Correspondance diplomatique de Bertrand de Salignac de la Motte Fénélon, Tome Sixième Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575

Part 21

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Cependant elle travaille, aultant qu'elle peut, de se remettre en bons termes avec le Roy d'Espaigne, et d'establir ung bien assuré commerce entre leurs subjectz, ayant, dimanche dernier, licencyé ung des commissayres des Pays Bas; qui s'en est retourné fort satisfaict de l'accomplissement de leur commission, et du payement, que les Angloix ont desjà bien advancé de fournir, de la somme de soixante quinze mille escuz, pour la récompense des prinses faictes sur les subjectz du Roy d'Espaigne. Et l'autre commissayre plus principal demeure encores icy, comme agent, pour le dict Roy, son Mestre. Et m'a l'on adverty que la dicte Dame faict apprester son premier mestre des requestes pour l'envoyer bientost devers le grand commandeur, en Flandres.

D'ailleurs, Sire, la comtesse de Lenox part, dans cinq ou six jours, de ceste court, pour aller en sa mayson vers le North, avec celle mesme dellibération, que j'ay cy devant escript, que, si les choses d'Escosse apparoissent bien disposées pour son voyage, elle yra jusques à Esterlin visiter le Prince d'Escosse, son petit fils; qui est chose que j'ay fort suspecte, et laquelle je ne puis interpréter que soit à aultres fins que pour pouvoir transporter ce jeune Prince en ce royaulme. Mais, de ces choses là et de toutes celles qui se praticqueront par deçà contre vostre service, tant du costé de France que d'Escosse, et aussy de Flandres, je ne fauldray de vous en donner, à toute heure, le plus d'esclarcissement, et d'y mettre de moy mesmes le plus d'empeschement, qu'il me sera possible, attandant qu'il vous playse m'envoyer mon successeur; comme j'espère que, sur la très humble et très raysonnable requeste que je vous en ay faicte, et sur l'occasion d'envoyer visiter ceste princesse, à vostre nouvel advènement, il vous aura pleu, avant partir de Lyon, en nommer quelqu'ung, et luy commander de se tenir prest pour passer, icy, aussytost que milord de North aura accomply sa légation par dellà; et qu'il vous aura aussy pleu, Sire, (et la Royne, vostre mère, vous l'aura recordé), de vous souvenir de moy en la distribution de voz bienfaictz, affin qu'en contemplation des bons et fidelles services, où j'ay actuellement continué, durant les troys règnes passez, et soubz celluy heureux, où nous sommes à présent, cella me soit ung commancement de récompense à la perte et pouvreté qu'ung chascun sçayt et void que j'ay souffertz pour les fère. Et sur ce, etc.

Ce XVe jour d'octobre 1574.

CCCCXIe DÉPESCHE

--du XXe jour d'octobre 1574.--

(_Envoyée exprès jusques à Calais par Jehan Mounyer._)

Instructions données à lord de North.--Négociations avec l'Espagne.--Sollicitations des protestans de France auprès des Anglais.--Efforts faits pour entraîner Élisabeth dans la ligue avec l'Espagne, et l'exciter à faire mourir Marie Stuart.--Démarches auprès du prince de Condé.--Disposition où paraît être ce prince de demander à rentrer en grâce.--Nouvelles d'Écosse.

AU ROY.

Sire, parce que milord de North, estant à Douvre, a trouvé que la mer estoit bien haulte, il n'a ozé incontinent s'y commettre, ains a temporisé jusques au XIIIIe du présent qu'il s'est embarqué, et toutes ses gens, dans ung des navyres de la Royne, sa Mestresse, pour passer, le mesmes jour, à Bouloigne. Et j'estime que, de présent, il est à Paris, et que bientost il sera devers Vostre Majesté, là où il a charge, ainsy qu'on m'a adverty, de bon lieu, d'avoyr principallement le cueur à quatre choses: l'une est de nother fort curieusement, et par toutes les circonstances et conjectures qu'il pourra, si, en vostre desir, Sire, y a quelque inclination de retenir, à bon escient, ceste princesse et son royaulme en vostre amityé; la segonde est d'approfondir si avez nulle secrette intelligence avec le Roy d'Espaigne contre elle; la troysiesme, s'il vous reste beaucoup d'affection à la restitution de la Royne d'Escosse; et la quatriesme, qui sont ceulx à qui donnés plus de crédict et d'authorité près de vous: car, sellon qu'il rapportera le certain ou le vraysemblable de ces choses à la dicte Dame, elle a proposé de se ranger à une ou aultre disposition vers Vostre Majesté.

