Part 27
Madame, il ne fut onc à princesse du monde faict ung si fascheux et malplaysant rapport, que celluy, dont milord de North et ceulx de sa trouppe ont uzé à leur Mestresse, sur la pluspart des choses qu'ilz ont veues et ouyes en France; car, oultre les traictz que j'en récite en la lettre du Roy, vostre filz, j'ay sceu qu'ilz ont, d'habondant, dict à la dicte Dame que, en leur faysant Vostre Majesté voyr dans vostre chambre deux petites neynes habillées comme elle, vous aviez, et aulcunes de voz dames, jetté tout plein de motz qui ne pouvoient estre prins qu'en dérision et mocquerie d'elle; et mesmes qu'il avoit bien cognu, quand vous aviez faict semblant, en luy parlant de Monseigneur le Duc, vostre filz, de luy louer la beauté et belles qualitez d'elle, que ce n'avoit esté que pour vous en mocquer; et s'est efforcé, par toutz les moyens qu'il a peu, de mettre au cueur de la dicte Dame qu'elle estoit infinyement haïe et mesprisée de Voz Très Chrestiennes Majestez, et la moins respectée en vostre court qu'en nulle part de la Chrestienté; de sorte que, s'en trouvant elle bien fort escandalizée et quasy oultrée d'une très juste dolleur, de se voyr desprisée, injuryée et touchée en son honneur par ceulx qu'elle s'esforçoit d'honnorer, et dont elle recherche l'amityé, elle ne s'est peu tenir de respondre quelques mots pour revancher l'honneur et dignité de son père, dissimulant ce qui touchoit particullièrement à elle, non pour l'oublier, ains pour en réserver cachée en son cueur une indignation et vengeance pour lorsqu'elle verroit le poinct de vous pouvoir bien nuyre.
Mais, aussytost que je luy ay eu fermement assuré du contrayre, et que je luy ay faict voyr qu'on la vouloit tromper, elle s'est ressouvenue des tesmoignages d'amityé que Vostre Majesté luy avoit tousjours monstré, qui l'ont, plus que nulle aultre chose, ramenée incontinent à modération, et lui ont faict sentir que les choses n'estoient telles qu'on les luy avoit données entendre; et a protesté que, si, par collère, n'ayant bien la propriété de la langue françoyse, elle avoit advancé quelque mot en deffance de l'honneur du feu Roy son père, elle n'avoit toutesfoys dict ny entendu dire, sinon que, si Vostre Majesté avoit ainsy faict ou parlé en mocquerye et dérision de luy, comme milord de North luy avoit rapporté, que n'y pouviez avoyr beaucoup d'honneur; et qu'elle desiroit qu'il vous pleût, Madame, luy fère voyr que cella n'estoit auculnement advenu, et que aulmoins il n'avoit esté faict en ceste mauvayse intention de dénigrer la mémoyre du dict feu Roy, son père, affin qu'elle en peût satisferre ceulx des siens qui avoient ouy le mesmes compte, et qui jugeoient que l'honneur d'elle, et la dignité de sa couronne, et tout ce royaulme en estoient grandement intéressez.
En quoy, Madame, estant ce qu'elle demande bien fort juste, et mesmes qu'il semble qu'il y auroit de l'injustice de le luy refuzer, j'espère que Vostre Majesté le luy accordera, jouxte la vraye vérité de ce qui en est, qui m'assure qu'il ne y a rien eu de mal à propos contre elle par dellà, et que milord de North et les siens resteront confuz de ce qu'ilz en ont dict, mesmement s'il vous plaist en escripre une bonne lettre, de vostre main, à la dicte Dame, comme très humblement je vous en supplye.
Mr de Walsingam s'est monstré vertueux et honneste gentilhomme à rejetter ces faulx rapportz; et a parlé, à son tour, très honnorablement de Vostre Majesté, ainsy que je l'ay bien certeynement sceu. Il vous remercye très humblement de l'honneur que luy avez faict de luy escripre, et promect qu'il n'aura nul plus grand soing, en sa charge, que de conserver l'amityé d'entre Voz Très Chrestiennes Majestez et la Royne, sa Mestresse, et qu'il espère de voyr la dicte amityé plus ferme que jamays, si la paix succède en France. Sur ce, etc.
