Correspondance diplomatique de Bertrand de Salignac de la Motte Fénélon, Tome Sixième Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575

Part 24

Chapter 243,845 wordsPublic domain

Sire, j'ay addressé, en la meilleure et plus digne façon que j'ay peu, à la Royne d'Escosse, vostre seur, la lettre que Vostre Majesté luy a escripte, du VIIIe du passé; et elle m'a mandé qu'elle s'en est resjouye, oultre mesure, et plus que de nulle autre chose, qui luy eût, en ce temps, peu advenir, de quelle part qui soit au monde, et m'a faict tenir la responce, qui est de sa main, laquelle j'ay adjouxté à ce pacquet; et croy que la consolation et visite de vos lettres, à ceste pouvre princesse, vous sera imputé à ung euvre de grande charité devant Dieu, et ung office de singullière recommandation envers les princes souverains, et envers les gens de bien de toute la terre. La dicte Dame loue Dieu de vostre heureuse arrivée, et le prie incessamment, pour le bon succès de voz affères, et pour la grandeur et félicité de Vostre Majesté. Elle est si subjecte à calompnies, et ses ennemys sont si promptz à luy attribuer l'occasion de toutz les maux et désordres qui surviennent en ce royaulme, qu'ilz ont voulu imprimer à la Royne, sa seur, qu'elle estoit cause du mariage du comte de Lenox avec la fille de la comtesse de Cherosbery, et qu'elle avoit ligué la duchesse de Suffolc et la comtesse de Lenox avec la dicte comtesse de Cherosbery pour monopoler plusieurs choses pour elle dans ce royaulme; là où, au contrayre, elle crainct, plus que chose du monde, que de la racointance de ces troys dames, desquelles les deux luy ont esté tousjours très ennemyes, ne luy viegne beaucoup de traverse en ses affères et ung préjudice, par trop grand, à sa propre liberté. Dont, de quelle part que puisse procéder le mal, elle a senty qu'on faysoit, là dessoubz, une aspre menée pour l'oster de la garde du comte de Cherosbery, et la mettre en des mains qu'elle n'a moins suspectes que la mort. Sur quoy m'a escript qu'elle recouroit, comme vostre belle seur, et vostre principalle allyée, et de vostre sang, à la protection de Vostre Majesté, et, qu'en cas qu'on la voulût mettre en mains suspectes, qu'elle vous supplioyt de vous y oposer, et de protester de la conservation de sa vye, et de vanger sa mort, et le tort et injure qu'on luy feroit; et que c'est bien ce qu'elle doibt et peut justement espérer de l'appuy de vostre couronne.

Je ne luy ay encores respondu, mais, ayant descouvert, premier qu'elle, toute ceste trame, j'ay mis le plus de dilligence et de soing que j'ay peu d'y remédier, et espère que les choses n'iront si mal, comme ses ennemys le procurent, ny comme elle a eu juste occasion de le craindre. Néantmoins il vous plerra me commander, là dessus, vostre volonté, et me mander ce que j'auray à luy respondre.

Le Sr de Vassal est arryvé, avec vostre dépesche, du Xe du présent, sur laquelle j'espère voyr bientost ceste princesse, et je satisferay, puis après, à toutz les chefz de vos lettres, le plus tost et le mieulx que ma santé, laquelle je sentz, de jour en jour, évidemment empirer, en ce lieu, me le pourra permettre. Et vous diray cepandant Sire, que, sur ce que j'ay faict cognoistre en ceste court, que les allées et venues, que Mr de Méru y faisoit, m'estoient suspectes et plus encores celles des ministres; il m'a esté respondu, quand aulx ministres, qu'on ne pouvoit, en Dieu et conscience, refuzer d'ouyr ce qu'ilz trouvoient nécessayre d'estre dict et remonstré, ou bien proposé, pour la deffance de leur relygion, qu'ilz avoient commune avec cest estat, et qu'à cella je m'oposeroys en vain; mais quand à l'aultre, que je n'avoys à me plaindre de faveur qu'on luy fît, car l'on n'avoit encores veu ny ouy parolle de luy, qui ne fût sellon l'honneur et dignité de Vostre Majesté, et pour le repos de vostre royaulme; et ne se cognoissoit rien en luy qui sentît la rébellion, car, quand il en monstreroit le moindre signe du monde, il ne trouveroit plus tel visage, en ceste princesse, ny aulx siens, comme il avoit faict, ny n'auroit plus aucun accez à eulx.

