Part 19
Après estre de retour de la dicte Dame, j'ay trouvé que Mr de Méru estoit arryvé en ceste ville, lequel m'a incontinent envoyé ung des siens pour me dire qu'il me viendroit fère entendre l'occasion qui le menoit par deçà, quand je serois de loysir; dont soubdain, je luy ay renvoyé troys ou quatre des miens, pour le conduyre en mon logis; mais cependant aulcuns l'ont eu diverty de n'y venir poinct.
Vray est qu'il m'est depuis venu trouver, aulx champs, où il m'a déclaré qu'il s'estoit retiré d'Allemaigne, pour éviter de ne donner aulcune souspeçon de luy à Voz Majestez, ayant receu une lettre de madame la connestable, laquelle il m'a monstrée, qui l'advertissoit de la détresse, où elle estoit, d'entendre le bruict, qui couroit de luy et de son frère, qu'ilz fussent pour dresser des praticques en Allemaigne, et pour mener des reytres en France; et qu'il advisât de s'oster de là: n'y ayant aultre chose, en substance, dans la dicte lettre, sinon qu'elle l'exortoit au reste de prier fort Nostre Seigneur et la Vierge Marie;
Et que, suyvant le conseil de la dicte Dame, il estoit passé en ce royaulme, comme en pays allié et confédéré du Roy, où il ne pouvoit fère de moins que de bayser la main de la Royne d'Angleterre, et la prier d'intercéder pour monsieur de Montmorency, son frère, à ce qu'il playse à Voz Majestez Très Chrestiennes le recognoistre pour vostre très fidelle et loyal subject et serviteur, et pareillement luy, qui ne s'est jamays entremis plus avant que de très humblement obéyr à tout ce que luy aviez commandé; et que si, à ce retour du Roy, Voz Majestez vouloient uzer de clémence et de douceur, vers le dict Sr de Montmorency, et vers Mr le maréchal de Cossé, qu'il s'yroit jetter à voz piedz; et sçavoit que touts les siens le feroient de mesmes, pour n'entendre jamays à rien aultre chose qu'à bien employer leurs vies pour vostre service.
Sur quoy l'ayant conforté de toute bonne espérance de Voz Majestez, aultant que je l'ay peu, et sceu fère, je l'ay fort admonesté d'accomoder tout son parler par deçà à la louange et réputation de Voz dictes Majestez et de Monseigneur le Duc et de la couronne de France, et n'uzer d'aulcun déportement qui puisse estre ny contre vostre intention, ny contre le présent estat de voz affères; et que, indubitablement, je le ferois observer, pour ne vous dissimuler rien de ce que j'entendrois de luy;
Et, quand à l'intercession qu'il vouloit rechercher de la Royne d'Angleterre, qu'il pensât que la clémence et débonnayreté du Roy et la vostre n'avoient à se mouvoir tant, vers messieurs les mareschaulx, à l'entremise d'ung prince estranger, ny pareillement leur justiffication en estre tant advancée, comme elle le seroit par ung vray et naturel debvoyr de bons et fidelles subjectz, s'ilz mettent peyne de le fère eulx mesmes bien cognoistre à Voz Majestez.
Sur quoy il m'a fort pryé d'octroyer ung passeport à ung sien argentier pour aller supplyer madame la connestable de luy fère tenir, icy, de l'argent pour sa despence, me donnant sa foy et son honneur qu'il n'auroit, ny par lettres, ny en parolles, aultre charge que celle là; ce que je luy ay promis de fère, pour ne l'estranger trop, et ne le laysser trop praticquer de ceulx qui le voudroient mal persuader.
Avec Mr de Méru sont arryvés le cappitayne La Porte et le cappitaine Chat, desquelz je n'ay oublyé ce qui m'en a esté escript du vivant du feu Roy; dont je vous supplye très humblement, Madame, me mander, à ceste heure, comme j'en auray à uzer; et ce que j'auray à fère entendre, de la part de Voz Majestez, au dict Sr de Méru et à eulx. Mr le vydame monstre d'estre entièrement résolu de partyr, d'icy, bientost, pour se retirer en Allemaigne.
CCCCIVe DÉPESCHE
--du XVe jour de septembre 1574.--
(_Envoyée exprès jusques à Calais par Jehan Mounier._)
Traité conclu entre l'Angleterre et l'Espagne.--Nouvelles de la Rochelle.--Négociation des protestans de France avec le prince d'Orange.--Affaires d'Écosse.
