Correspondance diplomatique de Bertrand de Salignac de la Motte Fénélon, Tome Sixième Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575

Part 26

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Et après luy avoir remonstré le tort, qu'elle se faisoit, de se laysser ainsy transporter à l'artificieuse persuasion, pleyne de malice, de ceulx qui la vouloient brouiller avec Vostre Majesté, et de leur vouloir tant complayre que, sur de petitz faulx rapportz, elle se mît hors des honnorables termes qu'elle debvoit garder vers Voz Très Chrestiennes Majestez, je luy ay dict qu'elle avoit assés de preuves comme il ne manquoit de ceulx qui ne cherchoient rien tant que d'empescher l'establissement de l'amityé d'entre vous et elle, et y susciter tousjours de la meffiance; et qui estoient bien marrys qu'ilz n'avoient de quoy vous pouvoir si bien picquer l'ung contre l'aultre que vous en fussiez desjà aulx mains; et qu'elle jugeoit bien que ce n'estoit pas pour vostre commun bien qu'ilz le faysoient, ains pour leur intérest, ou pour leurs passions et vengences, et pour leurs malcontantementz; et que, si c'estoient princes, ilz creignoient l'unyon de voz forces, et, si c'estoient subjectz, leur prétention n'estoit plus ny pure ny simple pour la considération de la religyon ny pour la seureté de vyes, ains avoient relevé une aultre forme de prétention, de laquelle nulle autre pouvoit estre ny plus odieuse, ny plus adversayre à l'authorité des princes; et qu'elle pensât, si l'on la dressoit contre Vostre Majesté, quelz aultres princes du monde s'en pourroient saulver: car l'on ne pouvoit rien débattre contre les qualitez de vostre extraction, estant encores la mémoyre du feu grand Roy, Françoys, vostre ayeul, et de la Royne Claude, vostre ayeulle, fille du Roy Loys douxiesme et de la Royne Anne, duchesse de Bretaigne, et la mémoyre pareillement du feu Roy Henry, vostre père, et de voz deux frères, Roys, et la présence de la Royne, vostre mère, encores toutes fresches, et Vostre Majesté en fleur d'aage, garny de toutes les plus excellantes qualitez pour régner, que prince qui, en plusieurs siècles, ayt monté à ce degré, et lesquelles une nation loingtayne de Pouloigne les avoit tant prisées qu'elle vous avoit esleu pour son Roy; et aviez, en traversant l'Allemaigne pour y aller, et puis l'Italye, à vostre retour, esté partout approuvé et recognu pour ung si royal et accomply prince que ceulx, qui vous estoient propres et mutuels subjectz, avoient maintenant ung trop malheureux tort de ne se soubmettre de tout leur cueur à vostre obéyssance, et mesmes qu'ils ne pouvoient prétendre que vous eussiez encores rien mal administré, car ne faysiés que d'entrer au premier an de vostre règne; et que je supplioys la dicte Dame de vouloir, dez maintenant, fère voyr au monde qu'elle estoit pour favorizer et maintenir, de toutes ses forces, la juste et royalle cause de Vostre Majesté, et réprimer celle trop présomptueuse des eslevez.

Sur quoy, la dicte Dame m'ayant dilligemment enquis de la qualité de ceste aultre cause et s'estant représanté en son esprit aulcunes particullaritez, par lesquelles l'on s'estoit efforcé de la luy fère trouver meilleure et plus espécieuse qu'elle n'estoit, m'a respondu, pour la fin, qu'elle vous rendoit toutz les plus grandz mercys, qu'elle pouvoit, pour l'honneur et bon traictement qu'aviez faict à milord de North, et pour les bons propos que luy aviez enchargé de luy apporter de vostre amityé et persévérance vers elle; lesquelz, encor que ne les eussiez estendus en beaucoup de langage, vous les aviez néantmoins si bien ordonnez et en parolles de telle efficace qu'elle les vouloit indubitablement croyre, et tenir vostre amityé en tel priz que vous réputeriez de ne l'avoyr mal colloquée, ny mise en lieu d'où vous n'en tiriez toute l'honneste et utille correspondance que pourriez desirer de la meilleure et plus germayne bonne seur qu'ayez au monde; qu'elle n'avoit garde de laysser rien procéder d'elle, ny de son royaulme, qui vous peût donner du trouble ez affères du vostre, car se jugeroit elle mesmes digne d'estre troublée au sien, et qu'elle ne boucheroit là dessus ses yeulx à doigtz ouvertz, ains seroit très soigneuse d'empescher, partout où elle pourroit, qu'on n'y commît de l'abus; et qu'elle vous tesmoigneroit davantage de sa bonne et droicte intention par le gentilhomme que dellibériez envoyer vers elle.

