Part 12
Et vous diray cependant, Madame, qu'elle et ceulx de son conseil sont, chascun jour, depuis le matin jusques au soyr, à dellibérer qu'est ce qu'ilz ont à fère, et comme ilz ont à se comporter au passage de l'armée d'Espaigne, mesmes que le comte d'Esmond, par la challeur d'icelle, monstre de renforcer ses entreprises et combatz en Irlande avec plusieurs bons succès, et qu'on assure fort que Me Stuqueley a charge de huict navyres en la dicte armée; ce qui faict que la dicte Dame et les siens l'ont davantage suspecte, et la redoubtent beaucoup. A l'occasion de quoy ont mandé en divers portz de ce royaulme d'armer, en dilligence, grand nombre de navyres particulliers, oultre ceulx de la dicte Dame, et commandé de fère la monstre généralle partout, et encores des descriptions particullières de certain nombre de soldatz, ez endroictz plus propres à fère les embarquementz, et pour estre prestz à deffandre les descentes. En quoy, parce que, nonobstant le grand souspeçon qu'ilz monstrent avoyr de la dicte armée, les agentz du Roy d'Espaigne ne layssent de négocier ordinayrement avec eulx, et d'estre fort bien et favorablement receus en ceste court, et qu'il ne se voit ès parolles et démonstrations, de l'ung costé ny de l'aultre, apparance quelconque que de toute amityé; aussy que je sçay bien que, sur la résolution de leur armement, ilz ont mis en avant plusieurs considérations des choses de France, et que les minystres françoys, qui sont icy, et aulcuns, de la part des eslevez, ne cessent de négocyer, toutz les jours, avec eulx; et que mesmes le cappitayne Montdurant et ceulx de sa troupe ont envoyé offrir leur service à la dicte Dame, je ne puis fère que je n'aye grande meffiance de leur susdict armement. Dont je me suis bien fort resjouy, Madame, d'avoyr veu, par vostre dépesche du IIIe du présent, qu'ayez envoyé, de bonne heure, pourvoyr au long de la coste de dellà; et supplieray encores très humblement Vostre Majesté qu'avec l'advis, que je pense bien que y manderez, du passage de l'armée d'Espaigne, il vous playse y fère refrayschir celluy de cest appareil d'Angleterre, affin qu'on ayt à s'y tenir fort soigneusement sur ses gardes.
L'ambassadeur d'Angleterre a escript, du VIe du présent, beaucoup de nouvelles, et entre aultres que le trouble et le souspeçon croyssoit tousjours, de plus en plus, en vostre court, et que Vostre Majesté s'en trouvoit en une fort grande perplexité, bien que, pour le dissimuler, vous mandiés souvant aulx ambassadeurs, et principallement à luy, et au cappitaine Leython, de bien honnestes et courtois messages, et monstriés de desirer l'amityé de la Royne, leur Mestresse, bien qu'à dire vray, ilz cognoissent que vous vous meffiez assez d'elle; que, sur quelques parolles que le feu Roy avoit dictes à son trépas, vous vous estiez attribué l'administration du royaulme, de vostre propre authorité, et aviez faict sortir voix que le Roy de Pouloigne seroit bientost de retour, mais que ceulx, qui entendoient l'ordre du pays, et qui en estoient, n'a pas longtemps, revenus, assuroient qu'on ne le layroit partir jusques après l'élection d'ung nouveau Roy; que vous estiés plus rigoureuse, que jamays, à Monseigneur, vostre filz, et au Roy de Navarre, leur ayant faict redoubler les gardes, et faict boucher les fenestres de leurs chambres, qui regardoient hors du logis, et aviez faict prendre Bonacorsy, non pour faulte qu'il eût faicte, mais parce que Mon dict Seigneur l'aymoit, et se fyoit de luy, affin d'intimyder ses aultres serviteurs; que vous estiés après à dépescher Mr le jeune Lansac en Allemaigne pour aller obtenir le saufconduict du passage du Roy de Pouloigne; et que Mon dict Seigneur le Duc et le Roy de Navarre avoient envoyé, l'ung Mr d'Estrée, et l'aultre Mr de Mioncens, saluer, de leur part, le Roy de Pouloigne pour Roy; que le Sr de La Noue, après avoyr receuilly deux mille harquebouziers de Gascoigne, avoit si entièrement deffaict la troupe de Mr de Montpensier, qu'à peyne s'estoit le dict seigneur peu saulver; et qu'on avoit admené le comte de Montgommery devant St Lô et Carantan, pour fère rendre ces deux places, mais que ceulx de dedans n'en avoient tenu compte, et continuoient de se deffendre gaillardement.