A LA ROYNE, RÉGENTE.
Madame, j'ay receu, le treiziesme du présent, la dépesche de Vostre Majesté, du XXVIIe du passé, et, avec icelle, une consolation, trop plus grande que je ne le sçaurois exprimer, pour m'avoyr tiré hors d'une incertitude, où, plus de douze jours durant, m'a détenu le faulx bruict, qu'on a faict courir, de la maladye du Roy, vostre filz, et de l'indisposition et retour de Vostre Majesté à Paris, à cause, ce disoit on, de quelque désordre qui vous estoit survenu en chemin. Dont je loue Dieu que, en son voyage et au vostre, toutes choses se sont ainsy bien portées, comme Vostre Majesté me l'escript. Il est très certain que la venue sienne faict craindre et faict espérer à divers diverses choses; dont les affections se manifestent en ce que les ungs s'en resjouyssent infinyement, et prient pour sa prospérité, et desirent qu'il ayt soing de se conserver, et mesmes me sollicitent de vous advertyr toutz deux bien expressément, et comme par chose nécessayre, que vueillés prendre bien garde à voz personnes; les aultres parlent et font toutes choses comme gens mal assurez, qui ont beaucoup de meffiance. Et parce que ces segonds vont semant plusieurs discours, et beaucoup de grands argumentz, à leur poste, en ceste court, ceste princesse et ceulx de son conseil s'en layssent plus facillement aller aux offres et persuasions d'Espaigne; de sorte que l'accord des Pays Bas s'en est du tout ensuivy. Et le seul poinct qui tenoit l'affère accroché, qui estoit pour cent mille escuz, que les subjectz du Roy Catholicque demandoient pour récompence, a esté vuydé à leur prouffict: sçavoyr est que les Angloys leur en payeront soixante quinze mille. Et s'espère qu'il se renouvellera une fort grande et estroicte amityé entre le dict Roy Catholicque et ceste princesse, et que touts les anciens commerces et entrecours, d'entre leurs pays et subjectz, seront remis; qui semble à ceulx cy d'avoyr recouvert ung très ferme appuy de ce costé là. Et n'ont obmis aussy, entendans qu'il se debvoit tenir une diette en Allemaigne, d'y envoyer ung personnage de qualité, nommé le sir Henry Quenols, qui est assez favorizé en ceste court, et l'ung des plus parciaulx protestantz de ce royaulme, affin de se fortiffier de cest aultre endroict. Et je ne despère pas qu'ilz ne recherchent de mesmes, et, possible, plus ardemment que de nul aultre prince, l'amityé et intelligence du Roy, vostre filz, estant le voyage du milord, que ceste princesse luy doibt envoyer, desjà tout résolu, aussytost qu'on entendra son arryvée à Lyon; qui pense que ce sera milord de North.
L'on m'a adverty que le Sr de La Noue a escript plusieurs lettres par deçà, et que, par icelles, il monstre de desirer infinyement la paix, et de vouloir rendre toute obéyssance au Roy; mais crainct que le Roy ne vueille donner la dicte paix bien seure à ses subjectz, ny avec les condicions qu'ilz demandent pour leur religyon et conscience, et qu'en ce cas luy et touts ceulx qui ont prins les armes par dellà sont résolus de souffrir, avec toutes les aultres extrémitez, la mort mesmes, premier que de rien quicter de leur dicte religyon; et que pourtant ilz supplyent la Royne d'Angleterre, et les seigneurs d'auprès d'elle, de ne concevoyr aulcune sinistre opinyon qu'ilz vueillent estre rebelles, encor qu'il soit rapporté qu'ilz n'ayent si tost posé les armes. Et cependant, Madame, je suis adverty que ceulx de la Rochelle se pourvoyent, en Hembourg, et à Hendem, et en Ollande, et encores en ce royaulme, là où ilz peuvent, de grand nombre d'armes, et de pouldres, et d'autres monitions de guerre, creignant que le Roy les vueille assiéger. Et le ministre Textor est passé devers le prince d'Orange, affin d'impétrer de luy un nombre de navyres armez, pour les tenir en Brouage, et sur la coste de la Rochelle, chose qu'on asseure desjà icy que le dict prince luy a accordée, tant pour se relever des frays d'ung si grand nombre de vaysseaulx, qu'il a ordinayrement à entretenir, veu que l'armée d'Espaigne ne faict plus semblant de venir, que pour maintenir tousjours vifve la guerre par mer en France, affin que le Roy n'ayt moyen, par la mesmes mer, de favorizer les affères du Roy Catholicque, et que rien ne puisse venir d'Espaigne, qui ne tombe en leurs mains. J'entendray plus avant du voyage du dict Textor, quand il repassera par icy.
