Part 22
Mais, quand je suis venu à la prier, de vostre part, qu'elle voulût octroyer passeport à ung des miens, pour porter à la Royne d'Escosse, et puis, au Prince d'Escosse, son filz, et au comte de Morthon, des lettres que Vostre Majesté leur escripvoit, elle s'est incontinent esmeue: et m'a dict que vous la debviez tenir à elle, pour beaucoup de respectz qui ne vous estoient pas incognus, en trop meilleur compte que la Royne d'Escosse, laquelle, quand bien se trouveroit régner en ceste isle, ne vous y seroit jamays si bonne amye, ny n'auroit en tant d'affection la conservation de vostre grandeur, comme elle avoit; qui sentiriés mieulx cella, quand il playroit à Dieu y ordonner de la mutation, et qu'elle s'assuroit que, lors, vous regretteriez amèrement la Royne Elizabeth.
Et m'a récapitulé aulcunes de ces mesmes choses qu'elle m'avoit dict qu'on l'avoit menacé, de cest endroict; mais je luy ay réplicqué que Vostre Majesté n'avait peu fère de moins, sur les instances de l'ambassadeur d'Escoce, et sur les remonstrances, qu'il vous avoit faictes, des très anciennes et très estroictes obligations d'entre les princes et les couronnes de France et d'Escosse, que d'uzer de cest honneste compliment de lettres vers ceste pouvre princesse, qui estoit vostre belle seur, vostre parante et vostre principalle allyée, de laquelle vous ne debviez, ny vouliés aulcunement impugner les droictz, et pareillement vers le Prince, son filz, et vers les seigneurs du païs, qui estoient toutz voz confédérés; et qu'en cella, vous n'aviez voulu fère sinon aultant que m'aviez commandé de luy en communicquer, ce qu'elle debvoit interpréter en meilleure part que toutes les aultres impostures qu'on luy avoit rapportées, et ne debvoit différer l'octroy de passeport que luy demandiez; en quoy, s'il luy playsoit bailler ung adjoinct à celluy que j'envoyerois, affin qu'elle demeurât sans escrupulle, je m'assuroys que Vostre Majesté en seroit très contante.
Là dessus, la dicte Dame s'est ung peu modérée, et m'a prié que je luy donnasse ung peu de temps pour en communicquer à son conseil, et que, bientost après, elle m'y feroit responce. Et m'ayant, sur deux aultres poinctz que je luy ay remonstrez, touchant le peu de justice que voz subjectz trouvoient par deçà, et touchant la faulce monoye qu'on battoit en ceste ville, assez faict cognoistre qu'elle vous vouloit beaucoup satisfère, elle m'a bien fort gracieusement licencyé. Et sur ce, etc.
Ce XXIXe jour d'octobre 1574.
CCCCXIVe DÉPESCHE
--du IIIe jour de novembre 1574.--
(_Envoyée exprès jusques à Calais par Estienne Jumeau._)
Déclaration de Burleigh et de Leicester sur les intentions d'Élisabeth de renouer l'alliance avec la France, pourvu que le roi lui donne la ferme assurance qu'il veut maintenir le traité.--État des affaires en Écosse.--Eclaircissements sur des projets d'attentats dirigés contre la personne du roi.--Départ du vidame de Chartres pour l'Allemagne.
AU ROY.
Sire, pour davantage recognoistre si le fondz de l'intention de ceste princesse estoit semblable aulx bonnes responces qu'elle m'avoit dernièrement faictes, quand je luy présentay vostre lettre, j'ay mis peyne, sur l'occasion des aultres deux lettres, qu'avez escriptes à ses deux principaulx conseillers, de négocier et fère négocier bien estroictement, avec eulx, en termes si clers que je les ay contreinctz de parler clèrement.