Et cepandant elle faict passer, sur le commancement de la prochaine sepmayne, son premier maistre des requestes, Me Wilson, en Flandres, pour y renouveller, le plus qu'il pourra, l'ancienne amityé d'entre le Roy d'Espaigne et elle, et arrester avec le grand commandeur une assemblée à Bruges d'aulcuns grands et notables personnages, de dellà et d'icy, à ce prochain mars, pour vuyder le différent des entrecours. Et m'a l'on dict qu'il y va avec commission, laquelle a esté secrettement recherché par les agentz d'Espaigne, d'ayder, en ce qu'il pourra, au nom de sa Mestresse, à la paciffication du pays, comme aussy le dict milord de North vous doibt exorter à celle de vostre royaulme.

Et, à ce propos, Sire, l'ung de ceulx que j'ay mis après pour descouvrir, parmy les ministres et les suppostz de la nouvelle religyon, qu'est ce qu'ilz espèrent de secours, d'icy, en leurs affères, m'a rapporté qu'ilz ne s'assurent encores de rien, parce qu'on les a remis de leur donner résolution, après le retour de ces deux ambassadeurs; dont craignent bien fort, si le dict de North est receu avecques faveur de Vostre Majesté, et que le renvoyés contant, et mandiés, par luy, quelque assurance de vostre amityé à la dicte Dame, que difficilement impètreront ilz rien de mieulx d'elle, pour leurs dicts affères en France que par le passé, ny, possible, tant qu'ilz ont faict jusques icy; sinon, par advanture, qu'à la persuasion des évesques, d'icy, ilz pourront abstreindre, par escrupulle de conscience, la dicte Dame à fère, soubz main, ou dissimuler aulcunes secrettes et légières assistances de ce royaulme, en faveur de sa religyon, par dellà, pour ne l'y laysser opprimer, ou n'estre veue de l'avoyr du tout habandonnée; et n'espèrent qu'elle face guyères mieulx pour la Ollande. Vray est qu'ilz sont après à dresser de bien vifves remonstrances pour l'induyre, comment que ce soit, à la ligue avec les princes d'Allemaigne et avec les eslevez, et de se debvoir joindre ouvertement à eulx, si Vostre Majesté délaysse la voye de paix pour venir à bout de cest affère par les armes, et ont des argumentz préparez pour luy imprimer de très grandes deffiances de Vostre Majesté, trop plus que du Roy d'Espaigne, comme redoubtans vostre fortune et voz effectz plus que les siens, parce que, en personne, vous vous trouvez aulx affères, et il s'en tient loing; avec ce, qu'ilz l'estiment assez engagé à la guerre du Turc; et si, prétendent de ressuciter les mesmes machinations qu'ilz avoient cy devant contre la Royne d'Escoce, pour la fère mourir, alléguans que c'est le seul moyen d'esteindre la querelle que pourriés dresser par deçà pour l'amour d'elle, et pour mettre fin à toutes les maulvaises querelles qui se pourroient eslever en ce royaulme à son occasion; et que mesmes ilz aspirent de fère entrer le petit Prince d'Escosse avec le comte de Morthon dans la dicte ligue, jusques avoyr escript naguyères au Prince de Condé de les envoyer visiter toutz deux, de sa part: duquel prince toutesfoys ilz monstrent de n'espérer plus tant qu'ilz faysoient au commancement, par ce, possible, que les princes d'Allemaigne n'ont trouvé ung tel subject en luy comme ilz le s'estoient promis, qui l'avoient jugé tout semblable ou peu dissemblable de feu Monseigneur le Prince, son père, et peut estre qu'ilz y voyent ung peu de manquement pour la surdité, et qu'il a de l'inclination à retourner vers Vostre Majesté; et creignent assez, ce dict le mesmes advis, que luy et le Sr de Laval s'y layssent persuader, dont ne seroit, par advanture, mal à propos que Vostre Majesté les fît fort instamment praticquer toutz deux.

