Part 34
L'examen se poursuyt vifvement et sans intermission contre ceulx qu'on a mis dans la Tour par souspeçon de la Royne d'Escosse. L'on m'a dict qu'on ne tire encores que choses légères et de peu de moment de leur audition; néantmoins l'on est à dellibérer, dans ce conseil, si la dicte Dame sera eschangée des mains du comte de Cherosbery, ou bien si l'on luy ordonnera à luy de la fère observer de plus près qu'il n'a faict jusques icy. Je ne sçay où en ira encores la résolution, tant y a que je incisteray, aultant qu'il me sera possible, qu'elle aille tousjours au mieulx.
Les choses d'Escosse se maintiennent encores assez paysibles, et a esté tenu à Lislebourg une forme d'Estatz, où les principaulx de la noblesse ont convenu, et s'en sont retournez assez contantz; et mesmes le comte d'Arguil a satisfaict, en présence des Estatz, aux bagues de la couronne, que le comte de Morthon demandoit à sa femme et en a emporté son acquict. Il n'y a esté, à ce que j'entendz, rien dict, faict, ny ordonné, au préjudice de vostre alliance; et Quillegreu, ny nul aultre, pour la part d'Angleterre, n'y a assisté. Il semble que, d'icy à quelques moys, l'on se doibt, de rechef, assembler au dict Lislebourg pour adviser s'il sera bon que le jeune Prince commance de prendre estat, et qu'il sorte d'Esterling, pour se monstrer au peuple, et qu'il aylle se promener par le pays; en quoy ne se sçayt encores comme l'on en dellibèrera, ny si l'on y peysera bien toutes les circonstances et inconvénientz qui en pourroient advenir.
J'attandz avec grand desir mon successeur, et attandz avec très grande dévotion de voz nouvelles, s'esbahyssant ceste princesse que, depuis le retour de Mr de La Chastre, il ne m'est arryvé ung seul mot de vostre part pour luy dire. Sur ce, etc. Ce XVIIIe jour de may 1575.
CCCCLIe DÉPESCHE
--du XXVIe jour de may 1575.--
(_Envoyée exprès à Calais par la voye du Sr Acerbo._)
Audience.--Remerciement de l'ambassadeur pour l'élection du roi comme chevalier de la Jarretière.--Serment prêté par le roi sur la confirmation de la ligue.--Demande afin qu'Élisabeth remplisse les nouvelles formalités auxquelles le roi s'est soumis.--Son refus de prêter un nouveau serment motivé sur ce qu'elle a déjà juré le traité.--Renvoi au conseil de cette difficulté.--Déclaration de la reine que, par suite du retard mis à acquitter en France une créance due à un anglais, il lui a été donné autorisation de se payer par lui-même sur les biens des Français.--Vives réclamations de l'ambassadeur contre cette résolution.--Délibération du conseil.--Instance pour que la reine déclare formellement à son ambassadeur auprès du roi, qu'elle desire la pacification en France.
AU ROY.
Sire, la veille de la Pantecoste, j'ay esté à Grenvich, où, d'arryvée, la Royne d'Angleterre m'a reproché que je l'avoys quasy oublyée; et je luy ay dict que je ne vouloys nullement excuser ma faulte d'avoyr esté plus longtemps que je ne debvoys à l'aller trouver, et que je cognoissoys très bien que ce que, depuis deux moys en çà, elle avoit faict vers Vostre Majesté, aultant honnorablement qu'il se pouvoit dire ny desirer au monde, méritoit bien que je luy usasse de plus grand debvoir, mais que j'avoys différé de venir à elle pour attandre qu'il me vînt quelqu'une de voz dépesches, après le retour de Mr de La Chastre; et vous aviez si continuellement esté occupé à ouyr les depputez de voz subjectz, que ne m'en aviez peu fère pas une, jusques à celle de maintenant.
