Part 10
Sire, estant adverty que le cappitaine Montdurant, avec envyron quatrevingtz soldatz, qu'il a ramassez icy, s'en alloit trouver la comtesse de Montgommery vers Hamptonne, en intention de s'embarquer au dict lieu, pour passer aulx isles de Gerzey et de Grènesey, et, des dictes isles, aller descendre en celle poincte de Normandye, qui est près de Carantan, pour se joindre au comte de Montgommery, ou bien pour tenter luy mesmes quelque entreprinse par dellà, je suis allé remonstrer à la Royne d'Angleterre que, de tant que je ne résidois près d'elle que pour y estre procureur et directeur du bien de l'amityé qu'elle vous avoit jurée, et pour divertyr le mal qui pourroit naystre de quelque altération si, d'avanture, elle y survenoit, je la voulois bien supplyer de fère en sorte qu'on ne peût dire que, de la ville capitalle de son royaulme, et de ses portz et isles, fût party ung équipage pour vous aller fère la guerre; et qu'elle deffendît que la folle entreprinse du comte de Montgommery n'eust poinct de suite, d'icy, affin qu'on cognût, à bon escient, qu'elle n'en avoit poinct prins le commancement; et qu'il ne pourroit rien advenir de plus répugnant à la ligue et confédération, qu'elle vous avoit jurée, ny rien de plus contrayre aulx promesses et offres honnorables, qu'elle vous avoit rescentement faictes, que si elle n'empeschoit le voyage du dict cappitayne Montdurant; et que pourtant elle voulût, par ceste petite chose, esclarcyr le monde comme elle dellibéroit procéder dorsenavant vers vous, et comme vous auriés à juger, cy après, de ses intentions.
La dicte Dame, d'une fort franche volonté, et sans aulcune remise, m'a respondu qu'elle le feroit, et a prins incontinent le nom du cappitayne pour envoyer empescher son embarquement. Et m'a dict, davantage, qu'ayant sceu que quelques ungs avoient achepté des pouldres pour envoyer en France, qu'elle avoit mandé les retenir pour elle, et les avoit payées et faictes mettre dans la Tour; et qu'elle espéroit vous fère cognoistre qu'elle avoit Dieu et son sèrement, et le debvoir de l'amityé, qu'elle vous avoit promise, devant les yeulx. Et si, m'a touché, en termes couvertz, quelque particullarité de l'armement de ses navyres pour me fère comprendre qu'elle les dressoit contre l'armée d'Espaigne; mais je n'ay faict semblant de l'entendre, car je m'attandz, Sire, que, sur l'advis que je vous en ay donné, Vostre Majesté me commandera d'en parler ouvertement à la dicte Dame, affin de tirer d'elle, là dessus, la plus expresse déclaration que je pourray.
Les six premiers navyres de son dict armement sortiront à la fin de ce moys, et non plus tost, et les aultres, puis après, s'yront conduysant, tout à loysir, à Porsemmue, où desjà l'on prépare les vivres, le biscuit, la cher, et aultres provisions, pour les avitailler; et le comte de Bethfort part bientost pour aller donner ordre, en Cornoialle et Dauncher, que les mariniers et gens de guerre, qu'il faudra mettre dessus, se trouvent prestz. Néantmoins je sentz bien que les évènementz de France font que ceulx cy traictent plus gracieusement avec le Roy d'Espaigne qu'ilz ne faysoient auparavant, et qu'il semble qu'ilz entreront en beaucoup de modération avecques luy, ainsy que luy, de son costé, les en recherche; et que difficillement se garderont ilz qu'ils n'employent, en une façon ou aultre, quelque partie de leur armement en faveur des eslevez de vostre royaulme, bien que je ne cesseray de m'y oposer tousjours, autant qu'il me sera possible.
L'on a envoyé nouvelle instruction au cappitayne Leython, depuis l'exécution du comte de Couconnas et de La Molle, et depuis l'emprisonnement de messieurs les Mareschaulx; dont j'estime qu'il parlera en toute aultre façon à Vostre Majesté qu'on ne le luy avoit commandé, à son partement. Néantmoins je desire qu'il vous playse le renvoyer bien contant, et mander, par luy, beaucoup d'honnestes satisfactions à la Royne, sa Mestresse, et pareillement à ses deux conseillers.