Et, en substance, il s'est recueilly de leur dire qu'ilz estiment que leur Mestresse et eulx ont très juste occasion d'avoyr les dellibérations qui se font près de Vostre Majesté, et les entreprinses à quoy ilz voyent que Vostre Majesté se prépare, pour bien fort suspectes, tant pour la source d'où ilz disent que dérivent voz conseilz, qui est du Pape et du Roy d'Espaigne, et d'aulcuns des vostres desquelz ilz ont une merveilleuse deffiance, que pour les objectz qu'il leur semble bien qu'ilz vous pourront mouvoir d'entreprendre contre ce royaulme pour la cause de la religyon, et pour la détention, qu'on y faict, de la Royne d'Escosse; et que, là dessus, ilz ne me veulent nullement dissimuler qu'ilz ne veillent, et qu'ilz ne consultent, dilligemment et souvant, comme ilz pourront fère que ceulx de leur dicte religyon ne souffrent tant de détriment, ailleurs, que l'orage en puisse, puis après, venir fondre, icy, sur eulx; et comme ilz pourront pourvoyr que les grands dangers, qu'ilz ont tousjours jugé très imminentz à la Royne, leur Mestresse, et à son estat, si elle ne se tenoit bien assurée de la Royne d'Escosse, ne luy survenoient; et qu'en cella ilz ont réputé nécessayre, touchant le premier poinct, d'en entendre l'advis de ceulx qui sont en mesme cause, et en pareille condicion que eulx, et, par ainsy, d'en conférer avec les princes protestantz; et, quand au second, de adhérer à ceulx des Escossoys qui conviennent, mieulx que les aultres, avec le repos de l'Angleterre; et, pour toutz les deux poinctz ensemble, ilz ont estimé bon de renouveller les anciennes amityés, et en fère de nouvelles et regaigner les perdues, le plus tost et le mieulx qu'il leur seroit possible; mesmement qu'ilz estoient incertains à quoy inclineroit Vostre Majesté, à vouloir ou ne vouloir poinct l'intelligence de ce royaulme. Et néantmoins, encor que desjà il y eût de ces choses qui fussent beaucoup advancées ailleurs, il y en avoit aussy, et de plus importantes, qui restoient en suspens, pour attandre l'évidence de voz actions; et qu'ilz ne doubtoient nullement, si, après ceste bonne lettre qu'avez escripte à leur Mestresse, il vous plaisoit luy fère voyr une suyte de vostre bonne intention, et de voz bons effectz vers elle, qu'elle ne se disposât en si bonne sorte, vers voz affères, que vous la trouveriez, à toutes occasions, preste de les segonder, et de procurer l'establissement et le progrès de vostre grandeur; et que, sans difficulté, elle vous accorderoit la confirmation de la ligue, si la luy envoyés ainsi honnorablement demander, comme le traicté monstre qu'il touche à vous de le fère; mais qu'ilz me vouloient bien advertir qu'ilz ne la pouvoient conseiller de demeurer longuement sur l'incertain, parce que la sayson ne portoit qu'on se deût arrester à simples parolles: dont failloit que j'advisasse de haster, le plus que je pourrois, ce qui se debvoit establir entre vous.
Qui sont propos, Sire, fort conformes à ceulx que la dicte Dame m'a tenus, aulxquelz je n'ay deffailly de suffizante réplicque; car la matière et les bonnes raysons ont abondé de mon costé: et pense qu'elles ont esté de quelque moment, et mesmement à divertyr le voyage de Me Wilson en Flandres, aulmoins l'ont elles retardé. Mais, sur les dictz propos, j'ay à dire à Vostre Majesté que, au retour de milord de North, il se doibt fère, icy, une grande résolution des choses appartenantes à ceste présente guerre, qu'ilz appellent de la religyon, sellon que je sçay qu'on a prié des personnages allemantz, qui sont prestz de partir, qu'ilz vueillent attandre jusques allors. Dont semble qu'il est expédient, Sire, que la légation de Vostre Majesté vers ceste princesse suive bientost, et sans intervalle, celle qu'elle a faicte vers vous. Et de tant qu'elle et les siens sont merveilleusement tendus sur le faict de la Royne d'Escosse, et encor plus sur le faict des Escossoys, et qu'ilz veulent pourvoyr, par toutz les moyens qu'ilz pourront, que ny la personne d'elle, laquelle ilz ont en leurs mains, ny l'intelligence d'eux, qu'ilz pensent encores mieulx posséder, ne leur eschapent, sellon qu'à présant ilz ne vivent en peyne de nul aultre endroict, ayantz réduict l'Irlande, que de ce costé là; et qu'ilz prétendent d'avoyr, s'il leur est possible, ou le Prince ou quelque aultre grande chose en gage, pour garder que le pays ne se destourne de leur dicte intelligence; il sera bon, Sire, que pourvoyés, le plus tost que pourrés, que celle ancienne alliance, conjoincte avec authorité, que voz prédécesseurs y ont tousjours conservée, et qui est deue à vostre couronne, ne vous y soit en rien diminuée; et qu'à cest effect, en desmellant les aultres choses avec la Royne d'Angleterre, vous vous esclarcissiés encores avec elle de ceste cy.