De laquelle, premier que de traicter rien de ce qu'elle contenoit, je la vouloys bien fort humblement remercyer du soing qu'elle avoit eu, au dernier chapitre de son ordre, de vous fère eslire ung des chevalyers de la Jarretyère; qui estoit une suyte de ses bonnes démonstrations vers vous, par lesquelles elle faisoyt foy, à toute la Chrestienté, qu'elle vouloit avoyr beaucoup d'amityé et de bonne intelligence avecques Vostre Majesté; et que les troys gentilshommes, qu'elle m'avoit envoyez pour me le signiffier, n'avoyent rien, obmis de ce qui pouvoit servir à l'ornement de ce propos, et de m'assurer qu'aussytost qu'elle pourroit sçavoyr que vous l'auriez agréable, qu'elle vous dépescheroit ung seigneur de qualité pour vous aller apporter le dict ordre, ce que je vous avoys tout aussytost mandé; qu'elle ne sçauroit avoyr faict eschoyr ceste élection sur prince de la Chrestienté qui mette plus de peyne, que vous ferez, d'honnorer son dict ordre, et de l'accepter de très bon cueur.
Elle m'a respondu que, voyrement, avoit elle voulu fère cecy pour ung acte patant à ung chascung de la confirmation d'amityé et de plus estroicte intelligence qu'elle avoit avec Vostre Majesté; et que, si elle eût eu quelque aultre chose de plus présant et de plus grand en sa puissance, elle eût mis peyne de vous en honnorer; et que elle espéroit qu'ainsy que les feus Roys, voz bisayeul, ayeul, père et frère, ne l'avoyent refuzé de la main des prédécesseurs Roys de ceste couronne, qu'aussy Vostre Majesté ne dédaigneroit de l'accepter maintenant de la sienne.
J'ay suivy à luy dire que vous me commandiez, par ceste vostre dernière dépesche, de luy bien tesmoigner l'ayse et grand plésir qu'aviez eu d'entendre, par Mr de La Chastre, qu'elle avoit bien et agréablement receu la première négociation que luy aviez envoyée, avec toutz les poinctz qu'elle contenoit, comme elle avoit grandement caressé et bien traicté vostre ambassadeur et toutz les gentilshommes françoys qui estoyent avecques luy; de quoy vous la vouliez, de tout vostre cueur, infinyement remercyer, ensemble de la bonne et prompte volonté dont elle vous avoit, sans excuse ny difficulté, ny sans remise aulcune, accepté en la ligue commancée avec le feu Roy, vostre frère, et de vous en avoyr expédyé ung acte en termes de grande amityé et qui vous attribuoyent beaucoup d'honneur et de louange; et aussy que, en beaucoup de sortes, et par plusieurs de ses propos, elle vous avoit clèrement signiffyé son intention et la bonne affection qu'elle vous portoit; mesmes, lorsque, voyant retirer ung dogue mort d'entre les pattes de l'ours, elle avoit souhayté qu'_ainsy fussent toutz les ennemys de Vostre Majesté_. Qui estoyent toutes démonstrations qui vous avoyent extrêmement contanté, et vous la vouliez bien pryer de croyre qu'elle les avoit colloquées en l'endroict du meilleur et plus certain de ses amys, et du plus recognoissant prince, d'entre toutz ceulx de son alliance; et que à nulle aultre promesse, que vous eussiez jamays faicte, vous n'aviez plus allègrement ny plus volontiers obligé vostre foy et sèrement, qu'à celle de son amityé et de la confédération que vous aviez avec elle; et que, tout ainsy que vous la luy aviez sollennellement jurée, qu'ainsy la luy garderiez vous très sainctement et de bonne foy; et n'y auroit occasion du monde, ny persuasion de personne vivante, qui vous en peût destourner. En confirmation de quoy, vous luy envoyez la lettre, de vostre main, qu'elle avoit demandée.
La dicte Dame, avec beaucoup de plésir, a soubdein prins, et leu, et releu, fort curieusement, la dicte lettre, ensemble la soubscription et la suscription d'icelle; et l'ayant trouvée entièrement sellon son desir, elle m'a dict qu'elle avoit à se louer beaucoup de Mr de La Chastre et de moy, des bons et honnorables raportz qu'elle cognoissoit bien que nous avions faict et escript d'elle, et mesmes de ne vous avoyr cellé la particullarité de l'ours, qui estoit ung compte qu'elle me vouloit confirmer, de rechef, qui n'avoit nullement esté feinct, ny prins d'aylleurs que de la vraye affection de son cueur; et qu'il vous avoit pleu, de vostre costé, si parfaictement accomplyr tout ce à quoy le traicté vous obligeoyt vers elle, qu'elle restoit, à ceste heure, très estroictement obligée vers vous; de quoy elle avoit plus de playsir que de nulle aultre bien qu'elle eût en ce monde, et mettroit peyne de le conserver soigneusement, tant qu'elle vivroit, et de vous donner occasion que n'en sentissiez moindre bien ny moins de contantement de vostre part.
