Part 32
Il est vray que, sellon qu'une chose qui est maintenant en dellibération dans ce conseil se déterminera, l'on pourra lors cognoistre si ceste princesse voudra proprement entendre à l'establissement de ses affères dans ses pays, ou bien si elle continuera de s'embrouyller aulx guerres et troubles de ses voysins; car le comte d'Essex luy a dépesché, d'Irlande, ung sien gentilhomme pour luy venir remonstrer qu'il a descouvert, en poursuyvant la guerre par dellà, des moyens propres pour y establyr l'authorité d'elle, qui sont beaucoup meilleurs et trop plus certains que ceulx qu'on y a tenus jusques icy, mais qu'il a besoing, à ce commancement, de plus grande provision de deniers et de plus grand nombre d'hommes qu'on ne luy a encores ordonné, affin de mettre la chose promptement et bien à entière exécution. Ce que ayant, en l'assemblée de plusieurs de ce dict conseil, esté fort vifvement débatu, la dicte Dame n'a obmis de leur mettre devant les yeulx que, par plusieurs foys et en maintes façons, ceste entreprinse d'Irlande avoit esté, avec de grands frays, mais tousjours en vain, diversement tantée; et qu'ilz examinassent, à ceste heure, de bien près, si ce que le comte d'Essex mettoit en avant avoit fondement ou non, et si la despence qu'il demandoit y estre faicte seroit bien employée, ou bien si l'on le révoqueroit par deçà, puisque les choses ne luy avoient ainsy succédé au dict pays comme il l'espéroit, et luy ordonner, icy, des bienfaictz, pour le récompanser des frays et dommages qu'il avoit souffertz en son expédition. Sur quoy j'entendz que les opinyons ont esté contrayres, et mesmes qu'il y en a de bien fort préoccupées, tant pour la jalouzye particullière des conseillers, que pour ce, qu'aulcuns d'eux voudroient bien que, toutes aultres choses délayssées, la dicte Dame entendît, pour ceste heure, au seul secours des Protestantz comme à ceulx dont la victoyre, ainsy qu'ilz disent, luy establiroit entièrement son repos, et luy accommoderoit très bien ses affères, là où, aultrement elle ne pourra, ce leur semble, estre, en l'ung ny en l'autre, jamays bien assurée. Néantmoins il semble que l'advis des plus authorisez tend à l'entreprinse d'Irlande, dont, dans bien peu de jours, se sentira la résolution de l'ung ou de l'autre.
Et quand à ce que j'ay naguyères escript à Vostre Majesté, de la venue du conseiller de Flandres, l'on attand icy, à toute heure, son arryvée. Et, touchant l'armement, il se poursuyt tousjours; mais, quand au voïage de Me Quillegreu en Escosse, il est ung peu suspendu. Nous verrons comme les choses procèderont, et mettrons payne qu'en soyez promptement adverty. Et sur ce, etc.
Ce XXe jour de mars 1575.
CCCCXLIe DÉPESCHE
--du XXIIIIe jour de mars 1575.--
(_Envoyée exprès jusques à Calais par Jehan Mounyer._)
Retard apporté au passage de Mr de La Châtre.--Nouvelles d'Ecosse.--Assurances de dévouement au roi données au nom des seigneurs écossais.--Recommandation pour les réfugiés de Rouen.
AU ROY.
Sire, les deux vaysseaulx de Douvre, que la Royne d'Angleterre avait faict ordonner pour Mr de La Chastre, ne fallirent de se rendre à Bouloigne, le XVIe de ce moys, pour le passer deçà, mais il jugea qu'ilz n'estoient suffisans ny assez bien équippés pour le saulver devant les pirates qui l'attandoyent pour le piller: dont il renvoya, le lendemain, ung sien gentilhomme, icy, pour obtenir d'aultres vaysseaulx mieulx armez et plus fortz, ou bien quelque meilleur ordre de ceste princesse pour assurer son passage. Sur quoy j'envoyay tout aussytost fère ung mot de remonstrance là dessus à la dicte Dame, et elle, sur l'heure mesmes, manda à milord Cobhan qu'il ne fallît de dépescher son frère, ou quelque aultre gentilhomme de bonne qualité, dellà la mer, avec les meilleurs vaysseaulx et les mieulx équippez qui, en ceste grande haste, se pourroient trouver, affin de conduyre, seurement et sans danger, le dict Sr de La Chastre et sa compagnye par deçà: ce qui a esté incontinent exécuté. Et j'estime que, de présent, toute la troupe ayt passé, et que, au plus tard, ilz arriveront demain en ceste ville, où la dicte Dame s'en vient aussy avec toute sa court pour y solenniser ces Pasques: ce qui fera que le dict Sr de La Chastre aura le moyen d'accomplir plus commodément et plus tost sa commission; et j'espère qu'il vous rapportera tout contantement.