J'ay bien escript, depuis naguyères, à aulcuns seigneurs du pays, mais, parce que ce a esté par voye secrette, je ne sçay quand j'auray responce d'eux. Et me vient on d'advertyr qu'il y a grande apparance que les armes y seront bientost reprinses, parce que quelque mylord y a esté tué, qu'on dict estre le comte d'Athol; et que c'est le comte de Morthon qui l'a faict fère; mais je n'ay encores bien la vériffication de cella. L'on m'a desjà promis le passeport, icy, pour envoyer voz lettres au jeune Prince d'Escosse et au dict de Morthon; mais je me trouve en celle mesmes difficulté, que j'ay cy devant mandée, que le dict de Morthon ne voudra recepvoir, ny mesmes souffrir, qu'aulcun entre au païs, qui ayt adressé au dict Prince, sinon comme à Roy, ny à luy, sinon comme à régent, et les lettres de Vostre Majesté n'ont pas celle intitulation.
Et, au regard de l'autre lettre, qu'avez escripte à la Royne d'Escosse, parce qu'on avoit desjà octroyé passeport au frère de son chancellier, présidant de Tours, pour luy aller porter quelques besoignes, lequel est encores icy, l'on a desiré que je fisse fère, par luy mesmes, le message. A quoy, pour n'augmenter les escrupulles de ceste princesse, lesquelz, par occasion nouvelle, qui a procédé de la duchesse de Suffolk, se sont, puis peu de jours, rengrégés, oultre la générallité de ceulx qu'elle a tousjours non petitz de Vostre Majesté, je m'y suis condescendu.
Et, quand à esclarcyr davantage Voz Majestez sur l'advertissement de prendre garde à voz personnes, j'ay singullièrement recherché de ceulx, d'où cella estoit venu, de m'en dire la particullarité. Et ilz m'ont séparément confirmé, qu'après qu'il se sceut, icy, que les empeschementz qu'on croyoit fermement qui deussent retarder vostre retour estoient ostez, qu'il y eut de ceulx qu'ilz appellent Puretains, qui tindrent des propos fort meschantz et malheureux, disantz qu'il n'importoit pas beaucoup que vous fussiez venu, car bientost l'on verroit ung semblable jugement sur vous, et sur la Royne, vostre mère, qu'on avoit veu sur le feu Roy, vostre frère; et qu'il ne falloit destendre le tabernacle qui avoit esté dressé pour ses obsèques, parce que l'on y auroit bientost à cellébrer les vostres, et aultres motz tendantz à mesmes effect; de façon que, s'estantz eulx donnés une grande peur du danger de Voz Majestez, ilz avoient bien volu fère en sorte que je vous advertisse d'y prendre bien garde, et que, quand ilz en entendroient davantage, et de plus expécial, qu'ilz me le feroient incontinent sçavoyr. A quoy pouvez croyre, Sire, que je n'auray l'œil et le cueur moins tendus, que si c'estoit pour ma vye et pour le mesmes salut de mon âme.
Mr le vidame de Chartres s'est enfin embarqué, le XXXe du passé, avec la pluspart de toutz ces françoys qui restoient icy, et est passé à Fleximgues devers le prince d'Orange. Il m'a promis qu'estant là, et lorsqu'il sera près du comte Palatin, où il prétend d'aller, il s'efforcera de vous fère cognoistre qu'il a toute dévotion à vostre service et à la paix de vostre royaulme; et que, de Hollande en hors, il dépeschera ung des siens devers Vostre Majesté. Néantmoins l'on m'a adverty qu'ainsy qu'il entroit dans son navyre, celluy Rua, que j'ay cy devant mandé, qui estoit allé en Allemaigne, est arryvé, et qu'il s'en est retourné avecques luy en Zélande; mais qu'il doibt bientost revenir, et qu'on a entendu qu'il a dict que les choses se portoient très bien, là où il avoit esté, ce qu'on juge estre qu'il y a des forces prestes en Allemaigne pour ceulx de leur religion. Sur ce, etc.