Ce XXVIIIe jour de décembre 1574.
ADVERTISSEMENT D'AULCUNES CHOSES à Leurs Majestez, oultre le contenu des lettres:
Que ceste princesse, depuys l'advènement du Roy à la couronne, s'est rendue bien fort curieuse de monstrer que, pour chose qui ayt passé cy devant entre eulx, elle ne se tient offancée de luy, et n'a opinyon qu'il se tienne aussy en rien offancé d'elle, affin que le fondement ne deffaille entre eulx de pouvoir mutuellement renouveller les traictez de paix et d'amityé qu'ilz ont l'ung avecques l'aultre.
En quoy, encor qu'il y ait ou y puisse avoyr, sellon aulcunes non légères conjectures, de l'artiffice autant que de vérité, si est il bien certain que la résolution a esté une foys prinse par la dicte Dame, au cas qu'elle peût trouver de la correspondance au Roy, qu'elle persévèreroit très constamment vers luy, ainsi qu'elle avoit persévéré vers le feu Roy, son frère;
Mais l'on luy a suscité des escrupulles non petites pour la divertyr de ce bon propos, car, oultre la contrariété de la religyon et autres choses, que j'ay cy devant mandées, l'on luy a faict tomber ung advertissement entre meins, comme venant de Flandres, mais j'estime que quelque ministre l'ayt inventé, que le Roy adhérant soubz main à la guerre que le Turc mène si aspre au Roy d'Espaigne, il prétend, après l'avoyr bien travaillé par là, de luy courir sus au duché de Milan, et que desjà la jalousie en estoit si grande, en Italye, qu'on n'avoit voulu octroyer le passage aux forces de pied et de cheval que le Pape luy offroit pour la guerre de France;
Et que Mr de Savoye avoit donné parolle au Roy d'Espaigne qu'il ne les permettroit aulcunement passer par ses terres;
Et ont meslé, parmy le dict advertissement, que, par aulcuns mémoyres du dict duc de Savoye, l'on avoit descouvert que véritablement le Roy avoit accepté du Pape le droict de conqueste de ces isles de deçà, qui se sont substrettes de l'obéyssance de l'église rommayne, en la forme que le feu Pape et le consistoyre en avoient octroyé l'investiture au Roy d'Espaigne, avant qu'il entrât en ceste guerre du Turc;
Et qu'indubitablement le Roy avoit promis, pour l'effet de cella, de fère descendre en Escosse six mille harquebuziers italiens, quatre mille françoys et quinze centz chevaulx, pour, avec plus grandes forces, après qu'il auroit avec celles icy réduict l'Escosse, passer plus avant, et entreprendre, en personne mesmes, la plus forte et la plus aspre guerre en Angleterre, avec l'ayde des Catholicques, qu'on y ayt jamays veu;
Et que, pour s'attribuer, le Roy, plus de droict en cella, il prétandoit d'espouser la Royne d'Escosse et fère valoir le transport du tiltre d'Angleterre que, de longtemps, elle luy a faict, et de poursuyvre si vifvement ceste entreprinse qu'il l'eût menée à fin avant le bout de deux ans;
Mais que le roy d'Espaigne se dellibéroit de luy susciter tant d'affères d'ailleurs, et luy tirer la guerre intestine de la France en telle longueur, sellon qu'il en avoit assez de moyenz par le Languedoc, et par diverses intelligences dans le royaulme, que, si la Royne d'Angleterre se vouloyt aider, de son costé, on feroit aysément escouter au Roy ses forces et ses finances, et ses bons hommes, et tout l'effaict de ceste grande fortune, qui lui ryoit si fort à ce commancement, pour avoyr assez que fère dans son royaulme, sans s'estendre ny en Italye, ny en Flandres, ny en Angleterre.