Je ne puis, à dire vray, Sire, bien descouvrir s'il trame rien avec la dicte Dame, mais je ne me puis contanter que le ministre Villiers, et quelques aultres, ses semblables, soient ordinayrement, et trop souvant, en secrette conférance avecques luy; et que je commance d'entendre qu'il se parle, parmy les siens, de retourner bientost en Allemaigne. Je travailleray de le réduyre au poinct que m'avez mandé de vostre intention par toutz les moyens et plus vifves persuasions qu'il me sera possible; et vous rendray compte de ce qu'il m'aura dict.

Quelqu'ung m'a rapporté, du costé d'Ouest, là où la comtesse de Montgommery et sa famille sont, que le jeune Lorges y est arrivé secrettement, en habit incognu, pour voyr sa femme: et je le croy, en partye, parce que Mr de Walsingam m'a mandé qu'il avoit receu des lettres de la Rochelle, que je pense qu'il a apportées, et qu'on luy mande qu'on se dellibéroit entièrement d'attandre l'extrémité, parce que l'exemple de Fontenoy[2] leur monstroit qu'il ne leur seroit gardé capitulation, ny promesse, qu'on leur fît. Sur ce, etc.

[2] Après une vive résistance, les protestans qui occupaient Fontenay-le-Comte capitulèrent le 16 septembre 1574; mais, pendant que l'on discutait les dernières conditions, les catholiques furent introduits dans la ville par surprise. Les articles, déjà accordés, ne furent pas exécutés.

Ce XXVIIe jour de novembre 1574.

Le comte de Sussex, grand chambelland de ceste princesse, a prins des lettres de moy à Mr de Matignon et au cappitayne Lago, pour pouvoir tirer le nombre de cinq centz tonneaulx de pierre blanche, de Caen; dont il desire qu'il playse à Vostre Majesté leur escripre, à toutz deux, de tenir la main que, sans empeschement, ny destourbier, ny sans aulcun grief, ses gens puissent fère transporter librement la dicte pierre deçà la mer. De quoy, Sire, je supplye très humblement Vostre Majesté le vouloir gratiffier.

A LA ROYNE.

Madame, ayant mis peyne d'approfondir, en ceste court, l'occasion de quoy il est advenu, qu'après avoyr faict retarder le voïage de Me Wilson en Flandres, et l'avoyr si bien interrompu qu'on luy avoyt une foys mandé de descharger ses gens, il y ayt depuis ung si soubdain changement qu'en moins d'une heure l'on l'ayt dépesché et l'ayt on faict incontinent partir; il m'a esté respondu à cella, que la grande impression que j'avoys donnée à ceste princesse qu'elle pourroit establir une ferme et perdurable amityé avecques le Roy, vostre filz, et la grande réputation qui couroit, icy, de sa vertu, et surtout qu'il estoit prince de parolle et de grande vérité, avoient faict qu'elle s'estoit résolue de se commettre entyèrement à luy, et ne passer plus oultre avec le Roy d'Espaigne; mais que, sur l'advertissement que ceulx de la Rochelle avoient, depuis, mandé: que la capitulation n'avoit esté gardée à ceulx de Fontenoy, il avoit esté remonstré à la dicte Dame que, bien que le Roy se voulût rendre, en toutes aultres choses, fort entier, il monstroit néantmoins desjà qu'il estoit persuadé, jouxte le concile de Constance, de ne debvoir tenir ny foy ny promesse à ceulx de la religyon dont elle estoit, et que, pourtant, elle se hastât de renouveller, le plus tost qu'elle pourroit, avec le Roy d'Espaigne, les anciennes amityés de Bourgoigne; auxquelles, encor que, pour quelque occasion, il voulût bien suyvre le concille de Constance, il n'entreprendroit toutesfoys, pour d'aultres grandes utillitez, de préjudicier aulx dictes anciennes amityés, oultre que, jusques icy, il n'avoit jamays démenty sa parolle.

