Part 25
Ceste princesse se tient si offancée du mespris que la comtesse de Lenox et le comte et la comtesse de Cherosbery ont tenu d'elle, en ce mariage du jeune comte de Lenox, qui est parant de la couronne, qu'elle dellibère de le leur fère bien sentir à toutz. Mais le pis est qu'elle veut oster au dict comte la garde de la Royne d'Escosse, et les ennemys de la dicte Dame l'en sollicitent instamment; de quoy je sçay que la dicte Royne d'Escoce sera fort troublée et fort marrye, et suis en grand peyne en quelles mains on la voudra mettre. Dont je supplye très humblement Vostre Majesté de dire, ou fère dire à l'ambassadeur d'Angleterre, que vous suppliez la Royne, sa Mestresse, de ne la commettre à nul qu'elle ayt suspect, ny qui ne soit seigneur de qualité pour respondre du traictement d'une telle princesse. L'on m'a bien faict desjà une honnorable promesse là dessus, mais je crains les artiffices et menées de ses ennemys. J'ay obtenu une lettre à l'ambassadeur d'Angleterre, par laquelle luy ay mandé de bayller ung passeport de luy à Nau, pour venir jusques icy, et il en prendra ung aultre, icy, pour aller trouver la Royne d'Escosse.
J'ay octroyé des certifficatz à des habitants de Roen, et de Normandye, de leurs paysibles déportementz par deçà, sur des bons tesmoignages qu'on m'a rendus d'eux, affin d'obvier à la saysie de leurs biens. Et y a ung ministre, lequel, entre les autres, est plus modéré, et n'adhère poinct aulx violentz conseils de la guerre, ny aulx invectives et praticques de ses compaignons, qui m'a faict aussy demander ung certifficat pour luy; mais, à cause de sa qualité de ministre, je ne luy ay poinct voulu octroyer sans en avoyr expresse permission de Voz Majestez, dont vous plerra me commander comme j'auray à en uzer: et semble que cella pourroit aulcunement servir de tenir leurs opinyons parties et divisées, en ne dényant vostre faveur à ceulx qui l'ont modérée et paysible.
Le cappitayne Janeton, après s'estre excusé de passer à la Rochelle, ny d'aller trouver le Prince de Condé, s'est résolu de se retirer à vostre service, ou en sa mayson; et persévérer là, toute sa vye, en l'obéyssance de Voz Majestez, de laquelle il ne s'est jamays départy; et qu'il aymeroit mieulx estre mort que d'avoyr porté les armes contre vostre service. Il vous supplye très humblement de luy fère envoyer ung passeport: et je vous promectz, Madame, que, par ce que j'ay veu et ouy de luy par deçà, il mérite vostre faveur. Je suis contrainct de vous ramantevoyr tousjours mon congé, et vous supplye de le vouloir fère résoudre comme chose fondée en très grande nécessité. Et sur ce, etc. Ce VIIe jour de décembre 1574.
L'on me vient d'advertyr, toute à ceste heure, que milord de North arrive aujourd'huy à Douvre. Et je viens de fère une petite négociation avec ung seigneur de ce conseil, suyvant laquelle il sera bon que différiez de fère parler du faict de la Royne d'Escosse à l'ambassadeur d'Angleterre, jusques à ce que Vostre Majesté ayt aultres nouvelles de moy.
MÉMOIRE AU ROY.