J'ay continué de luy dire que, oultre les quatre choses que vous aviez très libérallement accomplies en cest endroict, s'il en restoit encores quelqu'une à fère, de vostre costé, pour la rendre davantage assurée de vous, que vous vous y offriez de bon cueur, et estiez prest de l'accomplyr; et que, de mesmes, vous la priez qu'elle ne se grevât de vous contanter de troys aultres choses qui estoyent bien raysonnables, et d'une mutuelle satisfaction entre vous: la première estoit de vous renouveller son sèrement; la segonde, de vous escripre ung mot de sa main, au mesmes sens que vous aviez escript à elle; et la troysiesme, de procéder à l'établissement du commerce entre voz deux royaulmes, sellon la teneur du traicté.
Elle m'a respondu qu'elle, de son costé, ne mettroit nulle difficulté en nulle de ces troys choses, mais on luy avoit remonstré, quand aulx deux premières, que vous aviez desjà, devers vous, le sèrement qu'elle avoit faict et la lettre qu'elle avoit escripte au feu Roy, vostre frère, qui l'obligeoient tout de mesmes à vous qu'elle s'estoit obligée à luy, et l'obligeroyent encores vers toutz les successeurs de vostre couronne qui voudroyent continuer en la ligue avec elle, et, par ainsy, qu'il n'estoit besoing de renouveller rien de cella; et quand au commerce, qu'elle vouloit, de bon cueur, que les choses s'effectuassent sellon le traicté.
J'ay réplicqué qu'encor qu'elle eût bien devers elle le sèrement et la lettre du feu Roy, vous ne luy aviez pourtant dényé vostre propre sèrement et vostre lettre, bien que le traicté ne vous obligeât qu'à luy signiffier simplement vostre intention; et, que pour ne donner lieu à nul escrupulles, je la supplyois qu'elle ne se voulût rendre difficile vers vous de ces deux choses, parce que l'une et l'aultre ne luy estoyent d'aulcun intérest à elle, et qu'après avoyr, Vostre Majesté, ouy là dessus son ambassadeur, vous n'aviez layssé de me mander de luy en continuer à elle mesmes vostre instance. Et n'ay rien obmis, Sire, de ce que j'ay estymé la pouvoir mouvoyr à n'y fère poinct de refus.
Sur quoy elle m'a pryé que j'en volusse conférer avec ceulx de son conseil, lesquelz avoyent aussy à me parler d'ung aultre affère, duquel elle leur avoit commandé me fère part, affin que je ne l'interprétasse nullement mal à Vostre Majesté: c'estoit que, pour satisfère ung de ses marchandz d'une certayne somme, de laquelle il avoit l'ordonnance de vostre conseil et lettres de vostre grand sceau, et vostre mandement au trézorier de vostre espargne pour en estre payé, et n'en ayant, après une longue poursuyte et beaucoup de frays, peu rien obtenir, elle luy avoit concédé de pouvoir arrester par deçà du bien de quelque françoys jusques à la concourrance de la dicte somme, en transportant son debte au dict françoys, qui en pourroit, puis après, aller poursuyvre son rembourcement vers Vostre Majesté.
J'ay soubdain fermement incisté au contrayre de cella, et l'ay fort conjurée de n'admettre telles ouvertes, et n'outrepasser les termes des anciens traictés; mais je n'ay peu impétrer d'elle que le dellay d'ung moys pour vous en advertyr, lequel passé, elle vous prioit de la tenir pour fort excusée.
