Part 9
De toutz lesquelz propos, Sire, la dicte Dame a monstré, par des parolles bien expresses, et par des contenances, qui m'ont semblé non feinctes, ny pleines d'artiffice, qu'elle en recevoit beaucoup d'ayse et de contantement; et m'a dict que de vostre convalescence, elle en avoit eu desjà advis, et en avoit remercyé Dieu, ainsy dévotement, comme elle debvoit, pour la conservation d'ung prince, à qui elle se trouvoit, par plusieurs grandes et bien expresses obligations d'amityé, fort estroictement unie; et que, de tant plus avoit elle agréable la confirmation, que je luy en apportois maintenant, qu'on luy avoit voulu imprimer beaucoup de doubtes de la qualité de vostre malladye, dont elle vous supplioit, de toute son affection, que voulussiez avoyr soing de vostre santé; qu'elle santoit ung très grand playsir que vous jugiés ainsy bien de ses déportementz vers voz affères, comme ilz estoient très parfaictement bons et droictz, et qu'il luy seroit faict un très grand tort de les souspeçonner aultrement, car juroit à Dieu qu'elle desiroit la conservation de vostre estat, de vostre authorité et de vostre grandeur, comme la sienne propre, ainsy qu'elle vous l'avoit envoyé tesmoigner par le cappitaine Leython, duquel elle espéroit que prendriés de bonne part tous les poinctz de sa légation;
Qu'elle vous remercyoit très grandement de la communicquation, qu'il vous playsoit luy fère, de voz affères, laquelle elle prenoit pour ung très certain gage de la bonne intelligence que vouliés continuer avec elle; et qu'elle joignoit en cella les mouvementz de son affection à ceulx de Vostre Majesté et de la Royne, vostre mère, pour se douloir de ce qui vous donroit affliction, et se resjouyr des choses qui succèderoient à vostre advantage; qu'elle confessoit avoyr porté beaucoup de peyne du bruict qu'on avoit faict courir de Monseigneur le Duc, car desiroit qu'ung tel prince, de qui vous meniés ung propos d'alliance avecques elle, fût exempt de toute apparance de chose qui peût toucher à sa réputation; ce qu'elle, à dire vray, vouloit bien examiner, car, non seulement le vouloit cognoistre exempt de coulpe, mais encores de toute souspeçon d'en avoyr; et que si, d'avanture, la chose alloit ainsy, qu'on l'eût adverty que quelques ungs vouloient attempter à sa personne, et qu'à ceste occasion il eût pensé de se retirer, non pour se joindre aulx eslevez, ny pour entreprendre rien contre vostre intention, car cella seroit inexcusable, mais pour pourvoir à luy, qu'il ne luy en debvoit estre rien imputé, non plus qu'à La Molle, si sa dellibération n'avoit tendu qu'à saulver la vye de son maistre, ainsy qu'elle le vous avoit faict remonstrer par son ambassadeur; et qu'elle vous prioit, d'ung cueur de bonne seur, de ne vouloir, à la persuasion et praticque de ceulx qui, possible, n'ont bonne intention à vostre grandeur, laysser oprimer la réputation de Mon dict Seigneur le Duc, ny la vye de son serviteur, si elle y attouchoit en rien;
Et, quand à ce que le comte de Couconnas avoit dict du comte de Montgommery, elle me pouvoit dire, avec vérité, de n'avoyr entendu ung seul mot d'icelluy Montgommery, depuis sa folle entreprinse, et qu'il sentoit bien, où qu'il fût, qu'il l'avoit offancée, et qu'il n'avoit à demander ny espérer rien de ce royaulme; dont elle vous prioit, Sire, de vous en mettre en tout repos; qu'elle auroit grand playsir que donnissiés la paix, et ung honneste accommodement en la religion, à voz subjectz, affin de satisfère à vostre parolle, et divertyr les inconvénientz de ceste guerre, qui ne pourroient, sellon qu'elle les comprenoit, estre sinon bien grands et dangereux; et, en cas qu'ilz ne se voulusent contanter de la rayson, qu'elle louoit bien fort qu'eussiés faict une bonne provision de forces pour les y contreindre; en quoy elle vous offroit, de bon cueur, tout ce à quoy vous jugeriés bon et honneste de l'employer.
