Part 5
Je luy ay respondu que ce que je luy avoys à explicquer de ma créance luy donroit assez à cognoistre de quelle façon je vous avoys escript ses propos, et comme Vostre Majesté les avoit prins. Et encor, Sire, qu'il m'est bien souvenu qu'ung de ses troys conseillers m'avoit desjà admonesté que je debvois considérer les ennemys que j'avoys en ce propos; (et que, si je venois, de rechef, à débattre ceste forme de privée entrevue, qui m'estoit desjà accordée, qu'ilz m'y succiteroient des labirintes nouveaulx, qui seroient très longs et très difficilles à desmeller, et que, puisque je pouvois avoyr la dicte entrevue en effect, qu'il ne falloit que je m'arrestasse à la formalité, car il estoit très certain que le tout dépendoit maintenant de voyr Monseigneur le Duc, et que, sans cella, le mariage ne succèderoit jamays; et néantmoins, pour l'incertitude de l'évènement, la Royne, sa Mestresse, estoit conseillée de monstrer tousjours qu'elle n'en vouloit venir si avant; dont, de tant qu'il appartenoit à Monseigneur le Duc, qui estoit l'homme, de fère toutes les instances du mariage, c'estoit aussy à luy de monstrer quelque trêt extraordinayre de son affection en la poursuyte de ceste entrevue, et qu'il ne debvoit réputer qu'il luy peût jamays tourner à honte de venir voyr celle qu'il nommoit sa maistresse, en la privée façon qu'elle le devisoit); néantmoins, Sire, je me suis contenu dans les termes de l'instruction que j'ay trouvée dans vostre lettre. Et par ainsy, ay dict à la dicte Dame que Vostre Majesté et la Royne, vostre mère, aviés beaucoup esmerveillé la forme de la responce qu'elle vous avoit faicte, et mesmes de ce qu'elle vous y avoit représanté plus d'incertitude de sa volonté que nulle bonne espérance de la vouloir effectuer; dont aviés esté à ne sçavoyr que y fère, ny que dire davantage. Néantmoins, après avoyr bien digéré le faict, voyant que le nouveau escrupulle n'estoit sinon celluy mesmes qu'on avoit auparavant proposé, et que c'estoit plustost une invention faicte, à poste, par les ennemys, pour interrompre encores le propos, ceste foys, que non qu'ilz pensassent dire vérité, car aviés l'object devant voz yeulx, qui vous assuroit du contrayre, vous vous estiés mis toutz trois à dellibérer comme vous pourriés, tout ensemble, contenter le desir de la dicte Dame, et satisfère à vostre réputation, car pensiés bien qu'elle ne voudroit que vînsiés à luy complayre, sinon avec la conservation de vostre honneur; et que, là dessus, Sire, vous me commandiés de luy dire tout franchement que vous ne croyriés jamays que, en vostre endroict, et de la Royne, vostre mère, sur ung si cordial offre, comme vous luy aviés faict, de Monseigneur le Duc, qui s'estoit encores luy mesmes tout entièrement offert à elle, elle eût le cueur de vous vouloir tromper ny uzer de simulation, ny qu'elle vous ait faict fère déclaration qu'elle se vouloit marier, et vouloit préférer vostre alliance à toutes celles de la Chrestienté, pour, puis après, se mocquer de vous, ains que sincèrement elle correspondoit à vostre sincérité; et que, sur ceste confiance, vous aviés résolu de surmonter encores, s'il vous estoit possible, ceste renouvellée difficulté, en soubmettant la décision d'icelle au parfaict jugement de ses yeulx. En quoy vous la vouliés prier, de bon cueur, qu'elle considérât que Monseigneur le Duc estoit nay grand, et tenoit ung très grand lieu au monde, et commandoit aujourdhuy sur toutz les affères de Vostre Majesté, et que pourtant il n'estoit pas possible que sa venue vers elle peult estre collorée, ny couverte, soubz la légation de quelconque aultre ambassadeur, que peussiés envoyer par deçà; mais vous aviés advisé que, en venant en Picardye, où aviés desjà proposé de vous acheminer, à ceste my caresme, pour changer d'air, sellon que voz mèdecins disoient que cella ayderoit bien fort à vous mieulx reffère de la fiebvre quarte, laquelle vous avoit layssé; que, pour l'amour d'elle, et pour servir à ce bon effect, et pour mieulx couvrir le voyage de Monseigneur le Duc, vous poursuivriés vostre chemin jusques à Bouloigne, et que, si elle se vouloit aussy approcher, vers ce quartier là, jusques à Douvres, que Vostre Majesté et la Royne, vostre mère, mettriés peyne de luy dresser si à propos, et privément, et secrettement, la dicte entrevue, et sans y uzer aulcun apparat ou despence, que vous espériés, en toutes sortes, de la rendre très contante.
