Correspondance diplomatique de Bertrand de Salignac de la Motte Fénélon, Tome Sixième Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575

Part 15

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Madame, j'ay envoyé devers le comte de Lestre le Sr Acerbo pour le prier de troys choses: l'une, qu'il voulût oster, d'entre la Royne d'Angleterre et moy, cette difficulté qu'elle faysoit de ne me vouloir recevoyr comme ambassadeur, luy ayant à dire une chose fort expécialle et d'importance que Vostre Majesté luy mandoit; l'aultre, de m'advertyr en quelle disposition elle estoit demeurée vers Voz Majestez et vers la France, après qu'elle eût ouy le rapport de ceulx de son conseil, sur ce qui s'estoit passé naguyères entre eulx et moy; et la troysiesme, qu'il promît ardiment à la dicte Dame, sur la parolle de Vostre Majesté, que la confirmation de la ligue avec le Roy, vostre filz, s'en suyvroit, tout ainsy qu'elle l'avoit eue avec le deffunct, son frère, et que je luy en obligeoys ma vye; et plusieurs aultres bonnes parolles et promesses au dict comte pour l'eschaufer, plus que jamays, au party du Roy, et de ne se laysser surmonter ny aulx partisantz d'Espaigne, ny aulx passionnez protestans.

A quoy, après avoyr conféré avec la dicte Dame, il m'avoit mandé, comme de luy mesmes, qu'il me prioit de n'estre point marry, si je ne pouvois estre receu comme ambassadeur, car, à la vérité, je ne l'estois poinct; et s'il advenoit que quelque chose se trettât avecques moy, en celle qualité, que tout cella seroit de nulle valeur; mais qu'il me respondoit, sur son honneur, si je venois trouver la dicte Dame, qu'elle ne me tiendroit en aultre lieu et rang que comme elle avoit accoustumé, bien que non d'ambassadeur;

Et, au regard de ce qui s'estoit passé entre ceulx du dict conseil et moy, qu'après que luy et milord trézorier, et les deux secrettères, en avoient eu rendu compte en bien bonne sorte à la dicte Dame, elle avoit dict que ma responce luy sembloit telle que de plus honnorable ne s'en pouvoit fère, ny qui fût plus pleyne de satisfaction; et qu'elle avoit lors faict arrester, en son dict conseil, que, premier que d'innover rien aulx trettés d'entre le Roy et elle, ny attempter rien contre les Françoys, qu'on attandroit de voyr s'il sortiroit aulcun effect des bonnes parolles et déclarations que je leur avoys faictes; vray est que ceulx, qui nous estoient peu amys, avoient tant faict qu'il avoit esté réservé, au cas que les violences continuassent de nostre costé, et que les Anglois fussent maltraictés en France, et déprédés par les Françoys, et qu'on ne leur fît quelque satisfaction du passé, qu'on leur permettroit de se revencher sur mer, et prendre leur récompense sur les dictz Françoys, ainsy qu'ilz la pourroient avoyr: qui pouvois penser que leur seroit chose assez aysée, mais mal convenable à l'amytié;

Et que la dicte Dame avoit dict, tout hault, que Vous, Madame, vous estiez trompée et circonvenue vous mesmes, d'avoyr prins tout aultrement l'intention d'elle qu'elle n'estoit; car prioit à Dieu de la punir très griefvement si elle avoit pensé, ny consenty jamays, à chose qui deût offancer le feu Roy, vostre filz, ny vous, ny troubler aulcunement voz affères; et que, s'il luy apparoyssoit que, quelz que ce soient en France, de ceulx que vous aviez suspectz, eussent vollu rien attempter contre la personne du feu Roy ny contre la vostre, ny contre l'estat, que ce seroit elle qui solliciteroit très instammant qu'on leur tranchât la teste;

Que, quand à respondre, sur la parolle de Vostre Majesté, de la confirmation de la ligue à la dicte Dame, qu'il s'y employeroit très volontiers, car c'estoit chose qu'il desiroit infinyement, et espéroit qu'elle l'accepteroit, et ne s'en monstreroit ny refuzante ny dédaigneuse, pourveu qu'elle en fût honnestement recherchée;