J'ay monstré que je demeuroys bien fort satisfaict de ses derniers propos, mais qu'il me restoit d'avoyr quelque satisfaction de ceulx qu'elle m'avoit tenuz auparavant.

Et estant desjà bien fort tard je me suis licencyé, avec quelque opinyon, Sire, d'avoyr beaucoup interrompu la trame qu'on avoit ordye pour fère que ceste princesse rompît avecques vous. Et semble qu'il sera bon que Vostre Majesté face haster les deux personnages qui sont ordonnez pour venir par deçà: car, si la ligue peut estre une foys renouvellée et bien confirmée, il y a grande apparance que les aultres poursuyvans n'obtiendront sinon ce qu'on ne leur pourra honnestement dényer.

Je suis contrainct pour des nouveaulx advis qu'on me vient de donner, touchant les cinq places, dont vous ay cy devant faict mencion: de Callays, Bouloigne, Dieppe, le Hâvre et Cherbourg; de vous supplyer, de rechef, très humblement, qu'il vous playse de renforcer les garnisons et advertyr les gouverneurs de prendre bien garde à eulx, car il y a entreprinse sur une chascune des dictes places.

Je remercye très humblement Vostre Majesté de la compassion, qu'il luy a pleu avoyr enfin de moy, de m'ordonner ung successeur pour me retirer de ce long exil. Je mettray peyne de laysser ceste négociation à celluy qui viendra, en si bon ordre, qu'il ne s'y pourra cognoistre de mutation sinon en mieulx, en ce que je ne doubte qu'il n'y apporte plus de suffizance que je n'en ay heu; et je réserveray ce qui me reste de vye pour le mettre et exposer à jamays pour vostre service. Sur ce, etc.

Ce XVIIIe jour de décembre 1574.

A LA ROYNE.

Madame, par ung de ceulx que j'avoys envoyé à Amthoncourt pour observer ce que milord de North rapporteroit de France, et pour notter quelle satisfaction il feroit prendre à la Royne, sa Mestresse, des choses de dellà, j'ay sceu qu'il avoit meslé, parmy les bonnes choses et bien honnorables qu'il avoit dictes de Voz Très Chrestiennes Majestez, aulcuns si malplaysantz et si fascheux rapportz d'elle et de la court, que la dicte Dame restoit extrêmement picquée et offancée. Et, sur cella, l'estant allé trouver pour luy oster cette malle impression, elle s'est advancée de descharger son cueur, et monstrer, par des parolles qu'elle a dictes, desquelles je ne suis demeuré contant, qu'elle l'avoit bien fort ulcéré, et que la partye estoit toute dressée, et aulcuns de son conseil l'avoient tramée, pour fère qu'elle passât à quelque poinct de ropture avec Voz Très Chrestiennes Majestez.

Dont, après luy avoyr, tout franchement et hault, respondu, mot par mot, à ce qu'elle m'avoit dict, sellon que par mes premières je feray le discours du tout à Vostre Majesté, j'ay esté contrainct de luy uzer de la remonstrance que je déduictz en la lettre du Roy, laquelle m'a semblé que luy a ouvert les yeulx, et luy a faict comprendre qu'on vouloit artifficieusement l'attirer à ceste guerre des eslevez; si bien qu'avant que je soye bougé d'avec elle, j'ay emporté une assez bonne espoyr et encores une plus expresse déclaration de son intention: que très difficilement se layrra elle embrouiller en leurs entreprinses, aulmoins elle y résistera le plus longtemps qu'elle pourra; et, si envoyez bientost requérir la confirmation de la ligue, j'ay grande espérance que toutz les aultres poursuyvantz demeureront exclus. Dont, pour mon regard, Madame, je prépareray à ces deux gentilzhommes qui viendront, l'ung pour la dicte confirmation, et l'autre pour résider, tout ce qui se pourra fère pour obtenir l'effect de ce qu'aurons à requérir pour le service de Voz Très Chrestiennes Majestez, vous remercyant très humblement, Madame, de la souvenance qu'il vous a pleu avoyr enfin de me fère ordonner ung successeur pour me retirer d'icy. Et sur ce, etc.