Depuis cella, Madame, le jeune Quillegreu a apporté, ainsy que j'entendz, que Mr le mareschal de Retz, après beaucoup de difficultez qu'il avoit trouvé en Allemaigne, estoit enfin arryvé, et ne s'entendoit encores quel effaict avoit prins sa négociation avec les princes protestantz; que Mr de St Suplice et Mr de Villeroy estoient revenus de Languedoc, avec peu ou poinct d'espérance de paciffication, ce qui vous mettoit en grand peyne; et que, de rechef, vous aviez renvoyé par dellà, ensemble une lettre, prétandue du comte Palatin au Sr de La Noue, par l'abbé Gadaigne, et la carte blanche, aulx ungs et aulx aultres, pour leur accorder tout ce qu'ilz demanderoient; et que, pour couvrir ung peu l'estroicte garde que teniés sur Monseigneur le Duc et le Roy de Navarre, vous les meniés en conseil, et quelquefoys promener jusques aulx Tuylleries.
Je verray, Madame, de quelz termes et de quelles démonstrations ceste princesse m'usera, affin de vous en advertyr incontinent, ensemble de ce que je pourray descouvrir d'aulcunes allées et venues, qui se sont faictes, et qui se continuent encores à présent, avec plus de dilligence que jamays, du prince d'Orange à la Rochelle, et de la Rochelle vers luy; et dont les messagers viennent rapporter et conférer tousjours le tout avec aulcuns de ce conseil, comme, encores de présent, ung gentilhomme de Liège, serviteur du dict prince, est, depuis deux jours, arryvé du dict lieu, de la Rochelle; qui passera vers luy, aussytost qu'il aura esté expédyé de ceste court. Et sur ce, etc. Ce XVIIIe jour de juing 1574.
Tout présentement, je viens d'estre adverty, de bon lieu et seur, que le Roy d'Espaigne mène chaudement la practique d'avoyr le Prince d'Escosse entre ses mains, et qu'en son armée y a charge, expressément commise, de tenter si cella se pourra effectuer. J'en esclarciray davantage Vostre Majesté par mes premières; mais cependant je la supplye très humblement de regarder comme y debvoir pourvoyr.
Encore, depuis ce dessus, l'on me vient de dire qu'il y a une entreprinse sur Callays et sur Bolloigne; dont je mande aulx deux gouverneurs d'y prendre garde; et sera bon, Madame, que leur envoyez quelque renfort.
CCCLXXXVIIIe DÉPESCHE
--du XXIe jour de juing 1574.--
(_Envoyée exprès jusques à Calais par Jehan Monyer._)
Audience.--Communication officielle de la mort du roi et de la régence de la reine-mère.--Offre faite au nom de Catherine de continuer la ligue.--Condoléance de la reine d'Angleterre.--Son desir de maintenir l'alliance.--Emportements d'Élisabeth au sujet des mesures prises en France après la mort du roi.--Sa déclaration qu'elle considère les pouvoirs de l'ambassadeur comme expirés.--Protestation de l'ambassadeur contre cette détermination.--Nouvel avis d'une entreprise formée contre l'une des villes de la côte de France.
A LA ROYNE, RÉGENTE.