Elle est après à dépescher quelque personnage, et croy que ce sera Quillegreu, eu Escosse, devers le comte de Morthon, par prétexte de traicter de certains désordres qui sont nays en la frontyère; mais je croy que c'est pour conférer avecques luy sur le passage de l'armée d'Espaigne. Je ne vous toucheray rien, icy, des nouvelles du dict pays, parce que le sieur de Molins, qui en vient tout freschement, vous en aura donné bon compte. La Royne d'Escosse, vostre belle sœur, se porte bien, et, hier, je présentay, de sa part, une basquinne de satin incarnat, à ouvrage d'argent, fort menu, et tout tissu de sa main, à la Royne d'Angleterre, laquelle a eu très agréable le présent, et l'a trouvé fort beau, et l'a prisé beaucoup, et m'a semblé que je l'ay trouvée fort modérée vers elle. J'ay, icy, des lettres que la dicte Royne, vostre belle seur, escript à Voz Majestez, mais je n'ay encores congé de les vous envoyer. Ce sera par Halley, son vallet de chambre, qui est icy, l'ung de voz chevaulcheurs d'escuyerie, lequel les attand. Et semble qu'il n'y aura rien de mal que Voz Majestez luy respondent quelquefoys; car ceulx cy voyent bien passer ordinayrement des lettres d'elle, qui vous vont provoquant et obligeant de luy respondre.
J'ay tant faict que sir Artus Chambernon s'est contanté de me bailler ses procurations pour les fère tenir à l'ambassadeur d'Angleterre, et promect de se monstrer, en sa charge, aultant vostre serviteur qu'il luy sera possible, n'ayant voulu permettre que son filz soit allé trouver le comte de Montgommery, son beau père. Il vous plerra, Sire, luy fère avoyr quelque bonne provision de justice sur les biens du dict de Montgommery, pour la dot de sa belle fille.
Ceulx cy me rengrègent, plus que jamays, la pleincte des prinses, et le manquement de justice en France; dont y en a aulcuns, dans ce conseil, qui, par deux et trois foys, ont pressé ceste princesse de permettre à ses subjectz d'armer pour en avoyr la revenche, et mesmement contre deux navyres de Vostre Majesté, qui s'appellent, l'ung le Prince et l'aultre l'Ours, lesquels, depuis naguyères, ont faict plusieurs prinses, et icelles, avec grande violence et meurtre, sur les Angloys; dont je vous supplie très humblement, Sire, y vouloir pourvoir.
Et pour la fin, je remercyeray très humblement Vostre Majesté des favorables responces qu'il vous a pleu fère à celluy des miens qui vous a parlé de celle petite abbaye de Néelle, que ung mien frère, qui naguyères a esté tué dans Sarlat, me tenoit, et qui vous a présenté aussy ung placet pour mes gages de la chambre, et pour la petite pencion de douze centz livres qu'il plaist à Vostre Majesté me donner; qui sont choses raysonnables et sur lesquelles je ne veux sinon très bien espérer de Vostre Majesté, parce qu'elle ne voudra jamays oublier ny mon long service ny ma fidellité, ny me laysser tomber en l'extrême pouvreté, où je serois réduict, si elle n'avoit souvenance, à ceste procheyne distribution, de m'accomplir la libéralité de quelque bienfaict, selon que, longtemps y a, il luy a pleu me la promettre, et laquelle j'ay plus longuement attandue que nul aultre gentilhomme qui soit à son service; et, tout ensemble, me récompenser de la perte que je fay, estant icy, de celle petite abbaye de Néelle que Monseigneur le Duc a donnée à ung de ses secrettères, qui m'estoit venue, par résignation, d'ung de mes parantz; et avoyr esgard, Sire, touchant ma pencion, et gages, que la cherté est si extrême et insupportable en ce lieu, où Vostre Majesté me détient plus longtemps et plus extraordinayrement qu'il n'a jamais faict nul aultre ambassadeur, que l'estat qu'elle m'y donne n'y peut de beaucoup suffire. Et sur ce, etc.
Ce XXIIIe jour de may 1574.
