Part 18
Le jour ensuivant, le dict don Bernardin fust ainsi bien honnorablement receu, et bien ouï et festoyé, et puis favorablement licencié, comme le dict de La Mothe Fénélon l'a despuis mandé. Et oultre les particullarités, qu'il a desjà escriptes, de sa négociation, il a entendu, despuis, que celle, qu'il avoit faicte, en privé, avoit esté de dire à la dicte Dame que, puisqu'elle monstroit de se voulloir marier, le Roy, son Maistre, luy voulloit bien offrir un party très honnorable, et lequel il espéroit que seroit à son contentement, premièrement de son frère, don Joan, lequel il ne tenoit en aultre rang que de frère germain et utérin, estant fils du grand Empereur Charles cinquiesme, et prince, de soy mesmes, d'une telle vertu et singullière valleur, et de telle perfection de nature, que nul aultre prince se pouvoit justement préférer à luy, ou bien le prince Ernest, segond fils de l'Empereur, prince excellent et rare, entre tous ceux de la Chrestienté; et avec l'ung ou l'aultre luy faire des avantages trop meilleurs et plus grands qu'elle n'en sçauroit avoir de nul aultre party.
Or, n'a pu encores bien au vray sçavoir le dict de La Mothe Fénélon quelle responce il a emportée; mais on l'a bien adverti que ceux de ce conseil avoient plus pressé, que onques ils n'avoient faict auparavant, la dicte Dame de se marier, sans toutesfois l'adstreindre à un party plus qu'à un aultre, mais d'en prendre quelqu'un qui luy peût plaire; et qu'elle leur avoit monstré de n'en estre pas esloignée; et qu'il sembloit que ses deux principaux conseillers inclinoient toujours plus à Monseigneur le Duc, puisque le propos en estoit si avant, que à tout aultre, pourveu que les choses, qu'on luy avoit mises sus, n'y donnassent d'empeschement, bien que je jugeois que, de ce costé, ni de l'aultre, on ne se debvoit plus attendre à ceste poursuitte.
Néantmoins le dict don Bernardin manda au dict de la Mothe Fénélon, après pleusieurs honnestes parolles de merciement, sur une visitte qu'il luy envoya faire par le Sr de Vassal, qu'il l'excusât, s'il ne le pouvoit venir voir, parce qu'il estoit pressé de son retour devers le grand commandeur, et qu'il ne sçavoit s'il avoit à passer incontinent devers le Roy, son Maistre, sur certain incident de la présente légation.
Cestuy ci ne feust plus tost party, que les Protestants et les ministres retournèrent, en cour, renouveller leurs premières instances, et en mectre encores d'aultres en avant, de ce qu'ils estimoient estre besoin de pourvoir, à l'arrivée du Roy.
Sur quoy, le dict de La Mothe Fénélon, pour ne laisser aller les choses ni à leur poursuitte, ni à celle que le dict don Bernardin avoit faicte; il envoya incontinent le Sr de Vassal à la cour, parce que luy mesmes n'avoit argument assez propre d'y aller: et luy bailla des lettres au comte de Lestre et à Mr de Walsingam, pour avoir moyen, en négotiant avec eux, de leur faire bien gouster les choses qui estoient pour le service du Roy, et les divertir de l'opinion des aultres, qui pouvoient estre au contraire, et approfondir s'il y en avoit quelqu'une mauvaise, qui eût desjà passé en délibération. Dont il receuillit de leurs propos assez de quoy prendre une grande conjecture de l'intention de leur Mestresse, et de la résolution de son conseil; ainsi qu'il plairra à Leurs Majestez l'entendre de luy mesmes.