Les seigneurs de son conseil, qui estoyent assemblez en bon nombre, m'ont, au partir d'elle, fort volontiers escouté sur les remonstrances que je leur ay déduictes touchant ce dessus. Et, après les avoyr débatues, ilz ont advisé, quant à celles de la ligue, qu'ilz les yroient résouldre avec la dicte Dame pour, puis après, m'en fère avoyr entière responce. Dont, depuis, Mr de Walsingam m'a adverty, par le Sr de Vassal, qu'ilz s'opinyastroient, quand au sèrement, de ne se debvoir poinct réytérer; et quand à la lettre, qu'ilz la consentiroyent; et quand au commerce, qu'ilz le desiroient plus que nous, néantmoins qu'il ne se pouvoit establyr parmy les armes, tant que noz troubles dureront. Mais, pour le regard du faict du marchand, ilz se sont toutz, en ma présence, escriez qu'il n'y avoit rayson aulcune qu'après les grandes dilligences et poursuytes qu'il avoit faictes, et après les promesses de Mr le mareschal de Retz et aultres seigneurs, qui avoyent esté par deçà, lesquelles estoyent toutes réuscyes vaynes, j'eusse maintenant extorqué de la dicte Dame ung nouveau dellay contre luy; et que ny les démonstrations, ny les œuvres, dont on usoit en France vers leur Mestresse, ne correspondoyent en rien aulx bonnes parolles et persuasions dont je l'entretenoys icy, ordinayrement; et que leur ambassadeur, après avoyr, de temps en temps et de lieu en lieu, tousjours esté remis de toutes ses demandes jusques à ce qu'on seroit à Paris, ne pouvoit avoyr communicquation avec Mrs de Chiverny et de Bellyèvre, auxquelz Vostre Majesté l'avoit renvoyé; et le renouvellement de la ligue méritoit bien qu'on procédât d'une plus franche et meilleure affection avecques luy.
Je verray ce que je pourray fère de mieulx en ma première audience; mais, de tant que la dicte Dame, pour quelque souspeçon de peste, a deslogé, dès lendemain de Penthecoste, de Grenvich, et s'achemine desjà en son progrès, je vous supplye, Sire, commander bien estroictement à Mr de Mauvissière que, sans excuse ny dellay quelconque, il s'en vueille dilligemment venir, car, autrement, je vous ay bien expressément escript qu'il en viendroit faulte et manquement à vostre service. Et sur ce, etc.
Ce XXVIe jour de may 1575.
A LA ROYNE.
Madame, j'ay tesmoigné à ceste princesse le grand playsir qu'avez eu de la continuation de la ligue d'entre le Roy, vostre filz, et elle, et comme vous promettiez bien que vous la rendriez d'éternelle durée tant que vous vivrés, du costé de dellà, si elle la sçayt et veut maintenir bien droicte, du sien; qui a esté ung propos qu'elle a eu fort agréable. Et m'a respondu qu'elle vouloit franchement recognoistre de Vostre Majesté la conservation de la paix et de l'amityé que, depuis son advènement à ceste couronne, elle avoit tousjours eue avec la couronne de France, et qu'elle vous supplioyt de ne vous lasser encores de ce commun bien, duquel elle mettroit peyne que ne demeurissiez moins bien satisfaict d'elle qu'elle espéroit de l'estre tousjours bien fort de Voz Très Chrestiennes Majestez.
J'ay suivy à luy dire que vous m'aviez commandé de la prier confidemment, de vostre part, que, par la première dépesche qu'elle feroit à son ambassadeur, elle luy voulût adjouxter ung mot de telle expression qu'il cognût évidemment qu'elle vouloit et desiroit, sans feincte ny simulation aulcune, que la paix succédât en France: car on vous avoit rapporté que, ez secrettes conférances d'entre les depputez et luy, il leur donnoit entendre le contrayre.
Elle m'a respondu qu'il ne se pouvoit fère qu'il eût commis ung si meschant acte que celluy là, car c'estoit contre ce qu'elle luy avoit commandé de fère, et qu'elle sçavoit bien que les depputés avoient cherché d'avoyr communicquation avecques luy, mais qu'il s'en estoit excusé, et estoit aulcunement souspeçonné d'estre papiste, et que c'estoit luy mesmes qui l'avoit incitée de procurer la paix par dellà, et de offrir à Voz Majestez ce qu'elle y pourroit fère, comme elle l'avoit desjà faict; et qu'elle eût bien pensé de pouvoir mener ceulx de la nouvelle religyon à se contanter de moins que, possible, ilz ne feront; et qu'il y a quelque temps que le Roy d'Espaigne luy avoit bien faict dire, soubz main, qu'il auroit grand playsir qu'elle se voulût employer à luy moyenner une bonne paix en ses Pays Bas, après toutesfoys qu'il auroit essayé de l'y fère luy mesmes, et que, depuis, il l'avoit pourchassée, l'espace de deux ans, et si, ne l'avoit pas encores; ny l'Empereur, lequel il y avoit employé, ne l'avoit guyères advancée; et qu'elle ne vous pouvoit, pour ce regard, prier de prendre ung plus salutayre conseil que de fère, commant que ce soit, et le plus tost que pourrez, la paix, ny vous offrir rien de mieulx en cella que ce qu'elle vous avoit desjà offert, qu'elle vous offroit encores de bon cueur; et vous assurer, au reste, qu'elle n'oublyeroit nullement l'article que demandiez, en la première lettre qu'elle escriproit à son ambassadeur. Et sur ce, etc. Ce XXVIe jour de may 1575.
