Correspondance inédite de Hector Berlioz, 1819-1868

Chapter 1

Chapter 13,657 wordsPublic domain

CORRESPONDANCE

INÉDITE

DE

HECTOR BERLIOZ

--1819-1868--

AVEC UNE NOTICE BIOGRAPHIQUE

PAR

DANIEL BERNARD

DEUXIÈME ÉDITION

REVUE ET CONSIDÉRABLEMENT AUGMENTÉE

[image: C L]

PARIS

CALMANN LÉVY, ÉDITEUR

ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES

RUE AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15

A LA LIBRAIRIE NOUVELLE

1879

Droits de reproduction et de traduction réservés

* * * * *

TABLE

NOTICE SUR BERLIOZ

I. --A Ignace Pleyel

II. --A Rodolphe Kreutzer

III. --A M. Fétis

IV. --A M. Ferdinand Hiller

V. --Au même

VI. --Au même

VII. --Au même

VIII. --A MM. Gounet, Girard, Hiller, Desmarets, Richard, Sichel

IX. --A Ferdinand Hiller

X. --Au même

XI. --Au même

XII. --Au même

XIII. --Au même

XIV. --A madame Horace Vernet

XV. --A M. Ferdinand Hiller

XVI. --A M. l'intendant général de la liste civile

XVII. --A Joseph d'Ortigue

XVIII. --Au même

XIX. --A M. Ferdinand Hiller

XX. --A Joseph d'Ortigue

XXI. --Au même

XXII. --A M. Hoffmeister

XXIII. --A Robert Schumann

XXIV. --A Maurice Schlesinger

XXV. --A Liszt

XXVI. --A Buloz

XXVII. --A Joseph d'Ortigue

XXVIII. --A M. Griepenkerl

XXIX. --A Michel Glinka

XXX. --A Louis Berlioz

XXXI. --A Joseph d'Ortigue

XXXII. --Au même

XXXIII. --Au même

XXXIV. --A Joseph d'Ortigue

XXXV. --A Tajan-Rogé

XXXVI. --A M. Auguste Morel

XXXVII. --Au même

XXXVIII. --Au même

XXXIX. --A M. Alexis Lwoff

XL. --A M. Auguste Morel

XLI. --Au même

XLII. --A Joseph d'Ortigue

XLIII. --A M. Auguste Morel

XLIV. --Au même

XLV. --A Guillaume Lenz

XLVI. --A M. Alexis Lwoff

XLVII. --A M. Lecourt

XLVIII. --A M. Auguste Morel

XLIX. --A Joseph d'Ortigue

L. --A M. Alexis Lwoff

LI. --A M. Auguste Morel

LII. --A Joseph d'Ortigue

LIII. --Au même

LIV. --A Louis Berlioz

LV. --A M. Ferdinand Hiller

LVI. --A Joseph d'Ortigue

LVII. --Au même

LVIII. --Au même

LIX. --A M. Auguste Morel

LX. --A M. le directeur du _Journal des Débats_

LXI. --A Joseph d'Ortigue

LXII. --A M. Brandus

LXIII. --A M. B. Jullien

LXIV. --A Louis Berlioz

LXV. --Au même

LXVI. --Au même

LXVII. --A M. Hans de Bulow

LXVIII. --A M. Auguste Morel

LXIX. --A M. Hans de Bulow

LXX. --A Louis Berlioz

LXXI. --A Léon Kreutzer

LXXII. --A Tajan-Rogé

LXXIII. --A M. Auguste Morel

LXXIV. --A Richard Wagner

LXXV. --A Louis Berlioz

LXXVI. --A M. Auguste Morel

LXXVII. --Au même

LXXVIII. --Au même

LXXIX. --A Théodore Ritter

LXXX. --A M. Ernest Legouvé

LXXXI. --A M. Auguste Morel

LXXXII. --Au même

LXXXIII. --A M. l'abbé Girod

LXXXIV. --A M. Bennet

LXXXV. --A M. Auguste Morel

LXXXVI. --Au même

LXXXVII. --Au même

LXXXVIII. --Au même

LXXXIX. --Au même

XC. --Au même

XCI. --A M. Hans de Bulow

XCII. --A Louis Berlioz

XCIII. --Au même

XCIV. --Au même

XCV. --A M. Auguste Morel

XCVI. --Au même

XCVII. --Au même

XCVIII. --A Louis Berlioz

XCIX. --A M. Auguste Morel

C. --A Louis Berlioz

CI. --Au même

CII. --Au même

CIII. --A Louis Berlioz

CIV. --Au même

CV. --A madame Massart

CVI. --A Louis Berlioz

CVII. --Au même

CVIII. --Au même

CIX. --Au même

CX. --Au même

CXI. --Au même

CXII. --A M. Auguste Morel

CXIII. --A Louis Berlioz

CXIV. --Au même

CXV. --Au même

CXVI. --Au même

CXVII. --A Paul Smith

CXVIII. --A Louis Berlioz

CXIX. --A M. et madame Massart

CXX. --Aux mêmes