Ce IIIe jour de novembre 1574.
CCCCXVe DÉPESCHE
--du VIIIe jour de novembre 1574.--
(_Envoyée exprès jusques à Calais par la voye du Sr Acerbo._)
Entreprises diverses projetées par les Anglais contre les villes maritimes de la France.--Découverte d'une entreprise sur le Hâvre.--Surveillance qu'il importe d'exercer.--Protestation des seigneurs du conseil qu'ils ignoraient entièrement le projet de s'emparer du Hâvre.--Demande faite par l'agent du roi d'Espagne de son passeport.
AU ROY.
Sire, je supplye très humblement la Royne, vostre mère, de se vouloir souvenir comme, dès qu'il fut sceu par deçà que le retour de Vostre Majesté en France estoit par l'Italye, je luy donnay advis que les entreméteurs de ceulx de la nouvelle religyon, se deffiantz de pouvoir obtenir telles condicions de paix comme ilz desiroient, s'estoient mis à dellibérer de la continuation de la guerre, et, entre aultres choses, de surprendre des places en Picardye et Normandye, le long de la mer; et desjà ilz faysoient estat d'en emporter quelques unes, dont estimois estre besoing qu'on renforçât les garnisons de Callays, de Bouloigne, de Dieppe, du Hâvre et de Cherbourg, et qu'on advertît les gouverneurs d'estre vigilantz à la garde de ces cinq villes, et touchoys encore quelques mots de Brouage; dont, à peu de jours de là, je fus infinyement ayse que Sa Majesté m'escripvît qu'elle avoit très bien pourveu, non seulement à ces cinq places, mais à toutes les aultres le long de la mer, jusques à Bourdeaulx. Qui pense, Sire, que ceste sienne dilligence d'allors a servi beaucoup maintenant contre la praticque, qu'on dict qui s'est descouverte du Hâvre de Grâce, de quoy je loue et remercye Dieu de tout mon cueur.
Néantmoins je retourne advertyr Vostre Majesté qu'il est expédient de refraychir, de rechef, ce mesmes advertissement aulx mêmes gouverneurs, et renforcer leurs garnisons, tant pour la conservation de leurs places, et pour ne laysser occasion quelconque à ceulx de dehors d'y entreprendre, que pour garder que, au dedans du pays, ne se face aulcun mouvement; car voicy, Sire, ce que l'ung de ceulx, que j'ay mis après à observer les ministres, m'a rapporté, que aulcuns d'eulx se sont desbouchez de dire que Vostre Majesté seroit bientost travaillé de plus d'endroictz qu'elle ne pensoit; et qu'ilz avoient de leurs amys, gens de bonne mayson, et aultres, en Picardye, qui, du premier jour, se déclareroient ouvertement pour eulx, et que les restes de Normandye, qui n'estoient encores toutes mortes, ne manqueroient pas de leur costé, et, possible, de telz d'où l'on n'avoit encores ouy parler; et que ce ne seroit, sans qu'ilz se fissent maystres de quelque bonne place d'importance, où ilz pourroient recevoyr le secours, car c'estoit de quoy ilz se debvoient principallement efforcer, pour induyre les Angloix de favorizer leurs entreprinses. Et disoient davantage qu'il estoit résolu qu'on tiendroit ung bon nombre des navyres de guerre angloix, et de ceulx de Hollande, en Brouage, et qu'on recepvroit leurs gens dans le fort, affin qu'ilz se peussent tenir plus assurez de leurs vaysseaulx; et que les mesmes ministres avoient remonstré à ceste princesse, qu'en la présente occasion, où elle voyoit bien qu'il y alloit de l'entière extermination, ou de l'establissement, pour jamays, de sa religyon, et le semblable de l'estat de sa couronne, elle ne debvoit refuzer d'y mettre, à bon escient, la main, et se préparer à quelque belle entreprinse par dellà, comme de s'impatronir de quelque bonne place, et la bien pourvoyr, ou bien envoyer joindre ses forces à celles qu'elle y verroit bientost en campaigne; car pouvoit considérer que les vostres seroient bien fort retardées en Languedoc, et beaucoup diminuées, avant que Nymes et Montaulban, après les aultres moindres places, fussent prinses; et que la Rochelle, si vouliés entreprendre de la forcer, vous ruyneroit plus d'hommes et vous consommeroit plus d'argent et de monitions de guerre, que n'avoit faict l'aultre foys; et que la trouveriez, à ceste heure, plus imprenable que ne fîtes au premier siège, parce qu'ilz avoient mieulx pourveu de garder les advantages de la mer, qu'ilz n'avoient eu, lors, ny le temps, ny le moyen de le fère; et quand la dicte Dame n'en debvroit rapporter aultre prouffict que d'entretenir la guerre par dellà, et garder qu'elle ne passât, icy, en son royaulme, et ne laysser succomber, du tout, sa religyon, ce luy seroit ung très grand bien et une réputation immortelle.