J'ay mis peyne, Sire, de luy agréer, par toutes les bonnes parolles que j'ay peu, sa bonne et vertueuse responce, et, après aulcunes particullarités, je me suis arresté ung peu à luy dire, touchant Monseigneur le Duc et le Roy de Navarre, que Voz Majestez Très Chrestiennes les avoient trouvés si esloignés de toutes malles pensées, et avoyr l'intention et l'inclination si vertueuses et si généreuses, à tout ce qui estoit de leur debvoir et de leur honneur, envers Dieu et Vostre Majesté, que Vous, et la Royne, vostre mère, me mandiés que, pour vostre singullier contantement, vous n'y sçauriés desirer rien de plus, ny de mieulx, et qu'il n'y avoit jamays eu ung plus naturel amour, ny une plus parfaicte intelligence, entre vous, que mayntenant;
Et, pour le regard de La Molle, que je luy voulois bien monstrer ce que la Royne m'en escripvoit, du XXVe du passé, dont luy ay leu la lettre.
Et elle m'a dict qu'elle craignoit seulement le danger du serviteur, pour la réputation de Monseigneur; et m'a demandé comme il alloit de Monsieur de Montmorency.
Je luy ay dict qu'il continuoit tousjours le debvoir d'ung grand et loyal, et très fidelle subject, vers Vostre Majesté, et que c'estoit luy qui, ayant examiné le faict, et cognu la grande tromperie qu'on avoit voulu uzer à Voz Majestez, et à ces jeunes princes, avoit jugé qu'il estoit besoing de chastiement; dont il tenoit son lieu près de Voz Majestez, avec plus de crédit et d'authorité que jamays.
Et, sur la fin, la dicte Dame m'a comentée la pleincte de ses subjectz, touchant les prinses et otrages, que les Françoys leur faysoient sur mer, et du peu de justice qu'ilz trouvoient en France; et qu'elle vous supplyoit très cordiallement, Sire, d'y pourvoir, affin de fermer la bouche à aulcuns des siens, qui prenoient occasion, par là, de mal opiner sur l'entretènement de vostre mutuelle amityé. Sur quoy, luy ayant déduict plusieurs choses pour rejecter la coulpe sur elle, et sur les siens, ainsy qu'elle en a advoué une grande partie, elle m'a fort gracieusement licencié. Et sur ce, etc. Ce Xe jour de may 1574.
Ce que dessus estoit bien advancé d'escripre, quand la dépesche de Vostre Majesté, du IIe du présent, est arrivée, laquelle satisfaict amplement, et par très bon ordre, à mes précédantes, et à plusieurs aultres choses qu'il estoit besoing que je sceusse; dont en iray entretenir, ung jour de ceste sepmayne, ceste princesse, et mettray peyne de la tenir tousjours la mieulx disposée, que je pourray, vers Vostre Majesté.
Tout à ceste heure, me vient d'arryver une aultre dépesche, du IIIIe du présent, avec la nouvelle de la détention de messieurs de Montmorency et de Cossé. Je traicteray de l'une et de l'aultre avec la dicte Dame, et puis vous manderay ce qu'elle m'en aura dict.
CCCLXXXIe DÉPESCHE
--du XVIe jour de may 1574.--
(_Envoyée jusques à Calais par la voye du Sr Acerbo._)
Changement apporté dans les bonnes dispositions des Anglais par les exécutions de Coconas et de La Mole, et l'arrestation de Mrs de Montmorenci et de Cossé.--Grands armemens faits en Angleterre, qui peuvent être dirigés contre la France.--Sollicitations de Montgommery pour avoir des secours.--Audience.--Mécontentement d'Élisabeth au sujet de l'exécution de La Mole.--Conseils qu'elle donne au roi.--Nouvelle proposition de l'entrevue, faite par l'ambassadeur.--Disposition d'Élisabeth à reprendre la négociation du mariage.
AU ROY.