Elle, d'ung bon visage, et d'une fort bonne démonstration, m'a respondu que, en voz lettres et en la créance d'icelles, il vous plaisoit et à la Royne, vostre mère, continuer si honnorablement le pourchas de son alliance, qu'elle voudroit de bon cueur vous pouvoir bien complayre, et s'accommoder à ce que desiriés; et vous supplioit de croyre qu'elle n'estoit si superbe de se vouloir excuser de s'approcher vers Voz Majestez, car, pour servir à vostre honneur et grandeur, elle entreprendroit bien ung plus long et plus malaysé voyage que d'aller jusques à Douvres; mais que n'y ayant pas longtemps qu'elle y avoit esté, et que son premier progrès estoit desjà dressé d'ung aultre costé, vers Yorc, ung chascun diroit qu'elle alloit chercher mary, non qu'elle voulût, pour cella, regarder tant à sa qualité de Royne, veu que Monseigneur le Duc estoit aussy luy mesmes royal, comme à ce qu'elle estoit fille. En quoy elle vous supplioit de trouver bon qu'elle n'outrepassât rien des modestes respectz qu'elle se debvoit réserver, bien que, par advanture, elle pourroit aller, comme en chassant, jusques en une mayson de milord Coban, à vingt milles de Grenvich, sur le chemin de Douvre, et rencontrer là Monseigneur le Duc, qui s'y pourroit trouver avec douze ou quinze des siens; ou bien, s'il se vouloit approcher à Gravesines, qui est ung lieu sur la Tamise, que bien facillement une barge l'yroit prendre là, et le porteroit fort secrettement avec les siens dans Grenvich, et qu'elle estimoit que c'estoit bien tout le mieulx qui s'y pouvoit fère.
Je luy ay réplicqué que, puisque Voz Majestez condescendoient de luy envoyer Monseigneur le Duc, en la plus descente et convenable façon que verriés le pouvoir fère, je la suppliois qu'elle se voulût, en quelque partie, accomoder à vostre volonté de s'approcher vers Douvres, et vous envoyer présentement le saufconduict, et que, de tout le surplus, elle s'en reposât ardiment sur le bon ordre que Voz Majestez y sçauroient bien donner.
A cella elle m'a respondu que la Royne, vostre mère, sçauroit très bien dresser la finesse, quand elle vouldroit, mais qu'elle craignoit qu'elle y voulût trop garder l'advantage de son filz; et que, de tant que ses principaulx conseillers estoient absentz, lesquels elle n'attandoit jusques au deuxiesme jour ensuyvant, elle me prioit, premier que de rien résoudre en cella, de luy donner ung peu de loisir d'en pouvoir conférer avec eulx.
Or ay je, Sire, distribué voz aultres lettres à iceulx conseillers, aussytost qu'ilz ont esté arrivés, et n'ay obmis de leur fère les instances et les offres, et leur déduyre les raysons, que j'ay cognu les pouvoir anymer et encourager, non seulement au poinct de ceste entrevue, ains aussy à résoudre la conclusion de tout l'affère.
