Correspondance diplomatique de Bertrand de Salignac de la Motte Fénélon, Tome Sixième Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575

Part 17

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Madame, ayant, le tréziesme du présent, receu la dépesche de Vostre Majesté, du Ve, j'ay incontinent envoyé là, où j'ay quelque intelligence, pour fère dilligemment observer les choses aulxquelles me commandiés prendre garde. Et j'ay trouvé que, sur ung pacquet qui est arryvé, à ceste princesse, le IXe de ce moys, de son ambassadeur qui est en France, elle luy a incontinent renvoyé son secrettère Thomas Wilx, celuy mesmes, à mon advis, dont Vostre Majesté m'a cy devant faict mencion, lequel est party de ceste ville, le XIIe, mais non en grande dilligence, car a emmené deux hacquenées, comme s'il alloit à journées; et a esté conférer avec les ministres et aultres principaulx françoys de la nouvelle religyon, qui sont encores icy, sans passer nullement devers moy, bien qu'on m'eût assuré qu'il luy seroit commandé de le fère. Et, bien peu d'heures après, ung allemant, d'assez bonne apparance, qui estoit party de Paris, le Xe, est arrivé icy, le tréziesme fort matin; et incontinent, a passé oultre vers ceste court, à Bristo, où j'ay aussytost dépesché de mon costé, affin d'estre adverty comme et avec qui il négocyera. Et n'est pas à croyre, Madame, combien la venue du Roy, et les levées des reytres et suysses, qui sont entrés, pour son service, en France, meuvent diversement les affections de ceulx cy, et font diverses impressions en eulx, et en ceulx des aultres nations, françoys, allemans, flammants, et encores italiens et hespaignols, qui sont en ceste ville; dont se faict plusieurs discours, et beaucoup de gageures, entre eulx, sur ce qui debvra advenir. Et cependant ceulx de la nouvelle relligyon ont envoyé, en Hambourg et Emdhem, fère provision d'armes et de poudre, et de monitions de guerre, et en cherchent de toutes partz, secrettement, en ce royaulme, pour envoyer à la Rochelle.

Les depputés qui vacquoient icy, pour le Roy d'Espaigne, sur les différends des Pays Bas, se sont condescendus presque à tout ce que les Angloix ont voulu, réservé à ung seul poinct, sur lequel eulx et les principaulx marchands de ceste ville sont allez trouver les seigneurs de ce conseil, à Bristo, qui les en mettront, ainsy que chascun pense, fort facillement d'accord.

L'on commance fort à doubter de la venue de l'armée d'Espaigne, s'entendant que celle du Turc va à Tuniz; et que desjà la sayson, pour venir par deçà, s'en va passer. Néantmoins Goaras dict qu'il luy est arryvé ung pacquet du Roy d'Espaigne, qui s'adresse à Péro Mélendès, pour le luy dellivrer, au premier port que l'ung de ses vaysseaulx abordera, en ce royaulme; par où il publie que l'armée estoit desjà partye. Et sur ce, etc.

Ce XVIIe jour d'aoust 1574.

CCCCIe DÉPESCHE

--du XXIIIIe jour d'aoust 1574.--

(_Envoyée exprès jusques à la court par le Sr de Vassal._)

Félicitation au roi sur son retour en France.--Demande par l'ambassadeur de son rappel.--_Mémoire général._ Détails de la négociation de don Bernardin de Mendoce.--Ses efforts pour renouer l'alliance de l'Angleterre et de l'Espagne.--Démarches de l'ambassadeur pour rompre ses projets.--Confidences de Leicester sur les offres qui lui avaient été faites par le roi d'Espagne lors de l'avènement d'Élisabeth.--Ses plaintes de l'abandon où le laisse la France.--Nécessité où il se trouve d'accepter les nouvelles offres des Espagnols.--Hésitation d'Élisabeth à se prononcer entre la France ou l'Espagne.--Vive recommandation de l'ambassadeur pour que la légation annoncée par Élisabeth soit bien reçue en France.

AU ROY.