CCCLXXXIIIe DÉPESCHE
--du XXIXe jour de may 1574.--
(_Envoyée exprès jusques à Calais par Hallay._)
Assurance que les armemens d'Angleterre sont dirigés contre l'Espagne.--Nécessité de se tenir cependant sur ses gardes en France.--Nouvelles d'Allemagne et d'Écosse.--Instances de Montgommerry auprès des Anglais.--Avis donné par l'ambassadeur aux gouverneurs des côtes de l'expédition du capitaine Montdurant.
AU ROY.
Sire, je ne puis encores descouvrir que, en toutes ces longues assemblées de conseil, que ceulx cy ont quasy toutz les jours tenues, depuis ung moys en ça, il y ayt esté rien déterminé contre Vostre Majesté; ains mes advis se rapportent qu'ilz ont dressé leurs délibérations à ordonner, comme ils pourront, par leur appareil de mer, lequel ilz préparent tousjours, bien résister à l'entreprinse qu'ilz se persuadent que le Roy Catholique a sur ce royaulme ou bien sur l'Irlande, et comme, sans commancer aulcune infraction de paix, de leur costé, ilz rendront inutilles les efforts de l'armée qui s'attand d'Espaigne, au cas qu'elle essaye rien sur eulx; et de faict, les parolles de ceste princesse, et de ceulx qui guident plus ses intentions, tendent à me fère bien espérer de leurs déportementz pour Vostre Majesté; et mesmes ont escript aulx portz de ne laysser sortir, avec armes, ceulx qui s'acheminoient vers le comte de Montgommery. Néantmoins, pour la façon de laquelle j'entendz qu'ilz parlent des évènementz de France, qui ne se peuvent tenir qu'ilz ne supportent tousjours la cause des eslevez, et qu'ilz ne desirent bien fort qu'ilz ne soient poinct opprimés, et admettent ordinayrement leurs agentz à traicter de leurs affères avec eulx; et que, parmy aulcuns de ceulx qui s'apprestent pour aller sur leurs grands navyres, il court ung bruict sourt qu'ilz feront quelque descente en Normandye ou en Guyenne; je me résouls, d'ung costé, Sire, de retenir ceste princesse, aultant que je pourray, en vostre dévotion, et de divertyr, s'il est possible, qu'il ne vous viegne nul mal d'elle ny des siens, ou le moins que fère se pourra, et vous supplyer très humblement, de l'aultre, que vous ne layssiés, pour cella, de vous pourvoir contre leur armement, comme contre suspectz amys, ou bien contre couvertz ennemys, affin qu'ilz ne vous puissent uzer de surprinse. Dont, de jour en jour, je ne faudray de vous escripre ce que je pourray approfondir davantage de leurs dellibérations, desquelles, sellon qu'au retour du cappitayne Leython ilz se trouveront bien ou mal satisfaictz de sa légation, j'en pourray, lors, plus certeynement juger.
Il leur est arrivé, depuis trois jours, ung Courier d'Allemagne, dépesché par ung, leur agent, qui se tient à Franckfort, et, soubdain le conseil s'est assemblé là dessus; où j'entendz qu'il a esté résolu que promptement seront envoyés cinquante mille escuz en Hambourg et à Colloigne, pour estre remis à ung Jehan Lith, facteur de Me Grassen, auquel sera mandé comme et à qui il les faudra distribuer. Et parce qu'on y employe quelque forme de crédict d'Anvers, il semble que ce soit plustost une provision pour le prince d'Orange, que non une emplète contre Vostre Majesté; mais, de tant qu'on dict que Me Randolphe sera bientost dépesché devers les princes protestantz, je vous supplie très humblement, Sire, ordonner quelqu'ung qui le sache bien observer de dellà.
Me Quillegreu est commandé de se tenir prest pour aller en Escosse, et j'entendz que c'est pour une praticque qu'on a descouvert que quelques seigneurs du pays menoient pour restablir l'authorité de la Royne d'Escoce. Il va voyr ce qui en est, et va traicter avec le comte de Morthon du passage de l'armée d'Espaigne, et comme il aura à s'en gouverner.