Lesquelles, possible, fairont le mesme jugement que faict le dict de La Mothe Fénélon: c'est que, ne pouvant la Royne d'Angleterre s'asseurer assez de quelle vollonté sera le Roy vers elle, et se deffiant beaucoup de celle du Roy d'Espaigne, elle et son dict conseil demeurent en suspens; et tiennent, pour ceste occasion, suspendues leurs délibérations, donnant entendre aux Protestants qu'il n'est encore temps qu'elle se déclare, ni qu'elle attente rien contre les termes de la ligue qu'elle a avec le Roy, jusques à ce qu'elle voye comme il se déportera à son arrivée: et entretiennent ceux du party de Bourgoigne d'une espérance, d'envoyer bientost un gentilhomme devers le Roy Catholique, estant le jeune Coban desjà nommé pour cest effaict; et néantmoins que ces expresses démonstrations, qu'elle faict vers le dict Roy d'Espaigne et vers les dicts partisants, sont plus pour mettre le Roy en jalousie, que non qu'elle soit encores bien déterminée vers eux; vray est que d'autant, que les choses se pourroient bien disjoindre d'avecques le Roy, pour se réunir à l'un ou à l'aultre des aultres partis, ou aux deux ensemble, parce que tous deux sont fort appuyés et authorisés en ceste cour, il sera bon d'y pourvoir de bonne heure.
Et le moyen plus aisé, en cella, semble estre que le Roy, à cestuy sien advennement, veuille bien et favorablement recevoir la légation, qui luy sera faicte de la part de ceste princesse, et qu'il luy en dépesche bientost une aultre bien honnorable, s'ouvrans, de chasque costé, à parler franchement entre eux, sans plus de deffience, et sans essayer de se convaincre l'un l'aultre sur ce qui a desjà passé, ains s'en donner toute la mutuelle satisfaction qu'ils pourront; et que le Roy face déclarer à la dicte Dame qu'il veut succéder à la ligue du feu Roy, son frère, avec elle, et qu'il en requiert la confirmation; et qu'au reste il face toute démonstration de voulloir establir si bien, et à conditions si raisonnables, la paix en son royaulme, que les eslevés soient convaincus de manifeste rébellion s'ils ne l'acceptent.
CCCCIIe DÉPESCHE
--du XXVIIIe jour d'aoust 1574.--
(_Envoyée exprès jusques à Calais par la voye du Sr Acerbo._)
Voyage de la reine-mère pour aller recevoir le roi.--État des affaires en France.--Annonce d'une audience.--Nouvelles d'Écosse.
A LA ROYNE, RÉGENTE.
Madame, premier que de parachever ma dépesche, par le Sr de Vassal, lequel vous est allé trouver, le XXIIIIe de ce moys, Grougnet, mon secrétaire, estoit desjà arryvé, avec celle de Vostre Majesté, du VIIIe auparavant. Et je m'en vay, tout à ceste heure, trouver la Royne d'Angleterre, à cent mille d'icy, pour luy dire vostre partement pour Lyon, où espérés rencontrer le Roy, vostre filz; et que, pour fère meilleure dilligence, vous avez layssé la Royne, vostre belle fille, à Paris, ayant seulement admené Monseigneur, et le Roy et la Royne de Navarre, voz enfans, avecques vous. Et luy toucheray les aultres poinctz de voz troys ou quatre dernières dépesches, espéciallement l'espérance qu'avez de la paix, et comme il ne tiendra à Voz deux Majestés Très Chrestiennes qu'elle ne succède bonne et seure, et de longue durée, en vostre royaulme; pareillement de la venue des ambassadeurs des princes d'Allemaigue, et des depputez de ceulx de la nouvelle relligyon qui sont allez au devant du Roy; aussy des deux levées de reytres et suysses, pour pouvoir, avec plus d'authorité, conclure la dicte paix, ou bien réprimer, par force, l'élévation de voz subjectz; et puis du bon ordre qu'avez layssé à Paris, pour la police, et pour, entre aultres choses, administrer, bien et promptement, par le grand commandeur de Champaigne et le chancellier de Navarre, qui sont deux personnages fort notables du conseil privé du Roy, la justice aulx Angloix, sur les pleinctes que je vous ay dernièrement envoyées. Et mettray peyne que, de tout ce qui se pourra tirer de voz dictes dépesches, rien n'en soit obmis, qui puisse apporter de la satisfaction à la dicte Dame, et luy fère bien espérer de vostre intention, et luy disposer bien la sienne vers Voz Majestez Très Chrestiennes.