Les choses d'Escosse demeurent tousjours en ce suspens que j'ay cy devant escript, soubz la violente et avare domination du comte de Morthon; et m'a lon dict que, depuis quinze jours, il a faict constituer prisonnyers deux honnestes personnages que Mr de Glasgo et Mr de Roz avoient envoyez par delà, et qu'il les a faictz conduyre en sa mayson de Datquier. Je ne sçay si ce qu'il tirera de leur déposition l'aygrira davantage, ou si les seigneurs du pays s'en voudront esmouvoir. Sur ce, etc.

Ce XXe jour d'octobre 1574.

CCCCXIIe DÉPESCHE

--du XXIIIIe jour d'octobre 1574.--

(_Envoyée exprès jusques à Calais par Nycolas._)

Défiances inspirées à Élisabeth à l'égard des projets du roi contre les protestans et contre l'Angleterre.--Conférence de l'ambassadeur avec l'envoyé du roi d'Espagne.--Projet du prince de Condé de se jeter dans le Languedoc.--_Avis à la reine-mère_. Conférence de l'ambassadeur avec Mr de Méru.

AU ROY.

Sire, affin que la Royne d'Angleterre ne pensât que l'occasion de n'avoyr heu de voz nouvelles, depuis vostre arryvée à Lyon, provînt d'ailleurs que de voz grandes occupations, j'ay envoyé fère aulcuns honnestes complimentz vers elle, et pour l'assurer que bientost il me viendroit quelque dépesche de Vostre Majesté pour luy en fère sçavoyr de bien bonnes, et pour luy donner toute honneste satisfaction de vostre part; ce qu'elle a eu très agréable: et l'ung de ses expéciaulx conseillers m'a mandé que cest office estoit venu bien à propos pour luy oster une fâcheuse impression, qu'on luy donnoit, de Vostre Majesté, et ne m'en a pas déclaré davantage. Mais j'estime que c'est ce que ung aultre m'a descouvert que, ayant naguyères esté tenue une assemblée de conseil, en ceste ville, par ceulx de la nouvelle religyon, pour pourvoyr à leurs affères, ilz ont, incontinent après, faict semer, en ceste court, que par des lettres qui leur estoient venues de dellà la mer, l'on les avoit seurement advertys que les dellibérations du concille de Trante, contre ceulx de leur dicte religyon, avoient esté renouvellées et confirmées ez mains de Vostre Majesté passant par Italye; et que vous vous estiés obligé, Sire, à Nostre Saint Père, et aulx princes et estatz catholicques, par sèrement solennel, qu'aussytost qu'auriés, avec leur secours, pourveu aulx troubles de vostre royaulme, et recouvert l'obéyssance de voz subjectz, que vous entreprendriés la guerre contre ceulx de voz voysins qui refuzeroient d'obéyr à l'église romayne; et oultre cella, vous aviez faict résouldre, en vostre conseil privé, depuis vostre arryvée à Lyon, que l'Inquisition seroit reçue en France, mais qu'ilz s'assuroient bien que les courtz de parlement et le peuple, et les meilleurs de vostre royaulme, sinon, par advanture, quelques éclésiastiques, s'y oposeroient, et qu'indubitablement il sourdiroit de là une très grande et généralle révolte, par laquelle la pluspart des Catholicques prendroient lors les armes, sans estre attainctz de rébellion, et les Huguenotz continueroient de les exécuter sans estre arguez de maulvayse conscience. Et se sont efforcez de fère bien mordre dans ce dernier poinct la dicte Dame, et ceulx de son conseil, qui, à ce que j'entendz, y ont prins goust, comme au meilleur remède de la peur où les aultres deux les mettent, craignantz infinyement que le premier esclat ne tombe sur eulx. Et ont adjouxté que, d'ung bon endroict, ilz estoient aussy advertys que Vostre Majesté me donroit bientost charge de ouvrir, en termes honnestes et bien gracieulx, un propos à la dicte Dame pour mettre en liberté la Royne d'Escoce; et que si, dans une ou deux foys, elle ne vous y faysoit quelque responce de satisfaction, que vous me feriés, puis après, parler plus rudement à elle, et la sommer ouvertement de sa dellivrance ou que Vostre Majesté se mettroit en debvoir d'y pourvoyr.