Madame, je viens de fère la condoléance de la mort du feu Roy, vostre filz, à la Royne d'Angleterre, et de luy représanter toutes les particullarités que, par plusieurs de voz dépesches, depuis cest accidant, il vous a pleu me commander de luy dire; et l'ay infinyement remercyé des honnorables et vertueux propos, et des vrayes démonstrations, que desjà elle m'avoit envoyé signifier par ung de ses gentilshommes; du grand regret qu'elle en avoit; qui l'ay assuré que j'avoys creu et croyrois, et voulois bien croyre, sans aulcune difficulté, qu'il estoit grand, parce qu'une princesse, ornée de tant de vertu et d'humanité comme elle, ne pourroit pas fère qu'elle ne sentît beaucoup le trespas de ce prince, qui luy estoit frère d'estat, et de voysinance, et d'affection, et de toute perfection d'amityé, aultant que s'il luy eût esté propre germain, ainsy que les quatorze ans de son règne luy avoient donné bonne preuve que nulle occasion, ny persuasion, ny instigation, l'avoient jamays peu mouvoyr de la vraye amityé qu'il luy portoit; ains s'estoit tousjours confirmé à la recherche du parantage, et de plus de confédération et d'intelligence que nul de toutz les aultres princes de son alliance, et qu'en effet, elle avoit perdu le plus certain et le meilleur, et le plus grand, de toutz ses amys; et que Vostre Majesté qui, mieulx que nul aultre, sçaviés ce qu'il en avoit dans le cueur, comme celle qui le luy aviez dressé, et le luy teniez tousjours bien incliné à cella, et qui vous trouviés maintenant outrée de ceste grande perte, jugiés bien que vostre condoléance en estoit bien adressée à elle, et estoit très convenable entre vous deux; dont m'aviés commandé de la luy fère trop plus expresse, et plus grande, que n'aviés pas donné charge de la fère semblable à nul autre prince ni princesse de la Chrestienté. Et, là dessus, luy ayant racompté aulcunes choses de la qualité de son mal, et comme le bon sens et la mémoyre, et la parolle, ne luy avoient manqué jusques à l'extrême souspir, et qu'après avoyr satisfaict aulx pitoyables offices de ce monde, d'avoyr demandé pardon à Vostre Majesté, d'avoyr, avec grand amour et charité, recommandé la Royne, sa femme, avoyr dict le dernier adieu à Monseigneur, son frère, à la Royne de Navarre, sa seur, au Roy de Navarre et aultres Princes; et avoyr fort dignement parlé de son estât, et du regret qu'il avoit qu'il n'eût esté plus soulagé de son temps, et qu'il ne le pouvoit laysser plus paysible, il avoit achevé ses derniers actes par des parolles si sainctes, invoquant tousjours Dieu, et par des gestes si paysibles et le visage si composé, avec ung si doulx trespassement, que ceulx, qui y avoient assisté, pleins de larmes, voyantz une si saincte et si chrestienne mort, n'avoient nullement doubté de son salut, ny de sa vye plus heureuse et perdurable;
Et qu'avant trespasser, il vous avoit très instamment priée, et vous avoit adjurée, de vouloir prendre l'administration du royaulme, jusques au retour du Roy de Pouloigne, son frère, à qui, de droict, il appartenoit; ce que Vostre Majesté, surprinse d'une très véhémente appréhension de ceste perte présente et des grands désordres qui pourroient multiplier dans le royaulme, n'aviés eu rien tant en affection que de vous pouvoir retirer, en quelque lieu solitayre et escarté, pour y passer le reste de voz jours à repos; et que vous en fussiés excusée, sans la considération qu'aviés eue de ne debvoir, en une si importante occasion, défallir à l'amityé que portiés au Roy de Pouloigne, vostre filz, qui véritablement estoit grande, ny refuzer, en ce temps, vostre peyne ny voz bons offices à la couronne de France, à laquelle vous réputiés avoyr très grande obligation; et que, pourtant, vous aviés accepté la dicte administration avec l'assistance que Monseigneur le Duc, vostre filz, et le Roy de Navarre, avoient très cordiallement offert de vous y fère, y concourantz les Princes du sang, et les aultres princes et seigneurs du conseil de l'estat, et la noblesse du royaulme, et les officiers principaulx de la couronne, les gouverneurs des provinces, les parlementz, les bonnes villes, et générallement toutz les meilleurs subjectz du royaulme, avec lesquelz vous espériés conduyre toutes choses par si bon advis et modération qu'il n'y surviendroit poinct de nouvelle altération ny de changement; et de tant que vous sçaviés la bienvueillance qu'elle portoit à ceste couronne, et à ceulx qui en estoient, vous luy aviés bien volu fère toute ceste communicquation pour la prier de vous vouloir bien assister des bons et fermes offices de bonne seur, qu'elle vous pouvoit rendre en ce temps, et de vouloir constamment persévérer ez termes de l'amityé et confédération qu'elle avoit jurée au feu Roy, et au bon propos dont luy et Vostre Majesté l'aviez tousjours pourchassée, sellon que vous sçaviez bien que le desir du Roy, à présent, vostre filz, seroit de renouveller avec elle le dernier traicté de ligue, et l'entretenir inviolablement; et que vous luy promettiés de le luy rendre très ferme et perpétuel amy, et pareillement Monseigneur le Duc très dévot serviteur, et de ne laysser deffallir, tant que vous vivriés, l'amityé de dellà, si elle la vouloit conserver du costé d'elle; et que Mon dict Seigneur le Duc m'avoit commandé de fère aussy à la dicte Dame sa condoléance de la perte qu'il avoit faicte, et luy signiffier l'administration de Vostre Majesté, et l'assistance, et service, qu'il vous y vouloit rendre; ensemble le Roy de Navarre, qui, toutz deux, m'en avoient escript, et m'avoient mandé d'y conformer ma négociation en tout ce que j'auroys à traicter, icy, avec la dicte Dame.