Mais cepandant est survenu ceste nouvelle de la reprinse d'armes par voz subjectz de la nouvelle religion, laquelle, du commancement, a esté publiée fort grande, ainsy que je le vous ay mandé; mais, depuis, l'ambassadeur d'Angleterre l'a escripte fort modérément. Et je la suis allé représanter, en propres termes, à la dicte Dame et aulx siens, comme je l'ay trouvée dans vostre lettre, du IIIe du présent, y adjouxtant seulement que vous craigniés bien que les impacientz du repos, lesquelz, par leurs faulx bruictz et par leurs faulces subjections, s'efforçoient de ressuciter ce malheur dans vostre royaulme, n'aspirassent oultre à fère tousjours leur profict de ceste division, à deulx aultres encor plus maulvais effectz: l'ung estoit d'imprimer une maulvaise opinyon de Vostre Majesté aulx princes protestantz d'Allemaigne, pour les vous rendre ennemys, du costé de deçà, et les fère aussy ennemys du Roy, vostre frère, du costé de Pouloigne; et l'aultre, d'altérer la bonne amityé que vous aviés avec la dicte Dame, et traverser le pourchas que faysiés de son alliance. En quoy vous la supplyés, de bon cueur, de ne vouloir, pour tout cecy, s'esmouvoir aulcunement de sa part, car debvoit croyre, avec toute vérité, que ce qui estoit recommancé, et ce qui pourroit ensuyvre de trouble en vostre royaulme, seroit contre vostre volonté, et contre celle de la Royne, vostre mère, et celle de Monseigneur, vostre frère, et sans aulcune coulpe qui fût procédée de nul de vous; et que touts troys, quoy qui deût advenir, estiés tous résolus de persévérer, plus constamment que jamays, vers elle; et attandiés maintenant, avec très grand desir, sa responce sur ce que luy aviés naguyères faict proposer.
La dicte Dame m'a respondu que, en nulle sorte du monde, vous luy pouviés mieulx monstrer que vous l'aymiés et que vous vous fyiés d'elle, que de luy fère ainsy part et communicquation de voz affères; et qu'elle avoit ung merveilleux regret, que ceulx qui envyoient le bien et la prospérité d'iceulx, eussent tant de moyen que de les remettre en trouble, en quoy, si son advis estoit digne de venir devant Vostre Majesté et devant l'expérimantée prudence de la Royne, vostre mère, elle vous conseilleroit très volontiers toutz deux de fère, de main en main, enquérir si avant, contre ces faulx rapporteurs, que quelqu'ung en peult estre prins, pour le fère, en terreur des aultres, très exemplayrement punir, et plus griefvement que ceulx mesmes qui ont prins les armes, comme estant plus traistres qu'eulx: car plus grand trahison, à son advis, ne vous pourroit estre faicte que de vous distrayre et allyéner voz subjectz, et vous mettre en nécessité d'esprouver que peut; en voz susdicts subjectz, le désespoyr de vostre bonne grâce; et, quand à elle, que, en cest accidant et toutz aultres, vous la trouveriés tousjours très constante amye et très germayne bonne seur; et que, desjà une foys, elle avoit assemblé ceulx de son conseil pour adviser de la responce qu'elle auroit à me faire; vray est, qu'ayant depuis pensé que, à cause de ces nouveaulx accidantz, vous pourriés, possible, m'avoyr mandé quelque changement, elle avoit bien voulu attandre jusques à ce que j'eusse, de rechef, parlé à elle, mais voyant que je ne luy disois rien au contrayre, elle me feroit bientost sçavoyr ce qu'elle dellibéroit vous respondre, qui ne vous seroit, à son advis, sinon bien agréable.