Et, là dessus, est arryvé milord de North, qui a faict à la dicte Dame d'aussy fascheux et malplaysantz rapportz qu'il est possible, non du Roy, car il n'a ozé estre si impudent, mais de tout le reste de sa court; et qu'il n'y avoit rien veu qui ne luy eût signiffyé une manifeste déclaration d'hayne et de malveillance contre elle et contre ce royaulme, racomptant ce que j'ay plus au long desduict ez lettres de Leurs Majestez, n'obmettant rien de ce qui pouvoit irriter et picquer jusques en l'âme ceste princesse, et luy rendre très suspecte l'amytié de Leurs Très Chrestiennes Majestez.
Sur quoy, elle, assez troublée et pleyne d'indignation, a mandé ses plus privés conseillers pour leur communicquer ce fascheux rapport, et le juste malcontantement, qu'elle avoyt, que le Roy et sa court luy eussent rendu honte pour l'honneur qu'elle luy avoit envoyé fère.
Et là dessus se sont prinses des dellibérations que je n'ay peu toutes descouvrir; mais voicy ce qui en est venu à ma cognoissance:
Que, en premier lieu, il a esté mandé à Me Wilson, à Bruxelles, de s'employer, le plus vifvement qu'il pourroit, et employer le nom et crédict de la dicte Dame, pour fère venir bientost les choses en accord avec le prince d'Orange, et de renouveller comment que ce soit, et le plus estroictement qu'il luy sera possible, les anciens entrecours d'entre ce royaulme et les Païs Bas;
Que des cappitaynes angloix ont esté mandez à Ampthoncourt pour leur accorder quelque entretènement, et les assurer qu'ilz seront bientost employez, et qu'ils ayent cependant à advertyr leurs gens de se tenir prestz; et a l'on aussy creu la pencyon à quelques cappitaynes italyens qui sont en ceste ville;
Qu'on a envoyé ung gentilhomme devers Mr de Méru, qui a longuement conféré avecques luy; et, après qu'il a esté départy, le dict Sr de Méru s'est trouvé si surprins d'ayse qu'il ne s'est peu tenir de dyre que la dicte Dame et ceulx de son conseil avoient envoyé luy fère la conjouyssance de ce que milord de North rapportoit: qu'ung grand nombre de seigneurs, et gens de bonne mayson et gentilzhommes de France, avoient commancé de manifester la bonne affection qu'ils portoient à la mayson de Montmorency, et que Mrs l'admiral de Turenne et de Ventadour, de Carses, de Limreilh et plusieurs autres s'estoient déclarez ouvertement pour eulx; et que le maréchal Dampville avoit troys mille chevaulx et dix huit mille harquebuziers en campagne, et que le mareschal de Retz, qui avoit voulu marcher vers ces quartiers là, s'estoit trouvé si foible qu'il avoit esté contreinct de se retirer, et mander au Roy qu'il le supplyoit de s'advancer pour renforcer son armée; que beaucoup de gens abandonnoient l'armée du Roy, et que Monsieur le Prince Daulfin s'estoit retiré fort malcontant, que Monsieur le Prince de Condé armoit et avoit espérance d'entrer bientost avec dix mille reytres en France; et que, en Provence, Daulfiné et Languedoc, ne restoit plus qu'une seule ville que toutes n'eussent adhéré aulx eslevez, ou pour la cause de la religyon ou pour l'autre prétendue du _bien public_.