Elle, d'ung visage fort composé à la dolleur, après m'avoyr paysiblement et fort attentivement escousté, m'a respondu qu'elle estoit bien fort marrye que je fusse arryvé au bout de ma légation par ung accidant si lamantable, comme estoit la mort du prince qui m'avoit envoyé; et qu'elle en avoit receu ung ennuy qui surpassoit de beaucoup toutz les aultres plus grands qu'elle eût senty depuis qu'elle estoit royne, pour avoyr perdu ung frère, ung amy, et ung voysin qui luy estoit plus estroictement confédéré que nul aultre prince de la Chrestienté, et de la bienveillance duquel elle avoit la preuve, des quatorze ans que je disois de son règne. Dont je pouvois ardimment bien croyre que le regret, qu'elle m'en avoit envoyé tesmoigner par son gentilhomme, et les larmes qu'elle n'avoit peu contenir, à mon arryvée, me voyant en cest habit de deuil, et oyant mon piteux récit, et celles qu'elle avoit encores aulx yeulx en me faysant ceste responce, n'estoient nullement feinctes; ains procédoient d'une aultant profonde dolleur de son cueur que nulz de ses plus prochains en eussent point jetté; et que, oultre les privées conférances, et les honnestes gratiffications, et familiers complimentz, dont ilz avoient uzé l'ung vers l'aultre, aultant qu'il s'estoit peu fère entre princes absentz, pour contracter une bien fort ferme amityé, elle s'estimoit encor avoyr prins de si bonnes erres de luy qu'elle se tenoit très assurée qu'il eût perpétuellement persévéré vers elle; chose qu'elle ne sçavoit si elle s'en pouvoit promettre de semblable de quiconque luy viendroit à succéder.
Par ainsy n'estoit de merveille si elle le pleignoit amèrement, et que, voyrement, en estoit fort bien et proprement addressée à elle la condoléance que Vostre Majesté luy en faysoit, qui vouloit aussy mutuellement se condouloir avecques vous de ceste mesmes perte, laquelle elle jugoit bien que ne la pouviés sentir petite, parce que celluy que vous aviés perdu estoit très grand, et le premier de voz troys enfans, et celluy qui, jusques à sa mort, vous avoit rendu toute entière obéyssance;
Et, au regard de vostre administration, qu'elle ne sçavoit ce que les loix du royaulme en ordonnoient, et n'en vouloit estre davantage curieuse, s'assurant que Vostre Majesté estoit si vertueuse et prudente que n'en vouldriés rien oultrepasser; et que, pour le bien qu'elle vouloit à la France, elle ne pouvoit estre sinon bien ayse que le manyement en fût venu en vostre main, parce que nul le pouvoit conduyre avec plus d'amour et de foy, ny avec plus de droicture et d'intégrité, que vous, qui estes la mère des deux, qui, l'ung après l'autre, estoient appellés à y succéder, et qui en entendiés mieulx les affères, pour les avoyr longuement manyés, que nul autre qui s'en sceût mesler;
Et, quand à la continuation d'amityé, qu'il vous playsoit luy offrir, qu'elle l'acceptoit de très bon cueur, et vous en remercyoit, aultant qu'il luy estoit possible, et que son ferme propos estoit de ne s'en départir nullement, si ne luy en donniés occasion; qu'elle espéroit, dans troys ou quatre jours, vous dépescher ung gentilhomme pour aller accomplir le debvoir de sa condoléance vers Vostre Majesté, et qu'après que le Roy de Pouloigne seroit arryvé, elle y en envoyeroit ung autre, pour procéder ainsy vers luy, comme elle verroit qu'il procèderoit vers elle, bien qu'à dire vray, elle ne voyoit poinct qu'il peût estre de retour encores de longtemps.