CXXI. --A madame Massart

CXXII. --A M. Johannès Weber

CXXIII. --A M. Alexis Lwoff

CXXIV. --A M. Bennet

CXXV. --Au même

CXXVI. --A M. et madame Massart

CXXVII. --A M. Auguste Morel

CXXVIII. --A M. et madame Damcke

CXXIX. --A madame Ernst

CXXX. --A madame Damcke

CXXXI. --A Louis Berlioz

CXXXII. --A madame Massart

CXXXIII. --A M. Damcke

CXXXIV. --A Louis Berlioz

CXXXV. --Au même

CXXXVI. --A M. et madame Damcke

CXXXVII. --A madame Massart

CXXXVIII. --A Louis Berlioz

CXXXIX. --Au même

CXL. --A M. Asger Hamerik

CXLI. --A madame Massart

CXLII. --A madame Massart

CXLIII. --A M. Ernest Reyer

CXLIV. --A M. Ferdinand Hiller

CXLV. --Au même

CXLVI. --A madame Damcke

CXLVII. --A M. et madame Massart

CXLVIII. --Aux mêmes

CXLIX. --A M. Édouard Alexandre

CL. --A M. et madame Massart

CLI. --A M. Damcke

CLII. --A M. et madame Massart

CLIII. --A M. Wladimir Stassoff

CLIV. --Au même

CLV. --A M. Auguste Morel

CLVI. --A M. Wladimir Stassoff

APPENDICE

* * * * *

[image d'une lettre:

Monsieur

Je suis vivement touché de la noble abnégation qui vous porte à refuser notre admirable requiem pour la cérémonie des Invalides, veuillez être convaincu de toute ma reconnaissance. Cependant, comme la détermination de Monsieur le Ministre de l'intérieur est irrévocable, je viens vous prier instamment de ne plus penser à moi et de ne pas priver le gouvernement et vos admirateurs d'un chef d'oeuvre qui donnerait tant d'éclat à cette solennité.

Je suis avec un profond respect, monsieur

votre dévoué serviteur

H. Berlioz

24 mars 1837.]

NOTICE SUR BERLIOZ

Quelqu'un a dit de Berlioz, il y a une vingtaine d'années:--Il n'a pas le succès, mais il a la gloire....--Aujourd'hui, le voilà en train de conquérir l'un et l'autre; c'est pourquoi les éléments de ce livre ont été rassemblés et pourquoi cette notice a été écrite.

La gloire et le succès tout à la fois!.... Pour réunir ces deux attributs, qui ordinairement marchent de compagnie et qui n'avaient été séparés (dans le cas présent) que par le plus grand des hasards, Berlioz n'a eu qu'une chose très-simple à faire,--une chose à laquelle nous sommes soumis, vous et moi, une chose de laquelle dépendent les oiseaux qui volent dans l'air, les poissons qui nagent dans l'eau, les fleurs qui présentent leurs corolles aux baisers du soleil, le mendiant sous ses haillons et le souverain sous sa pourpre, une chose que nous ne pouvons ni éviter quand nous ne la cherchons pas, ni rencontrer quand nous la cherchons: il n'a eu qu'à mourir.

C'est que la mort est une fée mystérieuse dont la baguette a déjà accompli bien des prodiges. Telle marâtre insupportable, tel prince tyrannique, tel parent qui nous embarrassait, tel ami qui nous avait pris une place, nous apparaissent, dès qu'ils sont couchés dans la tombe, comme des modèles de vertus. Nous jetons des roses sur ces fosses encore béantes, nous avons soin de planter un bel arbre sur la terre fraîchement remuée, comme pour sceller le cachot et pour être assurés que le cadavre ne ressuscitera pas; ces précautions prises, rien ne nous empêche de chanter les louanges de ceux qui ne sont plus. Non-seulement ils ne nous gênent guère, mais, par-dessus le marché, ils nous servent contre les vivants. Quoi de plus naturel que d'écraser Mozart sous la réputation de Haydn! quoi de plus juste que de jeter à la tête de Rossini _le Barbier_ de Paisiello?