En quoy je sentz bien, Madame, qu'il me vient de grandes traverses, du costé des Protestantz, parce qu'ilz ont très suspect le passage que le Roy a faict par l'Italye, et craignent qu'il y ait esté conseillé, ou que, mesmes, on l'ayt expressément obligé, de promesse, avant qu'il en soit sorty, qu'il poursuyvra, à oultrance, ce qu'avant estre Roy, il avoit desjà commancé: d'exterminer ceulx de la nouvelle relligion. Et non moins me traversent les partisans de Bourgoigne, lesquels, jaloux du mesmes passage, allèguent à ceste princesse qu'il ne luy peult venir ny proufit, ny secours, de continuer la ligue avec le Roy, parce que, disent ilz, qu'il est si empesché qu'il ne se sçauroit ayder, ny secourir, soy mesmes; et que, s'il se veult tirer d'empeschement, il n'en a nul moyen sinon en cherchant de le fère d'une façon qui seroit plus suspecte à ce royaume que s'il demeuroit bien empesché: et pressent tousjours la dicte Dame d'envoyer une honneste ambassade vers le Roy d'Espaigne.
Néantmoins je viens d'estre adverty qu'elle a desir que je l'aille trouver, affin d'avoyr de quoy donner, aulx ungs et aulx aultres, des bonnes parolles, de celles qu'elle entendra de moy, et de celles qu'elle leur pourra adapter, pour les entretenir en quelque espérance, sans qu'ilz la pressent, à ceste heure, par trop; et aussy qu'à dire vray, elle se tient assez doubteuse de quelle intention le Roy sera vers elle, et ne se peult garder qu'elle n'ayt aulcunement suspectes les forces qu'il assemble; de tant mesmement que, oultre que, de la part des eslevez de France, et des partisans d'Espaigne, l'on use de toutz les artifices qu'on peult pour luy en donner peur.
Le comte de Morthon luy a, d'abondant, escript qu'il a descouvert, au quartier du North d'Escosse, où il est de présent, qu'il y a dellibération, en France, de fère bientost une descente par dellà; mais je m'esforceray de luy oster ces impressions, et de luy persuader qu'elle veuille, du premier jour, envoyer saluer le Roy, vostre filz, et visiter Vostre Majesté, par ung personnage d'authorité, et ne mouvoir rien cepandant jusques à son retour; comme, pour le présent, Madame, je ne descouvre aultre chose de nouveau par deçà, sinon que dix ou douze cappitaynes et soldatz, françoys, qui sont encores icy, s'apprestent pour passer à la Rochelle, estant bruict, parmy eulx, que le Roy, vostre filz, prétend d'addresser son premier exploict, de ceste année, contre ceste ville. Et sur ce, etc.
Ce XXVIIIe jour d'aoust 1574.
Depuis ce dessus, ung de mes amys m'a adverty que Me Quillegreu, qui est en Escosse, a escript à ceste princesse qu'il est en grande espérance d'avoyr bientost ce qu'il a tant pourchassé; et que le dict amy souspeçonne que c'est la personne du Prince d'Escosse; et qu'il a opinyon que milord Housdon n'est allé, ces jours passez, à Barvic, que pour ceste occasion. Il vous plerra, Madame, adviser, avec ceulx de voz affectionnés serviteurs, escoussoys, qui sont en France, le moyen d'y pourvoir, et envoyer promptement sur le lieu pour cest effect. Qui, de mon costé, feray bien, d'icy en hors, tout, ce que je pourray; mais je ne voy pas comme, ny à qui, m'en pouvoir bien addresser en Escosse pour y mettre empeschement; et mesmes qu'on me veult fère souspeçonner que cella ne se conduyra sinon avec l'intelligence d'Espaigne.
CCCCIIIe DÉPESCHE
--du Xe jour de septembre 1574--
(_Envoyée jusques à Calais par Jehan Volet._)
Audience.--Félicitations d'Élisabeth sur le retour du roi.--_Mémoire._ Détails de l'audience.--État des choses en France.--Déclaration qu'une armée est réunie par le roi pour forcer les protestans à faire la paix.--Protestations d'amitié d'Élisabeth.--Sa déclaration qu'elle doit considérer le projet de mariage comme rompu.--Conseil qu'elle donne au roi d'éviter la guerre.--Arrivée à Londres de Mr de Méru.--Sa conférence avec l'ambassadeur.--Sollicitation de Mr de Méru en faveur de Mr de Montmorenci, son frère.
AU ROY.