Ce XVIIIe jour de décembre 1574.

CCCCXXIVe DÉPESCHE

--du XXIIIIe jour de décembre 1574.--

(_Envoyée exprès jusques à Calais par la voye du Sr Acerbo._)

Succès que l'ambassadeur espère de ses efforts pour détourner Élisabeth de déclarer la guerre.--Nécessité d'envoyer promptement les députés de France qui lui ont été annoncés.--Nouvelles d'Allemagne et d'Espagne.--Mise en arrêt de la comtesse de Lennox, de son fils et de sa bru.

AU ROY.

Sire, je ne puis avoyr regret d'avoyr ung peu différé de vous escripre la male satisfaction que j'avoys rapporté de ma dernière audience, car, en lieu que les choses avoient commancé d'entrer en ung assés maulvais train, et estoient en voye d'aller plus mal, elles ont, grâces à Dieu, depuis, reprins ung beaucoup meilleur chemin; et s'en vont desjà en termes que j'ay bien opinyon que vous n'aurez que playsir de les entendre telles, comme, dans deux ou troys jours au plus tard, j'espère que, par ung des miens, je les vous pourray bien particullièrement mander, sellon que j'en ay desjà de bonnes erres. Et j'espère de travailler encores si bien que je feray que la chose ne parviendra qu'en bien bon estat et bien rabillée, devant Voz Très Chrestiennes Majestez. Seulement je vous supplye très humblement, Sire, de fère apprester les deux personnages qu'avez proposé d'envoyer par deçà, affin que ceste princesse ayt par eulx, le plus tost que fère se pourra, ung nouveau tesmoignage de vostre droicte persévérance vers elle, car peu s'en faut que milord de North et les siens n'ayent renversé tout celluy qu'elle en avoit auparavant.

J'entendz que, depuis cinq jours, ceulx cy ont dépesché ung personnage de qualité en Allemaigne, sur le retour d'ung autre des leurs qui n'en faysoit que d'arryver, avec ung nouvel agent du comte Palatin, et avec ung Valfenyère, qui est encores icy; lequel on m'a dict qu'il s'appreste pour passer à la Rochelle, et qu'il s'en va embarquer à Hamptonne dans ung navyre du feu comte de Montgommery, et visiter la comtesse, en passant, qui n'est sans qu'il ayt bien fort négocyé par deçà.

Le ministre Calvart, agent du prince d'Orange, ayant esté, toutz ces jours, à Amptoncourt, s'en va aussy bientost trouver son maistre en Ollande; et m'a quelqu'ung adverty qu'il porte parolle de promettre par dellà que, si ung nombre des meilleurs vaysseaulx du dict prince se vuellent mettre en mer, comme advanturiés, et s'aller tenir en Brouage, et vers la Rochelle, qu'on leur donra, soubz main, de l'entretènement. Il peut estre qu'on est rentré en allarme du nouvel armement qu'on dict que le Roy d'Espaigne appreste en Biscaye, et qu'il a desjà désigné pour général celluy don Martin d'Alcandèle, qui soustint le siège d'Oran, en l'an soixante ung.

Je n'ay, longtemps y a, aulcunes nouvelles d'Escosse, et Me Quillegreu, qu'on faysoit apprester pour y retourner, est encores icy. La comtesse de Lenox et son filz, et sa belle fille, sont commandés de ne bouger de leur logys, et deffandu que nul ne parle à eulx que le conseil ne les ayt ouys. La Royne d'Escosse a escript une bonne lettre à la Royne, sa cousine, pour sa justiffication de ce qui est advenu, touchant ce mariage du comte de Lenox; et m'a l'on dict qu'elle en restoit assés satisfaicte, tant y a qu'on parle encores de remuer la dicte Dame; mais je m'y oposeray aultant qu'il me sera possible. Sur ce, etc.

Ce XXIVe jour de décembre 1574.