Sire, après que Mr de Méru m'a heu fort volontiers escouté, sur tout ce que je luy ay voulu dire, conforme au postille de la lettre de Vostre Majesté, du Xe du passé, et suyvant ce que la Royne, vostre mère, m'en avoit mandé par le Sr de Vassal, avec plusieurs remonstrances que je luy ai faictes, de moy mesmes, de ne vouloir, ny luy ni ses frères, gaster une cause qu'ilz réputoient si bonne et juste comme la leur, et ne provoquer, en ce temps, l'indignation de Vostre Majesté, ny celle à jamays de la couronne de France, de laquelle eulx et feu Mr le connestable, leur père, et leurs prédécesseurs avoient mis peyne, jusques icy, de bien mériter d'icelle; et elle les avoyt plus obligés que nulz gentilzhommes du royaulme, dont luy monstreroient maintenant une horrible ingratitude, et la provoqueroient, durant tout vostre règne et de voz enfantz, et quiconque y vînt à régner après vous, à une très juste indignation contre eulx, pour les avoyr et toutz les leurs à l'advenir très suspectz, et ne cesser qu'elle n'en ait exterminé la race, s'ilz suyvoient le chemin qu'ilz avoient commancé;
Et pourtant qu'il voulût embrasser l'honneste moyen qui luy estoit offert de pouvoir conserver, pour luy et ses frères, vostre bonne grâce, et maintenyr la mayson de Montmorency en l'honnorable degré qu'elle a esté jusques icy, et de pouvoir encores un jour recueillir à soy la succession d'icelle, et celle de son beau père, et, possible encores, l'estat que son dict beau père tient, s'il sçavoit bien uzer de la présente occasion; oultre que ce, en quoy il avoit à s'employer maintenant, non seulement luy éviteroit les dommages et dangers, et luy apporteroit les utillitez que je luy déduysois, mais luy acquerroit ung non petit mérite envers Dieu, et une grande faveur de Vostre Majesté, et une très grande louange par toute la France; et qu'il pouvoit espérer que sa dilligence et ses bons offices en cest endroict auroient tant d'heur qu'ilz nous produyroient une bonne et desirée paix, sellon que je luy jurois, devant Dieu, que tout ce qu'il vous avoit pleu me fère sentir et cognoistre de voz intentions estoit entièrement dressé à la paix et repos de voz subjectz; et qu'il pesât bien que luy ny ses frères ne pouvoient comparoistre en ceste guerre, parce qu'ilz n'estoient de la nouvelle religyon, sinon comme purs rebelles, et qu'ilz ne se donneroient la garde que les dictz de la nouvelle religyon auroient accepté l'accommodement que Vostre Majesté leur vouloit fère, et que luy et les siens demeureroient dehors, délayssés de toutz les Françoys et nullement soubstenus d'aulcun prince, ny estat estranger, et que la fin ne leur en seroit que honteuse et pleyne de confusion, et d'une grande ruyne de leurs biens, de leurs vyes et de leur honneur, à jamays.
Il m'a respondu, en une certeyne façon, qu'il est venu à conclurre tout au contrayre de son narré, car m'a parlé en homme fort malcontant et tout oultré de courroux et de dheuil, de ce que son frère aysné et son beau père estoient trop long temps détenus prisonnyers, sans qu'on examinât leur cause, et de ce que, contre la promesse que Vostre Majesté avoit faicte à Mr de Dampville à Turin, l'on s'estoit efforcé de luy fère depuis son procès à Lyon, et l'avoit on contrainct, maugré luy, de prendre le party où il estoit à présent;
Et pour le regard sien, du dict Sr de Méru, qu'on sçavoit assés qu'il ne s'estoit absenté pour offance qu'il eût faicte, ains pour éviter l'orage qu'il voyoit concité contre ceulx de sa mayson; et s'estoit retiré en Allemaigne, et depuis, pour ne donner souspeçon, passé icy, où il s'estoit comporté en bon et loyal subject de Vostre Majesté, et néantmoins ses biens estoient meintenant saysis, et deffanse faicte de luy apporter de l'argent par deçà.