Et qu'au reste, il n'estoit besoing que, par nouvelles persuasions et promesses, je le sollicitasse au party du Roy, car il s'estoit desjà déclaré tant parcial françoys, en toutes les compétences d'entre les deux maysons de France et de Bourgoygne, qu'il sçavoit n'avoyr, aujourd'huy, ung plus capital ennemy au monde que le Roy d'Espaigne; et que les Protestantz n'avoient guyères meilleure opinyon de luy, en ce qui concernoit Voz Très Chrestiennes Majestez, car estoient bien advertys que, sur les diverses instances que j'avoys souvant faictes à la dicte Dame contre eulx, ce avoit esté luy qui l'avoit, en temps et lieu, tousjours faicte résouldre de ne les assister ny d'argent, ny d'hommes, ny de monitions, ny d'aultres moyens, pour soustenir la guerre; et que mesmes, aussytost que j'avoys eu dernièrement faict ma plaincte à elle du comte de Montgommery, qu'il l'avoit induyte de deffendre que, de quinze centz hommes, les mieulx choysis d'Angleterre, lesquelz estoient desjà secrettement enrollez pour aller trouver le dict comte en Normandye, il n'y en passât ung seul; dont luy reprochoient que la ruyne de ce pouvre gentilhomme, et de toutz ceulx de leur religyon au dict pays, s'en estoit ensuyvie; et, nonobstant que la France se monstrât très ingrate en son endroict, et que les meffiances et souspeçons, que Vostre Majesté avoit prinses de luy, fussent de très maulvayses récompanses de ses bons, voyre souveraynement bons, offices passez, qu'il ne layrroit pourtant de les continuer encores meilleurs et plus fervans que jamays; et qu'il me promettoit que bientost je m'en appercevroys.

CCCXCVe DÉPESCHE

ET PREMIÈRE AU ROY TRÈS CHRESTIEN HENRY IIIe

--du XXIIIe jour de juillet 1574.--

(_Envoyée exprès jusques à Calais par Jehan Volet._)

Remerciemens de l'ambassadeur au roi.--Heureux effet produit à Londres par la nouvelle que le roi a quitté la Pologne.--Audience.--Desir d'Élisabeth de continuer le traité d'alliance.--Détails de l'audience.--Communication d'une lettre écrite par la reine-mère.--Satisfaction d'Élisabeth.--Protestation qu'elle ne conserve aucun ressentiment au sujet des plaintes qu'elle a faites.--Réclamation des seigneurs du conseil à l'égard des prises.

AU ROY.

Sire, j'ay, avec révérance et respect, très humblement baysé la lettre qu'il a pleu à Vostre Majesté m'escripre, de Cracovia, du XVe du passé, laquelle m'a esté d'une souverayne consolation; et m'a confirmé, quand au trespas du feu Roy, vostre frère, cella mesmes que j'en avoys indubitablement veu, que la dolleur avoit d'aultant plus faict d'impression dans vostre cueur que plus vous l'aviés magnanime, généreulx et royal, sellon qu'à tels est tousjours la douleur plus naturelle, et l'humanité plus familière, que n'est aulx aultres. Et semble qu'avez voulu davantage augmenter vostre regret par la recordation de l'amityé qu'il vous portoit, et des advantages que, de son vivant, il s'estoit efforcé de vous donner en son royaulme; en quoy vous avez bien fort honnoré la mémoyre de luy, et orné grandement vostre réputation, et apporté beaucoup de soulagement au grand mal que nous portions de sa mort. Qui vous promects bien, Sire, qu'il seroit encores plus grand et insupportable, sans l'assurance, que nous donnez, de vostre brief retour; dont je prie Dieu qu'il vous veuille ramener sain et sauf, bientost, aulx vostres, et rendre vostre règne très heureux, et très heureux le fère sentir à ceulx à qui venés naturellement commander.

Il n'est pas à croyre combien d'inconvénientz et de désordres se préparoient au monde pour l'opinyon, que quelques ungs avoient, qu'on vous deût susciter des empeschementz et des difficultez non petites en Pouloigne, pour ne vous en laysser partir de longtemps. Et est certain que voz affères, et ceulx de la France, commançoient d'en venir, icy, aussy bien qu'aillyeurs, à quelque mespris, et moy en assés de défaveur; mais je vous puis dire que la seule nouvelle de vostre arryvée en Autriche, les a, en l'endroict de ceste princesse, plus relevez que jamays, laquelle, à dire vray, ne s'est jamays esloignée de sa bonne inclination. Et ne se pourroit desirer une plus ouverte signiffication de grand contantement que celluy, qu'elle a monstré avoyr, de la lettre de Vostre Majesté, laquelle je luy ay présentée, le XXe de ce moys, avec voz très affectueuses et très cordialles recommandations à toutes ses bonnes grâces; et elle l'a fort volontiers et attentivement leue.