CCCCXXVe DÉPESCHE

--du XXVIIIe jour de décembre 1574.--

(_Envoyée exprès jusques à la court par Joz, mon secrettère._)

Détails de la précédente audience.--Rapports faits par lord de North à son retour de France.--Ses plaintes contre le duc de Guise et les autres seigneurs de la cour.--Insulte qu'il déclare avoir été faite par la reine-mère a la reine d'Angleterre.--Vive irritation d'Élisabeth.--Ses emportemens.--Protestation de l'ambassadeur contre le reproche adressé à la reine-mère.--Ses plaintes contre les intrigues qui ont pu engager lord de North à dénaturer les intentions du roi.--Déclaration d'Élisabeth qu'elle n'a pas entendu faire injure à la reine-mère.--Nécessité de donner quelques explications sur le propos qui a été rapporté.--Bons offices de Walsingham dans cette affaire.--Rapport confidentiel des propos répandus par lord de North sur le mépris que l'on faisait d'Élisabeth à la cour de France.--Ressentiment d'Élisabeth.--Prière pour que la reine-mère fasse une déclaration écrite qui puisse satisfaire la reine d'Angleterre.--_Mémoire général._ Bonnes dispositions d'Élisabeth à l'avènement du roi.--Intrigues pour la détourner de l'alliance de France.--Projets de l'Espagne.--Avis donné à Élisabeth que le pape a fait cession de l'Angleterre au roi, qui a le projet d'envahir l'Écosse, d'épouser Marie Stuart et de conquérir l'Angleterre.--Mesures arrêtées par la reine pour former une ligue avec le prince d'Orange et les protestans de France.--Engagement pris à l'égard de Mr de Mèru de soutenir la ligue du bien public.--Projet d'une guerre générale.--Avis donné à l'ambassadeur d'un complot dirigé contre le roi.--_Lettre confidentielle au roi._ Détails particuliers sur la conspiration.

AU ROY.

Sire, pour rendre compte à Vostre Majesté de ce que, par mes deux précédentes dépesches, j'ay réservé de vous escripre en ceste cy, je vous diray que la Royne d'Angleterre s'est trouvée extrêmement offancée des maulvaiz rapportz que milord de North luy a faictz, qui, à la vérité, luy touchent bien fort, sellon la façon qu'il les luy a dictz, et la fascheuse interprétation qu'il leur a donnée; non, qu'au partir de Lyon, à mon advis, il eust pensé d'en uzer ainsy, mais il en a esté embousché, en passant en ceste ville, affin de provoquer, par toutz les plus picquantz moyens qu'il pourroit, la dicte Dame de rompre avecques vous. Et aulcuns de son conseil, qui sont de ceste menée, quand ilz l'en ont veu bien altérée et en collère, l'ont confortée d'en debvoir fère ung très grand ressentiment, de faict et de parolle, se persuadans que l'amityé s'en pourroit bien rompre.

Dont la dicte Dame s'estant proposée que, aussytost qu'elle me verroit, elle m'en feroit ouvertement, et en présence de ses dicts conseillers, sentir son malcontantement, elle n'a pas failly (après qu'elle m'a eu récité aulcuns bien bons et bien fort gracieux propos, de ceulx que le dict de North luy avoit rapportez de Vostre Majesté et de la Royne vostre mère, desquelz elle a dict estre très bien satisfaicte), de me dire qu'elle avoit à me fère sçavoyr que, si on luy avoit signiffyé, en France, quelque bonne volonté de parolle, l'on avoit bien prins aultant de peyne de l'oltrager et de l'offancer par effect; car, réservé le comte de Charny, duquel à la vérité elle avoit à se louer, il ne s'estoit trouvé nul autre gentilhomme françoys, en toute vostre court, qui eût daigné saluer ny entretenir, ny fère ung seul bon semblant à pas ung des gentilzhommes angloix qui estoient avec milord de North; et que Mr de Guyse, en mespris d'elle, et pour fère honte aulx dictz gentilzhommes, leur avoit commandé, dans vostre chambre, qu'ilz eussent à se descouvrir, bien que ce ne fût la coustume de dellà, et avoit uzé d'aulcunes parolles et gestes vers eulx, qui avoient bien monstré combien il avoit d'animosité vers elle; de sorte que, s'il eust esté aultre part, il y en avoit là qui eussent entreprins de luy bien respondre; et, qui pis est, que la Royne, vostre mère, en sa chambre, ayant faict venir ung bouffon abillé à l'angloyse, avoit dict, par dérision, à milord de North, que c'estoit proprement le feu Roy Henry d'Angleterre; de quoy elle avoit le cueur plus serré, et se tenoit plus outragée que de nulle aultre chose qu'on luy eût dicte ny faicte, depuis qu'elle estoit au monde.