Berlioz, en vie, avait tous les inconvénients de son état de vivant; quoique, par ses maladies fréquentes, il donnât beaucoup d'espérances aux gens qui attendaient qu'il disparût, il n'en occupait pas moins un rang dans la presse, un fauteuil à l'Institut, une loge au théâtre, un espace quelconque d'air respirable; je ne parle pas de son prestige musical; certains critiques croyaient l'avoir détruit à tout jamais, ou s'imaginaient qu'ils le croyaient; car, au fond, ils n'en étaient pas bien sûrs.

Il existait donc d'excellentes raisons pour que Berlioz fût attaqué, discuté, calomnié par ses concurrents, qui, ayant du talent, ne lui pardonnaient pas d'avoir du génie, et par ceux, beaucoup plus nombreux, qui, ne possédant ni génie ni talent, se ruaient indifféremment à l'assaut de toute réputation sérieuse, sans espoir d'en tirer avantage pour eux-mêmes et uniquement pour le plaisir de briser. Couvert de lauriers à l'étranger, Berlioz s'irritait de trouver dans les feuilles de ses couronnes triomphales des moustiques parisiens qui le piquaient. Il était plus préoccupé des haines qu'il rencontrait dans son propre pays que des magnifiques ovations qui l'attendaient au delà des frontières; et, de Londres, de Saint-Pétersbourg, de Vienne, de Weimar, de Lowenberg, de partout, nous le voyons écrire au dévoué et savant Joseph d'Ortigue, le Thiriot de cet autre Voltaire:--«On m'a donné un banquet.... on m'a décoré de l'ordre de l'Aigle blanc.... On est venu m'offrir une tabatière de la part du Roi.... les journaux d'ici me portent aux nues.... fais en sorte que Paris le sache!--» Paris! Paris! il ne songeait qu'à cette ville ingrate.

Un jour, on lui propose, à lui qui n'avait rien, une place de maître de chapelle dans le palais de l'empereur d'Autriche: appointements élevés, résidence agréable, soins attentifs, nul souci de l'avenir, nuls risques de perdre ce poste, tout était réuni. Donizetti occupait déjà, dans la même résidence, une charge à peu près semblable, charge qui lui rapportait beaucoup et qui lui coûtait à peine une perte de temps. Berlioz refusa. Il voyageait en Allemagne à ce moment-là; sur le point de prendre une détermination il se tourne vers sa patrie, les yeux mouillés de larmes:--«Quoi! s'écrie-t-il, je ne te reverrai jamais (c'était dans les conditions du contrat); je n'aurai plus la liberté d'aller me faire traîner aux gémonies dans la fange de tes boulevards et sur les gradins de tes cirques! Mais je mourrais d'ennui, là-bas, au sein de mon opulence!»--Puis, s'adressant à ses amis, Desmarets, d'Ortigue, Dietsch, Schlesinger:--«O mes amis! je m'aperçois que je vous aime plus que tout au monde et que je ne peux pas me séparer de vous!»--Là-dessus, il repoussait les présents d'Artaxerce et reprenait avec joie le chemin de cette France adorée et maudite, qui, ayant parmi ses enfants le plus grand symphoniste du siècle après Beethoven, ne lui laissait à faire _que des feuilletons_.

Cependant il fallait, ou que la France se trompât au sujet de ce fils (si peu dénaturé pourtant!) ou que le reste de l'Europe se trompât de son côté; le doute n'est plus permis à présent, le procès est jugé; le bon sens de l'Europe avait raison contre la frivolité de la France... Que voulez-vous? le Gaulois est né léger comme d'autres naissent coiffés... Du temps des Romains, il montait à l'assaut du Capitole sans avoir pris soin d'éclairer sa route, en sorte que les oies criaient contre lui et avertissaient l'ennemi de se tenir en garde. Louis XV, à la veille d'une révolution qui devait emporter sa race, disait:--«Cela durera bien autant que moi.»--Légèreté des légèretés! tout n'est que légèreté. En ce qui concerne la musique, les Français ont eu des naïvetés et des fatuités formidables... Un émigré en Angleterre auquel on demandait s'il savait jouer du clavecin, répliquait d'un air digne:--«Je ne sais pas, je n'ai jamais essayé.»