J'ay tant faict que le filz de milord de Sethon, qui est icy, lequel n'est pas l'ayné, comme on me l'avoit dict, ains est le segond, m'est venu trouver fort secrettement et de nuict, affin d'éviter souspeçon; et m'a assuré que son père et les principaulx seigneurs, et mesmes la pluspart de la noblesse d'Escosse, persévèreront constamment vers l'alliance de Vostre Majesté et en l'affection de bons subjectz vers la Royne, leur Mestresse, mais qu'ilz gardent ceste bonne volonté cachée dans leurs cueurs, pour ne l'ozer manifester que au besoing, et lorsqu'ilz verront que les choses seront en estat que, sans danger, ils se pourront déclarer; et que de sa part, il n'estoit venu, icy, sinon pour n'avoyr peu obtenir du comte de Morthon qu'il s'en peût retourner en France, et m'a donné parolle de gentilhomme qu'il vous demeurera tousjours très dévot serviteur. Milord de St Jehan, escossoys, lequel est depuis ung an en ceste ville, m'a faict aussy secrettement remonstrer que, ayant trop plus agréable, pour la malice du temps, d'estre hors de son pays que d'y habiter, et luy manquantz, par la mort et par l'absence des deux Roynes, ses Mestresses, les moyens qu'elles luy avoient donné en leur faysant service, il estoit maintenant en sa viellesse contrainct de chercher nouveau mestre et nouvelle protection; et que, pour la dévotion qu'il avoit tousjours eue en vostre couronne, et les faveurs et grâces que luy et sa nation en avoyent receu par le passé, il ne vouloit fallyr d'offrir sa bonne volonté et son fidelle service à Vostre Majesté, réputant à plus d'honneur la moindre faveur qu'il pourra recepvoir d'ung si grand Roy que tout aultre bien que nul autre prince luy pourroit fère; en quoy j'entendz qu'il desireroit estre advoué pour vostre domestique serviteur, gentilhomme de vostre chambre, ce qui semble bien, Sire, qu'il est personnage pour mériter que daignez le gratiffyer de cella. Et sur ce, etc.
Ce XXIVe jour de mars 1575.
Ceulx de voz subjectz de la nouvelle religyon, qui vivent paysiblement icy, me viennent, tout maintenant, de prier que je rende très humbles grâces à Vostre Majesté pour les lettres qu'il vous a pleu escripre en leur faveur à vostre court du parlement de Roan; mais que, de tant que leurs parantz et procureurs, qu'ilz ont sur les lieux, leur ont mandé que la dicte court n'y veut avoyr esgard, parce que ne sont que lettres closes, qu'ilz supplyent très humblement Vostre Majesté de vouloir, par nouvelles lettres patantes, confirmer la première déclaration et octroy, qu'il vous a pleu leur fère, de ne poinct saysir leurs biens, en se déportant loyaulment vers vostre service. Sur quoy je vous supplye très humblement, Sire, de les fère jouyr de l'effaict de vostre promesse, sellon que ceulx, à qui j'ay donné mes certificatz, ont bon tesmoignage qu'ilz n'ont attempté ny attemptent par armes, par praticques ny par contribution, chose aulcune contre l'obéyssance et fidellité qu'ilz vous doibvent.
CCCCXLIIe DÉPESCHE
--du dernier jour de mars 1575.--
(_Envoyée exprès jusques à Calais par la voye du Sr Acerbo._)
Arrivée de Mr de La Châtre à Londres.--Bonne réception qui lui est faite.--Arrivée de l'ambassadeur du roi d'Espagne.
AU ROY.