Et par ce, Madame, que j'ay envoyé assurer que ce que ceulx de la Rochelle avoient mandé de Fontenoy estoit faulx, aulcuns de ceulx qui se monstrent mieulx inclinez à la France qu'à l'Espaigne, m'ont secrettement adverty qu'on sçavoit trop bien ce qui en estoit, et que je n'en parlasse plus; et m'ont pressé de vous fère ung article, exprès, comme il est besoing qu'advertissiez le Roy, vostre filz, que, en ceste cause, laquelle est aujourdhuy la plus grande de la Chrestienté, et laquelle va bander toutes les armes et puissances des Chrestiens les unes contre les aultres, il ne veuille laysser prendre au monde ceste impression de luy, qu'il ne vueille bien garder la foy et les promesses qu'il donnera, ou aultrement qu'il se prépare ardiment de soubstenir, dans son royaulme, une guerre continuelle, sans intermission, ny relasche aulcun, non seulement avec ses subjectz, mais avec toutz les princes et estatz, et avec toutz les intéressés en la dicte cause, jusques à ce que, par une deffinition et une victoyre généralle, il ayt exterminé entyèrement tout aultant qu'il y en a au monde.

J'ay respondu, sans promettre que je vous en escriprois, ce que j'ay estimé digne de la grandeur du Roy et de sa couronne, et de la juste cause, qu'il poursuyt, de recouvrer l'obéyssance de ses subjectz; et feray, le mieulx que je pourray, pour effacer les aultres violentes impressions, qu'on s'efforce de donner au monde, de vostre intention et de celle du Roy. Et sur ce, etc.

Ce XXVIIe jour de novembre 1574.

CCCCXXe DÉPESCHE

--du IIIe jour de décembre 1574.--

(_Envoyée exprès jusques à Calais par Jehan Volet._)

Audience.--Nécessité de faire surveiller les protestans qui passent d'Angleterre en France.--Démarches faites par l'ambassadeur auprès de Mr de Méru.--Plaintes de l'ambassadeur à raison de l'oubli dans lequel on laisse ses services.--_Mémoire._ Détails de l'audience.--Réponse d'Élisabeth à la déclaration du roi qu'il veut maintenir l'alliance avec elle.--Protestation d'amitié de la part de la reine d'Angleterre.--Ses instances pour que la paix soit rétablie en France.--Conférence de l'ambassadeur avec les seigneurs du conseil.

A LA ROYNE.

Madame, ce que j'ay recueilly des propos et responces de la Royne d'Angleterre en ma dernière audience, je le metz assez particullièrement en ung mémoire à part au Roy, vostre filz, et me reste seulement de vous dire que la dicte Dame supplie Vostre Majesté de se souvenir que, au premier an du règne du feu Roy, Françoys, vostre filz, vous luy promistes l'amityé de voz enfantz; dont elle vous prie tenir vostre parolle pour le Roy, qui est à présent, ainsy qu'avez faict pour les deux passez; et qu'elle ne doubte nullement que n'ayés encores l'affection très bonne au propos que luy aviez mis en avant pour le quatriesme; mais l'on s'est bien fort escarté de la voye de l'effaictuer, néantmoins qu'il ne sera jamays qu'elle ne luy vueille beaucoup de bien, et qu'elle ne l'honnore et n'ayt une très bonne opinyon de luy.

Je suys adverty, Madame, qu'il y a ung ministre, nommé Joys, homme de lettres, nourry longtemps en Angleterre, lequel, partant d'icy, disoit s'en aller en Constantinople, qui s'est arresté à Paris, et escript souvent par deçà, et mande plusieurs choses à l'advantage des eslevez, et qu'ilz obtiendront, ceste année, tout ce qu'ilz vouldront; dont, de tant qu'il parle plusieurs langues, et que, soubz ombre de hanter les collèges, pour l'occasion des lettres, il pourroit praticquer des intelligences dans la ville contre le service de Voz Majestez, il sera bon de le fère chasser ou aulmoins prendre garde à luy.

J'ay parlé à Mr de Méru, et n'ay rien obmis du postscripta de la lettre du Roy ni des poinctz qu'il vous pleut toucher au Sr de Vassal. Je l'ay trouvé en collère et malcontant; mais il a remis de me respondre, dans ung jour ou deux, dont, par mes premières, je vous feray entendre ce qu'il m'aura dict. Et persévérant plus que jamays, Madame, à vous supplyer très humblement pour mon congé, sellon que je sentz, de jour en jour, diminuer ma santé et me croystre plusieurs manquementz en la continuation de ceste charge, je pryeray le Créateur, etc.