Les cappitaynes Barache, Limons et dix ou douze aultres soldatz françoys se sont embarquez, depuis troys jours, pour aller à la Rochelle. Mr de Méru n'est poinct encores allé trouver la Royne d'Angleterre, et se tient retiré en son logis. Je luy feray part des nouvelles de Mr de Dampville son frère, affin de le fère tousjours mieulx espérer de son propre faict. Ung agent du comte Palatin vient de passer, ce matin, par la poste, qui va trouver ceste princesse. J'ay envoyé incontinent après pour le fère observer.
L'on me continue les advis que je vous ay cy devant mandez, comme il se mène une bien chaude praticque de mettre le prince d'Escoce ez mains des Angloix, et qu'à cest effect le comte de Houtinthon a esté jusques à Barvic, dont j'ay dépesché exprès ung escoussoys vers les seigneurs du pays, affin d'y donner tout l'empeschement qu'il sera possible; et si j'entends que cella passe oultre, je m'y oposeray à ceste princesse, mesmes au nom du Roy, vostre filz, tout ouvertement. Et sur ce, etc.
Ce XVe jour de septembre 1574.
CCCCVe DÉPESCHE
--du XIXe jour de septembre 1574.--
(_Envoyée exprès jusques à Calais par Nycolas._)
Départ du secrétaire de l'ambassadeur d'Angleterre.--Sollicitations des protestans de France et des princes d'Allemagne.--Fabrique de fausse monnaie établie en Angleterre pour soutenir la guerre en France.--Nouvelles d'Écosse.--Audience accordée par Élisabeth à Mr de Méru.
A LA ROYNE, RÉGENTE.
Madame, par la dépesche, que Vostre Majesté m'a faicte, de Lyon, le dernier du passé, j'ay eu assez de quoy bien convaincre ceulx qui disoient que le Roy, vostre filz, et Vostre Majesté avoient eu du destourbis et empeschement en leurs voïages, et aussy de quoy bien confirmer la bonne opinyon de ceulx qui avoient tousjours espéré, et qui espèrent encores très bien des affères de Voz Majestez. Je ne fauldray, à la première nouvelle, qui m'arrivera que le Roy soit entré en son royaulme, d'aller retrouver ceste princesse, au retour de son progrès, laquelle est encores assez loing, pour m'en conjouyr avec elle, et pour haster le partement du millord qu'elle vous doibt envoyer. Et cependant je vous diray, Madame, que le secrettère de l'ambassadeur de la dicte Dame est assurément repassé en France, et m'a mandé ses excuses, de Bouloigne, en hors, de ce qu'il n'estoit passé devers moy, confessant qu'il luy avoit esté commandé de le fère, mais que les aultres commissions, qu'on luy avoit baillées en ceste ville, luy avoyent faict oublyer ceste cy.