Nul n'est prophète en son village, ou plutôt ceux qui passent pour tels ne sont souvent que de faux prophètes. Berlioz, admiré au loin, bafoué par ses compatriotes, était une des organisations les plus riches et les mieux douées que l'on pût voir. Compositeur inégal, mais souvent sublime, écrivain de race et primesautier, il a laissé une double réputation, alors que ses ennemis se sont donné tant de mal pour en laisser seulement la moitié d'une. La _Correspondance_ que nous publions aujourd'hui ne nuira pas, croyons-nous, à la renommée du musicien et augmentera de beaucoup celle du littérateur. On connaissait déjà par les _Mémoires_[1] ce style haché, décousu, violent, plein de fantaisie et de grâce, se perdant en élans désespérés ou s'affaiblissant en des tristesses mornes. Quel beau livre, malgré ses défauts! comme il vibre à chaque page, comme il sait mélanger le plaisant au sévère! La pensée de l'auteur est une balle qui rebondit selon la nature des objets qu'elle frappe, tantôt s'élevant jusqu'au pur lyrisme, tantôt échouant dans le marécage du calembour. Quelle opposition avec les paisibles récits de Grétry sur son enfance liégeoise! Les musiciens se suivent et ne se ressemblent pas; il y a entre l'auteur de _Richard Coeur de lion_ et l'auteur du _Dies iræ grotesque_ la différence qu'on remarquerait entre un ruisselet tranquille et un torrent débordé.

La _Correspondance_, venant après les _Mémoires_, a une utilité qui ne sera contestée par personne; d'abord, elle fermera la bouche aux détracteurs (s'il en reste encore), aux malveillants qui secouaient la tête quand on leur annonçait telle ou telle victoire remportée au dehors:--«A beau mentir qui vient de loin.»--Ils n'avaient pas d'autre réponse; ils seront obligés maintenant de chercher un biais. La plupart des lettres que nous avons retrouvées sont des bulletins écrits à l'issue de la bataille et encore noircis de la fumée du combat; impossible de nier ces documents triomphants,--et triomphants dans un double sens,--impossible de les rejeter, car ils acquièrent la valeur de pièces historiques. Ils nous donnent la vérité prise sur le fait; un artiste, ivre de la joie du succès, les oreilles remplies du bruit des applaudissements, les joues rougies par de fraternelles embrassades, se hâte de faire part de son bonheur aux amis qu'il a laissés à Paris; il leur mande que tels princes l'ont complimenté, que telles récompenses lui ont été décernées, que les populations organisent en son honneur des sérénades, des banquets, que la recette du concert a été superbe... Comment récuser ces témoignages? Si on les repousse, nous ne voyons plus aucune manière d'écrire l'histoire avec certitude et nous ne comprenons pas ce qu'on pourra répondre aux mauvais plaisants qui prétendent que Napoléon Ier n'a jamais existé.

Dans quelques passages, la _Correspondance_, faisant allusion à des événements oubliés ou ignorés de cette génération de lecteurs, nous avons cru devoir donner quelques éclaircissements. Nous avons pensé qu'une notice biographique aiderait peut-être à dissiper les ténèbres du texte. Notre prétention, on le suppose bien, n'a pas été, un seul instant, de rivaliser avec les _Mémoires_; cette folle témérité aurait été cruellement punie. Nous avons essayé seulement de recueillir ce que les _Mémoires_ avaient omis et de les résumer en les complétant.

* * * * *

Berlioz (Louis-Hector) est né à la Côte-Saint-André, ville célèbre par ses fabriques de liqueurs, dans le département de l'Isère, à cinq heures du soir, le dimanche 19 frimaire an XII (c'est-à-dire, en langage ordinaire, le 11 décembre 1803)[2]. Son acte de naissance fut dressé devant les deux témoins suivants: le citoyen Auguste Buisson, âgé de trente-trois ans, propriétaire, et le citoyen Jean-François Recourdon, âgé de quarante-trois ans, receveur des contributions. Le père de l'enfant exerçait la profession de médecin; son grand-père, _noble Louis-Joseph Berlioz_, avait été _conseiller du roy, auditeur de la Chambre des comptes du Dauphiné_ et habitait tantôt la Côte, tantôt Grenoble[3]. Louis Berlioz, le médecin, aimant la vie rurale, était venu se fixer à la campagne, sous le toit paternel; c'était un homme d'une nature mélancolique, d'un tempérament maladif, chercheur, un peu triste d'aspect, doux et bon; il se plaisait dans la solitude, pratiquait son art d'une façon désintéressée et charitable, et partageait sa vie entre l'étude et la surveillance de ses domaines. Il y est mort en août 1848, vénéré de tous, des petits surtout, qui n'avaient jamais vainement recours à ses conseils et à sa générosité.