Et, luy ayant, après, touché les poinctz de celle que Vostre Majesté m'adressoit, desquels elle a fort gousté celluy qui l'assure de la continuation de vostre amityé, et de vous trouver non moins entier et persévérant vers elle que le feu Roy l'a tousjours esté jusques à son trespas, elle m'a respondu qu'elle confessoit d'avoyr extrêmement senty la mort du dict feu Roy, comme d'ung fort grand et fort esprouvé amy, qu'elle avoit perdu; mais que, maintenant, le playsir ne luy estoit moindre de voyr que, en la mesme place, elle avoit recouvert ung aultre amy, qui n'estoit dissemblable, ny de rien inférieur au premier; et que, de nulle part du monde, luy eût peu venir chose, en ce temps, qui plus luy eût apporté de vray contantement que faysoit vostre lettre, et l'assurance de vostre amytié, et la nouvelle de vostre brief retour, et la confirmation de la régence de la Royne, vostre mère, et la continuation de ma légation, icy, auprès d'elle: qui estoient choses, desquelles elle me prioit de vous en rendre, de par elle, le plus grand mercys que je pourrois, attendant qu'à vostre arryvée en France elle vous en envoyât davantage, par ung de ses milords, espéciallement remercyer: lequel satisferoit aussy aulx aultres honnestes debvoirs qu'elle sçavoit estre tenue vous rendre, sur le trespas du feu Roy, et sur vostre heureulx advènement à la couronne, sellon qu'elle s'en vouloit dignement acquiter, le plus qu'elle pourroit, pour l'honneur et grandeur de Vostre Majesté, et pour vous donner une non moins assurée confirmation de son amityé, qu'il vous playsoit l'assurer de la vostre; avec plusieurs aultres parolles et plusieurs démonstrations qui ont semblé procéder d'une vrayement bonne affection.

Mais je ne metz icy le tout, affin que je ne préocupe la légation de celluy qu'elle vous doibt bientost envoyer; et adjouxteray seulement que je remercye très humblement Vostre Majesté du favorable jugement, que sa lettre faict de mon service passé, et de la bonne opinyon qu'il luy plaist prendre de celluy de l'advenir. Qui vous promectz bien, Sire, que je n'ay dressé, ny dresserai jamays, l'heur et la félicité de ma vye à nul meilleur but, au monde, que de vous en pouvoir fère qui vous soit agréable; et ay réputé à grand honneur qu'il vous ayt pleu ainsy, de loing, me continuer en ceste charge jusques à vostre retour, après lequel je vous supplie très humblement avoyr tant de compassion de moy que de m'en retirer, et m'octroyer tant de grâce que je puisse aller voyr la face de Vostre Majesté, et luy bayser très humblement les mains, ainsy que très humblement je les luy bayse, d'icy en hors, de toute l'affection de mon cueur; et prie le Créateur qu'il vous doinct, etc. Ce XXIIIe jour de juillet 1574.

A LA ROYNE, RÉGENTE.

Madame, la lettre du Roy, vostre fils, a esté singullièrement bien receue de ceste princesse, et nonobstant qu'à l'ouverture d'icelle, ainsy qu'elle a jetté l'œil sur le seing, elle ayt ung peu soupiré de ne trouver plus _Charles_, elle n'a layssé de prononcer fort gracieusement que c'estoit maintenant ung _Henry_ qu'elle y trouvoit. Et a leu tout du long, avec son grand plésir, et bien curieusement, la dicte lettre, et m'a très volontiers accepté en la continuation de ceste charge, avec plus de faveur qu'elle ne m'avoit jamays faict, dont je metz sommayrement en la lettre du Roy ce que, pour ce regard, elle m'a respondu; ayant davantage recueilly de ses propos, qu'encor qu'elle ne soit _lyonne_, elle ne layssoit d'estre yssue et tenir beaucoup de la complexion du _lyon_, et que, sellon que le Roy la traictera doulcement, il la trouvera doulce et traictable, aultant qu'il le sçauroit desirer; et s'il luy est rude, elle mettra peyne de luy estre le plus rude et nuysible qu'elle pourra. Et s'est eslargie en aulcuns poinctz qui seroient longs à mettre icy; lesquels néantmoins elle me les a bien voulu fère sonner: et m'a prié de vous en mander ung entre aultres qu'elle estime le plus considérable, mais je l'ay supliée qu'elles mesmes le vous voulût escripre.