Celluy Poutrin, qui se faict appeller Dupin, est encores icy, n'ayant peu, avec toute l'assistance des ministres, impétrer rien de ceste princesse par dessus ce que je vous ay desjà escript: qu'elle s'estoit dellibérée d'attandre comment procèderoit le Roy, vostre fils, vers elle, et vers l'entretènement de la ligue, qu'elle avoit avec le feu Roy, son frère, premier que de rien attempter contre luy. Ce qui a faict mettre en avant par les plus passionés ces faulx bruictz que je vous ay desjà mandez, affin d'essayer s'ilz la pourroient mouvoir à leurs affections; et ne m'ont espargné en leurs discours vers elle, disantz que je la trompois de mensonges et de veynes persuasions, et que je luy allois racomptant du faict du Roy, vostre filz, et de Vostre Majesté, et de voz affères, tout au contraire de ce que j'en sçavoys; tant y a que le dict Poutrin est encores icy, attendant sa résolution. Et le ministre Textor n'a pas esté conseillé, arryvant de la Rochelle, d'aller rien pourchasser en ceste court, car ont bien veu que cella ne luy eût esté que temps perdu; dont, après qu'il a eu faict assembler, par quatre ou cinq foys, le conseil des ministres, en ceste ville, sur les moyens de pourvoyr au secours et deffance de la Rochelle, et pour dresser des forces par mer par dellà, il est passé devers le prince d'Orange en Hollande, et Du Lua a esté renvoyé en Allemaigne. Et m'a quelqu'ung adverty que, sellon la négociation qu'a faicte le dict Textor, il semble que ceulx de la nouvelle religyon, de la Rochelle et du Poictou, se sentent pressés, et qu'ilz sont assez effrayés; dont, si Brouage estoit reprins, je croy que les Angloix, à très grande difficulté, se mouveroient jamays par mer pour eulx, par faulte de retraicte; parce que celle là seule leur semble opportune, puisque les Rochellois ne les veulent recevoyr dans leur ville, et aussy que la commodicté du sel, du quel ilz font leurs contratz et marchez, leur deffaudroit.
J'entends que cest agent du comte Palatin qui est freschement arryvé en ceste court, et encores ung aultre allemant qu'on estime estre agent du duc de Saxe, ont eu à fère deux sortes de légation à ceste princesse: l'une, ouverte, pour la prier de conformer les instructions du millord, qu'elle envoyera devers le Roy, à celles que leurs mestres ont baillées à leurs ambassadeurs, qu'ils luy ont desjà dépeschées, tendantes au soulagement de ceulx de leur religyon et à mettre ung repos en la Chrestienté; et l'autre, secrette, pour luy remonstrer qu'elle et les aultres princes protestantz doibvent avoyr une grande considération sur le retour du Roy, vostre filz, et sur le passage qu'il a faict par l'Italye, qui leur doibt estre grandement suspect, et que la légation du cardinal Saint Sixte, nepveu du Pape, vers luy, et les confidentes démonstrations que luy ont uzé ceulx qui commandent pour le Roy d'Espagne en l'estat de Milan, leur debvoient estre arguments irréfragables que l'intelligence et confédération de ces deux puissants Roys avec le Pape est très certeyne. Dont l'ont exortée qu'elle vueille, avec les aultres princes protestantz, pourvoyr, de bonne heure, à leur seureté, et favorizer, en France et en Flandres, ceulx qui ont prins les armes pour la deffence de leur dicte religyon, pendant qu'ilz sont encores en pieds; et qu'il y auroit bientost une levée de sept mille reytres et quatre mille lansequenetz en estre, qui seroit preste de marcher en leur faveur, s'il se pouvoit trouver moyen de leur fournyr deux centz mille escuz pour leurs deux premiers payementz. Sur quoy je croy bien que, touchant le premier poinct de leur légation, les dictz agentz seront fort bien respondus: c'est que la dicte Dame fera par le dict milord parler le mesme langage que leurs mestres à Voz Très Chrestiennes Majestez; mais j'espère bien qu'ilz ne seront assez bons orateurs pour impétrer si tost les deux centz mille escuz, bien que quelqu'ung m'a dict que les évesques de ce royaulme offroient d'y contribuer et d'y fère contribuer leurs diocèses: ce qui n'est pas matière bien preste.
Et ce que je crains le plus est ung aultre moyen de recouvrer deniers, et qui est esmerveillable et bien frauduleux, c'est que certains allemands et ollandoys, et encores, m'a l'on dict, quelques françoys, ont entreprins de forger, en ung endroict de ce royaulme, jusques à ung million d'escus, du coing de France, d'Espaigne et de Flandres, pour soustenir ceste guerre; qui seront si bien faicts qu'on n'en pourra, ny au poix, ny à la touche, cognoistre la différence dans les bons; et que desjà ils ont si bien commancé d'y besoigner, avec la secrette permission d'aulcuns de ce conseil, qu'ilz ont cinquante mille escuz de France toutz pretz. A quoy, Madame, il est besoin de pourvoyr, et mander à Paris, et aultres principalles villes, où la première emplète s'yra fère, qu'on y prenne bien garde; et je ne fauldray de vous mander, de jour à aultre, tout ce que j'en pourray descouvrir davantage.