Et, là dessus, haussant sa voix, affin d'estre mieulx ouye de ses conseillers et de ses dames, a poursuivy, en collère, le propos, avec des parolles assez grosses, desquelles m'a semblé comprendre qu'elle a dict que, s'il y eût eu de l'honneur en la Royne, vostre mère, elle n'eût parlé ainsy mal honnorablement, et en dérision, d'ung si honnorable prince qu'estoit le feu Roy, son père, et qu'elle seroit très marrye d'avoyr faict ny dict rien de semblable d'elle, ny de quelconque aultre prince que ce soit; et que le dict de North avoit aulmoins respondu que les tailleurs de France avoient peu sçavoyr la façon comme s'abilloit ce grand Roy, car quelques foys avoit il passé la mer à bonnes enseignes, et avoit bien faict parler de luy par dellà.

Sur quoy, Sire, estimant que je debvois commancer ma responce par ce dernier poinct, qui touchoit la Royne, vostre mère, j'ay addressé, présantz et oyantz les aultres, ma parolle en ceste sorte, à la dicte Dame:

Que la Royne, ma Mestresse, mère du Roy, Mon Seigneur, estoit toute pleyne d'honneur et aultant honnorable princesse qu'il y en ayt soubz le ciel, sans rien réserver, et que je voulois dire, et maintenir jusqu'au dernier souspir de ma vye, que milord de North n'avoit veu ny ouy d'elle, ny de Vostre Majesté, ny mesmes de Mr de Guyse, ny de nul autre prince ny seigneur de vostre court, chose aulcune, procédant de l'intention de Voz Majestez Très Chrestiennes, qui eût esté dicte ny faicte, ny qu'on la peût interpréter, contre la dicte Dame, ny contre l'honneur du feu Roy Henry, son père, ny contre la dignité de la couronne d'Angleterre; et que, si milord de North, ou aultre, le luy avoient aultrement raporté, qu'ilz ne l'avoient bien entendu, ny n'avoient ainsy bien négocyé comme il convenoit de le fère entre princes.