Ce qui les menoit, avec l'impression qu'on leur donnoit d'ailleurs que leur ruyne estoit desjà jurée, à ung si extrême désespoir que force leur estoit de chercher des remèdes pour ne périr du tout, soubz la violence de ceulx qui bandoient ainsy vostre authorité contre eulx; et que, sentans leur cause bonne et juste, et eulx munis de bonne conscience envers Dieu et Vostre Majesté, ilz dellibéroient de n'obmettre ung de toutz les moyens, dont ilz se pourroient prévaloyr, pour repousser plus courageusement ceste injure, que ceulx qui la leur procuroient, et qui les vouloient opprimer, ne pensoient qu'ilz le peussent fère;
Adjouxtant plusieurs choses, de particullier, de luy et de ses frères, et plusieurs aultres, de général, du Royaulme, qui seroient par trop longues icy.
Néantmoins le pressant de restreindre en brief ce que j'auroys à vous fère entendre de sa dellibération, il m'a dict, et encores, après y avoyr mieulx pensé, m'a mandé qu'il supplioyt très humblement Vostre Majesté et la Royne, vostre mère, de le vouloir tenir pour vostre très obéyssant et très fidelle serviteur, et que ce qu'il vous plerroit luy commander, pour paix ou pour guerre, qu'il seroit tout prest de très humblement y obéyr;
Que ses frères et luy ne desirent pas tant leur propre vye comme la bonne grâce de Vostre Majesté et la paix de vostre royaulme; que très volontiers, s'il se sentoit avoyr quelque moyen d'induyre voz subjectz à la dicte paix, ou bien de divertyr les forces estrangères qui se pourroient apprester de venir en France, qu'il le feroit, mais qu'il pouvoit si peu en l'ung ny en l'autre, estant mesmement si loing qu'il ne sçauroit par où y commencer;
Que Mr Dampville estoit là, beaucoup plus près, à quy Vostre Majesté en pourroit fère parler, et que, si estimiez que ceulx de sa mayson peussent aulcunement servir à ces deux choses, ou à quelque autre de vostre intention, qu'à son adviz Mr de Montmorency estoit le plus capable de toutz, plein de persuasion et de conseil, et qui avoit son desir du tout à la paix et à l'establissement de voz affères, et que, s'il vous playsoit le fère parler à Mr de Dampville, sellon que vous le cognessiez homme entier et de grande sincérité, et aviez mille expériences et mille bonnes cautions de luy, il s'assuroit qu'il vous serviroit droictement et sincèrement, et avec honneur et conscience;
Qu'il adjuroit la bonté et clémence de Vostre Majesté et de la Royne, vostre mère, de vouloir fère examiner par la règle de justice, devant les payrs de France, la cause du dict Sr de Montmorency et de Mr le maréchal de Cossé, et s'ilz estoient trouvez coupables, que luy mesmes les réputoit dignes de mort, voyre la plus cruelle que nulz aultres subjectz de la terre; mais, s'ilz estoient innocentz, qu'il vous supplioyt, au nom de Dieu, de les remettre en liberté;
Que s'il vous playsoit de disposer des estats de ses deux frères et de son beau père, et du sien, et mesmes prendre de leur bien, si pensiez qu'ilz en eussent trop, et leur commander de demeurer comme privez gentilzhommes en leurs maysons, sans se mesler de rien, ou bien de vuyder le royaulme, qu'ilz seroient prestz d'obéyr à tout ce qu'il vous plerroit leur commander.
Et c'est en substance tout ce que j'ay peu tirer de luy.
Le cappitayne La Porte m'est venu dire qu'il juroit à Dieu de n'avoyr jamays pensé qu'à estre très obéyssant et très fidelle subject et serviteur de Vostre Majesté, et qu'il ne s'estoit absenté pour chose qu'il eût jamays dicte ny faicte au contrayre; mais, parce qu'il avoit esté cherché et suivy pour le fère prisonnyer, aussytost que Mr de Montmorency fût prins, il avoit bien voulu sortir hors du royaulme, non que très volontiers il ne fût allé présenter sa vye pour servir à la liberté de Mr de Montmorency, mais qu'il voyoit bien qu'on ne le vouloit que tourmenter et questionner, pour tirer, par violence, quelque déposition de luy, pour nuyre au dict seigneur, dont estoit résolu de ne retourner jamays en France qu'il ne fût hors de prison.
