait bien plaisir; je vous en remercie. Si je ne me trompe, elle s'est croisée avec la dernière que je vous ai écrite; car vous ne me dites rien dans la vôtre des journaux que je vous demandais, ni des informations que je vous priais de prendre au sujet d'une commission donnée à Brandus, dont je n'avais point de nouvelles. Je fais ici un métier de cheval de moulin, répétant tous les jours de midi à quatre heures et conduisant tous les soirs l'opéra de sept heures à dix heures. Depuis avant-hier seulement, nous n'avons pas de répétitions et je commence à me remettre d'une _grippe_ qui m'inquiétait, ainsi traitée par la fatigue et les vents froids du théâtre. Vous avez eu sans doute déjà connaissance de l'horrible position où Jullien s'est mis et nous a entraînés tous avec lui. Cependant, comme il faut ruiner son crédit à Paris le moins possible, ne parlez à personne de ce que je vais vous dire. Ce n'est pas l'entreprise de Drury-Lane qui a renversé sa fortune; elle était déjà détruite avant l'ouverture, et il avait sans douta compté sur de fortes recettes pour la relever. Jullien est toujours le même fou que vous avez connu; il n'a pas la moindre idée des nécessités d'un théâtre lyrique, ni des nécessités même les plus évidentes pour une bonne exécution musicale. Il a ouvert son théâtre sans avoir une _seule partition_ à lui, et à l'exception de l'opéra de Balfe qu'il a bien fallu faire copier, nous ne vivons jusqu'à présent que sur le bon vouloir des agents de Lumley, qui nous prêtent les parties d'orchestre des opéras italiens que nous montons. Jullien est en ce moment à faire sa tournée de province, gagnant beaucoup d'argent avec ses concerts-promenades; le théâtre fait ici chaque soir des recettes fort respectables, et, en résumé, après nous avoir fait consentir à la réduction d'un tiers de nos appointements, nous _ne sommes pas payés du tout_. On paye seulement chaque semaine les choristes, l'orchestre et les ouvriers, afin que le théâtre puisse marcher. Cependant Jullien a vendu il y a quinze jours son magasin de musique de Regent's street près de deux cent mille francs... et je ne puis me faire payer, et les acteurs principaux, le peintre décorateur, les maîtres de chant et de ballet et de mise en scène, tout ce monde est dans le même cas que moi... Concevez-vous rien à cela?
Cependant, il proteste que nous ne perdrons rien, et nous allons toujours, et le public ne demande qu'à venir. Mais le crédit de Jullien à Londres est _perdu entièrement_... Mon concert est toujours annoncé pour le 7 février. Je n'ai pas voulu ces jours-ci faire de nouvelles répétitions. Je vais les reprendre toutefois jeudi prochain. Nous avons maintenant l'espérance que le théâtre ne fermera pas, grâce à un emprunt qu'un éditeur de musique a procuré à M. Gye, le délégué de Jullien en son absence.
Si Jullien à son retour ne me paye pas, je tâcherai de m'arranger avec Lumley et de donner des concerts au théâtre de la Reine. Car il y a maintenant ici une belle place à prendre pour moi, place laissée vacante par la mort de ce pauvre Mendelssohn. Tout le monde me le répète du matin au soir, la presse et les artistes sont très bien disposés pour moi. Déjà les deux répétitions que j'ai faites d'_Harold_ et du _Carnaval romain_, et de deux parties de _Faust_, leur ont fait ouvrir de grands yeux et d'immenses oreilles: j'ai lieu de croire que c'est _ici_ que je dois me faire une belle position. Quant à la France, je n'y pense plus, et Dieu me préserve de céder à des tentations comme celle que vous me donniez dans votre dernière lettre, de venir donner un concert à Paris au mois d'avril. Si jamais j'ai assez d'argent pour DONNER des concerts à mes amis de Paris, je le ferai; mais ne me croyez plus assez simple pour compter sur le public pour en faire les frais. Je ne ferai pas de nouveaux appels à son attention pour ne recueillir que l'indifférence, et perdre l'argent que je gagne avec tant de peines dans mes voyages. Ce sera un grand chagrin pour moi, car les sympathies de mes amis de France me sont toujours les plus chères. Mais l'évidence est là: comparaison faite des impressions que ma musique a produites sur tous les publics de l'Europe qui l'ont entendue, je suis forcé de conclure que c'est le public de Paris qui la comprend le moins. Ai-je jamais vu à Paris, dans mes concerts, _des gens du monde_, hommes et femmes, émus comme j'en ai vu en Allemagne et en Russie? Ai-je vu des princes du sang s'intéresser à mes compositions au point de se lever à huit heures du matin, pour venir, dans une salle froide et obscure, les entendre répéter, comme faisait à Berlin la princesse de Prusse? Ai-je jamais été invité à prendre la moindre part aux concerts de la cour? La société du Conservatoire, ou du moins ceux qui la dirigent, ne me sont-ils pas hostiles? N'est-il pas grotesque qu'on joue dans ces concerts les oeuvres de tout ce qui a un nom quelconque en musique, excepté les miennes?... N'est-il pas blessant pour moi de voir l'Opéra avoir toujours recours à des ravaudeurs musicaux, et ses directeurs toujours armés contre moi de préventions que je rougirais d'avoir à combattre, si la main leur était forcée? La presse ne devient-elle pas ignoble de jour en jour? y voyons-nous autre chose maintenant (à de rares exceptions près) que de l'intrigue, de basses transactions et du crétinisme?