S'il est souvent question, dans les _Mémoires_, du père d'Hector Berlioz, on ne fait qu'entrevoir sa mère; elle se nommait Marie-Antoinette-Joséphine Marmion et avait épousé Louis Berlioz vers le commencement du siècle. Femme d'une piété ardente et d'une rigide honnêteté, elle craignit longtemps pour son fils les souffles empestés de la gloire profane; elle chercha à le retenir au foyer des aïeux, impuissante à empêcher l'aiglon de briser sa coque et d'aller affronter la lumière à laquelle les ailes se brûlent parfois. Pauvre mère vigilante! ses efforts ne furent pas entièrement perdus; car si elle ne réussit pas à empêcher son fils de courir le monde, elle lui inculqua du moins l'amour de la patrie et du sol natal. L'enfant prodigue ne revint jamais aux lieux où ses premiers jours s'étaient écoulés sans pousser des cris d'admiration, provoqués par la beauté du pays, la douceur du climat, les réminiscences lointaines de la naissante aurore.

Vingt ans après, revenant d'Italie, il écrivait à madame Horace Vernet: «Les souvenirs du royaume de Naples sont restés impuissants contre l'aspect riant, varié, frais, riche, pittoresque, beau de masses, beau de détails, de notre admirable vallée de l'Isère[4]...» En descendant du Mont-Cenis, il s'était laissé aller à un véritable transport: «Voilà le vieux rocher de Saint-Eynard!... Voilà le gracieux réduit où brilla la _Stella montis..._; là-bas, dans cette vapeur bleue me sourit la maison de mon grand-père. Toutes ces villes, cette riche verdure,... c'est ravissant, c'est beau,... il n'y a rien de pareil en Italie[5].» Évidemment l'influence maternelle avait été pour quelque chose dans ce sentiment d'amour du clocher, amour si profondément tenace dans le coeur du poëte.

Les années d'enfance, passées à la Côte-Saint-André, ne présentèrent aucun fait saillant; le jeune Hector révélait cependant des dispositions intelligentes. Son penchant l'attirait vers l'étude de la géographie et ses rêves l'entraînaient vers une île déserte, paradis imaginaire de tous les enfants qui ont lu _Robinson Crusoë_. Sur la mappemonde, son petit doigt rose s'égarait de préférence sur la carte de l'Océanie, où tant d'archipels émergent de l'onde amère, comme ces insectes que le pied d'un passant réveille dans leurs trous de sable. Le grec et le latin, il ne les apprenait que par soubresauts et avec toutes sortes de caprices, sautant de l'_Énéide_ aux fables de la Fontaine, et ne paraissant pas avoir goûté beaucoup les vrais classiques, Horace, Tite Live, Tacite, Salluste, Homère, Xénophon, Sophocle. En revanche, les livres qu'il aimait lui profitaient d'autant plus qu'il les lisait avec passion, tout en négligeant le reste. Ce fut son procédé, sa manière d'_apprendre_, à lui, jusqu'à la fin de sa vie. Jamais on ne put lui mettre dans la tête ce qui n'y voulait pas entrer; mais il sut tout ce qu'il voulut, et, plus d'une fois, devança l'enseignement de ses maîtres ou le corrigea par son expérience personnelle.

Son premier professeur de musique _sérieux_ fut un nommé Imbert, que le malheur des temps avait jeté à la Côte-Saint-André et qui y était resté à titre d'épave. Il reçut aussi les leçons d'un M. Dorant (Alsacien de Colmar), que nous retrouvons dans un chapitre des _Grotesques de la musique_. La scène se passe à Lyon, où Berlioz, déjà célèbre, est venu donner un concert: «Messieurs, dit-il aux artistes de son orchestre, j'ai l'honneur de vous présenter M. Dorant, un très-habile professeur de Vienne; il a parmi vous un élève reconnaissant; cet élève, c'est moi, vous jugerez peut-être tout à l'heure que je ne lui fais pas grand honneur; cependant veuillez accueillir M. Dorant comme si vous pensiez le contraire et comme il le mérite[6].» En effet, MM. Imbert et Dorant n'avaient pas eu à se plaindre de leur disciple; dès l'âge de douze ans, celui-ci déchiffrait à première vue, chantait juste, avait composé un quintette, et jouait de trois instruments agréables en société, à savoir: la flûte, le flageolet et la guitare.