Ce IIIe jour de décembre 1574.

Je ne sçay de quelz termes uzer pour me douloir, à Vostre Majesté, de m'avoyr, non oublyé, mais déjetté très honteusement de celle grande distribution de biens qui a esté faicte, à l'arryvée du Roy, vostre filz. Aulmoins me debvoit ce béneffice, qu'on m'a osté, qui estoit tout mon bien, estre rendu; et ne puis dire, Madame, sinon que je suis celluy, à qui il vous playst de fère porter la plus notable marque d'indignité et de défaveur, et de malcontantement, qu'à nul aultre gentilhomme, qui soit au service de Voz Majestez; et je laysse bien à Dieu, et elles, de juger si je l'ay mérité.

MÉMOIRE AU ROY.

Sire, il n'est besoing que je vous racompte les propos que j'ay tenus, ceste foys, à la Royne d'Angleterre, car je les ay prins de la lettre que Vostre Majesté m'a escripte, le Xe du passé, et il sera facille de comprendre quelz ilz ont esté par les responces que la dicte Dame m'a faictes, qui sont, en substance, comme s'ensuyt:

Que jamays chose ne luy estoit mieulx advenue, sellon son desir, que l'effaict de la légation de milord de North, puisque, des lettres qu'elle vous a escriptes par luy, et des poinctz qu'il vous a explicqué de sa créance, il vous reste du contantement; et que toute l'ambassade et l'ambassadeur vous ont esté agréables, car la principalle intention qu'elle a eue, en le vous envoyant, a bien esté d'honnorer vostre grandeur, et donner ung évident tesmoignage au monde de l'affection qu'elle porte, très bonne et de très bonne seur, à Vostre Majesté, et à l'establissement de voz affères;

Qu'elle a ung singullier playsir de voyr, par ce commancement, que vous voulez tenir en quelque bon compte son amityé, et luy donner à elle une très grande espérance de la vostre; que ce qu'elle desire maintenant, le plus au monde, est que les choses puissent ainsy procéder entre vous que vous ayez mutuellement à prendre une très assurée confiance l'ung de l'aultre;

Que nulle meilleure ny plus honnorable nouvelle eust elle peu entendre de voz vertueuses dellibérations, que celle que je luy ay assurée que, de vostre propre naturel vous avez, de vouloir résoluement tenir voz promesses, et manquer plustost à la vye que à la parolle que vous aurez une foys donnée; que, sur le solide fondement de ceste vostre constante volonté, laquelle estoit vrayement royalle et digne de vous, qui estiez par extraction, et par élection, et par succession, le plus royal prince qui ayt esté, de longtemps, en la Chrestienté, elle se disposeroit en telle sorte vers vostre amityé que, s'il n'y deffailloit de correspondance, de vostre costé, vous pourriez fère estat d'avoyr en elle la plus entière et parfaicte bonne sœur, et bonne amye, qui fût au monde;

Qu'elle ne vouloit nyer qu'on ne luy eût voulu donner quelque male impression des promesses, à quoy on vous pouvoit avoyr obligé, passant par l'Italie, contre elle, et contre le repos de son royaulme, ou contre sa religyon; dont se resjouyssoit bien fort de ce que luy donniés parolle qu'il n'en estoit rien, et que vous vous trouviez libre de toutes ligues et obligations, sinon des anciennes de vostre couronne, et de celle que pouviez avoyr avec elle, à cause du sèrement du feu Roy, vostre frère, et avec le royaulme de Pouloigne, à cause du vostre;

Que, puisque vous estiez résolu de vivre en bonne intelligence avec les princes et estatz voz voisins, qui la voudroient avoyr bonne avecques vous, que vous la vous pouviez ardiment promectre très seure et perdurable, de son costé; car, tant qu'elle vivroit, vous en pourriés fère très certain estat;

Que nulle chose au monde vous pouvoit elle plus louer, ny plus recommander, que celle voye de paix, que proposiez de suyvre, pour mettre le repoz en vostre royaulme, et que celluy vous seroit bien traistre et infidelle, voyre très cruel ennemy, qui vous ozeroit conseiller, ou dire, qu'il ne fût honnorable et utille, et mesmes très nécessayre de la fère;