Lesquelles choses j'ay bien mis ordre, Sire, aussytost que j'en ay esté adverty, qu'elle ne les ayt receues pour vrayes; néantmoins ilz luy ont mis de poignantz escrupulles dans le cueur, et luy ont fondé, sur cestuy dernier, leurs principalles remonstrances: qu'elle se debvoit dépescher de sa cousine. Néantmoins j'espère qu'elle ne se layrra encores conduyre à nulle dellibération qui vous puisse estre préjudiciable, ny qui puisse interrompre, de sa part, l'amityé, que premièrement elle ne voye comme il luy succèdera de la vostre.

Le Sr de Sueneguen lequel est demeuré, icy, agent pour le Roy d'Espaigne, m'est venu visiter, et m'a bien voulu fère sentir qu'il avoit beaucoup de contantement de ceste court, et de la disposition, qu'il y voyoit maintenant bien bonne vers le Roy, son Maistre, et qu'il pensoit avoyr beaucoup faict, pour son service et pour la conservation de ses Pays Bas, de luy avoyr reconfirmé l'amityé de ceste princesse. Et néantmoins il semble que le dict Sr de Sueneguen ne rejette de communicquer avec les flammantz, qui sont refouys par deçà, ny laysse, pour la faveur et support qu'on leur y faict, de procurer tousjours que les affères de son Maistre y soient pareillement favorisés et supportés. Et estime que c'est beaucoup, en ce temps, de garder que l'on ne s'y déclare ouvertement contre luy.

Mr le vidame de Chartres est encores icy, tout prest pour partir au premier bon vent. L'on me vient de dire qu'il court une nouvelle, parmy ceulx de la nouvelle religyon, que Mr le Prince de Condé est approché vers Genève, et qu'il a intention, n'ayant peu tirer des forces, ainsy qu'il prétendoit, d'Allemaigne, de pénétrer, s'il peut, avec ce qu'il a des siens, jusques en Languedoc, pour employer là sa personne, et azarder sa vye à la deffense de sa religyon. Sur ce, etc.

Ce XXIVe jour d'octobre 1574.

ADVIS, A PART, A LA ROYNE.

Madame, aussytost que Mr de Méru a esté de retour en ceste ville, j'ai trouvé moyen de parler à luy, en lieu escarté, aux champs, parce qu'il n'a ozé venir en mon logis, et, non seulement je luy ay dict, mais je luy ay baillé à lyre ce que me commandiez luy fère entendre par la vostre, du XXVIIIe du passé; et y ay adjouxté toutes les meilleures raysons et persuasions que j'ay peu, pour l'induyre à se bien disposer vers ce que luy commandiez, lequel a monstré qu'il sentoit une grande consolation de la bonne opinyon qu'il vous playsoit avoyr de luy.

Et m'a respondu qu'il supplioit Vostre Majesté se souvenir qu'il ne s'estoit absenté pour faulte qu'il eût commise, et qu'il prenoit Dieu pour juge de son cueur, et le Roy, et Vostre Majesté pour arbitres de ses euvres, s'il avoit jamays faict, ny dict, ny pensé chose qui vous deût offancer;

Et qu'il n'avoit jamays eu praticque ny intelligence avec pas ung qui portât les armes contre le Roy, ains leur avoit esté très adversayre, fussent ilz ses proches parantz, ou non, et avoit esté très esloigné, comme il estoit encores, et seroit toute sa vye, de leur religyon, n'y n'avoit esté meslé en toutes les menées que vous aviez eues suspectes à la court; mais que, en une si grande deffaveur et ruyne, qui estoit inopinèment, et, comme il espéroit que se trouveroit, sans juste cause, suscités contre toutz ceulx de sa mayson, et contre son beau père, qu'il avoit bien voulu éviter ce grand orage, le mieulx qu'il avoit peu, attandant que le temps et la clémence de Voz Majestez leur fît à toutz reluyre quelque plus beau jour;

Et que, considéré ce dessus, et qu'il n'avoit aulcune privée cognoissance avec les eslevez, ny avec pas ung de ceulx qui ont l'authorité parmi eulx, et qu'il sçavoit qu'ilz s'estoient pleinctz que, quand Mr de Montmorency avoit esté cy devant employé à leur fère poser les armes, ilz avoient esté lors les plus maltraictez, qu'indubitablement, s'il leur escripvoit à ceste heure, ilz se mocqueroient de luy, et de ses lettres, et qu'il ne pensoit poinct qu'il vous peût estre utille en cest endroict;