Sur quoy, Sire, je retourne supplier très humblement Vostre Majesté de pourvoir à ces deux coings, de Picardye et Normandye, qui regardent ceste mer, et commander de fère quelque effort à reprendre Brouage, pendant qu'il n'est encores ny si bien fortiffié, ny si bien muny, ny en telle deffance, comme l'on prétend bientost de le mettre. Qui ay opinyon que c'est la plus salutayre entreprinse qui se pourroit fère du costé de la Guyenne; bien que je ne pense pas que, désormays, ceste princesse se laysse aller à toutes les persuasions des dictz ministres, et que mesmes nous leur pourrons rabattre une bonne partye de leurs plus aspres dellibérations, si renvoyés aulcunement bien satisfaict son milord de North, sellon que je l'ay remise, et les plus authorisez de son conseil, en trein de renouveller et confirmer très estroictement la ligue avec Vostre Majesté. Et ay convié iceulx seigneurs du conseil à disner, le jour de St Martin, en mon logys, pour y fère la conjouyssance de l'heureux retour de Vostre Majesté, et pour aultres bons effectz; qui m'ont toutz promis d'y venir volontiers, ayant bien voulu cependant toucher à aulcuns d'eulx que Vostre Majesté sentiroit grandement ceste trame qu'on avoit menée sur le Hâvre, laquelle on disoit procéder en partie de deçà, ce qu'ilz m'ont aussytost très fermement contredict, et qu'elle n'en venoit nullement. A tout le moins me vouloient ilz, et mesmement le comte de Lestre, assurer, à peyne de reproche, et d'estre estymé, luy, le plus infâme et desloyal gentilhomme qui vive, si la Royne, sa Mestresse, ny pas ung de son conseil, ny de sa court, ny mesmes ung seul angloix, y participoit; car, pour ceste heure, leurs dellibérations ne tendoient à rien de semblable. Le Sr de Sueneguen, agent du Roy d'Espaigne, voyant que le voyage de Me Wilson s'alloit retardant, et réfroidissant, de jour à aultre, a faict semblant qu'il avoit obtenu congé du grand commandeur de Castille pour se retirer, dont est allé à Ampthoncourt se licencier de ceste princesse, en espérance qu'elle le prieroit de demeurer. Je ne sçay ce qu'elle fera; tant y a qu'il m'est venu dire adieu, avant d'aller au dict Ampthoncourt, comme pour publier davantage sa retraicte. Sur ce, etc.
Ce VIIIe jour de novembre 1574.
CCCCXVIe DÉPESCHE
--du XIIIe jour de novembre 1574.--
(_Envoyée exprès jusques à Calais par la voye du Sr Acerbo._)
Conférence de l'ambassadeur avec Leicester.--Déclaration qu'Élisabeth est avertie que le roi a résolu de lui faire la guerre.--Complète réconciliation de la reine d'Angleterre avec le roi d'Espagne.--Affaires d'Écosse.--Nouvelles répandues à Londres des succès remportés par les protestans en France.--_Avis à la reine-mère._ Plainte d'Élisabeth de ce que le roi et la reine-mère lui auraient voué une haine implacable.--Justification faite par l'ambassadeur à raison de ce reproche.--Description d'un phénomène maritime survenu à Londres.