Or, attandant cella, Sire, j'ai communicqué la mesme lettre de Vostre Majesté, du IIIe du présent, à ceulx de voz subjectz, plus principaulx, qui sont encores icy; lesquelz m'ont respondu qu'ilz estoient très marrys du renouvellement du trouble, et néantmoins qu'ilz avoient beaucoup de consolation de voyr que Vostre Majesté le détestoit et le vouloit remédier. Dont Mr le vydame, de sa part, a monstré qu'il ne vouloit rien mouvoir, ains plustost servir, en tout ce qu'il pourroit, à l'effect de la bonne intention qu'aviés à la tranquillité de voz subjectz, et qu'il y employeroit très volontiers, quand Vostre Majesté le luy commanderoit, les mesmes moyens qu'il m'avoit autreffoys dict qu'il pensoit avoyr bien bons vers le comte Palatin, aulmoins si les choses ne se trouvoient depuis bien fort changées en luy. Et Mr de Languillier m'a fort expressément confirmé sa résolution de vouloir jouyr du béneffice de l'édict, soubz la bonne grâce de Vostre Majesté, et que, s'il vous plaisoit vous servir de luy vers ceulx de la noblesse de Poictou, qu'il espéroit pouvoir beaucoup vers eulx, à les rendre, par sa persuasion et par son exemple, bien capables de vostre bonne intention, et que, plustost que de sa part il repreigne les armes, sinon par vostre commandement, encor qu'il voye ne pouvoir avoyr seur repos chés luy, qu'il s'en yra habiter en Suysse. Et la comtesse de Montgommery, laquelle m'est venue dire adieu, avec mademoiselle de Beaufort sa fille, quand elles sont allées à Hamptonne, m'a assuré qu'elle feroit incontinent sçavoyr à son mary ce que je luy avoys déclaré de vostre droicte intention, et le persuaderoit bien fort de la suyvre. Lequel son mary, Sire, estoit encores, le Ve de ce moys, à Gerzei, et n'en a poinct bougé; et a descouvert, ce dit on, deux trettés qui se faysoient pour le tuer, l'ung, par des soldatz qui, en guyse de marchandz et de marinniers, estoient, à cest effect, passés en l'isle, et l'aultre, par son secrettère, avec du poyson, dont le dict secrettère est prins, et dict on qu'il sera mené icy, et que le dict comte retournera bientost par deçà.
Je ne voy pas, Sire, que les Angloys, ny voz dictz subjectz, qui sont icy, dressent, pour encores, rien contre le bien de voz affères, mais il ne se fault pas attandre, si les choses vont plus avant, qu'ilz se puissent garder d'avoyr intelligence, et porter toute la faveur et support de forces et d'argent, qu'ilz pourront, à ceulx de leur religion. Et depuis naguyères, ung personnage, de grande qualité, allemand, a esté, icy, en nom et habit déguysés, lequel je sçay bien que ceste princesse a eu opinion que ce fût ung prince; et il a négocyé fort estroictement avec ceulx de son conseil. Dont je desire de bon cueur que Vostre Majesté et la Royne, vostre mère, par vostre vertu et prudence, pourvoyez que ce commancement de troubles, s'il est possible, n'ayt poinct de suyte en vostre royaulme.
Cependant pour mieulx retenir ceulx cy, j'ay tousjours plus instamment, que devant, sollicité la dicte Dame, leur Mestresse, de sa responce, et de me la fère bonne; de laquelle j'ay enfin obtenu de vous pouvoir mander, de sa part, que, puisque vostre dellibération estoit de venir en Picardye, pour changer d'air, après la fiebvre quarte, dont elle louoit et remercyoit Dieu qu'en fussiés bien guéry, qu'elle se tiendroit de tant plus heureuse et contante que plus elle se santiroit estre près de Vostre Majesté et de la Royne, vostre mère, et que ne luy pouvant estre bien séant de retourner maintenant à Douvre, pour les considérations qu'elle m'avoit desjà alléguées, que aulmoins se pourroit elle, soubz colleur d'aller à l'esbat et à la chasse, s'approcher en une de ses maysons, la moins esloignée du dict Douvre que fère se pourroit, là où, s'il plaisoit à Monseigneur le Duc prendre la peyne d'y venir privément, et sans cérymonie, ilz s'y pourroient rencontrer toutz deux; et elle auroit grand plaisir de le voyr; et, si Vostre Majesté se pouvoit contanter que l'entrevue se fît en ceste privée façon, car ne pouvoit juger qu'il luy peût estre bon de la consentyr aultrement, que son ambassadeur auroit charge de vous dellivrer le saufconduict, lequel, à cest effect, elle luy envoyoit présentement; et vous confirmeroit plus amplement ceste sienne responce; laquelle elle mesmes ne pouvoit, à cause d'ung peu de mal qui luy avoit prins à la main, la vous escripre, ainsy qu'elle avoit bien dellibéré de le fère. Qui est, en substance, Sire, tout ce que j'ay peu advancer en cest endroict. Et sur ce, etc.