Les gens mêmes que j'ai tant de fois obligés et soutenus par mes feuilletons en ont-ils montré jamais la moindre reconnaissance réelle? Et croyez-vous que je sois la dupe d'une foule de gens au sourire empressé, et qui ne cachent leurs ongles et leurs dents que parce qu'ils savent que j'ai _des griffes et des défenses_?..... Ne voir partout qu'imbécillité, indifférence, ingratitude ou terreur... voilà mon lot à Paris. Encore si mes amis y étaient heureux! Mais, loin de là, vous êtes presque tous esclaves, dans des positions gênantes et gênées; je ne puis rien pour vous et vos efforts pour moi sont impuissants.
La France donc est effacée de ma carte musicale, et j'ai pris mon parti d'en détourner le plus possible mes yeux et ma pensée. Je ne suis pas aujourd'hui dans la moindre disposition mélancolique, je n'ai pas de spleen; je vous parle avec le plus grand sang-froid, la plus entière lucidité d'esprit. Je vois ce qui est.
Un vif regret pour moi, dans mes absences de plus en plus fréquentes de Paris, c'est de ne pas vous voir; et vous n'en doutez pas, j'espère. Vous savez combien j'apprécie la rectitude de jugement, la bonté d'âme et l'amour de l'art dont vous m'avez donné tant de preuves. Pardonnez-moi donc de vous faire aussi franchement ma profession de foi nationale.
XXXIX.
A M. ALEXIS LWOFF[78].
Londres, 29 janvier 1848.
Mon cher général,
C'est un malade qui vous écrit; en conséquence, ne le grondez pas trop d'avoir tant tardé à vous répondre. Je suis fâché que vous ayez pu me croire contrarié de la publication de ma lettre sur _Ondine_. Elle ne contenait rien que je tinsse fort à garder secret: mes sentiments d'amitié pour vous d'abord, ma haute estime pour vos rares talents ensuite, et enfin mes observations sur l'insalubrité des ténors auxquels nous sommes généralement exposés, nous tous qui avons le malheur de chercher des _intelligences servies par une voix_. Mes plaisanteries sur eux m'auront valu quelques douzaines d'ennemis intimes de plus; mais je m'en moque comme d'un opéra comique sur lequel je n'ai pas de feuilleton à faire. Mieux que cela, j'en suis fort aise: j'aime à être détesté des crétins, ils m'autorisent ainsi à leur rendre la pareille.
A propos de crétins, si vous saviez dans quelle _crétinière_ je suis tombé ici!... Mais Dieu sait qui dirige le directeur de ce malheureux théâtre!..... Figurez-vous que cela s'appelle Académie royale de musique, Grand-Opéra anglais, et que, depuis que l'ouverture s'en est faite, c'est-à-dire depuis deux mois, je n'ai à conduire que du Donizetti et du Balfe, _Lucia_, _Linda di Chamounix_, _the Maid of honour_. Nous avions un orchestre superbe; le directeur en a emmené la fleur avec lui dans sa tournée de province où il donne des concerts populaires; et nous devons nous contenter de ce qu'il n'a pas voulu, et marcher quand même.
J'entends des raisonnements sur la musique, sur le public, sur les artistes, qui feraient les quatre cordes de votre violon se rompre de colère, si elles pouvaient les entendre; je subis des chanteuses anglaises qui feraient se briser et se tordre les crins de votre archet...