Et m'est venu, Sire, en l'esprit de sommer la dicte Dame qu'avant que je sortisse de sa chambre, elle voulût rabiller ce qu'elle avoit dit de la Royne, vostre mère, ou bien qu'elle me donnât congé de sortir de tout hors de son royaulme; mais, considérant que le présent estat de voz affères ne requéroit cella, et que c'estoit le poinct auquel les adversaires tendoient le plus, j'ay suivy l'autre expédient, de remonstrer à la dicte Dame ce qui est porté par ma précédante dépesche. Et ay adjouxté que, puisqu'elle mesmes advouoyt que, de la part de Vostre Majesté, qui faisiez exacte profession d'estre plus soigneux de la vérité de voz parolles et promesses que de la propre vye, milord de North luy en avoit apporté de très bonnes, avec la confirmation d'icelles par une vostre lettre; et je les trouvois encores très confirmées par celles qu'il vous avoit pleu m'escripre, depuis qu'il estoit party d'avecques vous; joinct qu'elle sçavoit bien que la Royne, vostre mère, l'avoit tousjours fort respectée, et luy avoit uzé plus d'honnestes traictz d'amityé que princesse qui fût au monde, et ne l'avoit jamays offancée; je m'esbahyssois par trop comme elle, qui estoit prudente et advisée, s'estoit layssée mener à dire d'elle rien qui la peût offancer, et qu'elle ne cognoissoit qu'on la vouloit tromper, car j'ozois dire librement que, si milord de North et ceulx de sa suyte, au sortir de vostre chambre, fussent saultez dans la sienne, qu'ilz ne luy eussent apporté que tout contantement de Voz Majestez; mais ilz avoient apprins ung aultre roollet par les chemins; et qu'indubitablement la Royne, vostre mère, laquelle se souvenoit très bien que le feu Roy Henry d'Angleterre avoit esté prince très estimé de son temps, et aultant honnoré et bien voulu en la court de France que en la sienne propre, n'avoit aulcunement parlé de luy, sinon en la mesme façon qu'elle eût voulu parler des feus Roys, ses beau père et mary; et que Mr de Guyse aussy estoit si modeste prince qu'il n'avoit uzé de parolle ny de démonstration vers les Angloix, dont elle eût occasion de se tenir offancée; car, oultre que ce n'estoit son naturel, de dire ny fère choses semblables, il s'en fût encores abstenu pour le respect du lieu et de la présence de Vostre Majesté, bien que c'estoit son debvoir, comme grand maistre, de fère advertyr les dictz gentilzhommes angloix de ne se couvrir, tant que Monseigneur et le Roy de Navarre, et les aultres Princes et grands seigneurs, qui assistoient à ceste cérémonie, seroient descouvertz, encor que, au dict de North, quand il vous explicquoit sa créance, vous luy fissiez tenir le bonnet à la teste, car c'estoit pour davantage l'honnorer à elle; et que Mr de Guyse avoit justement peu supplyr en cella la faute, que ses dictz ambassadeurs avoient faicte, de n'avoyr adverty les gentilzhommes comme ilz debvoient uzer en vostre chambre, et néantmoins j'entendoys qu'il s'estoit retenu de ne le fère pas; et qu'au reste, quand elle vous eût bien dépesché le plus grand de son royaulme, ou quand même l'Empereur vous eût envoyé quelqu'ung de ses enfantz ou de ses frères, archiducz, ilz ne pourroient justement se plaindre que ne les eussiez faictz fort honnorablement recevoir par Mr le comte de Charny et les gentilshommes qui avoient receu le dict de North et sa trouppe; et que je sçavoys bien qu'il n'avoit pas esté faict davantage ny, possible, tant, à ung comte que le Roy d'Espaigne vous avoit envoyé: dont je la supplyois de ne se vouloyr laysser transporter en cest endroict.

La dicte Dame, ayant prins de bonne part ma remonstrance, s'est incontinent, en tout le reste de son parler, bien fort composée; et avec beaucoup de modération est venue à dire plusieurs choses en bien fort bonne sorte de Voz Majestez, et du desir qu'elle avoit d'establyr une ferme amityé avecques elles. Et depuis m'a mandé, par troys des plus grands et principaulx seigneurs de son conseil, qui estoient présentz, qu'elle n'avoit dict ny entendu dire de la Royne, vostre mère, sinon que, si elle avoit dict ou faict, en mespris ou dérision du Roy, son père, ce que le dict de North luy avoit rapporté, qu'elle n'y pouvoit pas avoyr beaucoup d'honneur; et me prioyt d'en escripre à Voz Majestez affin qu'elle en peût estre satisfaicte, et en peût satisfère ceulx de ses subjectz qui en estoient escandalisez; et qu'elle ne demeurât offancée par Voz Majestez, lesquelles elle ne vouloit nullement offancer.

Sur quoy, Sire, je supplye très humblement Vostre Majesté me donner, par voz premières, de quoy convaincre et ce que le dict de North a dict, et la malice de ceulx qui le luy ont faict dire; et que ce qu'il vous plerra m'en escripre soit en façon que je le puisse monstrer à la dicte Dame. Et s'il plaist à la Royne, vostre mère, luy en escripre ung bon mot de sa main, elle en restera extrêmement contante.

Mr Walsingam a faict en cest endroit ung très honneste office vers elle. Il remercye très humblement Vostre Majesté de l'honneur que luy avez faict de luy escripre, et promect qu'il employera tout son moyen et pouvoir pour conserver droictement l'amityé et bonne intelligence qu'avez avec ceste couronne.

Pardonnez moy, s'il vous playst, Sire, si je continue de vous importuner pour la venue de mon successeur, car plusieurs nécessitez, et mesmement celles de vostre service pour le deffaut de ma santé, m'y contreignent, mais j'espère que je luy lairay ceste négociation en très bon estat. Sur ce, etc. Ce XXVIIIe jour de décembre 1574.

A LA ROYNE.