Sire, devant le dixiesme de ce moys, je n'avoys poinct cognu que les Angloys eussent aulcune dellibération contre Vostre Majesté, ny pas une contre le repos de vostre royaulme, en faveur des eslevez; ains que toutz leurs appretz et appareils, tant par mer que par terre, s'adressoient contre l'armée d'Espaigne, à laquelle, nonobstant qu'ilz eussent accordé l'octroy du passage libre, et de pouvoir entrer dans les portz, et toutes aultres faveurs et rafraychissementz qu'elle voudroit demander, comme à flote d'amys et confédérez, la résolution estoit néantmoins prinse de luy oposer une aultre gagliarde armée, de toutz les grandz vaysseaulx de ceste princesse, et de plusieurs aultres particulliers, jusques au nombre de cent; non sans quelque secrette intelligence, avec le prince d'Orange et avec ceulx de la Rochelle, que, au cas qu'avec cent aultres bons navyres qu'ilz debvoient avoyr lors en mer (sçavoir le dict prince, soixante dix, pour sa part, et iceulx de la Rochelle trente, équippés aulx despens du contract de sel qu'ilz ont faict avec les Ollandoys), icelluy prince attachât le combat, qu'indubitablement il seroit assisté des Angloys. Et desjà estoit arresté que l'amyral mesmes d'Angleterre, et plusieurs gentilshommes de court, et aultres principaulx personnages du royaulme, yroient à l'entreprinse. Dont les six premiers vaysseaulx, avec deux mille cinq centz hommes, debvoient sortir, le XXe du présent, soubz la conduicte de milord Havart, et le reste de l'armée s'aller dresser, en la plus grande dilligence que fère se pourroit, à Porsemue, pour estre preste, ung peu avant la St Jehan.
Mais aussytost que les deux évènementz, de l'exécution du comte de Couconnas et de La Molle, et puis de l'emprisonnement de MMrs les mareschaulx de Montmorency et de Cossé, ont esté rapportés icy, le Xe de ce moys, par le courrier de leur ambassadeur; à quoy ilz adjouxtent davantage que Mr le mareschal Dampville a esté aussy faict prisonnier à Narbonne, il n'est pas à croyre la mutation et changement de volontés qu'on a incontinent veu en ceste court. Et n'ay peu encores descouvrir, Sire, si, en leurs fréquentes et longues tenues de conseil, ilz ont rien ordonné contre ce qu'ilz avoient dellibéré auparavant, ny à quoy présentement ilz se résolvent; tant y a que je supplye très humblement Vostre Majesté de donner tout le meilleur ordre, qu'elle pourra, aulx portz et places qui regardent l'Angleterre; car, là où auparavant je n'entendoys, de toutes partz, icy, que bonnes parolles de paix avecques la France, maintenant l'on m'en rapporte, à toute heure, de bien contrayres. Et je sçay bien que ceulx cy n'ont faute d'inclination à la cause des eslevez, et si, sont si picqués de l'exécution de ces deux gentilshommes, et de la détention des aultres trois seigneurs, croyant fermement que cella a esté conduict par la menée du party, qu'ilz estiment estre leur adversayre, que je ne fay doubte que Vostre Majesté n'ayt à sentir, ou ouvertement, ou soubz main, de la contradiction, de ce royaulme, avant la fin de l'esté; bien que je m'y opposeray le plus qu'il me sera possible.
Et suyvant ce qu'il vous a pleu me commander, Sire, que je advertisse les gouverneurs, mes voysins, de ce que je pourrois descouvrir qui leur importeroit, j'ay desjà escript, de ma main, à Mr de Calliac une entreprinse qu'on avoit sur Bolloigne, laquelle a esté offerte au prince d'Orange, qui, sellon qu'on m'a dict, l'a refuzée; et depuis, celluy, qui l'a mené, a esté icy, et a parlé à ceulx de ce conseil. Aussy a parlé à eulx ung, qu'on nomme Lelua, homme de peu d'apparance et de petite qualité, qui dit estre envoyé de la part du Prince de Condé, pour encourager à la guerre les françoys qui sont par deçà, et les assurer que, dans le prochain moys de juillet, il sera avec une armée bien près de Paris.
Et le comte de Montgommery a escript, de son costé, en ceste court, conformément à ce que m'avez mandé de luy, qu'il estoit sorty de St Lo; mais dict que c'est avec trois centz chevaulx, et ce, à deux fins: l'une, pour soulager les vivres et monitions de la place, et l'autre pour assembler des forces, affin d'aller lever Mr de Matignon de devant le dict St Lo, ainsy qu'il l'a levé, luy, de devant Valoignes; mais aulcuns présument qu'il l'a faict pour ne se vouloir enfermer, et pour munir, le mieulx qu'il pourra, Quarantan, qui est ung lieu sur la mer, affin de s'en pouvoir rettirer quand il voudra. Et cependant il sollicite avec très grande instance ceulx qui ont, icy, affection à son entreprinse, de l'aller trouver bientost, ou bien de luy envoyer ung bien prompt secours, dont j'entendz que le jeune La Moyssonnyère, qui se faict nommer le cappitaine Mondurant, s'est desjà secrettement appresté, avec soixante ou quatre vingts françoys, pour s'y acheminer, à la file.