Sire, sellon le debvoir et servitude que j'ay à Vostre Majesté, je la supplie très humblement avoyr agréable que je luy puisse, d'icy en hors, par le Sr de Vassal, avec la présente, très humblement bayser les mains, et me conjouyr, avec elle, ainsy de parolle et par escript, comme je le fay infinyement du profond de mon cueur, de son heureulx retour; sur lequel je fay ceste dévote prière à Dieu, que tout ainsy qu'il luy a pleu de le guider, et le rendre favorizé des plus souverains princes et potentatz de la terre et de toutz les peuples, où elle a passé, et le rendre encores non moins desiré de ses bons et naturels subjectz que leur propre vye, qu'ainsy sa divine providence vous vueille maintenant, Sire, introduyre en ung règne qui soit d'une continuelle félicité à Vostre Majesté, et d'ung bien assuré et perdurable repos à voz subjectz; et qu'il vous face aussy contant de la fidelle obéyssance qu'ilz vous doibvent, comme ilz vivront très heureulx soubz vostre légitime et souverayne authorité. Il ne fault pas qu'on juge autrement des extrêmes difficultez que Vostre Majesté, par une grande magnanimité de cueur, en s'en venant, et la Royne, vostre mère, par une singullière prudence, eu vous attandant, avez, l'ung et l'autre, vertueusement surmontées, sinon que, par là, Dieu a déterminé, sellon le grand soing qu'il a tousjours eu de la couronne de France, de la restablir bientost en quelque meilleur estat et en plus d'esplandeur qu'on ne l'a veue de longtemps. Et Dieu vueille que, pour ce regard, Vostre Majesté me répute, en quelque endroict, digne de son service; car je n'ay, pour nulle aultre occasion qui soit au monde, plus cher le restant de mes jours que pour les dédyer toutz à très humblement vous en fère.

Je desire bien que les choses d'icy vous soient entièrement cognues, affin de prendre advis comme vous conduyre vers celles qui, en l'endroict de ceste princesse et de son royaulme, peulvent concerner le présent estat des vostres. Et s'il vous plaist, Sire, vous souvenir des termes, où l'on en estoit, quand partistes pour vostre royaulme de Pouloigne, sellon que, jusques allors, je vous en avoys tousjours rendu bon compte; et entendre, à ceste heure, de la Royne, vostre mère, ce que, depuis, du vivant encores du feu Roy, vostre frère, et, après qu'elle a esté Régente, je luy en ay ordinairement mandé, joinct l'ample instruction que, par le Sr de Vassal, présent porteur, je vous en envoye, et ce que luy mesmes, par qui j'ay souvent négocyé avec des principaulx de ce conseil vous en dira, il ne vous sera malaysé d'eslire, entre plusieurs expédients là dessus, celluy qui plus conviendra au bien de voz affères. Une chose vous supplyè je très humblement, Sire, de considérer: qu'il y a ung grand nombre d'ans que nulle entrée de règne n'a esté si curieusement observée, en la Chrestienté, que sera la vostre, ny nuls actes de prince plus dilligemment remarqués que ceulx que vous y ferés; que tant plus, sur ce commancement, l'on les verra bien et sagement et sans précipitation conduictz au seul but du bien et utillité de vostre couronne, tant plus Vostre Majesté en demeurera redoubtée de ses voysins, et creincte et révérée de ses subjectz, et son authorité en prendra, avec sa grande réputation, ung très solide fondement pour tout le temps de son règne; bien qu'à dire vray rien n'est advenu, du passé, que ceulx icy ne monstrent desjà, comme je pense que feront ceulx des aultres courts, de le vouloir tirer en argument de l'advenir, sellon qu'ilz verront que les premiers déportements de Vostre Majesté procèderont.