Sire, estant allé trouver la Royne d'Angleterre, à soixante dix milles d'icy, pour traicter avec elle du contenu ez quatre dernières dépesches, que j'ay receues de la Royne, vostre mère, elle m'a incontinent, devant toutes aultres choses, fort curieusement demandé si j'avoys nouvelles que Vostre Majesté fût arryvée en France, et qu'est ce que j'entendoys de vostre bon portement et santé, car on faysoit courir le bruict que vous estiés bien fort malade en Italye.
Je luy ay respondu que la Royne, vostre mère, m'avoit escript, du VIIIe d'aoust, qu'elle espéroit bien arryver, sur la fin du moys, à Lyon, et qu'ung gentilhomme, que Vostre Majesté avoit dépesché vers elle, vous avoit layssé sur le Pô, qui veniés, par eau, jusques à Casal de Montferrat, bien sain et gaillard, et bien fort contant du grand recueil, et des suprêmes honneurs, qu'on vous avoit faict par toutz les lieux où aviés passé. De quoy elle a monstré d'estre bien fort ayse; et sommes entrés en plusieurs honnestes devis de vostre partement de Pouloigne, et de vostre long voyage.
Et m'a dict qu'elle regrettoit que son royaulme ne fût en quelque climat, où vous eussiés eu à passer, car se fût mise en debvoir de vous y fère toutes les sortes d'honneurs et de bonne chère qu'elle eût peu, et, possible, que l'Empereur ny la Seigneurie de Venize ne l'eussent, de guyères, surmontée; et que de cella estimoit elle son païs moins heureulx que vous n'en aviés approché, ny à l'aller, ny au retour, et qu'il n'estoit en endroict où peussiés jamays addresser vostre chemin. Et m'a fort prié, Sire, de vous présenter, et à la Royne, Vostre mère, ses très cordialles recommandations, et vous assurer que, sellon qu'elle pourra cognoistre qu'aurés bonne intention vers elle, qu'elle se disposera de nourrir une bien confidente amityé avecques vous deux. Et remettant, Sire, de vous escripre plus amplement par mes premières, estant le mémoire, que j'envoie à la Royne, très ample sur tout ce qui présentement occourt par deçà, je n'adjouxteray rien plus, icy, sinon une très dévote prière à Dieu, etc.
Ce Xe jour de septembre 1574.
MÉMOIRE A LA ROYNE.
Madame, m'ayant la Royne d'Angleterre donné toute la commodicté que j'ay desiré de pouvoir, à loysir, traicter avec elle en la mayson du comte de Pembrok, près de Salsbury, en une chasse où elle a voulu que je l'aye accompaignée; après que je luy ay eu faict le plus honnorable mercyement, qu'il m'a esté possible, pour l'exèque du feu Roy, vostre filz, qu'elle avoit faicte cellébrer à Londres, je luy ay touché, sellon l'ordre de voz quatre dépesches, du XXIIIe et XXVIIe de juillet, et Ve et VIIIe d'aoust, toutz les poinctz qu'elles contiennent; et mesmement de la condoléance que son ambassadeur vous avoit faicte de la mort du dict feu Roy, vostre filz, et de l'excuse, dont il vous avoit uzé, sur ce qu'elle ne vous avoit poinct dépesché de gentilhomme, exprès pour cella:
Qui estoit, sellon son dire, pour ne vous augmenter davantage voz souspeçons, et qu'elle s'attendoit de fère, de tout ung, quand le Roy, vostre filz, seroit arryvé, lequel elle envoyeroit saluer, et envoyeroit pareillement visiter Vostre Majesté par ung personnage d'authorité, qui vous signiffieroit, à toutz deux, le desir qu'elle avoit de confirmer avecques luy l'amityé commancée avec le feu Roy, son frère, et estre assurée de la sienne; et de voyr qu'il fît bien administrer en son royaulme la justice aulx Angloys: qui estoient, en substance, les principaulx poinctz que son dict ambassadeur vous avoit lors déduictz;
Et que Vostre Majesté l'avoit prié de la remercyer infinyement de la condoléance, et luy escripre hardiment que le personnage d'honneur, qu'elle eût envoyé pour la fère, n'eût pas augmanté, ains eût plustost dimynué vostre souspeçon; car estimiés qu'elle luy eût commandé, voyant ce que luy en aviés escript, de vostre main, de régler si bien les gens du dict ambassadeur qu'on ne les eût plus trouvés à vous en donner d'occasion; et que, de nouveau, vous vous estiés plaincte à luy de ce que, depuis le partement de son secrettère, son aultre serviteur, Jacomo, italyen, s'estoit esforcé de ressusciter, avec le Bastard de Bourbon, et avec une des dames de la Princesse de Navarre, les mesmes praticques qui avoient engendré les dictes souspeçons; de quoy vous ne pouviés rester sinon malcontante;
Mais, quand à l'amityé du Roy, vostre filz, qu'il lui escripvît, d'assurance, que Vostre Majesté luy seroit caution qu'il la luy continueroit, aussy longuement qu'avoit faict le feu Roy, son frère, c'estoit jusques à la mort, si elle ne l'interrompoit, de son costé; et que Vostre Majesté ne voyoit chose plus convenable, pour la rendre perpétuelle, et pour déchasser toutes souspeçons d'entre vous, que de parachever le bon propos de Monseigneur le Duc, vostre filz;
Que, touchant fère justice aulx Angloix, qu'il estoit très nécessayre qu'on l'administrât, bonne et prompte, aulx mutuels subjectz, en l'ung et l'aultre royaulme.