Et ay suivy à luy dire que j'avoys à luy toucher d'ung aultre faict, qui estoit de très grande importance, comme de celluy d'où avoit à dépandre l'establissement ou la ruyne de toutz les fondementz de l'amityé qui se pouvoit espérer pour jamays entre ce jeune prince, nostre nouveau Roy, et elle; et lequel, s'il n'estoit remédié, pourroit engendrer de la meffiance beaucoup entre eulx, pour les conduyre à des discordes et malcontantements, qui, petit à petit, les feroient, possible, tomber en ropture. Et de tant que cella estoit au long fort bien déduict en une lettre de Vostre Majesté du XXe du passé, en laquelle toute la conception de vostre cueur estoit clèrement expliquée, il estoit expédient, ou qu'elle prînt la peyne de la voyr, ou qu'elle eût la patience de l'ouyr lire.

Et, là dessus, s'estant rendue fort attentifve, avec quelque esbahyssement que ce pouvoit estre, m'a prié que je luy voulusse lyre la dicte lettre, ce que j'ay faict; et ayant layssé le premier article, qui estoit en chiffre, j'ay commancé en l'endroict où est dict: _J'ay sceu certaynement que aulcuns, qui sçavent beaucoup du secret de la Royne d'Angleterre, se sont layssez entendre_, etc., jusques à la fin du propos, qui concerne le malcontantement qu'on vous a dict qu'elle avoit du Roy, de ce qu'on luy avoit rapporté qu'il avoit mesdict d'elle. Et m'estant arresté là dessus, pour entendre ce qu'elle me diroit, s'estant trouvée ung peu surprinse, et n'avoyr encores bien preste sa responce, elle m'a prié d'achever le reste de la lettre, s'il y avoit chose dont j'eusse à luy parler.

Et ainsy j'ay continué les aultres articles, qui estoient de l'espérance de la paciffication, des exploicts qui se faysoient cependant en la guerre, du faict de Mr le maréchal de Dampville, de la maladye de Mr le maréchal de Cossé, de vostre bon desir à la justiffication de Mr de Montmorency et du dict Sr de Cossé, de l'exécution du comte de Montgommery et du faict des pleinctes des marchandz; sur toutz lesquelz poinctz nous avons longuement discouru. Mais j'ay ramené, le plus tost que j'ay peu, le discours à silence, affin de retourner au premier article, dont elle m'a prié que je le luy voulusse encor lyre ung coup.

Et puis m'a dict que, quand bien elle auroit esté cy devant offancée, ceste lettre luy apportoit maintenant tant de satisfaction qu'elle avoit occasion de demeurer contante, et qu'elle n'avoit point sceu que le Roy eût mesdict d'elle, car elle ne luy en avoit jamays donné occasion, ny il n'en avoit eu le subject, ny, comme elle pensoit, aussy la volonté; mais qu'elle ozoit bien dire qu'il l'avoit peu traicter plus honnorablement qu'il n'avoit faict, car indubitablement elle avoit eu l'intention et la volonté très bonnes vers luy, de l'espouser, de bon cueur, et n'avoit attandu autre chose sinon qu'il fît quelque déclaration de se contanter de sa religyon en privé; et que lorsqu'elle pensoit l'avoyr aulcunement eue, et qu'elle s'estoit tant advancé que d'envoyer ung de ses conseillers, avec exprès pouvoir, pour conclurre le propos par dellà, il s'estoit trouvé qu'il avoit prins une aultre bien contrayre résolution. En quoy elle ne vouloit pourtant ny pouvoit justement le blasmer d'avoyr évité le mariage avec une vieille; mais elle me tournoit dire, de rechef, que la bonne affection et la bonne façon, dont elle avoit procédé vers luy, méritoit qu'il eût ung peu plus d'honneste respect à elle.