CCCCXXIIe DÉPESCHE
--du XIIe jour de décembre 1574.--
(_Envoyée exprès jusques à Calais par Jehan Mounyer._)
Communication de l'ambassadeur avec Walsingham.--Instances de Walsingham pour que la paix soit rétablie en France.--Démarches de l'ambassadeur auprès de l'agent de la Rochelle afin de l'engager à rompre toute négociation avec les Anglais.--_Avis à la reine-mère._ Nouvelles de Marie Stuart.--Arrivée de la comtesse de Lennox à Londres.
AU ROY.
Sire, estant milord de North arryvé en ceste ville de Londres, le Ve du présent, il y a séjourné le VIe, et est allé, le VIIe, trouver la Royne, sa Mestresse, à Hamptoncourt, où j'ay aussytost envoyé pour sçavoyr en quelle disposition resteroit la dicte Dame, et ceulx de son conseil, après qu'il aura faict son rapport. Il est encores là, et croy que bientost il me viendra visiter, dont, de ce que je pourray noter de ses propos, et de ce qui me sera rapporté de ceulx qu'il aura tenus à la court, je ne fauldray de vous en mander incontinent toute la particullarité. Aulcuns de ces cappitaynes, qui estoient allez en Hollande avec le vidame de Chartres, voyantz qu'il passoit oultre en Hambourg, et qu'il dellibéroit d'aller vivre, comme gentilhomme privé, auprès du comte Palatin, sans s'entremettre trop avant de ceste guerre, s'en sont retournez icy, et font semblant de vouloir passer à la Rochelle.
Ceste princesse a bien mandé, ces jours icy, toutz ses officiers de la marine pour luy venir rendre compte des frays qu'ilz avoient faict, ceste année, pour l'apprest de ses navyres, et a révoqué toutz mandementz et commissions, à celle fin de n'y employer rien plus que l'ordinayre accoustumé à la garde et entretènement d'iceulx dans le hâvre, jusques à ce qu'elle y ayt aultrement ordonné, mais elle a commandé de les tenir en estat, pour estre prestz à ung soubdein mandement.
Et m'a l'on adverty qu'il y a une secrette dellibération de les mettre en mer, et de dresser un gros armement, à ce prochain printemps, si, d'avanture, la guerre continue en France, bien que, ayant envoyé fère par le Sr de Vassal une gracieuse négociation avec le Sr de Walsingam sur la continuation de l'amityé et de la bonne intelligence d'entre ces deux royaulmes, il m'a mandé, après plusieurs honnestetés de celle dévotion qu'il dict avoyr plus grande vers vostre service et vostre couronne, après celle d'Angleterre, que à nulle aultre de la Chrestienté, qu'il s'employeroit de toute son affection à nourrir et fomanter par deçà, tant qu'il pourroit, ceste bonne amityé, et divertyr toutes occasions d'altération d'entre Voz Majestez; mais qu'il vous supplioyt et adjuroit, au nom de Dieu, de commencer, en l'endroict de voz subjectz, d'establyr, par tout le reste de la Chrestienté, une bonne paix, sellon qu'il estoit plus en vostre main de le pouvoir fère qu'en celle de toutz les aultres princes chrestiens ensemble; et que ne voulussiez mespriser en cella ny le conseil honneste ny les admonitions cordiales que la Royne, sa Mestresse, et les princes d'Allemaigne vous en faisoient: car vous ne le pourriez rejetter sans vous nuyre beaucoup à vous et les offancer grandement à eulx, et les bander toutz entièrement contre voz entreprinses; et qu'il sçavoit bien que, s'il vous playsoit octroyer quelques lieux de refuge pour seureté à ceulx de vos subjectz qui sont en armes, et en iceulx l'exercisse de leur religion, que la paix estoit faicte; et qu'il avoit naguyères receu des lettres de Mr de La Noue qui ne portoient en elles que le tesmoignage d'ung vray subject et serviteur.