CCCCLIIe DÉPESCHE
--du IIe jour de juing 1575.--
(_Envoyée exprès jusques à Calais par Guybon._)
Bruit répandu à Londres que la négociation de la paix est entièrement rompue en France.--Affaires d'Écosse.--Sollicitations de l'ambassadeur auprès d'Élisabeth en faveur de Marie Stuart.--Espoir qu'il pourra bientôt y avoir un rapprochement entre les deux reines.--Le comte de Killdare et sa famille conduits prisonniers à Londres.
AU ROY.
Sire, parce que, à ce soubdain délogement que la Royne d'Angleterre a faict, le lendemain de Panthecoste, de Grenvich, à cause de la peste, la pluspart des seigneurs de sa court et les principaulx de son conseil se sont escartez en divers lieux pour prendre l'ayr des champs, je ne puis, jusques à ce qu'ilz soyent rassemblez près d'elle, retirer la responce des choses que je luy proposay dernièrement; mais j'espère que, bientost, ilz y seront toutz de retour, et qu'incontinent après je la vous pourray mander, n'estant sans quelque apparence que les suppostz de la nouvelle religyon, lesquels, ces jours passez, ont esté en court, se soyent cepandant efforcez de m'y susciter de la difficulté. Et mesmes sur ce que l'ambassadeur d'Angleterre a escript, du XXIe du passé, que le traicté que Vostre Majesté avoit commancé entre les depputez de ceulx de la nouvelle religyon estoit entyèrement rompu, et eulx toutz retirez, sans aulcun espoyr d'accord; et que, depuis ung moys, Vostre Majesté s'estoit fort réfroidye de la paix contre ce qu'elle avoit auparavant monstré d'infinyement la desirer, je ne cesseray pourtant de solliciter la responce que j'attandz de la dicte Dame, et de m'oposer aulx pratiques d'iceulx suppostz aultant qu'il me sera possible, attandant la venue de mon successeur, duquel la longueur n'est plus excusable pour vostre service.
J'entendz que, de nouveau, l'on remect en terme le voïage de Me Quillegreu; et semble que ce soit pour deux occasions: l'une, pour fère souscripre le comte de Morthon et le conseil de dellà à la ligue de la nouvelle religyon, laquelle on tâche à renforcer plus que jamays; et l'aultre, pour accommoder certein grand différent, que les ministres et toute ceste sorte de clergé d'Escosse ont contre le dict de Morthon, sur ce qu'il veut applicquer le tiers des bénéfices du royaulme au revenu de la couronne. Je ne sçay si le dict Quillegreu se déportera avec plus de modération vers le nom et l'alliance de Vostre Majesté par dellà qu'il n'a faict, les aultres foys qu'il y est allé.
Il a esté besoing, pour la trop curieuse et aspre inquisition, qu'on faisoit icy contre la Royne d'Escosse, de fère une honneste et gracieuse mencion d'elle à la Royne, sa seur, et luy tesmoigner que sa droicte et bonne intention vers elle méritoit, en toutes sortes, qu'elle eût plus de respect à elle, et ne luy dényât le premier et meilleur lieu que justement elle desiroit avoyr en sa bonne grâce. En quoy m'a semblé qu'encor qu'elle m'ayt ramanteu aulcunes traverses et empeschementz, que le susdict comte de Morthon, avec ses adhérentz, s'efforçoit d'y mettre, néantmoins elle n'a tant couvert ny dissimulé son cueur qu'elle ne m'ayt donné à cognoistre qu'elle n'estoit mal disposée vers elle, et qu'encor que les ennemys puissent bien retarder aulcunes de ses bonnes démonstrations vers elle, qu'ilz ne pourront toutesfoys jamays tant rompre les liens, dont Dieu et nature les ont conjoinctes ensemble, qu'elle ne luy rende tousjours ung honneste et honnorable debvoir de bonne parante. De quoy j'ay mis peyne d'en resjouyr et consoler, par ung mot de lettre, la dicte Dame, et luy conseiller qu'elle ne vueille discontinuer vers elle ses honnestes escriptz et ses gracieulx présantz; et j'espère que ceste aigreur, aussy bien que les précédentes, se réduyra à modération. Et mesmes y en a qui pensent qu'elles se pourront voyr en ce progrès: sur quoy se faict de bonnes et maulvaises interprétations.