On m'a engagé aussi pour quatre concerts; je donnerai le premier dans huit jours, le 7 février. Nous n'avons pas encore pu avoir une seule fois l'orchestre complet pour les études. Ces messieurs viennent quand il leur plaît et s'en vont à leurs affaires, les uns au milieu, les autres au quart des répétitions. Le premier jour, je n'ai point eu de cors du tout; le second, j'en ai eu trois; le troisième, j'en ai eu deux qui sont partis après le quatrième morceau. Voilà comment on entend la subordination dans ce pays-ci. Les choristes seuls me sont dévoués presque autant que ceux de Saint-Pétersbourg... Oh! la Russie! et sa cordiale hospitalité, et ses moeurs littéraires et artistiques, et l'organisation de ses théâtres et de sa chapelle, organisation précise, nette, inflexible, sans laquelle, en musique comme en beaucoup d'autres choses, on ne fait rien de bon ni de beau, qui me les rendra? Pourquoi êtes-vous si loin?...
Tenez, général, je suis depuis cinq jours malade, au lit, d'une bronchite violente; c'est la colère, le dégoût et le chagrin qui me l'ont donnée. Pourtant il y a beaucoup à faire ici, à cause du public, qui est attentif, intelligent et vraiment amateur d'oeuvres sérieuses.
J'ai entendu le dernier oratorio de ce pauvre Mendelssohn (_Elie_). C'est magnifiquement grand et d'une somptuosité harmonique indescriptible. J'espère que les inquiétudes dont vous me parlez et qui vous agitent sont dissipées maintenant et que madame Lwoff est rétablie. Veuillez lui présenter mes respectueux hommages. Vous me demandez où je compte passer l'été; je n'en sais rien. Pourtant il est à croire que j'irai visiter encore Nice, comme je fais toujours quand j'ai passé un rude hiver. En tout cas, on vous dira à Paris où je serai; je vous en prie, ne manquez pas de me trouver et de faire que je vous trouve: je serai si heureux de vous voir!...
Vous êtes mille fois bon d'avoir parlé de moi à Sa Majesté et de me laisser encore l'espoir de me fixer près de vous quelque jour. Je ne me berce pas beaucoup de cette idée: tout dépend de l'empereur. S'il voulait, nous ferions de Pétersbourg en six ans le centre du monde musical.
Je n'ai pas eu la moindre nouvelle des comtes Wielhorski; j'ai écrit au comte Michel, il ne m'a pas répondu. La crainte qu'il ne voie dans mes lettres un but intéressé m'empêche de lui écrire de nouveau: j'ai tellement peur d'avoir l'air d'un solliciteur!... Et, pourtant, Dieu sait combien j'ai conservé de vive reconnaissance pour toute les bontés qu'ils ont eues l'un et l'autre pour moi, l'an dernier!
On joue, ce soir, à Drury-Lane, _Linda di Chamounix_; j'ai le bonheur d'être malade, je ne conduis pas. Je vais tâcher de dormir comme on dort dans une chambre bien close quand on entend pleuvoir à verse au dehors.
XL.
A M. AUGUSTE MOREL.
Londres, samedi, 12 février 1848.
Mon cher Morel,
Ce n'est qu'aujourd'hui seulement que j'ai le temps de vous écrire. Mon concert a eu lieu lundi dernier avec un éclatant succès; l'exécution a été magnifique de verve, de puissance et de précision. Nous avions fait cinq répétitions d'orchestre et dix-huit pour le choeur. Ma musique a pris sur le public anglais comme le feu sur une traînée de poudre; j'ai été rappelé après le concert. On a encore redemandé (comme ailleurs) la marche Hongroise et la scène des Sylphes. Tout ce qui a quelque importance musicale dans Londres était à Drury-Lane ce soir-là, et la plupart des artistes de quelque valeur sont venus après le concert me féliciter. Ils ne s'attendaient à rien de pareil; ils croyaient à une musique diabolique, incompréhensible, dure, sans charme...--Il faut voir comment ils arrangent maintenant nos critiques de Paris. Davison lui-même a fait un article dans le _Times_ dont on lui a, faute de place, ôté la moitié; ce qui en est resté a produit son effet néanmoins. Mais je ne sais ce qu'il pense au fond: avec des opinions comme les siennes, il faut s'attendre à tout. Le vieux Hogarth du _Daily News_ était dans une agitation des plus comiques: «J'ai _tout mon sang en feu_, m'a-t-il dit; jamais de ma vie je n'ai été _excité_ de la sorte par la musique.» Maintenant je cherche comment je pourrai donner mon second concert. Jullien ne payant plus ses musiciens ni ses choristes, je n'ose m'exposer au danger de les voir me manquer au dernier moment. Hier soir, après _Figaro_, la défection a commencé. Les cors m'ont averti qu'ils ne viendraient plus. Et mes appointements courent les champs... Dieu sait si je les attraperai jamais.
XLI.
AU MÊME.
Londres, 6 mars [1849].
Mon cher Morel,