Sire, il n'eût esté bien à propos que Mr de La Chastre fût passé la mer plus tost qu'il a faict, car il eût trouvé, ici, des difficultez non petites, lesquelles je n'avoys peu encores vaincre, et de la froideur que je ne pouvoys encores reschauffer; qui eussent, par advanture, desrogé assez à sa réception, et, possible, empesché le meilleur effect de son voyage. Dont je loue Dieu qu'il m'a enfin esté plus octroyé pour luy que je n'eusse ozé demander, car ayant la Royne commandé au frère de milord Coban et aultres gentilshommes anglois de l'aller quérir jusques à Callays, pour le passer deçà, elle l'a depuis faict fort honnorablement recepvoyr à Douvre et à Conturbery, et partout où il a passé, avec le concours de beaucoup de noblesse du pays; et a envoyé le jeune Houdson, son parant, le rencontrer à une journée d'icy, et ses propres barges le prendre à Gravesines pour le porter en ceste ville, où la réception luy a esté faicte encores plus grande et plus honnorable qu'aylleurs. Et luy, avec toute sa troupe, y sont bien logez et fort bien traictez aulx dépens de la dicte Dame, et visitez souvant par les seigneurs et gentilshommes de ceste court, lesquelz nous ont déjà conduictz une foys, avec ordre et cérymonie, vers elle; et elle, avec ordre et magnifficence, l'a fort favorablement receu, et luy a donné une bien bénigne audience, en laquelle elle a monstré qu'elle avoit la légation, et celluy qui la luy portoit, fort agréable. Qui vous puis aussy très certaynement assurer, Sire, que luy, de son costé a commancé, et qu'il poursuyt de l'accomplyr avec beaucoup d'honneur et de dignité, et avec tant de bonne façon qu'il ne s'y peut desirer rien de mieulx, et faict comporter bien modestement sa troupe, de sorte que toute ceste court en demeure bien édiffyée. Dont j'espère qu'avec beaucoup de sa réputation il rapportera beaucoup de contantement de son voïage à Vostre Majesté; et ne me reste qu'un seul escrupulle, c'est la traverse que nous pourra donner l'ambassadeur du Roy d'Espagne, lequel en dilligence est arryvé icy dans bien peu d'heures après que Mr de La Chastre a esté descendu; mais nous n'obmettrons ung seul poinct du soing et dilligence que debvons à vostre service, ainsy que par luy mesmes qui pourra, dans quatre ou cinq jours, s'expédyer d'icy, aurez l'entière relation du tout. Et sur ce, etc. Ce XXXIe jour de mars 1575.
CCCCXLIIIe DÉPESCHE
--du VIIe jour d'apvril 1575.--
(_Envoyée exprès par Mr de la Chastre._)
Heureux résultat de la mission de Mr de La Châtre.--Renouvellement de la ligue entre la France et l'Angleterre.--Assurance que la confiance est pleinement rétablie.--Instance pour que Mr de Mauvissière, successeur désigné de l'ambassadeur, se rende sans retard à Londres.
AU ROY.
Sire, la bonne et digne façon de laquelle Mr de La Chastre s'est conduict à fère la visite que luy avez commandé vers ceste princesse, et à luy présenter les lettres de Vostre Majesté et de la Royne, vostre mère, (mesmement celles qui estoient escriptes de voz mains, lesquelles, avec l'acte d'acceptation de la ligue, qui a esté trouvé fort bien couché, ont esté de grand moment), et à luy bien explicquer les poinctz de sa créance, et singulièrement à luy ouvrir clèrement la droicte intention de Voz Très Chrestiennes Majestez, et aussy à luy admener de bien vifves raysons pour luy oster tout escrupulle qu'il y ayt aultre chose que toute sincérité, bien esloignée de faintise et de dissimulation, en l'amityé que luy promettez, ont faict que la confirmation de la dicte ligue, pour laquelle principallement l'aviez dépesché par deçà, a heureusement succédé, ainsy que luy mesmes vous en fera le récit, et vous en délivrera l'acte et les lettres, que la dicte Dame vous en escript. Qui me semble, Sire, que les choses en sont venues à si bons termes que de meilleurs ny de plus honnorables, pour ce regard, n'en pourroient estre desirez pour Vostre Majesté. Et j'en loue Dieu de bon cueur, car, avec l'utillité de vostre service, je puis, à ceste heure, plus confidemment supplyer très humblement Vostre Majesté de m'effectuer la promesse de mon congé, sans craindre que le changement d'ambassadeur puisse rien altérer en la négociation de deçà, et commander de rechef à Mr de Mauvissyère de se rendre, icy, le XVe de ce moys, ou au plus tard à la fin d'icelluy, sellon que, par la dépesche du XVIIe du passé, j'ay veu que desjà il en avoit receu vostre commandement. Sur ce, etc.