Néantmoins que Vostre Majesté advisât en quoy et comment il pourroit estre si heureulx que d'employer sa personne et sa vye, et toutz ses moyenz pour le service de Voz Majestez, et qu'il n'avoit aultre affection, ny dévotion, que de vous rendre toute la plus parfaicte et très humble obéyssance qu'il luy seroit possible, me priant de le vous fère ainsy entendre, et de vous tesmoigner qu'il protestoit à Dieu, et le prenoit en comdempnation de son âme, que toutz ses déportementz, icy, ne tendoient qu'à honnorer et révérer Voz Majestez, et de publier vostre louange, et la réputation de voz affères, le plus qu'il luy estoit possible, et n'y mouvoir rien, qui peût estre contre vostre service.

Et a monstré que, si je luy pouvois fornir d'ung passeport du Roy, ou qu'il vous pleût luy escripre quelque mot de lettre, qu'il vous dépescheroit incontinent ung des siens pour aller mieux comprendre vostre intention: qui est tout ce que j'ay peu tirer, pour ceste foys, de luy.

Et, sur les aultres remonstrances que je luy ay faictes, touchant les ministres qui le visitent souvant, il s'est efforcé de m'y satisfère, mais je verray comme il s'y conduyra.

CCCCXIIIe DÉPESCHE

--du XXIXe jour d'octobre 1574.--

(_Envoyée exprès jusques à Calais par la voye du Sr Acerbo._)

Audience.--Mécontentement d'Élisabeth à raison du silence que garde le roi à son égard.--Présentation des lettres du roi par l'ambassadeur.--Satisfaction montrée par la reine.--Son desir de continuer l'alliance avec la France.--Conseils qu'elle donne au roi.--Difficulté qu'elle fait d'admettre les messages adressés à Marie Stuart et en Écosse.

AU ROY.

Sire, j'ay esté, le XXVIe de ce moys, à Hamptoncourt, où, d'arrivée, la Royne d'Angleterre m'a bien donné à cognoistre, assez ouvertement, et avec ung peu d'apparat non accoustumé de magnificence et de grandeur, devant la pluspart des siens, en sa salle de présence, qu'elle ne pouvoit interpréter à nul signe de vostre bonne volonté vers elle que, depuis vostre retour, elle n'avoit eu une seule nouvelle, ny une lettre, ny mesmes une recommandation, de Vostre Majesté, comme si teniez en fort petit compte son amityé. Mais, après que je l'ay eue fort cordiallement saluée de vostre part, et que je luy ay heu présenté vostre lettre, et desduict l'occasion de ce retardement, sur voz très grandes occupations, avec d'aultres choses, que j'ay estimé bien à propos de luy dire, de vostre bonne disposition vers elle; elle a, tout aussytost, sans bouger du lieu, et devant le mesmes concours des siens, changé de façon; et, d'ung visage fort riant, et d'une contenance bien fort joyeuse, m'a exprimé l'ayse, qu'elle sentoit en son cueur, de vous voyr entrer en ce bon chemin d'amityé et de bonne intelligence avec elle.