Sur quoy, depuis, je luy ay mandé qu'il ne doubtât nullement de vostre bonne intention, et de vostre desir à la paix, mais qu'il admonestât ceulx de voz subjectz, qui estoient opinyastres, de se contanter des honnestes condicions avec lesquelles vous la leur pourriez donner. Et ay envoyé exorter le sire Bobineau, agent de la Rochelle, de ne vouloir tromper ses citoyens soubz une feincte espérance de secours d'Angleterre, car je luy obligeois ma vye que ceste princesse ne luy en bailleroit nullement, ny mesmes, quand ilz luy consigneroient leur vye entre ses mains, (ce que je m'assurois que, pour leur fidellité et pour la recordation des anticques offances qu'ilz avoient faictes aulx Angloys, avec l'exemple du Hâvre de Grâce, ilz ne le feroient jamays), elle ne la voudroit pas accepter; et que, si ceulx cy monstroient au dict Bobineau quelque disposition, en apparance, de faveur pour les dictz de la Rochelle, que ce n'estoit que pour maintenir la division et fère durer les troubles en France, d'où proviendroit, à la fin, la ruyne de ses dictz citoyens et de leur ville, s'ilz ne se remettoient bientost en l'obéyssance et bonne grâce de Vostre Majesté.
Sur quoy il m'a mandé, depuis, qu'il me remercyoit de mon advertissement, et qu'il cognoissoit qu'il estoit véritable, dont m'assuroit avoyr incontinent escript à ses dictz citoyens d'entendre incontinent à la paix, et d'accepter les condicions que Vostre Majesté leur voudroit offrir, pourveu qu'ilz vissent de la seureté pour leurs vyes, et qu'ilz puissent obtenir quelque exercisse de leur religyon pour leurs consciences.
Il y a ung gentilhomme de Normandye, nommé Des Troyspierres, qui est depuis huict jours passé en ce royaulme. Il semble qu'il a crainct que, à cause de ceste praticque du Hâvre, l'on ne voulût courre sus à ceulx de sa religyon, dont est venu à refuge par deçà.
Je continueray, Sire, aultant qu'il me sera possible, de veiller icy, et d'y estre soigneux de vostre service; mais le deffault de santé et mes aultres nécessitez me contreignent de vous supplyer très humblement pour mon congé, et en presser fort instamment Vostre Majesté. Sur ce, etc.
Ce XIIe jour de décembre 1574.
ADVIS A LA ROYNE.
Madame, je suis bien en peyne pour la praticque, que je sentz qu'on mène tousjours pour fère changer de gardien à la Royne d'Escosse. Vray est que la résolution n'en est pas encores prinse, et je tiens le plus ferme que je puis qu'elle ne se face poinct. Dont j'espère que, si le comte de Cherosbery se rend ung peu difficile, de son costé, comme il y a grande apparance qu'il le fera, que les choses en demeureront à tant, et qu'on n'entreprendra poinct de la luy oster. La comtesse de Lenox vient d'arriver, laquelle yra demain en court. Elle crainct bien fort l'indignation de la Royne, sa Mestresse, et qu'elle ne la face remettre dans la Tour, à cause de ce mariage, mais elle s'appuye sur des amys qu'elle pense qui luy sauveront ce coup.
CCCCXXIIIe DÉPESCHE
--du XVIIIe jour de décembre 1574.--
(_Envoyée jusques à Calais par la voye du Sr Acerbo._)
Audience.--Desir du roi de rétablir la paix en France.--Vive assurance donnée par l'ambassadeur que lord de North ne peut avoir qu'un compte favorable à rendre de sa légation.--Emportement d'Élisabeth contre la conduite tenue à son égard en France.--Ferme remontrance de l'ambassadeur sur les conséquences qu'aurait pour elle une rupture avec le roi.--Danger qu'elle doit craindre en s'unissant aux protestans de France.--Déclaration de la reine qu'elle ne veut pas s'unir à eux.--Entreprises formées sur Calais, Boulogne, Dieppe, Le Hâvre et Cherbourg.--Irritation d'Élisabeth à la suite des rapports faits par lord de North.--Efforts de quelques seigneurs anglais pour amener une déclaration de guerre.