Nous voilà loin, n'est-ce pas? des biographes qui prétendaient que _Monsieur_ Berlioz n'avait cédé qu'à une vocation _tardive_ et que, jusqu'à l'adolescence, il s'était occupé de tout autre chose que de musique; d'abord la lettre Ire de notre recueil (à Ignace Pleyel) prouve le contraire. Et puis, la vérité ressort d'elle-même: Hector ne fut ni un petit prodige, ni un esprit en retard. Souvent la nature se dépense en premiers efforts et s'épuise après; tel qui promettait de passer pour un génie a beaucoup de peine à devenir un homme médiocre dès qu'il est arrivé à l'âge de raison; tel autre, qui n'excitait l'attention de personne, fleurit et éclate tout à coup, comme un bourgeon printanier. Casimir Delavigne, pour ne citer que lui, était toujours mis au pain sec quand il étudiait le _De Viris_; cependant sa réputation d'auteur dramatique fut très-précoce, puisque à vingt-six ans, il était illustre dans le quartier de l'Odéon.

M. Louis Berlioz destinait son fils à la médecine; c'était un parti sage, les pères ayant l'habitude de vouloir que leurs héritiers directs continuent les traditions de la famille, le fils d'un général étant militaire (le plus souvent) et le fils d'un avocat, avocat. Seulement, les pères proposent et les garçons disposent; nous voyons des romans remplis de ces exemples-là, sans compter que la réalité se charge quelquefois de copier les romans. Pour le savant et honorable médecin de la Côte-Saint-André, les pots-pourris que son fils écrivait sur des thèmes italiens n'étaient qu'un passe-temps agréable, les romances composées sur des paroles de Florian (toujours en mode mineur) servaient de soupapes de sûreté à une imagination trop échauffée; pour Hector Berlioz, au contraire, c'étaient les seuls travaux qui le séduisissent, les seuls auxquels il s'intéressât. Vainement, le père étalait-il dans son cabinet l'énorme traité d'ostéologie de Munro, contenant des gravures de grandeur naturelle «où les diverses parties de la charpente humaine étaient reproduites très-fidèlement»; l'adolescent, dédaignant ces superbes os, s'amusait à feuilleter le traité d'harmonie de Rameau ou celui de Catel, qu'il était parvenu à se procurer:--«Apprends ton cours d'ostéologie, dit un jour le père, je te ferai venir de Lyon une flûte garnie de nouvelles clefs...» Ce fut la première et la dernière fois, je suppose, que le sévère Munro fit progresser quelqu'un dans l'art de jouer de la flûte.

Il commençait à être temps de pousser plus à fond les insuffisantes études médicales commencées au logis; Paris, Montpellier, Strasbourg, délivraient des diplômes de docteur; M. Louis Berlioz se décida à envoyer son fils à Paris. Celui-ci s'y rendit en compagnie d'un sien cousin, excellent musicien lui-même, mais candidat moins frivole aux grades de la Faculté; par la suite, M. A. Robert devint, en effet, l'un des praticiens les plus distingués de la capitale. Les deux jeunes gens assistèrent ensemble aux leçons d'Amussat, de Thénard, de Gay-Lussac, d'Andrieux; comme Andrieux parlait littérature, Hector s'attacha surtout à ce professeur et conçut le projet de lui demander un livret d'opéra. L'auteur des _Étourdis_ avait alors soixante-quatre ans: «Cher monsieur, répondit-il, je ne vais plus au spectacle; il me conviendrait mal, à mon âge, de vouloir faire des vers d'amour, et, en fait de musique, je ne dois plus guère songer qu'à la messe de _Requiem_.» Andrieux, sa lettre écrite, prit le parti de la porter au domicile de son correspondant inconnu. Il monte plusieurs étages, s'arrête devant une petite porte, à travers les fentes de laquelle s'échappe un parfum d'oignons brûlés; il frappe; un jeune homme vient lui ouvrir, maigre, anguleux, les cheveux roux et ébouriffés; c'était Berlioz, en train de préparer une gibelotte pour son repas d'étudiant, et tenant à la main une casserole:

--Ah! monsieur Andrieux, quel honneur pour moi!... Vous me surprenez dans une occupation.... Si j'avais su!