Et, encor qu'elle se soit eslargye à me déclarer là dessus, sellon que, de propos en propos, je l'y ay attirée, comme l'on l'avoit volue intimider de beaucoup d'entreprinses qu'on luy avoit dict que vous aviez contre elle, tant par les promesses, à quoy l'on vous y avoit obligé, passant par l'Italye, à cause de sa religyon, que par la perpétuelle instigation qu'on vous y donnoit maintenant en France, à cause de la Royne d'Escosse; ainsy qu'aulcuns se vantoient, sellon qu'on le luy avoit rapporté, qu'ilz vengeroient, à ce coup, le tort qu'elle luy avoit faict de la détenir par deçà; elle néantmoins m'a déclaré qu'elle s'arresteroit à ce que vous luy diriez et luy promettriez, et ne recevroit impression aulcune qui peût estre contrayre à cella, sinon qu'elle vît bien que la vérité de voz paroles fût convaincue par l'effaict de voz œuvres; ce qu'elle ne vouloit présumer, pour rien du monde, pouvoir jamays procéder d'ung prince si excellemment qualifyé en toute preuve de vertu comme vous; et qu'il n'y avoit pas deux heures, sçachant que je debvois venir, qu'elle avoit reveu le dernier traicté de ligue d'entre le feu Roy, vostre frère, et elle, et que, par l'ordre d'icelluy, vous debviez parler le premier; dont en la forme que vous commanceriez, elle vous respondroit, et, si vous monstriez d'avoyr en estime l'intelligence d'elle et de son royaulme, elle se mettroit en debvoir d'honnorer beaucoup la vostre, et celle de vostre couronne; et prioit Dieu qu'il vous mît au cueur de vous fère aultant aymer comme il vous avoit donné de quoy fère beaucoup priser et estimer vostre amityé, me voulant bien dire, touchant la bonne lettre que luy aviez escripte, qu'elle la tiendroit bien fort précieuse comme estant la première marque de vostre bonne démonstration vers elle, et qu'elle dellibéroit de se mettre en pareille bonne disposition vers vous, et y persévérer aussy constamment qu'elle avoit faict vers le feu Roy, vostre frère, pourveu que, comme luy, vous ne vous en départissiez; adjouxtant tout bas, et me l'est venu dire, quasy en l'oreille, qu'il la failloit prendre présentement, car, si l'occasion se passoit, elle seroit, comme la mesmes occasion, qui ne se laysseroit jamays prendre puis après, et que je creusse qu'elle estoit très instamment et sans intermission recherchée, avec de grandz advantages, d'ailleurs; dont verroit comme, de l'ung costé et de l'autre, les choses procèderoient pour elle et son estat, car c'estoit la règle par où elle se vouloit gouverner; et remercyoit Dieu qu'elle se trouvoit pourveue, pour tout évènement de paix ou de guerre qui pourroit arriver.

Et m'a encores là dessus, et sur aulcunes aultres particullaritez, qu'elle dict avoyr entendues de vostre court, faict ung plus ample discours, auquel il seroit trop long de mettre, icy, ce que je luy ay respondu; dont suffira que je vous dye, Sire, qu'elle a monstré de demeurer de ma réplicque beaucoup satisfaicte, et pleyne de toute bonne espérance. Et m'a confirmé, avec grande expression, que, si vous luy faictes bientost voyr quelque effect bien fondé de vostre amityé vers elle, que vous pourrez fère entier et perpétuel estat de la sienne vers vous.

Puis, sur ce que je luy ay touché de celle bonne intention que vous avez vers ceulx de voz subjectz qui s'estoient eslevez, et, s'ilz se monstroient tels comme ilz debvoient envers vous, que vous dellibériez d'estre entièrement tel vers eulx comme ilz le sçauroient desirer, elle m'a respondu que vous aviez peu cognoistre par son ambassadeur, et le cognoistriés davantage par milord de North, qu'elle ne desiroit nullement ny le mal ny le trouble de vostre royaulme, et qu'elle prioit Dieu que vous peussiez bien prendre le conseil de ceulx qui droictement desiroient le bien de vostre grandeur, et l'establissement de voz affères; en quoy, encor que ce fût ung poinct bien fort enveloppé d'aultres apparances persuasives, qui avoient tant de vraysemblable qu'à peyne permettoient elles qu'on les peût discerner du vray mesmes, si espéroit elle que l'expérience, que vous aviez du passé, conjoincte avec vostre vertu et prudence, vous y feroient voyr plus cler que n'avoit jamays faict le feu Roy, vostre frère; duquel le règne, par faulte de cella, n'avoit esté, pour luy et pour vous, et pour la Royne vostre mère, et pour toutz ceulx de vostre couronne, et encores pour les plus vaillantz et les meilleurs de vostre royaulme, qu'ung perpétuel tourment, ny qu'une mort et une incomparable ruyne de tout vostre estat; m'enchargeant bien fort de vous supplier très affectueusement, de sa part, que vous y voulussiez approcher l'œil de bien près: ce que non seulement je luy ay promis que je ferois, ains luy ay bien fort gratiffyé, en vostre nom, son bon conseil et sa bonne volonté.