Et, quand à la condoléance de Monseigneur le Duc, elle la voyoit vraye et certeyne, comme de celluy qui avoit faict une grande et fort sensible perte; et que, touchant ung raport qu'on avoit faict, que le Roy, son frère, ne luy avoit monstré si bon semblant, à son trespas, comme au Roy de Navarre, qu'elle estoit très bien advertye que cella estoit faulx, et qu'il ne l'avoit jamays réputé aultre que son très loyal et très obéyssant frère, comme aussy elle l'estimeroit digne de perdre le nom de prince, et de déchoir de tout degré d'honneur et de réputation, s'il avoit non seulement tenté mais pensé jamays chose contre luy, ny contre Vostre Majesté, ny contre le repos de voz affères; et qu'elle louoit grandement l'assistance que luy et le Roy de Navarre vous avoient offert en vostre administration; adjouxtant, avec un soubzrire, que vous aviés bien donné ordre qu'ilz s'en reposassent du tout sur vous; et qu'à ce propos elle me vouloit bien dire qu'on luy avoit rapporté des choses bien estranges, desquelles elle eût esté esbahye, et peu contante, si elle ne se fût tousjours assurée qu'à nul pris Vostre Majesté voudroit jamays changer le gracieux nom de bonne mère en celluy de cruelle marastre.
Et là dessus, Madame, je confesse qu'elle s'est eslargye en des propos ung peu bien véhémentz, lesquelz m'ont rendu hardy de luy ozer aussy uzer de véhémentes remonstrances; lesquelles m'ont semblé, avant que je me soye départy d'avec elle, qu'elles l'ont ramenée à quelque modération. Et je mettray peyne qu'elles produisent encores d'aultres meilleures effectz, s'il m'est possible; bien qu'à dire vray, je trouve la dicte Dame plus picquée et altérée que je ne pensois. Dont de ce qui s'est passé, pour ce regard, entre elle et moy, et de l'intention que j'ay peu nother qu'elle a vers le Roy, à présent, vostre filz, je vous envoyeray bientost ung des miens pour vous en donner compte, ensemble de ce qu'elle m'a respondu à la lettre que luy avés escripte de vostre main, le XXVIIe du passé, et à vostre plaincte des gens de ses ambassadeurs, et sur ce qu'elle vouloit monstrer de tenir ma légation pour expirée: de quoy toutesfoys elle m'a pryé, à la fin, de n'en vouloir rien escripre; et ce qu'elle m'a dict de son armement, lequel véritablement est grand et formidable: qui sont toutz poinctz desquelz elle s'est assez ouverte de parolle et de démonstration.
L'on me confirme, de divers endroictz, ce que je vous ay mandé de certayne praticque sur Callays, et que, quoy que ce soit, il y a entreprinse projectée sur quelque endroict de la coste de dellà; dont je supplye très humblement Vostre Majesté de fère renforcer la garnison du dict Callays, celle de Bouloigne, de Dieppe, du Hâvre et de Cherbourg, et refraychir l'advertissement ez aultres places, sur la mer, qu'on ayt à s'y tenir bien sur ses gardes; car je trouve ceulx cy changés et beaucoup eslevez pour cest armement qu'ilz vont avoyr tout prest. Et sur ce, etc.
Ce XXIe jour de juing 1574.
CCCLXXXIXe DÉPESCHE
--du XXVIIe jour de juing 1574.--
(_Envoyée exprès jusques à la court par le Sr de Sabran._)
Détails de la précédente audience.--Plaintes de l'ambassadeur contre les menées des Anglais attachés aux ambassadeurs en France.--Déclaration d'Élisabeth qu'elle est prête à punir ceux qui seraient coupables.--Assurance donnée par la reine qu'elle n'a conservé aucune animosité contre le duc d'Anjou.
A LA ROYNE, RÉGENTE.