J'ay commancé, par ma dépesche, du XXIIIe du passé, et continueray, par ceste cy, de suplier très humblement Vostre Majesté de m'octroyer tant de grâce qu'après une si longue résidance, de six ans continuels que j'ay esté en ceste charge, avec la ruyne de mes meilleurs ans, et de ma santé, et de mes affères; et avec la perte de ce peu de bien que j'avoys, qui tout m'a esté osté, et ung de mes frères meurtry, et troys aultres, pendant que j'ay esté icy, sont mortz; je puisse maintenant, pour mon souverain bien et pour ma meilleure consolation, aller voyr la face de Vostre Majesté; ayant la Royne, vostre mère, pour diverses occasions qui sont survenues en vostre service, tousjours différé, de temps en temps, de me retirer jusques à ceste heure, que j'espère que Dieu l'aura voulu ainsy, affin que j'aye tant plus d'heur d'estre rappellé et relevé de ma pouvreté, et récompensé de mon tant long et très fidelle service, par la libéralle main de Vostre Majesté, ainsy que, de rechef, pour une singullière estreyne à cestuy sien très heureulx retour, très humblement, et au nom de Dieu, je l'en requiers. Et je supplieray le Créateur, etc.

Ce XXIVe jour d'aoust 1574.

MÉMOIRE PRINCIPAL,

baillé au Sr de Vassal de ce qui est expédiant que Leurs Majestez entendent de l'estat des choses d'Angleterre:

Que, au mois de juing dernier, le cappitaine Leython et le jeune Quillegreu rendirent fort mal satisfaicte la Royne d'Angleterre des choses de France, et firent que le comte de Lestre, qui avoit tousjours entretenu la dicte Dame en l'intelligence du Roy, et luy mesmes, qui s'estoit toujours montré partial françois, demeura encores plus offencé qu'elle, de ce qu'ils luy rapportèrent qu'on se deffioit grandement de luy et qu'on l'avoit bien fort suspect par delà.

De quoy s'estant les passionnés Protestants bien apperceus, et pareillement ceux qui portent, ici, le faict du Roy d'Espaigne, et se voullants, les uns et les autres, servir de l'occasion, ceux ici firent incontinent sçavoir au grand commandeur de Castille, qu'il estoit temps qu'il envoyât par deçà un personnage de qualité, pour renouveller l'amitié avec cette princesse, et avec ce royaulme; et que, si le Roy, son Maistre, y avoit tant d'affection, comme il en faisoit le semblant, qu'il y trouveroit, à ceste heure, de la facilité et disposition fort bonne. Dont, soubdain, il print espédiant d'y envoyer don Bernardin de Mendossa; mais, pour monstrer que l'occasion de sa légation n'estoit soubdaine, ains qu'elle provenoit de plus loing, il fit courir le bruict que, de certains blancs qu'il avoit rempli à cest effaict, c'estoient des lettres bien fresches du Roy, son Maistre, qui enfin luy estoient venues par la voye de Gènes, après que plusieurs aultres siens pacquets avoient esté volés, en France, par ceux de la nouvelle religion; et advertit ceux de son parti, ici, qu'ils commenceassent d'ainsi le publier.

Lesquels ne faillirent pas de faire bien honneste cette nouvelle, comme très oportune, sur le doubte où l'on estoit de l'armée d'Espaigne, et se mirent à pratiquer des personnes plus principalles, hommes, et femmes de ceste cour, et proposer tout ouvertement, et avec grande expression, dans ce conseil, les choses que s'ensuivent, ainsi que le Sr de La Mothe Fénélon en a esté seurement adverti:

Que l'intelligence du Roy d'Espaigne estoit nécessaire et de très grande utilité à l'Angleterre, considéré que le commerce et la navigation des Anglois, qui estoient les deux choses sur lesquelles se maintenoit principallement l'estat de ceste couronne, estoient si meslées et fondées avec l'Espaigne et Flandres, et pareillement celles des Espagnols et Flamans avecque l'Angleterre, qu'il n'estoit pas possible que les uns se pussent passer des aultres, ainsi que la preuve du suspens et intermission du traffiq, où ils en avoient esté, ces quatre ou cinq ans derniers, avoit faict sentir, de chasque costé, que les inconvénients en venoient si grands que les pays s'en estoient plusieurs fois cuidés rebeller;

Et qu'on n'avoit jamais peu bien establir le commerce en ce royaulme de France, fust pour incompatibilité des deux nations, ou par faulte qu'il n'y eust de bons ports par delà, ou que les subsides y feussent trop grands, et les charrois trop chers et difficilles, et les chemins mal seurs: ou qu'on n'y trouvât à y faire la descharge, ni à charger ce qui faisoit besoin par deçà: ou bien d'aultres désordres et manquements de la police et de la justice du royaulme; de sorte qu'ils jugeoient n'y avoir propos ni apparence qu'ils deussent laisser leurs anciens entrecours, lesquels estoient faciles et aisés, pour en commencer des nouveaux qui n'avoient nulle aisance ni facilité;