Et là dessus je luy ay discouru l'ordre, que vous y aviés desjà mis, pour les siens, en France, et qu'elle voulût ordonner le semblable pour les Françoys, en Angleterre; et que Vostre Majesté avoit donné une bien prompte provision, par lettres patantes, à ses dicts subjectz, et, encores, pour l'amour d'eux à d'aultres, estrangers, pour avoir l'entrée et l'yssue libres par dellà, aussytost que aviez entendu que Mr de La Meilleraye leur y avoit mis de l'empeschement.
Puis ay suivy à luy parler des ambassadeurs des princes protestantz, qui sont allez trouver le Roy, vostre filz, et des levées de reytres et de suysses, et aultres forces, que faysiés acheminer vers luy à Lyon, desquelles vous desiriés bien fort que la dicte Dame ne se voulût donner aulcune souspeçon; car estoient pour la servir, plus que pour luy nuyre; et que Voz Majestez prétendoient, par là, de fère la paix, avec authorité, ou bien terminer bientost la guerre, par la force; et qu'il ne tiendroit au Roy, vostre filz, ny à Vous, que la dicte paix ne s'en suivît, à condicions si bonnes et si seures, pour voz subjectz, que toutz les princes chrestiens les auroient à tenir pour manifestes rebelles, s'ilz ne s'en contantoient. Dont, en ce cas, vous la vouliés bien prier de se porter en bonne amye, et en confédérée bonne seur, vers le Roy, vostre filz, contre eulx.
La dicte Dame, devant toutes choses, ayant prins, sur le mercyement de l'exèque, et sur l'office de la condoléance, un argument de dire plusieurs choses à la louenge du feu Roy, et du tort qu'elle se feroit, si elle n'en honnoroit la mémoyre, m'a, au reste, respondu, qu'elle vous avoit amplement escript de sa main tout ce qu'elle avoit eu sur le cueur, touchant les particullaritez qu'elle avoit veues dans voz dernières lettres, et touchant aulcunes aultres; lesquelles elle vous prioit bien fort de les prendre, et de les fère prendre, de très bonne part, au Roy, vostre filz, sellon qu'elles procédoient d'une grande franchise, qu'elle desiroit estre uzée entre vous; et vous ouvrir clèrement son estomac, affin de nourrir une plus parfaicte et plus pure amityé, avec Voz Majestez, si, d'avanture, vous ne vouliés mespriser la sienne; et qu'il seroit en vostre main de pouvoir aussy seurement respondre au Roy, vostre filz, pour elle, comme il vous playsoit d'estre respondante à elle, pour luy; car, indubitablement, vous, et luy, jouyriés de ce qu'elle avoit de moyen et de pouvoir, et aultant qu'il y en avoit en sa couronne, pour voz commodictés, si luy donniés bien à cognoistre qu'elle se peût confier à Voz Majestez; et qu'elle ne se souvenoit plus de la petite querelle qu'elle avoit eue avec le Duc d'Anjou, et n'en vouloit avoir nulle avec le Roy de France, ains luy ayder, en ce qu'elle pourroit, à establir sa grandeur et accomoder ses affères;
Et, quant à parachever le propos de Monseigneur le Duc, qu'elle estimoit que c'estoit une chose du tout délayssée, laquelle auroit besoing d'ung esclarcissement de beaucoup de faictz d'autruy, là où il luy suffisoit assez qu'elle peût bien respondre des siens; qu'elle estoit infinyement marrye de la fascherye que l'italien Jacomo vous avoit donnée, lequel Vostre Majesté pouvoit fère bien chastier, si elle vouloit, car c'estoit sans qu'elle le sceût, et contre son vouloir, qu'il faysoit ces meschantes praticques; et qu'elle commançoit d'avoyr cest homme là pour