Me Quillegreu est revenu, depuis deux jours, en poste, d'Escosse, et l'on continue toujours de m'advertyr qu'il mène la praticque d'avoyr la personne du Prince d'Escosse par deçà, dont je suis bien en peyne que cella se trame si secrettement que je ne le puis bien descouvrir. Mr de Méru est allé trouver ceste princesse à Fernand Castel, où elle luy a assigné l'audience à ce jourdhuy. Il faict toutes démonstrations de se vouloyr comporter en très bon et fidelle subject du Roy, mais tels que je voirray estre ses déportements, je ne fauldray de les vous tesmoigner. Et sur ce, etc. Ce XIXe jour de septembre 1574.
CCCCVIe DÉPESCHE
--du XXIIIIe jour de septembre 1574.--
(_Envoyée exprès jusques à Calais par la voye du Sr Acerbo._)
Crainte des Anglais que le roi n'ait formé une ligue avec le pape pour détruire le protestantisme.--Leurs efforts pour s'emparer du prince d'Écosse.--Arrestation et mise en liberté de ceux qui fabriquaient la fausse monnaie.--Nouvelles d'Irlande.
A LA ROYNE, RÉGENTE.
Madame, en attendant d'avoyr bientost la certitude de la bonne et desirée nouvelle que le Roy, vostre filz, soit entré en son royaulme, laquelle se faict desjà aulcunement confesser par ceulx qui plus opinyastroient qu'elle n'adviendroit jamays, j'ay faict sçavoyr à la Royne d'Angleterre ce que Vostre Majesté m'en avoit escript, du dernier du passé, laquelle a monstré non seulement d'en estre bien ayse, mais a faict grand signe d'allégresse de ce qu'il ne pouvoit apparoir qu'il y deût plus avoyr de difficulté, ny de retardement, en son voyage; et s'est efforcée de donner à cognoistre à ung chascun que véritablement elle avoit grand playsir du retour de ce prince; et a eu à dire plusieurs choses, de la vertu et du bonheur qui accompaignent ses entreprinses, et du contentement qu'elle aura d'estreindre une bonne amityé avecques luy, si, d'avanture, il ne veult point mespriser la sienne. Et m'ont ceulx de ce conseil envoyé curieusement demander si Voz Majestez s'achemineroient bientost vers Reims, ou bien si elles prendroient aultre chemin, affin de pouvoir mieulx ordonner du partement du millord qui vous doibt aller trouver. Je leur ay respondu cella mesmes que j'ay veu, par vostre lettre, que en aviés desjà dict à leur ambassadeur; et aulcuns d'eulx m'ont, d'abondant, faict part de celle légation ouverte, que les agens des princes d'Allemaigne, lesquelz sont encores à la suyte de ceste court, ont faicte à la dicte Dame: qui m'ont mandé que c'estoit en la propre forme que je l'ay desjà escript par mes précédentes, du XIXe du présent, mais ne m'ont rien touché de leur aultre secrette négociation; dont a esté besoing que je l'aye recherchée d'ailleurs.
Il est bien vray que touts mes advis se rapportent à ce que ceste princesse conviendra sans doubte avec les dictz princes de fère remonstrer au Roy, vostre filz, plusieurs choses, touchant le soulagement des Protestantz, et d'establir, pour le regard de l'estat de la religyon, une paix publicque en la Chrestienté; mais que, pour encores, elle ne résouldra rien, ny de guerre, ny de paix, ny de ligue, ny de contributions de deniers, là dessus, avec les dicts princes, qu'elle ne voye plus avant comme le Roy se déportera vers elle. Qui cognois bien, Madame, que quelle démonstration qu'elle face, elle ne peut encores prendre assés de confiance de luy, tant pour les choses qui ont passé au propos d'entre eulx deux, que pour se représanter encores en l'esprit ce qu'elle a d'autrefoys creu, que la Royne d'Escoce luy avoit cédé le droict et le tiltre qu'elle prétend en ce royaulme, se persuadant la dicte Dame que le mesme conseil, duquel il se conduysit lors, ez dicts deux affères, est en plus d'authorité qu'il ne fut jamays près de luy. Sur quoy je n'ay obmis une seule de toutes les démonstrations, dont j'ay peu user à elle et aulx siens, que je ne les leur aye franchement déduictes, pour les divertyr de ceste