Et d'ailleurs j'ay aulcunement suspect cest armement des Angloys, parce que aulcuns des parans et amys du dict Montgommery vont dessus: ce qui me faict, de rechef, suplier très humblement Vostre Majesté de fère réytérer, tout le long de la coste, l'advertissement de s'y tenir sur ses gardes, et envoyer ung peu de renfort de gens de guerre partout; bien qu'à dire vray, Sire, ceste princesse ne m'a encores faict démonstration, ny déclaration aulcune, que je puisse ny doibve sinon interpréter en très bonne part; car m'ayant assigné l'audience à jeudi dernier, et se trouvant, d'avanture, pressée de beaucoup d'aultres affères, elle me dépescha ung de ses valletz de chambre pour me pryer que je voulusse avoyr pacience jusques au deuxiesme jour ensuyvant; mais, comme le messager me fallit, j'arrivay lorsqu'elle n'y pensoit pas. Néantmoins elle ne voulut que je m'en retournasse sans la voyr, dont supercéda ses aultres affères, et m'ouyt fort volontiers.
A laquelle je récitay, par le menu, la teneur des deux dépesches de Vostre Majesté, du IIe et IIIe du présent, sur lesquelles je confesse librement qu'elle monstra de ne rester guyères contente, ny de l'exécution des deux premiers, ny de la prison des deux seconds; mais elle fit bien une grande allégresse de l'amandement qu'aviez senty en vostre mal, et de l'espérance qu'aviez de vostre prochaine et parfaicte guérison, pour laquelle elle vous prioit de croyre qu'elle faysoit continuelles prières à Dieu, aussy dévotement comme pour la conservation de sa propre vye.
Et s'est mise à discourir qu'elle creignoit bien fort que, par les aguetz et artiffices d'aulcuns, qui avoient faict de grands dessings sur vostre malladye, Vostre Majesté et la Royne, vostre mère, ne vous layssissiés conduyre à jouer vous mesmes, contre vostre propre repos, et seureté, ces divers roolles qu'aviez commancé en vostre mayson, car elle le conjecturoit ainsy sur aulcunes dilligences, qu'on luy avoit mandé, qui s'estoient faictes en Allemaigne, et qu'elle desireroit, de bon cueur, pouvoir estre quelques heures près de Voz Majestez, pour vous dire librement ce que, possible, vous ne sçavez, ny nul vous l'ozoit dire; et que, d'une chose avoit elle à se plaindre grandement de vous deux, touchant l'exécution de La Molle, et en faysoit plus de tort à la Royne que non pas à vous, car, principallement, elle s'en estoit addressée à elle pour la prier qu'elle voulût considérer, en cella, l'honneur de son filz, lequel elle luy proposoit pour mary; dont elle pensoit avoyr aulmoins impétré que, quand le procès seroit parachevé, la communicquation luy en seroit sommayrement faicte, premier que de passer à l'exécution, ainsy que son ambassadeur le luy avoit escript; et la lettre, que je luy avoys faicte voyr, de la Royne, sembloit parler en ce sens; mais que toutes ses prières et remonstrances n'avoient peu gaigner une heure de temps en cella, dont elle voyoit bien que son crédit devers Voz Majestez estoit par trop petit; et néantmoins qu'elle n'attandoit sinon une pareille précipitation de jugement contre les aultres deux prisonniers, par la dilligence de leurs adversayres, qui vous vouloient fère ruyner ce party, affin que le leur se trouvât seul, et supérieur, et nullement contredict en vostre royaulme; ce qu'elle n'estimoit estre la seureté de Voz Majestez.