suspect, et pour ung qui trahissoit son maistre; et, que je serois trop esbahy d'entendre ce qu'elle avoit commancé de descouvrir, depuis ma dernière audience, comme bon nombre de ducatz avoient couru, en ceste menée, pour vous mettre l'une et l'aultre en peyne, et en mauvais mesnage, toutes deux; que d'administrer justice, en France, à ses subjectz, c'estoit ce, de quoy elle vous vouloit infinyement requérir, parce que ses dicts subjectz commançoient desjà d'uzer de parolles arrogantes contre elle, et contre ceulx de son conseil, de ce qu'elle ne prenoit aultrement à cueur leurs injures, pour leur en faire avoyr leur réparation et revenche; et qu'indubitablement c'estoit la chose qui pouvoit plustost admener une ropture entre vous, s'il n'y estoit bien remédyé;
Qu'elle avoit grand playsir que les princes d'Allemaigne eussent desjà envoyé devers le Roy, vostre filz, ainsy qu'elle avoit aussy desjà faict élection d'ung de ses milords, pour le luy dépescher, incontinent qu'elle entendroit son arryvée à Lyon; et qu'il ne falloit doubter que toutz les Protestantz n'eussent assez suspect son passage, qu'il avoit faict par l'Italie; et que, s'ilz voyoient maintenant qu'il poursuivît ses subjects, qui sont de leur religyon, par les armes, qu'ilz ne jugeassent incontinent que les mesmes armes s'adresseroient à eulx, aussytost qu'il auroit faict en son royaulme; dont ilz pourvoyroient, de bonne heure, à leurs affères;
Et, si elle n'estoit pas trop ignorante des affères du monde, elle pronosticquoit une plus obstinée et plus dangereuse guerre en France, que n'avoient esté toutes les précédentes, si le Roy et Vous, Madame, n'embrassiés la paix; ce qui luy faysoit grandement louer la dellibération qu'aviés prinse, qu'il ne tiendroit ny à luy, ny à Vostre Majesté, qu'elle ne se fît; et que, pour ce regard, approuvoit elle bien fort les levées des estrangers et les forces du royaulme, que faysiés acheminer au devant de luy, à Lyon, affin qu'elles luy peussent servir de meilleur moyen et de plus d'authorité en cella; desquelles forces, pour ceste occasion, elle ne se donnoit poinct de peur, ny n'en prenoit aulcune souspeçon, jugeant qu'elles luy faysoient bien besoing pour luy, et qu'il avoit assés où les employer, en son propre estat, sans en aller troubler ses voysins; et qu'elle vous prioit toutz deux de croyre fermement que, si voz subjectz ne se vouloient contanter de la rayson, ny accepter les honnestes condicions qu'il vous plerroit leur donner, et qu'il apparût tant soit peu de rébellion en eulx, que non seulement elle leur dényeroit toute retraicte et assistance en son royaulme, mais qu'ilz n'auroient nulle plus mortelle ny plus irréconciliable ennemye qu'elle, en tout ce monde universel;
Et se sont faictes, Madame, plusieurs aultres honnestes déductions et plusieurs réplicques sur les susdicts propos, desquels, et de toutes ses démonstrations, et de plusieurs discours que j'ay eus avec ceulx de son conseil, je n'ay poinct comprins qu'elle et eulx ayent aultre intention que celle que je vous ay desjà mandée par mes précédentes, du XXIIIe du passé: c'est de persévérer en l'amytié du Roy, vostre filz, avec la considération toutesfoys et réserve de ce qu'elle vous a dernièrement escript, de sa main; qui espère encores que, sur cella mesmes, ce que je luy ay déduict de raysons luy tiendront modérée sa trop violente impression.