opinyon. Néantmoins ilz ne cessent, sur ce retour de Me Quillegreu, sellon qu'on m'en a adverty, de dellibérer chaudement comme ilz pourront avoyr le Prince d'Escosse par deçà, bien que la dicte Dame tient cella aulcunement suspect pour elle, et n'y entend qu'à regret. Mais il y a grand apparance que les persuasions des Protestantz, lesquelz veulent fère nourrir ce petit prince à leur mode, comme celluy qu'ilz réputent desjà aparant successeur de ce royaulme, et qui remonstrent que c'est la principalle seureté de ceste princesse, et de son estat, que d'avoyr la mère et le filz en ses mains, la facent enfin condescendre à leur intention, mesmement s'ilz trouvent que les choses ne soient trop difficiles, du costé d'Escosse. Et y en y a aulcuns qui estiment qu'on essayera de tretter cella avec la Royne d'Escoce mesme, avec promesse de luy amplyer sa liberté, si elle le veult consentir; et que, pour le mieulx conduyre, l'on a trouvé moyen de fère persuader, par la duchesse de Suffolc, laquelle n'ayme poinct la Royne d'Escoce, au comte et comtesse de Cherosbery, en faysant le mariage de leurs enfans, qu'ilz feront bien de remuer la Royne d'Escoce au chasteau de Pontfroid, qui est l'une des maysons de la Royne d'Angleterre; ce que je ne sçay encores bien au vray si tout cella succèdera.
Tant y a qu'ayant desjà faict dire, en passant, au comte de Lestre que j'en avois eu le vent, mesmement du faict du petit Prince, et que c'estoit chose qui ne se pourroit conduyre sans offancer le Roy, lequel estoit le principal alié de la couronne et des Princes d'Escosse, il m'a seulement mandé que je réputois sa Mestresse et ceulx de son conseil plus sages et plus pourvoyans qu'ilz n'estoient, et que, pleût a Dieu, qu'ilz peussent avoyr le dict Prince, sans m'y respondre rien davantage. Et me vient on de dire qu'on est après à fère une dépesche pour renvoyer le dict Me Quillegreu, de rechef, par dellà. Il sera bon, Madame, que, sur l'occasion de ce que Mr de Glasgo remonstrera au Roy, en sa première audience, Voz dictes Majestez parlent ung peu de bonne sorte à l'ambassadeur d'Angleterre des affères d'Escoce, et de l'estat de la Royne et du Prince du dict pays, affin d'arrester les instantes poursuites de ceulx cy: vous ayant à dire au surplus, Madame, qu'on avoit trouvé moyen de fère constituer prisonniers aulcuns de ceulx qui forgent par deçà celle faulce monnoye, dont, par mes précédentes, je vous ay faict mencion, mais ilz ont esté assez tost eslargis par secret mandement d'aulcuns de ce conseil; ce qui me faict avoir davantage suspecte l'inique et meschante provision de deniers qu'ilz font, laquelle j'entendz, quand à ce qui s'en bat du coing de France, que c'est de celluy du feu Roy, dernier décédé, dont je mettray peyne d'en recouvrer quelque pièce si je puis, pour vous en envoyer la monstre. Et sur ce, etc.
Ce XXIVe jour de septembre 1574.
Depuis ce dessus, j'ay eu advis de ceste court de deux choses: l'une est que la dépesche qui y est arryvée de Mr le docteur Dayl, du Ve du présent, y a suscité beaucoup d'escrupulles de la dellibération, qu'il mande que le roy aporte d'Italye contre les Protestantz; et l'aultre, que, en Irlande, le comte d'Esmond ayant esté attiré à parlementer, il a esté, soubz parolle de paix, détenu prisonnyer, et le conduict on maintenant soubz bonne garde par deçà. Je mettray peyne de vériffier l'une et l'autre nouvelle pour vous en mander plus de certitude par mes premières.
CCCCVIIe DÉPESCHE
--du XXIXe jour de septembre 1574.--
(_Envoyée exprès jusques à Calais par Jehan Volet._)
Nouvelles d'Écosse.--Disposition des Écossais à maintenir l'alliance avec la France.--Assurance donnée à l'ambassadeur que Mr de Méru ne sollicite de la reine rien autre chose que son intercession en faveur de Mrs de Montmorenci et de Cossé.--Nouvelle de l'arrivée du roi à Lyon.--Désignation de lord de North pour passer en France.
A LA ROYNE, RÉGENTE.