Que, pour le bien universel de la Chrestienté, elle se sentoit obligée, entendant le grand progrès des armées et victoires du Turc sur les Chrestiens, et des appareils qu'il faict pour entreprendre plus avant, de vous supplier que vueillez embrasser la paix publicque et unyon des dictz Chrestiens; mais encores plus, pour vostre bien et repos particullier, elle vous vouloit fort expressément exorter d'amortyr, en toutes sortes, ces guerres de vostre royaulme, et y employer si avant vostre clémence et doulceur, et l'authorité de vostre foy et parolle, que voz subjectz puissent seurement retourner à l'obéyssance et subjection qu'ilz vous doibvent;

Qu'elle n'approuvoit nullement les armes des eslevez, en quelle façon, ny soubz quel prétexte, qu'ilz les eussent prinses, et mesmement en ce qui se faysoit hors de la considération de la religyon, et qu'elle s'esbahyssoit assés de Mr le maréchal Dampville, et n'avoit, depuis la nouvelle qui estoit venue de sa déclaration, veu Mr de Méru, son frère, ny ne le verroit, s'il apparoissoit en luy ung seul signe de rébellion;

Néantmoins qu'elle entendoit que la craincte de mort et l'injustice faysoient renger un grand nombre de voz subjectz à la deffansive, et prendre voz villes et places pour lieu de refuge, et passer encores à l'offensive, et attirer troubles sur troubles, et susciter les estrangers dans vostre royaulme;

Sur quoy, pour la singullière affection qu'elle avoit à la conservation de vostre grandeur, et de vostre couronne, elle vous prioit de rompre, le plus tost que vous pourriez, le cours de ce malheur, et prendre, de bonne part, si elle vous disoit librement que les choses, mal passées contre ceulx de la nouvelle religyon, requerroient que vous ne refusissiez ny trouvissiez mal honnorable, ny contre vostre réputation, de les accomoder maintenant de quelque honneste seureté.

Ces responces de la dicte Dame, qui ont esté plus expresses et plus considérées que nulles aultres qu'elle m'eût guyères jamays faictes, m'ont baillé argument de luy mettre bien devant les yeux la conséquence de ceste cause, et combien ceulx, qui s'efforçoient de la luy desduyre pour bonne et soubstenable, bandoient desjà, et dressoient de semblables rébellions contre elle; et qu'elle considérât si, de Vostre Majesté, qui aviez, premier que d'estre Roy, combatu, l'espace de sept ans, très courageusement, et azardé souvant, et mis en manifeste danger vostre propre personne, pour la religyon catholicque, ce n'estoit pas assés, maintenant que estiez monté à la couronne, et que la somme de toutes choses estoit parvenue en voz mains, d'accorder, à iceulx de la dicte religyon, l'abolition du passé, la jouyssance de leurs biens, la demeure paysible de leurs maysons, et la liberté de leur conscience; et que, de demander davantage, c'estoit par trop forcer la volonté qu'ilz sçavoient bien que vous aviez, qui estiez leur Roy, et leur prince;

Que néantmoins vous donniez ceste parolle à la dicte Dame qu'il n'y auroit aulcune honneste ny tollérable condicion, pourveu que n'offançât vostre honneur, que ne fût accordée à voz dictz subjectz, pour les fère revenir à leur debvoir; mais aussy que, quand vous auriez faict ainsy le vostre envers Dieu et les hommes, vous protestiez bien d'employer toutes les forces et moyens, que Dieu vous avoit donnez, et n'en laysser ung seul en arrière, de toutz ceulx que vous pourriés mouvoir en la Chrestienté, pour réprimer justement la présumption et témérité de ceulx qui, inicquement, persévèreroyent d'estre rebelles contre vous; et qu'en ce cas vous l'adjuriez, elle, de non seulement leur dénier la faveur et apuy de ce royaulme, mais de joindre ses forces aulx vostres pour extirper de la terre ung si pernicieux exemple que le leur.