Qu'il ne s'estoit veu, ni ne se voyoit rien au Roy d'Espaigne, pour quoy la Royne, leur Mestresse, deubt rejetter son amitié ny luy dénier la sienne, puisqu'il la venoit rechercher; car il s'estoit tousjours monstré prince véritable et certain, plain de grande modération, et d'intégrité, qui n'avoit poinct meu de guerres injustes, ni qui ne feussent nécessaires; et n'avoit usé, en icelles, ni fraude, ni mauvaise foy, ni exercé aulcuns actes cruelz qui feussent hors du debvoir de la guerre, ni contre les termes de la justice;

Qu'il s'estoit monstré si modéré qu'il n'avoit poinct refusé, pour la diversité de religion, de confirmer les anciens traictés avecques la Royne, leur Mestresse; et que, tant qu'elle avoit esté de bonne intelligence avecques luy, il avoit bien gardé que le Pape ni le concille n'avoient rien meu contre elle; qu'elle n'avoit poinct de particuliers ennemis auprès de luy, pour l'inciter à la fascher: et si le duc d'Alve l'avoit d'aultrefois esté, il falloit considérer qu'il en avoit esté aulcunement provoqué; et néantmoins son Maistre ne l'en avoit pas despuys advoué, et le tenoit encores, à cause de cella, assez recullé de luy;

Que les précédents Roys, prédécesseurs de ceste couronne, avoient assez cognu que leurs affaires s'estoient tousjours très bien portés avec l'intelligence d'Espaigne, et non seullement ils en avoient maintenu leur estat en grande seurté, et enrichi leurs subjects, mais avoient exécuté, avec cet appuy, de grandes entreprinses ailleurs, et s'estoient rendus formidables à leurs ennemis; et qu'en effaict, de tous les aultres voysins, ils n'avoient jamais guières senti que mal, dommage et ennuy, et de cestuy ci toujours beaucoup de bien, faveur et support; et estoient pour en sentir plus que jamais, et pour estre bien secourus de luy, à leur besoin, là où les aultres estoient si ruinés et si empeschés, qu'ils ne se pouvoient secourir eux mesmes;

Et que, si l'on venoit à l'occasion des derniers différents d'entre la Royne, leur Mestresse, et le dict Roy d'Espaigne, l'on trouveroit que c'estoit luy qui avoit à se plaindre; car il estoit l'offencé, et ses subjects avoient esté beaucoup plus pillez que les Anglois. Dont, puisque l'opportunité s'y offroit très bonne, de pouvoir esteindre maintenant ceste injure avec un tel prince, leur ancien ami et confédéré, et avecques ses dicts subjects, qu'ils ne la debvoient nullement laisser passer; et que eulx osoient bien respondre, sur leur vie, que, si la Royne, leur Mestresse, voulloit bien user vers luy, qu'elle ne sentiroit, par mer ni par terre, ny en nul endroit de ses pays, ni en chose qui appartienne à sa grandeur et couronne, ni en l'estat de sa relligion, aulcun empeschement, dommage ny desplaisir, de tout le temps de sa vie.

A laquelle opinion un chascung monstra non seullement de consentir, mais d'y apporter quelque bonne parolle de confirmation; dont feut délibéré que le dict don Bernardin seroit bien et honnorablement receu, et seroit respondu avec toute faveur.