Je luy ay réplicqué ce que j'ay estimé propre pour luy ramantevoyr que les difficultez avoient tousjours procédé d'elle, et de ceulx qui, pour elle, avoient manyé le propos; et qu'il n'avoit tenu, sinon à elle mesmes et à eulx, que ce prince n'eust esté tout sien. Et m'a semblé, Madame, qu'elle a eu bien agréable la recordation d'aulcunes choses qui avoient passé en cella; qui luy ont faict remettre sur aulcuns gracieulx propos, qui ont donné une fort gracieuse fin à cestuy cy.

Et lors je luy ay présentée la lettre que Vostre Majesté luy escripvoit, laquelle, quand elle a veu qu'elle estoit toute de vostre main, m'a demandé si je sçavoys de quoy ce pouvoit estre; et je luy ay respondu que non, mais que, si c'estoit de chose qui procédât de mon advertissement, j'estois là tout prest pour en respondre.

Elle m'a lors appellé à lyre avec elle la dicte lettre et n'en a perdu ung seul mot, et s'est fort arresté sur ce que Monseigneur le Duc vous avoit revellé la praticque, et sur le poinct du secrettère, et de ce que vous affermiez qu'il ne parloit que de luy mesmes, et de la part d'aulcuns turbulans qui y mestoient les noms des deux princes, affin qu'elle y adjouxtât plus de foy, et de ce que vous luy aviez bien voulu escripre fort confidemment toute ceste hystoyre, affin qu'elle ne se layssât tromper d'une si meschante négociation. Et ayant longuement poisé toutz ces poinctz, et iceulx releus plus de trois foys, avec diverses contenances, elle a appellé le comte de Lestre qui s'est venu mettre sur un genoul devant elle; dont je me suis levé.

Et, après qu'ilz ont eu conféré une petite espace de temps, s'en estant retourné, elle m'a rappellé et m'a faict rassoyr. Puis m'a dict, que c'estoit, à ce coup, que Vostre Majesté s'estoit portée en vraye et naturelle mère vers elle, et luy avoit monstré ung très expécial signe de grande amityé, dont elle vous en remercyoit de tout son cueur; et ne s'esbahyssoit plus, si vous aviez eu de la souspeçon beaucoup, bien que, pour ne la vous augmenter davantage, elle avoit différé de vous envoyer ung gentilhomme, qui estoit tout prest, pour vous aller fère la condoléance du feu Roy, vostre filz; et que, si plus tost elle eût eu vostre lettre, indubitablement elle l'eût faict partir, mais que désormays elle feroit de tout ung, d'envoyer ung milord vers le Roy, vostre filz, et vers vous, aussytost qu'il seroit arryvé; et qu'elle estoit bien ayse que Monseigneur le Duc se fust ainsy acquitté du debvoir de bon filz à vous réveller ce qu'il sçavoit, ainsy que nature l'obligeoit de le fère, et que c'estoit de luy que vous pourriés sçavoyr si elle luy avoit faict proposer chose aulcune qui fût contre Voz Très Chrestiennes Majestez, ny contre le repos de vos affères; et qu'elle ne cognoissoit le secrettère ny nul de toutz les serviteurs de son ambassadeur, mais qu'elle s'enquerroit qui il pouvoit estre, pour le fère bien chastier; et vous prioit d'approfondir davantage le dict affère, affin de luy en pouvoir fère plus grande communicquation; et que vous pouviés croyre qu'elle ne se layrroit circonvenir à fère jamays chose qui vous peût offancer; et vous respondroit plus amplement par une sienne lettre, affin de vous donner aultant de satisfaction d'elle, en cest endroict, comme vous luy en aviés faict recevoyr par celle que vous luy aviez escripte.

Je l'ay infinyement remercyé de sa bonne et vertueuse dellibération, et n'ay rien oublyé de ce que j'ay estimé pouvoir servir pour luy fère voyr que, non seulement elle debvoit sçavoyr gré, mais qu'elle se debvoit réputer grandement attenue à Vostre Majesté de cest advertissement.

Et, après ce propos, nous sommes entrés en devis de don Bernardin de Mandossa, duquel elle m'a dict qu'encor qu'il l'eût bien fort faicte presser de son audience, qu'elle la luy avoit néantmoins remise après la mienne, et qu'elle pensoit qu'il ne venoit poinct pour parler pour la France.