A quoy elle m'a respondu qu'elle se souvenoit tant d'estre Royne, et de vous estre, pour cella, conjoincte d'estat, qu'elle ne manqueroit jamays à nul debvoir de bien bonne seur vers Vostre Majesté, et qu'après que milord de North seroit arryvé, et qu'il luy auroit faict le récit des choses de dellà, nous pourrions lors poursuivre plus amplement ce propos; et qu'elle s'esbahyssoit comment il ne vous avoit parlé du faict de la navigation, et de l'administration de la justice à voz mutuelz subjectz, car il en avoit eu charge, et qu'elle ne desiroit rien tant que d'y pourvoyr, par bonne intelligence, avecques vous, et députer, pour cest effect, deux de son conseil, ainsy que Vostre Majesté en avoit depputé deux du sien; et que, quand le gentilhomme, que dellibériez envoyer vers elle, seroit icy, elle nous feroit rendre, par son admiral et par les officiers de la marine, ung si bon compte de leurs depportementz passez, en tout ce qui avoit concerné les Françoys, qu'elle espéroit que vous en demeureriez contant.

Et, là dessus, m'estant licencyé de la dicte Dame, j'ay estimé bon de déduyre aulx seigneurs de son conseil ce que j'avoys dict à elle, affin de bailler à ceulx, à qui reste encores quelque affection vers Vostre Majesté, de quoy pouvoir fère incliner leurs dellibérations, le plus qu'il leur seroit possible, au bien de vostre service. Lesquelz ont monstré toutz d'estre bien fort ayses de l'assurance, que je leur ay donnée, de vostre bonne intention vers leur Mestresse, et vers eulx, et vers l'estat de ce royaulme. Et leurs responces m'ont assez contanté, sinon en ce que l'ung d'eux m'a dict fort rondement que, voyantz la profession, que Vostre Majesté avoit jusques icy faicte, de se monstrer adversayre de leur religyon, qu'ilz ne pouvoient interpréter l'effaict de voz armes, sinon qu'elles estoient dressées et s'exécutoient contre eulx, et que vous pouviez bien fère estat qu'ilz n'estoient pour se déjoindre aulcunement de la cause de leur dicte religion. Et ne m'estant pas, en toutes choses, si bien accordé avec eulx comme avec la dicte Dame, nous n'avons passé plus avant.

CCCCXXIe DÉPESCHE

--du VIIe jour de décembre 1574.--

(_Envoyée exprès jusques à Calais par Estienne Jumeau._)

Négociation de l'ambassadeur avec Mr de Méru.--Nouvelles de Marie Stuart; crainte qu'elle ne soit commise à la garde de l'un de ses ennemis.--Sollicitations des réfugiés.--Retour de lord de North.--_Mémoire._ Détails de la négociation avec Mr de Méru.--Desir du roi qu'il serve d'intermédiaire pour procurer la paix.--Plainte de Mr de Méru contre la conduite tenue a l'égard des Montmorenci.--Leur justification.--Assurance de leur entier dévouement au roi.--Desir de Mr de Méru que Mr de Montmorenci, son frère, soit lui-même choisi par le roi comme négociateur.--Déclaration du capitaine La Porte.

A LA ROYNE.

Madame, je pense que rien n'a esté obmis, comme verrez par le mémoire au Roy que je joins à ce paquet, de ce qui se pouvoit déduyre à Mr de Méru, pour le ramener au sentiment des choses que desiriez luy estre, de moy mesmes, et encores aulcunement de la part de Voz Majestez, déclarées touchant l'acheminement de la paix, et le divertissement des forces estrangières, qui ne luy ayt esté vifvement remonstré; et encores qu'il ayt, du commancement, déchargé ung peu sa collère, si est il revenu, à la fin, à la modération et à la cognoissance de son debvoir vers Voz Majestez, et monstré d'estre tout disposé à vous rendre entière obéyssance. Il est bien vray qu'il demeure ferme en la justiffication et innocence de ses deux frères, et de ne se vouloir desjoindre de leur cause ny d'eux, mais il a opinyon que, sans difficulté, ilz se réunyront toutz unanimement, et pareillement son beau père, et ceulx qui pourroient dépendre d'eux, au poinct que Voz Majestez desireront, s'il vous plaist les rendre assurez de vostre bonne grâce.

Le milord de North n'est encores retourné, dont l'on s'esbahyt assés qu'est ce qui le peut si longtemps retenir par dellà.