D'autre costé, les principaux supposts de la nouvelle religion se assemblèrent, plusieurs foys, en conseil, et appellèrent souvant Villiers Calvart, et aultres ministres, et pareillement les agents des princes protestants et de la Rochelle; pour adviser, avec eux, de ce qui estoit à faire, après la mort du feu Roy, et en l'absance de cestuy ci. Et puis allèrent ressusciter, plus vifves que jamais, leurs poursuittes en ceste cour: où ils feurent mieux ouis qu'ils ne l'avoient encores esté, depuis ces nouveaux troubles: et feurent assistés des mesmes partisans d'Espaigne, soubs l'odeur de l'accord qui se menoit entre le grand commandeur de Castille et le prince d'Orange; et, bien qu'ils ne rapportassent pour lors l'espécialle promesse, qu'ils demandoient de la dicte Dame, d'estre assistés de somme désignée de deniers, et de nombre certain d'hommes et de vaisseaux, et de la faire entrer en ligue ouverte avec les princes protestantz, si eurent ilz beaucoup de bonnes parolles, et firent tant qu'elle retourna souvent à la délibération d'armer: et que un Orné, anglois, et un Labrosse, françois, feurent dépeschés en Allemagne, et qu'on fît au dict sieur de La Mothe Fénélon ceste déclaration qu'il a mandée touchant les déprédations; et obtîndrent aussy que, sellon qu'on verroit la disposition du temps et des choses le requérir, ils seroient, de jour en jour, mieux respondus et satisfaictz.

De toutes lesquelles délibérations estant, le dict ambassadeur adverti, et craignant que la dicte Dame et les siens, non seulement se bandassent, mais qu'ils s'efforceassent aussy de bander, avec eulx, ceux de leur intelligence contre le Roy, il envoya soubdain devers milord trésorier et le comte de Lestre, et Mr de Walsingham, pour les reschaufer à la ligue de France; et leur en fist représenter les utilités, et la grande seurté qui en viendroit à tout ce royaulme. A quoy les deux respondirent aulcunes parolles indifférantes, sans se voulloir ouvrir de rien.

Mais le comte de Lestre, avec lequel feut besoing d'estreindre un peu plus la négociation, parce qu'avecques luy plus qu'avec nul aultre ces supposts protestants et les partisans d'Espaigne s'efforçoient d'entrer en estroicte pratique, manda franchement à ce dict ambassadeur qu'il avoit le cœur oultré de despit et de regret, de ce qu'après avoir tant travaillé et tant despandu, comme il avoit faict, pour avancer en ce royaulme l'intelligence de France, il y avoit faict entrer la Royne, sa Mestresse, et tout son conseil, il se trouvoit maintenant de n'estre, en nulle part de la Chrestienté, tant haï ni tenu pour suspect, que là; et que, quand il se souvenoit qu'il s'estoit extrêmement formalisé pour la dicte couronne, au préjudice des aultres alliances, et d'Espaigne et d'Allemaigne, et de sa propre relligion; et qu'il n'estoit nulle sorte de bons et bien rellevez offices qu'il n'eût faict pour icelle, trop plus ouvertement que nul aultre estranger du monde ne l'eût osé entreprendre, espérant d'y trouver du refuge à son besoin, il ne pouvoit dire sinon que la France se portoit par trop ingratement vers luy; mais que, pour cella, il ne lairoit de conseiller à sa Mestresse de garder bien l'amitié au Roy, quand il viendroit en son rang d'en parler, ayant tousjour jugé que c'estoit le bien d'elle et de ses subjects, car aultrement il n'y eût eu tant d'affection; et ne falloit doubter que si le Roy la demandoit, et qu'il requist, de bonne sorte, la confirmation de la ligue; qu'il ne l'obtînt: mais qu'il craindroit par trop de s'en rendre désormais plus solliciteur, ni instiguant, comme il avoit faict, s'il ne voyoit bien procéder de meilleurs effaicts de delà.

Comme aussy, il se délibéroit de conseiller, de mesmes, l'amitié d'Espaigne, puisqu'il estoit si humainement recerché de ne s'y opposer plus, et qu'à dire vray le Roy d'Espaigne ne luy avoit jamais donné occasion que de luy estre fort serviteur: car, quand il estoit entré en ce royaulme, il avoit tiré luy et ses deux frères de prison, et leur avoit faict rendre l'héritage de leur père, qui estoit confisqué; et quand l'armée d'Angleterre avoit esté à Sainct Quentin, soubz le comte de Pembrok, il luy avoit faict tenir le second lieu, et commander à l'artillerie; et puis, au retour, il n'avoit poinct escript, pour nul aultre, plus favorablement que pour luy, à la Royne Marie, sa femme; dont son premier avancement en estoit venu.