Et, à deux jours de là, le dict Sr de Méru est allé à Hamptoncourt, avec le cappitayne La Porte, et le cappitayne Chat, lesquels deux j'entendz qu'ont faict la cenne avec les Protestantz, mais luy demeure catholicque; et ont esté fort bien et fort privéement caressez;
Que les ministres se sont assemblés en conseil pour dellibérer de ce qui estoit à fère sur ung concours de tant de nouvelles; et m'a l'on rapporté qu'il a esté résolu entre eulx qu'il sera dépesché ung homme exprès, vers ceulx qu'ils sentent estre de leur party et mesmement vers les principaulx et plus grands, pour les admonester de prendre, à ce coup, les armes, et que le poinct est venu qu'il n'y aura jamays plus envers Dieu et les hommes aulcune excuse pour eux, s'ilz ne se déclarent maintenant, et s'ilz ne sont dilligentz à susciter bientost les soublévations et révoltes qu'ils sçavent estre secrettement formées en divers endroictz du royaulme, de sorte qu'il n'y ayt province où il n'y en apparoysse quelqu'une;
Que, par mesme moyen, ils ayent à se saysir du plus grand nombre de places qu'ilz pourront, et, par exprès, d'aulcunes sur la mer de deçà, le long de Picardye et de Normandye, affin d'attirer les Angloix à ceste guerre, car lors ils se déclareront indubitablement pour eulx;
Que les praticques qui sont tramées, de longtemps, sur Callays, Bouloigne, Dieppe, le Hâvre et Cherbourg, seront tantées; en quoy se parle qu'il y a des habitantz, aulxquelz on a promis cinq centz escus de rante à chascun, dans ce royaulme, pour introduyre les Angloix dans leurs villes; et qu'on doibt conduyre l'entreprinse par des navyres marchands, où y aura des harquebouziers et gens de guerre cachez, lesquelz, avec leurs intelligences, se rendront mestres des portes; et qu'en mesmes temps y aura partye faicte, dans les dictes villes, pour tuer les gouverneurs et cappitaynes;
Et qu'en effect la guerre s'allumera par toutz les coings et endroictz du royaulme, pour obtenir ceste foys l'édict irrévocable de janvyer, avec de si bonnes places et lieux de seureté, qu'ilz n'auront jamays plus à creindre qu'on leur viegne forcer ny leurs vyes ny leurs consciences; et que le Roy et la Royne, sa mère, se trouveroient si perplex que, de la pluspart de ceulx qu'ilz se voudroient servir, ou qu'ilz voudroient retenir près d'eulx, ou bien les employer en légations et charges, ilz ne les réputeront fidelles; et, s'il est possible, ilz persuaderont ceulx de ce conseil de fère que ceste princesse monstre quelque ressentiment, de parolle ou d'effaict, sur les susdictz rapportz de milord de North, affin de venir en ropture avecques le Roy.
Mais ce qui plus me griefve est que deux personnages catholicques, et bien fort vénérables, de ce royaulme, m'ont mandé, séparément l'ung de l'autre, sellon qu'ilz sont aussy séparez, que la conjuration a esté faicte contre la vye et la personne du Roy, et qu'à présent, plus que jamays, l'on la poursuyt; et qu'il faut que Sa Majesté face prendre soigneusement garde à son boyre, à son manger, à ses vestementz, à ce qu'il touchera, et nomméement au pommeau de la selle et aulx rènes du cheval qu'il montera.
Et, depuis, les dessusdictz et ung autre personnage de bonne qualité, estranger, m'est venu confirmer le mesmes advertissement, par la relation d'aulcuns aultres, et comme il est ordonné d'employer de grands dons et présantz pour corrompre quelqu'ung de la cuysine, ou d'autre office de la bouche du Roy, ou bien de sa garderobbe, ou de l'escuyerye, pour exécuter l'entreprinse. Et n'ont deffally aussy aulcuns françoys de la nouvelle religyon qui m'ont adverty comme ilz avoient eu quelque sentiment de ceste détestable conjuration, et, qu'en toutes sortes j'en debvois donner advis au Roy.
Et les ungs et les aultres, tant plus je les ay examinés des circonstances de ce faict, plus je les ay trouvez conformes et persévérantz en ce qu'ilz m'en avoient desjà dict. Et m'ont, d'abondant, confirmé qu'il y a secrette dellibération, entre les Angloix, d'armer et de tanter l'entreprinse des susdictes cinq places, ou de quelqu'une d'icelles; et que pareillement il y a grande conjuration contre la vye de la Royne d'Escosse, ce que la pouvre princesse a bien senty, ainsy qu'ung chiffre que j'ay dernièrement receu d'elle le tesmoigne.