Ce VIIe jour d'apvril 1575.
CCCCXLIVe DÉPESCHE
--du XVe jour d'apvril 1575.--
(_Envoyée exprès jusques à Calais par Jehan Mousnyer._)
Audience.--Remerciemens de l'ambassadeur pour l'honorable accueil fait à Mr de La Châtre et le renouvellement de la ligue.--Demande d'Élisabeth que le roi prête serment pour la confirmation du traité.--Déclaration des armemens faits à Saint-Malo contre ceux de la Rochelle.--Adhésion de la reine à ces armemens qu'elle juge nécessaires pour réprimer les excès des protestans.--Affaires d'Irlande.--Réclamation de l'ambassadeur au sujet de son traitement.
AU ROY.
Sire, je viens de dire à la Royne d'Angleterre que, quand il n'y eût eu aultre argument que celluy de l'obligation, que je luy avoys, de m'avoyr rendu si heureux qu'avant la fin de ma charge elle eût faict réuscyr très honnorable et pleyne de contantement la première légation que Vostre Majesté luy avoit envoyée, qu'encores n'avoys je, pour ce regard, voullu fallir de luy en venir très humblement bayser les mains, et la remercyer, d'abondant, de ce qu'elle avoit donné à Mr de La Chastre, et aulx gentilshommes françoys de sa compagnye, de quoy rapporter à Vostre Majesté que, en nulle aultre part du monde, ilz eussent peu estre mieulx veus ny plus caressez qu'ilz avoyent esté, icy, ny recepvoir tant d'honnestes gracieusetez qu'ilz avoient faict d'elle, comme d'une des plus vertueuses et courtoises princesses que le monde ayt, ny, possible, aura de longtemps; et que toutz ensemble avions loué Dieu du prompt et franc desir dont elle avoit très volontiers, et de bon cœur, accepté Vostre Majesté en la continuation de la ligue, que le feu Roy, vostre frère, avoit avec elle; et que le dict Sr de La Chastre la pryoit bien de croyre qu'il n'avoit layssé tomber ung seul mot de tant d'honnestes propos qu'elle nous avoit tenus de Vostre Majesté et de la Royne, vostre mère, et de toutz ceulx de vostre couronne, ny de toutes les responces qu'elle nous avoit faicte, ny des honnorables signiffications d'amityé qu'elle nous avoit monstré vous porter, ny encores des aultres tant habondantes et vrayement royalles faveurs que, pour l'honneur de vous, elle luy avoit faictes, et à luy et à sa compagnye, qu'il n'eût soigneusement recueilly le tout pour en pouvoir donner bon compte à Vostre Majesté; et qu'il desiroit que quelque chose de ce qu'il avoit de plus cher au monde, ou mesmes une partye de soy mesmes, se peût convertyr en mercyement qui se trouvât digne de l'obligation qu'elle avoit gaignée sur luy, et aulmoins luy layssoit il par deçà une très dévote affection de luy fère, après Vostre Majesté et ce qu'il debvoit à vostre couronne, plus de service qu'à nul prince ny princesse de la Chrestienté;
Et que les aultres gentilhommes françoys, en leur disant adieu, m'avoient prié, toutz d'une voix, que, en leur nom, je luy voulusse aussy bayser ses royalles mains; et qu'ilz réputeroyent à grand heur que, quelques jours, avec le bon congé de Vostre Majesté, ilz peussent estre employez en chose qui fût pour l'honneur et service d'elle; car ilz n'y espargneroyent ny leurs vies ny leurs personnes; et que, en expécial, Mr de Beauvoys luy rendoit très humbles grâces de ce qu'elle avoit deigné privément l'enquérir de plusieurs particullaritez de Vostre Majesté et fort famylièrement l'en entretenir; et que celle grande faveur, dont une si excellente princesse l'avoit voulu fère digne, luy avoit réaulcé le cueur, pour espérer d'estre quelque chose de meilleur à l'advenir qu'il ne s'estoit encores jamays ozé promettre; et qu'il avoit faict un registre, en soy mesmes, de toutes les vertueuses parolles et honnestes démonstrations de la dicte Dame, et singullièrement de celle très expresse commission qu'elle luy avoit donné pour ne faillir d'en entretenir, bien au long et à loysir, Vostre Majesté.