Ce XVIIe jour de mars 1574.
CCCLXXIe DÉPESCHE
--du XXIIIe jour de mars 1574.--
(_Envoyée exprès jusques à Calays par le Sr Cavalcanti._)
Nécessité d'accepter l'entrevue.--Nouvelles des troubles de France.--Craintes inspirées par Montgommery.--Armemens faits en Angleterre.--Nouvelles des Pays-Bas et d'Écosse.--Meilleures dispositions d'Élisabeth envers Marie Stuart.
AU ROY.
Sire, je n'ay, par ceste dépesche, à mettre ny oster rien de ce que, par la précédante, du XVIIe du présent, je vous ay escript touchant l'entrevue, sinon de vous confirmer qu'il est besoing que Vostre Majesté se détermine à la consentir, ou bien laysser à tant le propos, car ceste princesse est très fermement résolue de ne passer oultre, sans voyr Monseigneur le Duc; et encores, si, en le voyant, l'on pouvoit estre bien assuré qu'elle procèderoit incontinent à la conclusion du mariage, le voyage ne seroit tant à regretter, mais, en l'incertitude où elle vous en laysse, avec l'accoustumée instabilité de deçà, je ne voy sinon que, pour parvenir là où Mon dict Seigneur le Duc prétend, il fault, par nécessité, ou qu'il azarde de venir incertain, ou qu'il quitte du tout son entreprinse. Et vous puis assurer, Sire, que la dicte Dame s'attand, sans aulcun doubte, qu'il viendra, et qu'elle sera preste de s'approcher, quand elle en aura plus de certitude, vingt ou vingt cinq mille vers Douvre pour le rencontrer.
La nouvelle s'augmante, de jour en jour, icy, des désordres et troubles qui multiplient en vostre royaulme; qui est cause que plusieurs angloys commancent de solliciter des moyens et des provisions de ceste court, pour pouvoir aller par dellà se joindre à ceulx de leur religion, et d'aultres praticquent d'avoyr des commissions pour armer des vaysseaulx; et aulcuns en y a qui mettent en avant qu'il seroit bon d'en accommoder de quelque nombre le comte de Montgommery, ensemble de quelques hommes et deniers, affin qu'il peût maystriser ceste mer estroicte, et entreprendre quelque descente en France, là où il verroit le pouvoir mieulx fère à son advantage; mais il semble qu'il ayt escript, de Gerzé, qu'encor qu'on ayt voulu attempter à sa vye, qu'il ne remuera rien contre Vostre Majesté, qu'il ne voye comme les choses yront plus avant, et comme il vous plerra uzer vers luy; car veult estimer que cella n'est procédé aulcunement de vostre commandement. Néantmoins, Sire, je l'observeray, le plus qu'il me sera possible; car l'on m'a adverty qu'il a envoyé icy fère quelque provision de pistollés et d'harquebouzes; et je voy bien que ceulx cy, de leur costé, poursuyvent de garnyr d'artillerye, d'armes et de tout aultre fourniement nécessayre, tous leurs grandz navyres de guerre, réservé d'y mettre les vivres et le nombre d'hommes qui faict besoing, car cella est remis à quand il sera temps. Et dellibèrent cepandant de mettre la flotte en deux, pour en envoyer tenir la moictyé à Portsemue, vis à vis du Hâvre de Grâce, et l'aultre moictié restera à Gilingam, où, de présent, elle est. Et m'a l'on dict que, depuis huict jours, il a esté dépesché, de ceste ville, une lettre de crédict, de soixante mille escuz, pour Francfort.