AU ROY.
Sire, ayant déduict à la Royne d'Angleterre, le XVe de ce moys, à Ampthoncourt, les honnestes propos d'amityé que, par vostre lettre du XXIIIe du passé, il vous playsoit me commander luy tenir, avec le récit de vostre voïage en Avignon, et de l'espérance qu'aviez de mettre la paix en vostre royaulme, si les depputez des eslevez, lesquelz vous attandiez de brief, se monstroient raysonnables en leurs demandes, et à recevoyr les honnestes condicions qu'entendiez leur offrir; auquel cas, s'ilz ne se vouloient, puis après, réduyre à vostre obéyssance, vous la vouliez bien prier que, en une si grande opiniastreté et arrogance que seroit la leur, et en ce maulvais debvoir qu'ilz uzeroient vers leur Roy et Prince, elle, Royne et Princesse, ne voullût les assister, ny permettre qu'ilz fussent assistez en rien de son royaulme, ainsy que Vostre Majesté luy promettoit bien aussy qu'en tout ce qui concerneroit le bien et repos d'elle et la tranquillité de son estat, elle ne sentiroit jamays que faveur et support de vostre costé, et rien qui la peût ny ennuyer ny fâcher.
J'ay, pour occasion bien nécessayre, suivy, puis après, à luy dire que, de tant que c'estoit toute la gloyre et félicité de ma négociation, qu'elle peût trouver en Vostre Majesté les poinctz de bienveillance et de vraye affection dont m'aviez cy devant commandé de luy porter parolle de vostre part, et que pareillement vous trouvissiez en elle celle vraye correspondance qu'elle m'avoit fort expressément enchargé vous escripre de la sienne, je venois maintenant me conjouyr, avec elle, de ce que je vouloys croyre que milord de North, s'il estoit gentilhomme d'honneur et de vérité, il luy avoit à son retour rapporté: qu'il avoit trouvé en Vostre Majesté tout ce qu'elle pouvoit desirer en cest endroict, et encores plus abondamment que je ne le luy avoys jamays sceu expliquer ny ozé promettre; et que je louoys Dieu que Vous, Sire, me randiez véritable vers elle, ainsy que je la supplioys aussy, et l'adjurois aussy, sur l'honneur et vérité de sa parolle, qu'elle ne me voulût rendre menteur vers vous, sellon qu'il n'y avoit rien de plus expédient en toute la Chrestienté, entre nulz aultres princes, qu'estoit le poinct de l'amityé entre vous deux; et que les utillitez s'en manifestoient si grandes, conjoinctes avec quelque nécessité du temps présent, pour le bien et repos de touts deux, et la tranquillité de voz estatz, et encores pour l'accomodement de la meilleure part de la Chrestienté, que je ne pouvois assez louer ny assés desirer ce grand bien.
A quoy la dicte Dame, par sa responce, m'a récité aulcuns propos, que milord de North luy avoit rapporté, bien fort honnorables de Vostre Majesté et de la Royne, vostre mère, et telz qu'elle n'eût sceu desirer rien de mieulx que ce que voz parolles luy avoient signiffyé de vostre bonne intention vers elle; mais qu'il y avoit eu d'aultres démonstrations entremeslées qui avoient entièrement monstré le contrayre.
Et s'est lors la dicte Dame, en haussant la voix, affin d'estre mieulx ouye de ses conseillers et des dames principalles qui estoient dans sa chambre, licencyée en des parolles grosses, qui m'ont assez troublé, et aulxquelles je n'ay voulu différer aussy, tout hault et en la mesme présence, de promtement et bien fermement y respondre, ainsy que, par mes premières, j'en feray le récit à Vostre Majesté.