Et, après la mort de la dicte Royne, il avoit à luy et non à pas un plus de ceste cour, escript de sa main, par le comte de Férie; et luy avoit offert une pension de quatre mille escuz, prévoyant bien qu'il estoit pour tenir quelque lieu d'authorité en ce royaulme, laquelle pension il avoit reffusée, bien que d'aultres en avoient accepté. Et depuis, par l'évesque d'Aquila, il luy avoit faict mestre en avant de s'ayder de luy pour espouser la Royne, sa Mestresse: et que, indubitablement, il luy conduiroit l'effaict de ses nopces au poinct qu'il le pourroit desirer, à ses propres despans, avec le concours de tous les amis qu'il avoit en ce royaulme, et avec la faveur des princes estrangers, jusques à luy offrir le consentement et l'authorisation du Pape; et que, mesmes, s'il voulloit incliner à la réduction de la religion catholique, que le Pape luy octroyeroit un chapeau de cardinal pour son frère, et d'establir luy et sa race, pour jamais, en ceste couronne, qui avoit esté un poinct de ce dernier qui l'avoit faict retirer de la praticque du dict d'Aquila; mais il ne laissoit pourtant d'en avoir grande obligation à son Maistre;

Que, pour lors, il avoit eu plus d'inclination à la France, et trop meilleur opinion des François que des Espaignols, ce qui l'avoit, assez tost après, faict déclarer ouvertement pour le Roy, jusques à avoir accepté, pour très grand honneur et faveur, son ordre: dont le Roy d'Espaigne avoit commencé de désespérer des choses de ce royaulme; mais qu'à présent la preuve du temps et des personnes luy faisoit voir, et à tout ce royaulme, que l'alliance d'un tel prince n'estoit nullement à rejetter, et mesmes qu'il se conduisoit si bien vers eux, qu'ilz ne sçavoient desirer rien de mieux de luy; car, de tous les traictés, entrecours, et trafiqs de ses païs il offroit cella mesmes aux Anglois que ses prédécesseurs leur avoient, de tout temps, concédé, sans diminution quelconque; et encores avec des privilèges davantage, s'ils en demandoient; et, pour le regard des prinses, et aultres différants, d'en fère entièrement comme ils voudroient; touchant à son armée de mer et à ses forces, qu'elles seroient pour servir et non pour nuire, en façon que ce feust, à leur Mestresse, ny à son royaulme; et que, mesmes, le dict comte entendoit que don Bernardin avoit charge d'offrir parti à la dicte Dame, ne voullant poinct dissimuler au dict de La Mothe Fénélon, que indubitablement il seroit bien venu en ceste cour.

Là dessus, il vint bien à propos au dict Sr de La Mothe Fénélon qu'il eût à demander audience, laquelle il n'obtint pas pourtant, sans que les partisants d'Espaigne débatissent assez qu'elle debvoit estre premièrement octroyée au susdict don Bernardin, lequel la demandoit en mesmes temps, par ce, disoient ils, qu'il venoit de loing. Néantmoins le dict de La Mothe Fénélon luy feust préféré, et mit peyne, avec une lettre du Roy, du XVe de juin, de Cracovia, et une aultre que la Royne, sa mère, escripvoit, de sa main, à ceste princesse, de la remestre en quelque bien bonne disposition vers eux; et ne cogneut le dict Sr de La Mothe Fénélon qu'elle se réservât que une seule chose: c'est que, si Leurs Majestez Très Chrestiennes se voulloient tant laisser posséder aux princes estrangers, ou bien à ceux des leurs, lesquels elle ne pouvoit avoir sinon fort suspects, se souvenant qu'ils avoient peu interrompre le mariage d'entre le Roy et elle, et qu'ils voulleussent tant deppendre de leurs advis et persuasions, qu'elle ne peût rien establir avec Leurs majestez mesmes, sans danger d'estre bientost renversée par les aultres, qu'indubitablement elle ne sçauroit se commettre à leur amitié. Sur laquelle audience le dict ambassadeur fit une bien ample dépesche à Leurs Majestez Très Chrestiennes, du XXIIIe du passé.