Et y a grande apparance, aussy, que, si les escrupulles qu'on a imprimé à la Royne d'Angleterre ne sont modérez, qu'elle tentera, de rechef, l'entreprinse d'avoyr le Prince d'Escosse, sellon qu'on m'a rapporté que, depuis quelques jours en çà, elle a dict qu'elle vouloit fère en sorte que le dict Prince et le château de Dombertrand fussent mis ez mains du comte de Morthon, parce qu'il réputoit Me Alexandre Asquin et ceulx qui gardent Dombertrand, et nomméement Droucastel, traystres. De quoy seroit bon les advertyr de l'opinyon que la dicte Dame a d'eux, car cella les feroit du tout jetter ez bras du Roy.
Et n'ont deffally aulcuns, mesmement des partisans de Bourgoigne, qui ont mis en avant à ceste princesse que, sans plus s'amuzer aulx belles parolles du Roy et de la Royne, sa mère, lesquelles n'estoient que pour la tromper, elle voulût estroictement racoincter le Roy d'Espaygne; et avoyr agréable que Mr de Savoye envoyât la requérir de mariage, sellon que c'estoit ung prince d'âge compétant, qui avoit eu des enfans d'une princesse aussy advancée en l'aage comme elle, et qui estoit prince d'une esprouvée vertu, qui n'escandalizeroit rien par deçà, et qui sçavoyt supporter ceulx de la nouvelle religyon en ses terres, estant certain que le Roy d'Espaigne, en faveur de ce mariage, et pour paciffyer et saulver ses Pays Bas, comme indubitablement il le feroit avec la faveur de ce royaulme, il establiroit le dict Mr de Savoye gouverneur de Flandres, chose qu'il n'en pourroit advenir de plus heureuse, ny plus à propos, pour l'Angleterre que cella.
Et m'est bien souvenu de ce que, par une dépesche du moys d'octobre dernier, Leurs Majestez m'avoient mandé, que je ne fusse, à présent, nullement endormy, parce que ce seroit le temps auquel l'on feroit les plus grands effortz de mettre la dicte Dame à la guerre; mais j'espère que Dieu fera la grâce au Roy d'establyr la paix en son royaulme, par le moyen de laquelle il rendra esteinctes aulx malins leurs males pensées dans leurs cueurs, et veynes toutes leurs entreprinses; et que, s'il luy playst d'envoyer requérir la continuation de la ligue avec ceste princesse, et la satisfère ung peu de ces impressions que milord de North luy a données, qu'il obtiendra tout ce qu'il voudra d'elle, et ne sentira de son royaulme que toutz offices d'amityé et de bonne intelligence.
AUTRE LETTRE A PART.
(_Escripte de la main du Sr de La Mothe Fénélon._)
--du XXVIIIe jour de décembre 1574.--
AU ROY.
Sire, il y a des personnes, à qui leur malice les presse si fort au cueur qu'ilz ne l'y peuvent tenir cachée, et manifestent souvant des pensées qu'ilz ont, qui sont plus malignes qu'il ne leur abonde le moyen de les exécuter, ainsy que, sur ce que je viens de vous escripre par ung mémoyre de ceste dathe, touchant la conjuration faicte contre la personne de Vostre Majesté, j'ay envoyé remonstrer au vieux évesque catholicque de Lincoln, et à ung autre grand docteur très catholicque, qui sont toutz deux en arrest en ceste ville, et pareillement au Sr Fogas, portugoys, et surtout au Sr de Languillier et au cappitayne Bastian, provançal, et à quelques aultres françoys, (qui m'ont donné le dict advertissement, et y ont meslé le danger de la Royne, vostre mère, avecques le vostre), que je ne voulois légèrement, sur ung dire si général et incertain que le leur, vous donner ceste tant fascheuse impression, laquelle ne pourroit estre que ne vous esmeût bien fort, et ne picquât estrangement les cueurs de Voz Majestez; et que pourtant je les prioys de me désigner s'il y avoit, de présent, près de Voz dictes Majestez, ou s'il y debvoit venir personne, de quelque qualité que ce fût, qu'ilz l'eussent ouy nommer pour suspecte de cest acte, affin que la puissiez fère mieulx observer et vous mieulx contregarder.