Néantmoins, puisque, ny ce qu'elle vous pourroit donner de conseil, ny de consolation, ny d'assistance, en voz présentz affères, pouvoit estre bien prins, ny tenu en grand compte, elle s'en déporteroit, et recourroit à prier Dieu pour vous, qu'il voulût bien conduyre voz affères, et donner à elle le sens de conduyre bien les siens par deçà la mer, adjouxtant plusieurs aultres choses en termes fort exprès, tant des personnes que des évènementz passés, et de ceulx qu'elle crainct à l'advenir; et avec tant d'apparance d'affection que j'ay esté contrainct de luy réplicquer:
Que je la supplioys de se souvenir que, en toutes grandes et excellantes qualités de bonne seur, elle estoit germayne de Vostre Majesté, et, comme telle, il falloit qu'elle jugeât ceste matière d'estat, et non sellon le discours de ces passionnez, que je cognoissois bien, qui avoient parlé à elle; et qu'elle debvoit penser de ne pouvoir avoyr amityé en France qui luy sceût estre utile, ny inimityé qui luy peût estre dommageable, que aultant qu'elle se feroit proprement amye ou ennemye de Vostre Majesté, et non de quel qui fût de voz subjectz; et que je ne voulois rien dire contre le comte de Couconnas et La Molle, qu'aultant que Vostre Majesté m'en avoit escript, suyvant leur condempnation par arrest de vostre parlement, ny de MMrs les mareschaulx de Montmorency et de Cossé, sinon qu'ilz avoient esté tenus, jusques icy, pour fort honnorables, fort prudentz et fort loyaulx conseillers et subjectz; desquelz néantmoins la réputation, sur l'examen de leurs faictz, ne pourroit estre aultre que celle que vous en aurez; et que je la supplioys qu'en lieu de se courroucer, elle se voulût condouloyr, avecques vous, de la violence qu'elle jugeoit bien que Vostre Majesté et la Royne, vostre mère, aviez souffert en vous mesmes, premier que de la fère à ces deux personnages, lorsqu'aviés esté contrainct de mettre la main sur eulx; et que vous en souffriés encores plus, à ceste heure, en les gardant en prison, que eulx d'y estre gardés;
Et qu'au reste, de plusieurs grands ennuys, qui vous venoient de ces accidantz, celluy estoit très grand, que vous vous trouviés contrainct de différer, pour quelques jours, vostre voyage de Bolloigne; lequel néantmoins vous proposiés plus fermement que jamays d'accomplir, aussytost qu'auriés ung peu accommodé voz affères, affin de conduyre l'entrevue, puisque l'affère n'estoit plus accroché qu'à ceste seule difficulté: qu'elle peût avoyr agréable la personne, sellon que ne desiriés rien tant au monde que de vous conjoindre en une perpétuelle confédération et alliance avec elle et avec sa couronne, par le moyen de ce mariage;
Et sur ce qu'elle avoit craint que Monseigneur le Duc fût en maulvaise intelligence avec Voz Majestez, auquel cas, elle disoit de ne pouvoir jamays plus avoyr si bonne opinion de luy comme auparavant, que j'avoys commandement de luy respondre, encores une foys, ce que la Royne Mère en avoit respondu à son ambassadeur, et ce que je avoys eu charge de luy en dire, icy, à elle: que vous l'aviez trouvé si esloigné de cella, et avoyr l'inclination si droicte et si vertueuse, à tout ce qui estoit de son debvoir vers Dieu et Vostre Majesté, et vers la Royne, sa mère, que toutz deux n'y pouviés desirer rien de plus, ny de mieulx, pour vostre parfaict contantement; et luy aviez trouvé ung desir qui tendoit tant à acquérir honneur, avec dignité et réputation, sans blasme, que vous pouviés dire qu'il avoit le cueur aultant généreulx et royal que prince qui fût au monde.
Elle m'a respondu que je me gardasse bien d'avoyr si maulvayse opinion d'elle, qu'elle eût emprunpté ce qu'elle m'avoit dict du discours de pas ung des siens; ains qu'elle l'avoit prins de la vraye bonne affection qu'elle portoit à Vostre Majesté, et qu'elle prioit Dieu qu'elle eût veu plus de mal en ces accidantz, que vous n'en y eussiés, puis après ce, trouvé; et que, de vostre voyage, de Bolloigne, elle pouvoit bien présumer que les ennemys du propos, lesquelz vous sçavoient bien tirer ailleurs, vous pourroient bien divertyr d'y venir, mais qu'elle remettoit cella à Dieu; seulement me vouloit dire, et me l'a dict en riant, qu'elle estoit d'assez bon lieu pour avoyr ung prince libre à mary, et qu'elle n'en vouloit poinct de pire condicion.
Et ainsy, après plusieurs devis, dont les aulcuns ont esté proférés d'affection, et les aultres ont esté assez gracieulx, je me suis, pour ceste foys, licencié d'elle.