Madame, après la condoléance faicte à ceste princesse, le XXe de ce moys, ainsi que, par mes lettres du jour ensuyvant, je le vous ay mandé, je luy présentay la lettre que, du vivant encores du feu Roy, vostre filz, vous luy aviés, au nom de toutz deux, escripte, de vostre main, laquelle elle leut bien curieusement, et se satisfit assés d'aulcuns honnestes trêtz d'amityé qu'elle y trouva. Et me dict que ce de quoy elle avoit desiré, lors, pouvoir privéement traicter avec Voz Majestez, estoit pour vous fère ouvrir les yeulx sur aulcunes choses qui vous travailloient; desquelles elle eût espéré vous mettre facillement hors de payne, mais qu'estant, à présent, l'occasion passée, cella ne pourroit plus servir de rien: seulement elle vous prioit de croyre que, quand quelque advertissement luy viendroit, concernant les personnes de Voz Très Chrestiennes Majestez et vostre estat, qu'elle ne seroit paresseuse de le vous fère sçavoyr, ainsy qu'elle s'assuroit que ne diffèreriés la semblable bonté vers elle, quand l'occasion s'y offriroit.
Je luy parlay de ces menées, que les gens de ses ambassadeurs s'efforcent de fère par dellà, qui tournoient bien fort à vostre offance et mespris, et au préjudice du repos de l'estat; et lesquelles vous la priés de les fère cesser, et de vouloir qu'entre Vos deux Majestez se continuât et se nourrît tant de vraye et inthyme amityé qu'il ne se peût praticquer rien, au nom d'elle, en France, ny pareillement, au nom de Voz Majestez Très Chrestiennes, par deçà, sans une mutuelle et privée communicquation d'entre vous deux.
A quoy, elle, après une longue digression, meslée d'ung peu d'aigreur et de collère, m'ayant demandé si vous ne me mandiés pas à quoy tendoit la fin des dictes menées, et luy ayant respondu que non; mais que, de tant qu'on y alloit à vostre desceu, je jugeois bien que ce n'estoit pour l'advancement ny grandeur de Messieurs voz enfans, ny pour le bien de leur couronne, car l'on ne le vous celleroit pas; et luy ayant réplicqué aussi aulx aultres poinctz de sa digression, sellon que j'estimoys le debvoir fère; elle m'a respondu qu'elle vous prioit d'approfondir bien la vérité des dictes menées, et, si trouviés qu'elles fussent à vostre préjudice, ou de l'estat, qu'elle offroit d'en fère telle punition que vous voudriés; et qu'elle ne voyoit pas que ès grandes offres, dont je luy avoys touché en passant, il y peût avoyr rien de vérité, ny nul aultre bien, sinon que, si Monseigneur le Duc sçavoit et croyoit qu'elle eût voulu fère tout cella pour luy, qu'il l'en aymeroit mieulx quand ilz seroient maryez ensemble. Et, après avoyr riz là dessus, elle se mist à parler du retour du Roy, vostre filz, comme si elle estimoit qu'il seroit retardé.
Et de propos en propos, elles mesmes m'a ouvert l'argument de luy dire que je craignois assez que quelque peu de nuée, que j'avoys comprins luy rester encores contre le nouveau Roy, ne la rendît trop facille à se laysser persuader des choses de luy qui n'estoient point; et que je la supplioys que, de ce qu'ilz auroient à desmeller ensemble, elle n'en voulût prendre l'advis de ceulx qui estoient extrêmes, et sans modération aulcune, sur le faict de la religion, ny de ceulx qui prétandoient d'establir le fondement de son repos sur le travail de la France; car ilz ne la conseilleroient jamays droictement, et la conduyroient à des dellibérations, auxquelles je m'assurois qu'elle auroit regret; mais qu'elle prînt le conseil ordonné de Dieu, et celluy qui procèderoit de l'honneur et vertu qui estoient en elle, sur les moyens d'amityé qu'elle debvoit tenir vers ceulx qui cherchoient la sienne, et qui véritablement l'aymoient, ainsy qu'elle en avoit la preuve, pour le regard de Vostre Majesté, de plus de quinze ans, et du Roy, vostre filz, depuis son aage de discrétion; et que, si elle avoit doubté, d'aultrefoys, de quelque sienne affection, lorsqu'il n'estoit que Duc d'Anjou, qu'elle estimât qu'à présent toutes ses affections seroient d'ung grand Roy de France, son voysin, qui, en restablissant les ruynes de son royaulme par une perdurable paciffication de ses subjects, chercheroit de confirmer avec elle la mesmes confédération que le feu Roy, son frère, luy avoit jurée; et que Vous, Madame, luy prométiés de le luy réserver très constant et parfaict amy, ainsy qu'elle l'avoit eu quelquefoys serviteur.