Et ilz m'ont respondu le mesmes qu'ilz m'avoient desjà mandé, que, par des propos qu'aulcuns, transportez de passion, avoient tenuz entre eulx, il estoit évident que la dicte conjuration estoit faicte, et qu'on poursuyvoit encores, à présent, plus qu'on n'avoit encores faict, de l'effectuer. Et ont adjouxté qu'il falloit prendre bien garde que quelqu'ung, ayant une baguette en la main, avec ung nœud, ou ung petit boucquet au bout, ne vous touchât, feignant de le fère par mégarde, car le bouquet seroit empoysonné; et aussy que, pour éviter quelque malheureux coup de dague ou de pistollé par trahyson, Vostre Majesté n'admît près de soy personnes incognues, et nomméement nul escossoys, qui ne fût bien advoué.
Et m'ont, d'abondant, adverty que les ministres s'estant persuadez qu'il n'y avoit bonne intelligence entre Vostre Majesté et Monseigneur vostre frère, avoient proposé de mettre en avant que nouveau partage luy fût baillé, avec tiltre de Roy, ou aulmoins de souverayneté, affin que ses terres fussent ung lieu de refuge à ceulx de leur religyon, qui estoit la plus honneste seureté qu'ilz vous sçauroyent demander; mais qu'ilz ne sçavoient pas encores si Mon dict Seigneur le trouveroit bon, car ce n'estoit chose qui fût provenue de luy. Qui sont dellibérations, Sire, qui descouvrent plus de tourment en ceulx qui les font, qu'il n'y a apparance qu'ilz les puissent ny ozent jamays entreprendre, tant elles ont peu de fondement; dont n'en debvez estre en peyne.
Et néantmoins je n'ay voullu fallir de les vous mander, puisqu'elles concernent vostre personne, vous supplyant très humblement, Sire, que, de tant que ces gens ne cessent de vous dresser, dedans vostre royaulme et partout où ilz peuvent, dehors, tout plein de fâcheuses praticques, sur l'apparance de ce qu'ilz imaginent debvoir estre ou pouvoir advenir, qu'il vous playse, et à la Royne, vostre mère, pour les rendre confus, unyr très intimement et très cordiallement Monseigneur vostre frère à voz intentions, comme ung autre bras droict de vostre force, et l'appuy de vostre authorité, et que faciez paroistre qu'il est ainsy; et réputiez, au reste, très honnorable, et encores plus heureuse, la paix avec voz subjectz, en quelle façon que Dieu vous donnera de la pouvoir fère avec vostre réputation, car elle vous mènera à bout de toutz voz affères; et qu'il soit vostre bon playsir de me renvoyer la présente, qui est escripte de ma main: car ceulx qui y sont nommez me l'ont ainsy faict jurer et promettre. Et sur ce, etc. Ce XXVIIIe jour de décembre 1574.
CCCCXXVIe DÉPESCHE
--du segond jour de l'an 1575.--
(_Envoyée exprès jusques à Calais par Jehan Volet._)
Audience.--Assurances réciproques d'amitié.--Offre faite par Élisabeth de sa médiation pour procurer la paix en France.--Réponse évasive de l'ambassadeur.--État des forces que le roi peut opposer aux rebelles.--Explications sur les propos rapportés par lord de North.--Déclaration d'Élisabeth à ce sujet.--Instances de l'ambassadeur en faveur de Marie Stuart.--Meilleure disposition d'Élisabeth à l'égard de la reine d'Écosse.--Recommandation au roi en faveur de Me Warcop.--Prière à la reine-mère de faire une réponse à la déclaration d'Élisabeth.
AU ROY.