Et sur ce, etc. Ce XVIe jour de may 1574.
A LA ROYNE.
Madame, en une partie de la lettre que je fay présentement au Roy, je y mectz les advis que j'ay à mander à Voz Majestez, et, en l'aultre, je y touche les propos que ceste princesse m'a ceste foys tenus, laquelle m'a fort prié de vous représanter, le plus vifvement que je pourrois, la juste occasion, qu'elle avoit, de se tenir pour offancée que n'eussiés voulu avoyr quelque esgard à ce qu'elle vous avoit faict dire et remonstrer pour La Molle et Couconnas, qui pourtant n'estoit chose qui touchât à elle, ains proprement à l'honneur de vostre filz et par conséquent au vostre. Sur quoy, après l'avoyr layssée ung peu eslargir en sa collère, je me suis vifvement opposé à la pluspart de son discours, et en sommes venus en une contestation non petite; mais encor que je sçay bien que la rayson a esté de mon costé, elle, comme grande Royne, ne s'est volue laysser vaincre, jusques à ce que je luy ay dict que je m'assuroys que Vostre Majesté luy feroit cognoistre que l'exécution, dont elle se pleignoit, de ces deux gentilshommes, estoit très juste, et n'avoit peu estre plus longtemps différée; et qu'il faudroit qu'elle prînt rayson en payement. Ce qu'elle, à la fin, a accepté. Et puis, j'ay suivy à luy dire que je vous escriprois ardiment que j'avoys facillement recueilly, du propos et des contenances d'elle, qu'elle n'avoit nulle malle impression de Monseigneur le Duc, vostre filz.
Elle m'a respondu qu'elle ne vouloit estre si ingrate que d'avoyr en mauvayse estime ung prince, qui monstroit de l'avoyr bonne d'elle; mais que je vous disse ardiment, et s'est mise à soubrire, qu'elle ne prendroit poinct de mary, les fers aulx pieds. Et, pour ceste foys, je n'ay peu tirer aultre chose d'elle sinon qu'elle verra ce que le cappitaine Leython luy rapportera de la part de Voz Majestez.
Au surplus, Madame, je me suis beaucoup consolé de ce que, en me commandant, par vostre lettre du IIe de ce moys, d'avoir encores ung peu de pacience jusques à ce que ces présentz affères soient ung petit remis, il vous plaist m'assurer, qu'aussytost qu'ils le seront, Vostre Majesté mesmes me moyennera mon congé, et fera que le Roy, qui monstre estre bien contant de mon service, m'uzera quelque digne récompense. Je remercye très humblement Vostre Majesté de l'une et de l'aultre promesse, et, comme ayant besoing de toutes les deux, je les accepte et supplie très humblement Vostre Majesté les accomplir, et qu'il luy playse se souvenir que nul gentilhomme, de toutz ceulx qui sont au service de Voz Majestez, a esté plus longuement continué, et sollicité au travail, que moy, ny plus longtemps oblié à la récompense; et que beaucoup de nécessitez me pressent, à ceste heure, de ne pouvoir plus attandre. Dont, entre aultres, je vous puis assurer, Madame, avecques vérité, que la cherté est si extrême, icy, que, depuis ung an, toutes provisions sont enchéries par moytié, et quelques unes excèdent le double, de sorte qu'il s'en fault par trop que l'estat ordinayre d'ambassadeur y puisse suffire. A quoy je supplye très humblement Vostre Majesté y fère avoyr de l'esgard, et qu'il ne me soit faict tant de tort que de me oster, ou retarder, les gages de la chambre et la pension de douze centz livres: car, avec les autres pertes que j'ay faictes, ce seroit me conduyre à mendicité, dont j'espère que Vostre Majesté m'en préservera. Et sur ce, etc.
Ce XVIe jour de may 1574.
CCCLXXXIIe DÉPESCHE
--du XXIIIe jour de may 1574.--
(_Envoyée exprès jusques à Calais par Jehan Volet._)
Audience.--Plainte contre une expédition préparée par le capitaine Montdurant.--Assurance de la reine qu'elle en arrêtera le départ.--Continuation des armemens.--Nouvelles instructions données au capitaine Leython.--Nouvelles de Marie Stuart.--Plaintes des Anglais à raison des prises.--Sollicitations de l'ambassadeur pour obtenir la juste récompense de ses services.
AU ROY.