Le comte de Quildar a esté admené prisonnyer, d'Irlande, ensemble la comtesse sa femme et ses enfans, et sont desjà mis soubz diverses gardes en ceste ville, attandant qu'ilz soyent examinez. Je mettray peyne d'entendre davantage de leur faict, ensemble de l'estat du pays de dellà, pour vous en donner advis par mes premières. Et, sur ce, etc. Ce IIe jour de juing 1575.
CCCCLIIIe DÉPESCHE
--du VIIe jour de juing 1575.--
(_Envoyée exprès jusques à Calais par Jehan Volet._)
Annonce d'une audience.--Négociation de Mr de Méru avec les seigneurs du conseil.--Affaires d'Irlande.--Nouvelles des Pays-Bas.
AU ROY.
Sire, sur l'occasion de vostre dépesche, du XXIIIe du passé, laquelle j'ay recue le deuxiesme d'estui cy, j'yray demain trouver la Royne d'Angleterre à Athfeild, à dix huict mille d'icy, pour luy fère bien particullièrement entendre tout ce qu'il vous plaist me commander de luy dyre; qui espère qu'elle en recevra du contantement beaucoup, et qu'elle cognoistra combien de plus en plus vous dellibérez de procéder sincèrement vers elle, pour mériter qu'elle uze aussy de toute sincérité vers vous. Et parce qu'il semble qu'on luy ayt donné diverses interprétations d'aulcunes choses de Vostre Majesté, et mesmement de celles ès quelles elle prétend d'avoyr quelque intérest, et aussy des aultres qu'avez à desmeller avec voz subjectz, je mettray peyne de luy toucher les principaulx poinctz des unes et des aultres, affin que, des réponses qu'elle m'y fera, je puisse tirer tout ce qu'il me sera possible de son intention pour vous en rendre, par mes premières, bien informé, et que ne soyez sans cognoistre à quoy il vous faudra préparer pour les dellibérations qu'elle y pourroit prendre.
Mr de Méru a esté luy bayser la main depuis troys jours, non sans avoyr eu de la communicquation longuement et privéement avec les seigneurs de son conseil sur les advertissementz qui sont venuz de l'ambassadeur d'Angleterre, et sur ceulx que les depputez luy ont envoyé à luy mesmes, avant qu'ilz soyent partis de Paris, touchant les difficultez de la paix; desquelles il semble qu'ilz les raportent toutes à celles de la seureté. Le cappitayne La Porte et le cappitayne Chat ont esté aussy bayser les mains de la dicte Dame; et, bien que le dict Sr de Méru face semblant de ne bouger de ceste ville, je sentz bien que l'ung des aultres deux ou toutz les deux prétandent de fère bientost ung voïage en Allemaigne. Cepandant quelques cappitaynes font, icy, semblant d'armer, et de lever des soldatz, et équipper des vaysseaulx de guerre, se continuant la voix que c'est pour aller aulx Pays Bas, les uns trouver le commandeur, les aultres le prince d'Orange. Je feray curieusement observer s'il y a rien contre la France.
Le comte de Quildar a esté ouy, et creignent, ses amys, qu'il sera mis dans la Tour. L'on dict que, pour aultant qu'après qu'il a esté party, le présidant d'Irlande a mis la main sur vingt ou trente aultres des principaulx, qui habitent dans la Pallissade, le comte d'Esmond s'est mis, quand et quand, aulx champs, creignant qu'on ne s'adressât aussy, à la fin, à luy; dont les choses tournent se rebrouyller aulcunement par dellà.