Lesquelz propos je vous promectz, Sire, que la dicte Dame a eu souveraynement agréables, et, nonobstant la dilligence d'aulcuns, qui s'estoient cependant efforcez d'attiédyr nostre précédante négociation, elle, d'une démonstration de playsir et de contantement, plus que ordinayre, m'a respondu que, quoyqu'on luy eût voulu dire, ny persuader de Vostre Majesté, elle avoit trouvé que, sur le voïage de Mr de La Chastre, aussy bien qu'en aultres choses, j'estoys plus véritable que ceulx qui en avoyent mal rapporté, et qu'elle ne se souvenoit d'estre jamays demeurée plus pleynement satisfaicte de nulle autre négociation qu'elle eût faict en sa vye, que de ceste cy; et que pourtant, si j'avoys jamays rien faict à sa pryère, que je voulusse, à ce coup, avec plus d'expression que jamays, infinyement remercyer Vostre Majesté de sa part, pour l'effect de ceste ambassade, laquelle vous luy aviez faicte fère en termes si honnorables qu'elle ne le sçauroit desirer davantage; et qui estoyent très signifficatifs de la droicte amityé que luy portés; et puis il sembloit que eussiez choysy l'ambassadeur, garny de toutes les qualitez dignes et propres pour l'honnorer beaucoup à elle et donner grand contantement à toutz les siens, et qu'elle avoit desjà envoyé à son ambassadeur par dellà ung pouvoir pour assister à vostre sèrement et requérir une plus ample confirmation; jouxte le XXXIXe article du traité, et la lettre de vostre main, affin de donner perfection à cest affère, duquel, si elle voyoit que les choses se continuassent sellon ce bon commancement, elle vous promettoit bien que vous auriez en elle une très loyalle et perpétuelle confédérée pour tout le temps de sa vye.
Sur quoy, Sire, je supplye très humblement Vostre Majesté de satisfère premièrement aulx deux premiers poinctz: du sèrement et confirmation, et en fère dellivrer l'acte au dict sieur ambassadeur; mais, quand au troysiesme, de la lettre de vostre main, il vous plerra me l'envoyer pour la dellivrer à la dicte Dame, affin d'avoyr argument de parler bien à elle et de tirer d'elle une bien expresse déclaration là dessus.
J'entendz que la dellibération d'envoyer en Espaigne, et pareillement de dépescher en Escosse, demeurent en quelque suspens jusques après les prochaynes nouvelles qui viendront de France, après le retour de Mr de La Chastre. Cependant j'ay communicqué à la dicte Dame une lettre, que Mr de Boyllé m'a escripte, du XIIe de mars, touchant l'apprest que font ceulx de St Malo pour se revencher contre ceulx de la Rochelle; de quoy elle m'a dict qu'elle ne pourroit désormays prendre meffiance d'aulcun appareil qui se fît en vostre royaulme, et que les injures et larrecins, que font ces réformez, méritoient, à bon escient, qu'on les aille bien réprimer.
Il est survenu en Irlande une grande altération entre le comte d'Essex et Me Finguillien, présidant au dict pays, pour rayson de quoy l'ung et l'aultre ont dépesché en ceste court; et le conseil s'en est assemblé, par troys foys, devant la dicte Dame, laquelle, nonobstant qu'elle porte grand faveur au dict d'Essex, qui a espousé une sienne fort proche parante, si entendz je qu'elle ne l'a voulu supporter, et m'a l'on dict qu'il est révoqué de sa charge. Et sur ce, etc. Ce XVe jour d'apvril 1575.
J'entendz que Mr le trésorier de l'espargne me veut roigner la moictyé du présent quartier, où nous sommes, de l'estat d'ambassadeur, bien que méshuy je ne pourray arryver vers Vostre Majesté, non que me conduyre en ma mayzon, que ne soyons à la fin du dict quartier. Dont vous supplye très humblement, Sire, luy commander de ne m'y fère de diminution, car le tout me faict bien besoing pour sortir d'icy.
CCCCXLVe DÉPESCHE
--du XXIe jour d'apvril 1575.--
(_Envoyée exprès jusques à Calais par Olyvier Champernon._)
Emprunts et armemens faits par Élisabeth.--Confiance de l'ambassadeur qu'elle n'a aucun projet hostile contre la France.--Nouvelles d'Écosse.--État de la négociation de la paix dans les Pays-Bas.
AU ROY.