Je viens d'entendre que sept ou huict bretons sont arrivés, desquelz l'on présume que l'ung d'eux a charge d'aller devers le prince d'Orange, pour emprunter des navyres de guerre, mais je n'ay encores vériffyé cella. Bien m'a l'on dict que le susdict prince a mandé comparoir, à certain prochain jour, en Hollande, où il s'en est retourné, toutz les vaysseaulx qui s'advouent à luy, soubz prétexte de leur vouloir bailler ung règlement sur le faict de la navigation et sur les prinses, affin qu'ilz ne se portent plus en pirates, avec intention de déclarer désavouez ceulx qui ne comparoistront. Je ne sçay si, lors, il fera quelque autre dellibération. Les angloys qui s'estoient embarqués, icy, pour luy, sont arrivés à Fleximgues, et s'y en est trouvé le nombre de sept centz soldatz completz, quand ilz sont descendus de dellà, qui incontinent ont receu paye; dont l'entreprinse qu'on m'avoit adverty, sur Callays, est, pour ce regard, passée.
Les choses d'Escosse s'entretiennent encores en quelque repos, bien que l'on m'a dict que les bourgoys et marchandz, et le commun du pays, vont faysant une secrette ligue contre le comte de Morthon, pour les grandes exactions qu'il faict sur eulx, et qu'ilz ne veulent plus souffrir qu'il aille ainsy, de lieu en lieu, tenir la justice pour les piller et ruyner, comme il faict, et que les principaulx de la noblesse sont toutz retirés en leurs maysons. Milord trésorier a observé, luy mesmes, le temps de pouvoir présenter, bien à propos, la lettre de la Royne d'Escosse à la Royne, sa Mestresse; et m'a mandé qu'il la luy avoit faicte lyre toute entièrement, et qu'elle l'avoit trouvée en termes si honnestes, et escripte de si bonne façon, qu'il me pouvoit assurer que cella avoit beaucoup regaigné le cueur de sa Mestresse, et que les choses alloient, à présent, assés bien, et espéroit qu'iroient encores mieulx, entre elles deux. Sur ce, etc.
Ce XXIIIe jour de mars 1574.
CCCLXXIIe DÉPESCHE
--du XXVIIIe jour de mars 1574.--
(_Envoyée exprès jusques à Calais par Estienne Jumeau._)
Projet du roi de retarder l'entrevue.--Bruit de la mésintelligence qui aurait éclaté entre le roi et le duc d'Alençon.--Craintes que les Anglais ne veuillent profiter des troubles de France.--Soupçons contre Montgommery.--Affaires d'Écosse.
AU ROY.
Sire, estimant qu'il sera bon qu'ayés veu et considéré, à loisyr, la responce que la Royne d'Angleterre m'a faicte, laquelle je vous ay mandée, le XVIIe de ce moys, et qu'ayés ouy son ambassadeur, et retiré de luy le saufconduict qui luy a esté envoyé pour vous bailler, et que j'aye receu, là dessus, nouveau commandement de Vostre Majesté, premier que de changer ny débatre rien plus à la dicte Dame, j'ay advisé de ne luy proposer, jusques allors, ce que m'avez escript, du VIIe du présent, de luy prolonger l'entrevue; car semble qu'elle est aulcunement persuadée qu'encores que voz affères vous apportent une très suffizante occasion de ne vous esloigner, pour ceste heure, des envyrons de Paris, que néantmoins vous ne voudrés que Mon dict Seigneur le Duc laisse, pour cella, de venir fère, secrettement et privément, une course jusques icy, comme s'il alloit à quelque autre commission pour vostre service, joinct que le saufconduict, ainsy qu'on m'a dict, s'estend jusques au XXe de may prochain. Et il est à croyre, Sire, que, si le poinct de l'entrevue estoit cependant vuydé, que vostre voyage, puys après, en Picardye, seroit pour donner grand chaleur à tout le reste, et pour fère que le propos pourroit réuscyr à une ou aultre conclusion, pendant que seriés si près d'icy; et, possible, que le mariage se consommeroit, si, d'avanture, les personnes venoient à se complayre. Mais, de tant que je tiens ceulx cy ordinayrement pour très suspectz de mutation et de changement, je ne vous puis promettre, Sire, rien de plus certain d'eux que une grande incertitude; bien qu'à présent les choses monstrent de continuer, icy, telles, comme je le vous ay mandé, et comme le Sr Cavalcanti vous l'aura depuis confirmé, et encores, en apparance, semble quelles vont de bien en mieulx.