AU ROY.
Sire, entendant que la Royne d'Angleterre avoit faict assembler ceulx de son conseil, sur une dépesche qu'elle avoit receu d'Allemaigne, et sur troys aultres qui luy estoient venues, coup sur coup, du costé de France, les deux de son ambassadeur résidant, et la troysiesme de milord de North, avant qu'il outrepassât Paris; et encores sur ce que luy avoit rapporté ung courrier freschement retourné d'Escosse; et que, là dessus, les ministres, et, incontinent après eulx, le Sr de Sueneguen avoient esté devers elle; je n'ay peu demeurer longtemps sans m'esclarcyr des escrupulles que tout cella m'avoit engendré. Qui, pour ne vivre en plus de peyne, ay trouvé moyen de parler, à part, et bien au long, avec le comte de Lestre, et l'ay curieusement examiné si, de nul costé, estoit survenue occasion qui eût admené du changement en la bonne dellibération où me sembloit naguyères avoyr layssé la Royne, sa Mestresse, et eulx toutz, vers les présentz affères de Vostre Majesté.
Lequel m'a respondu en somme que, de divers endroicz de la Chrestienté, la dicte Dame estoit admonestée de se préparer à la guerre, parce que vous aviez proposé de la luy fère, et que de cella l'on luy admenoit tant d'argumentz et de raysons apparantes qu'il me confessoit qu'elle ne sçavoit à quoy s'en tenir; et que ceulx, qui mettoient peyne de ne la laysser aller à ceste persuasion, n'avoient qu'y pouvoir opposer, sinon la seule parolle, que je leur avoys donnée, de la bonne intention de Vostre Majesté vers elle; et que le dict comte et quelques autres, qu'il ne me vouloit pas nommer, s'estoient formalizés, pour moy, de dire qu'ilz ne m'avoient encores jamays veu négocier à faulces enseignes, ny sans que j'eusse charge bien expresse et bien fondée de tout ce que je disois, et qu'il m'assuroit que la dicte Dame demeuroit encores fermement résolue d'attendre l'évidence de voz effectz vers elle; et que, si elle les cognoissoit bons et pleins d'une vraye et non feincte amityé, qu'indubitablement elle vous uzeroit d'une très ferme correspondance, et vous pourriez assurer d'avoyr en elle la plus entière et parfaicte de toutes les amies, qu'ayez au monde; et, au contrayre, aussy, si vous la provoquiez, que nulle, en toute la terre, vous seroit plus mortelle, ny plus irréconciliable ennemye, qu'elle; et que, pour le présant, il me pouvoit jurer que, non seulement des ouvertes dellibérations de la dicte Dame, mais des plus secrettes, qui se fissent dans son cabinet, Vostre Majesté avoit occasion d'en demeurer très contant, et mesmes d'en sentir beaucoup d'obligation à elle; et qu'il desiroit que, bientost après le retour de milord de North, Vostre Majesté envoyât quelque personnage d'honneur et bien choisy par deçà; car espéroit qu'il vous rapporteroit toute satisfaction, ne me voulant toutesfoys dissimuler que sa Mestresse estoit en très bons termes avec le Roy d'Espaigne, mais que cella n'empescheroit qu'elle ne fût encores en meilleurs avec vous.
Et de ceste mesme substance ont esté les responces d'aulcuns aultres de ce conseil avec lesquelz j'ay envoyé négocyer; ayant à vous dire, Sire, touchant ce dernier poinct, que m'a touché le comte de Lestre, de la réconciliation avec le Roy d'Espaigne, que le Sr de Sueneguen, estant naguyères à Amptoncourt, a tant faict que, bien qu'on ne l'ayt beaucoup prié de résider davantage par deçà, il a néantmoins obtenu que la légation du mestre des requestes, laquelle avoit esté interrompue, s'effectueroit présentement; et mesmes j'entendz qu'ilz passent aujourdhuy la mer, de compagnye, pour aller trouver le grand commandeur de Castille. A quoy a bien aydé certain advis, qui est freschement arryvé, par chiffre, de Bruxelles, à Mr Walsingam, comme la paix se va fère aulx Pays Bas.