Sire, je n'apperçoy encores, pour aulcun semblant de ceste princesse, qu'elle vueille, en l'endroict de Vostre Majesté, ny du présent estat de voz affères, suyvre aultre dellibération que celle bonne qu'elle nous a déclarée, quand Mr de La Chastre estoit icy. Et, bien que ceulx, à qui cella ne peut playre, n'obmettent aulcune dilligence pour l'en cuyder divertyr, si espérè je qu'avec les gracieulx termes, dont Vostre Majesté et la Royne, vostre mère, aurez desjà gratiffié à son ambassadeur les honnorables démonstrations qu'elle a uzé en la confirmation de la ligue, nous pourrons fère qu'elle se tiendra assez ferme contre les menées et instigations des poursuyvans; en quoy je ne faudray, à la première dépesche qui me viendra de Vostre Majesté, de l'aller encores, de plus en plus, confirmer en son bon propos. Il m'est bien venu, Sire, d'ung mesmes lieu, et en une mesme heure, deux et troys advis pour me fère assés doubter d'elle: l'ung est, qu'après une assemblée de son conseil, à laquelle ont concouru les ministres et aulcuns des plus apparantz suppostz de ceulx de la nouvelle religyon, la dicte Dame a soubdain mis sus ung emprunt de soixante mille livres esterlin, la moytié sur ceste ville de Londres, un sixiesme sur le clergé et les aultres deux sixiesmes sur le commun du royaulme; qui sont deux centz mille escus en tout à estre payez, le plus tost que fère se pourra, par ses lettres qu'ilz appellent _Privez Selz_, lesquelz l'on dépesche en grand dilligence. Et l'autre advis porte que, en mesme temps, Mr de Méru a eu à dire à quelque personnage de ceste court, que, ayant chascung de ses deux frères bien pourveu, là où ilz sont, à leur faict, et que n'ayant luy moins heureusement négocié, icy, de sa part, il dellibéroit de s'en retourner, à ceste heure, en Allemaigne, puisque Mr de Turenne s'estoit desjà déclaré, affin de haster Mr le Prince de Condé aulx entreprinses qu'il a entre mains. Et le troysiesme advis est qu'on poursuyt, en ceste court, plus chaudement qu'on n'a encores faict, une description de cappitaynes et de soldatz, et ung apprest de navyres de guerre; ce que aulcuns veulent interpréter que tout cella se faict en faveur des eslevez de vostre royaulme.
De quoy, pour l'instabilité des Angloix et l'extrême passion qu'ilz ont à leur religyon, et la peur qui les tient tousjours, de laquelle ilz ne se peuvent jamays deffère, du faict de la Royne d'Escosse, je ne me veulx trop persuader qu'il n'eu puisse estre quelque chose. Mais je mezure bien aussy que tout cest appareil n'excède de guyères ce qui faict besoing à la dicte Dame pour son entreprinse d'Irlande, à laquelle elle est comme engagée, et faut qu'elle y pourvoye promptement pour ne rien perdre de la sayson de l'esté; car les aultres troys saysons de l'an sont inutiles à la guerre de delà. Et puis je veulx présumer qu'elle ne voudra si tost aller contre ce qu'elle vient tout freschement de vous promettre par la susdite confirmation de la ligue. Et, au pis aller, il faudra avoyr l'œil bien ouvert sur ce qu'elle entreprendra, affin que rien ne s'en puisse addresser contre Vostre Majesté que n'en soyez auparavant apperceu. Et, pour le présent, je vous, diray, Sire, qu'il y a, à la vérité, deux navyres, de la dicte Dame dehors, lesquelz sont allez convoyer la flotte de Hembourg, et il s'en appreste quatre aultres, et puis il en doibt sortir promptement six des particulliers. Et j'entends que, en Ollande, l'on prépare à furie d'en mettre quelque nombre dehors; en quoy je crains bien que l'ambassadeur d'Angleterre, par le courrier qui est arryvé, icy, le XVIe de ce moys, ayt escript que Vostre Majesté a une secrette dellibération d'aller promptement assiéger par mer et par terre la Rochelle, et qu'il ayt donné une grande allarme de l'armement de Bretaigne. Dont, à toutes advantures, il sera bon, Sire, que faciez promptement advertyr voz cappitaynes, qui sont sur mer, et pareillement les gouverneurs, du long de la coste de deçà, qu'ilz se donnent garde de ces deux appareils de Ollande et d'icy.