Je luy ay respondu que je ne faysois doubte qu'il ne vînt pour remettre sur la parciallité de Bourgoigne, mais, de tant qu'elle mesmes estoit le chef de la part françoyse par deça, que je la supplyois de maintenir et deffendre bien ce party, duquel elle se prévaudroit mieulx que de nul aultre de la Chrestienté.

Et, sur ce, m'estant licencié d'elle, les seigneurs du conseil m'ont détenu quelque temps, sur la déclaration qu'ilz m'avoient auparavant faicte en ceste ville, et dict qu'ilz verroient qu'est ce que réuscyroit de la bonne et honnorable responce que je leur avoys rendue, car entendoient que les désordres et injures continuent plus grands que jamays sur leurs subjectz, et que freschement ung vaysseau de guerre du Hâvre de Grâce avoit pillé ung navyre marchand anglois qui venoit de Roan, quasy sur l'emboucheure de la rivyère de Seyne. Dont le sieur de Walsingam m'a baillé une nothe de leurs pleinctes, avec la marque, en marge, de celles où ilz desireroient estre principallement pourveu. Dont je vous supplye très humblement, Madame, mander en Picardye, Normandye, Bretaigne et la Guyenne, qu'on m'envoye aussy ung rolle des pleinctes des subjectz du Roy, aulxquelles il n'a esté satisfaict par deçà, et ung extrêt des jugementz donnés, depuis dix ans en çà, au prouffit des Anglois, avec actuelle restitution, parce qu'on exagère fort à ceste princesse que je ne luy en pourrois fère apparoir d'une seule, et que ses subjectz sont mesprisez et très maltraictés en France. Et sur ce, etc.

Ce XXIIIe jour de juillet 1574.

La dicte Dame m'a dict qu'elle a commandé de préparer les obsèques du feu Roy, vostre filz, dont Vostre Majesté me commandera si j'auray à m'y trouver, et si je assisteray au service, et à la cérimonye, qui s'y fera sellon la religyon receue en ce royaulme.

CCCXCVIe DÉPESCHE

--du XXVIIIe jour de juillet 1574.--

(_Envoyée exprès jusques à Calais par Jehan Monyer._)

Audience accordée à don Bernardin de Mendoce envoyé du roi d'Espagne.--Gracieux accueil qui lui est fait par la reine et par les seigneurs de la cour.--Déclaration d'Élisabeth qu'elle ne mettra pas sa flotte en mer.--Promesse d'une satisfaction sur la plainte de la reine-mère contre le secrétaire de l'ambassadeur d'Angleterre en France.

A LA ROYNE, RÉGENTE.

Madame, je n'ay si tost esté party d'avec la Royne d'Angleterre, de Redinc, le XXe de ce moys, que don Bernardin de Mendossa y est arryvé, lequel a esté honnorablement receu, et elle luy a donné fort bénigne et fort favorable audience, aultant de foys et si longuement qu'il l'a desiré. Et s'est sa légation explicquée, pour la pluspart, en la salle de présance, où les principaulx de la court et ceulx du conseil sont intervenus à voyr comme il a présenté les lettres du Roy, son Maistre, et qu'il a requis la continuation de l'amityé, et qu'il a faict le mercyement de la bonne responce qu'elle avoit rendue, touchant l'armée d'Espaigne, d'en avoyr accordé le passage libre, et l'entrée, et refraychissementz, dans les portz de ce royaulme; et comme il luy a offert les angloys qui avoient esté prins en Flandres, ainsy que le grand commandeur les avoit desjà faictz reconduyre par deçà; desquelz il n'imputoit nullement à elle, mais à leur propre affection ce, qu'ilz avoient suyvy le prince d'Orange, ainsy qu'il y avoit bien, parmy leurs compagnies hespaignols, aussy des gentilshommes angloys, vaillantz et de grand cueur; qui cherchoient, les ungs et les aultres, de voyr la guerre; et que le Roy, son Maistre, ne desiroit rien tant que de renouveller et confirmer plus estroictement que jamays avec elle les anciennes amityés et alliances de Bourgoigne, sellon qu'il avoit mandé aulx députés de Flandres, qui estoient icy, qu'ilz eussent à composer, commant que ce fût, avec elle et avec ses subjectz, ces derniers différends des prinses, en la façon qui plus la pourroit contanter.