Le comte de Montgommery avoit envoyé, icy, ung des siens, nommé Lafouloyne, pour luy admener des soldatz, et luy procurer quelques secours; mais il s'en est retourné aujourdhuy, fort mal accompaigné, n'ayant peu praticquer, en ceste ville, que six ou sept hommes. J'ay adverty Mr de Sigoignes de la dellibération, que le cappitayne Montdurant a faicte, de descendre près de Carantan, avec les quatre vingtz soldatz qu'il a ramassés par deçà; dont je m'assure qu'il en advertyra Mr de Matignon pour y pourvoir, et pareillement Mr de la Melleraye, au cas qu'il s'efforçât de descendre ailleurs. Sur ce, etc.
Ce XXIXe jour de may 1574.
CCCLXXXIVe DÉPESCHE
--du IIIIe jour de juing 1574.--
(_Envoyée exprès jusques à Calais par la voye du Sr Acerbo._)
Armemens maritimes faits par Me Grinvil.--Assurance qu'ils sont destinés pour l'Irlande et pour un voyage de découverte.--Résolution des Anglais de se joindre aux vaisseaux du prince d'Orange et de la Rochelle pour combattre la flotte d'Espagne.--Avis donné par l'ambassadeur d'un coup de main qui doit s'exécuter en France.--Nécessité d'exercer une active surveillance auprès du roi et des princes.
AU ROY.
Sire, estant adverty que, oultre l'armement des grandz navyres de ceste princesse, lequel va tousjours en avant, ung particullier de ce royaulme, nommé Grinvil, gentilhomme tenu en très bon compte en ceste court, et qui, dès l'entrée de l'hyver, a commancé de mettre sept bons navyres en équippage de guerre, avecques voix de vouloir aller descouvrir quelque destroict vers le North, ayant layssé passer la sayson d'un tel voyage, ne laysse pourtant de se préparer, à ceste heure, en toute dilligence, pour s'aller mettre sur mer avec les susdictz sept navyres et encor trois davantage, qu'il y a joinctz de nouveau; et qu'il s'est desja expédié de court pour aller fère son embarquement, en divers endroictz, sellon que ses susdictz navyres sont distribués en divers portz de ce royaulme, où plusieurs gentilshommes vont estre de la partye, et des soldatz ou mariniers, jusques au nombre de quinze centz hommes, en tout, j'ay eu le dict appareil pour bien fort suspect; de tant mesmement qu'on m'a dict qu'icelluy Grinvil a associé avecques luy le sir Artus Chambernon. Dont j'ay incontinent envoyé rechercher bien curieusement, par toutz mes advis, où se pouvoit addresser cette entreprinse. Et voicy, Sire, ce qu'on m'en a rapporté:
Que le dict Grinvil, ayant longtemps sollicité la permission de pouvoir aller fère ceste descouverte, qu'il a en main, et en ayant, jusques à ceste heure, esté empesché par ceulx qui portent, icy, le faict du Roy d'Espaigne et du Roy de Portugal, qu'il a sceu enfin si bien remonstrer l'utillité qui adviendra de son voyage à tout ce royaulme, si on le luy laysse parachever, qu'avec la faveur de ses amys il a obtenu de le pouvoir fère, en ce toutesfoys que, devant toute œuvre, il yra donner quelque forme de secours, qui luy a esté prescripte, au comte d'Essex, en Irlande; et de là il prendra, puis après, sa route où il prétend aller, sans luy estre néantmoins loysible de descouvrir en endroict, où les Espaignols et Portugoys ayent desjà actuellement descouvert, et sans qu'il puisse attempter rien contre les amys de ce royaulme, spéciallement contre Vostre Majesté. Et, par ainsy, mes advertissementz portent que je ne doibs prendre allarme, ny vous en donner aulcune, de l'entreprinse du dict Grinvil.
Et m'a l'on rapporté, davantage, Sire, que ceste princesse, jeudy dernier, entre ses plus privés, a dict qu'elle estoit fort marrye qu'on vous fît prendre, ny que vous vous imprimissiés, aulcune sorte de deffiance, du costé de ce royaulme; car elle vous maintiendroit, sans aulcun doubte, l'amityé qu'elle vous avoit promise, et qu'il n'y auroit nul qui la vous ozât enfeindre. Et, de faict, encor que j'aye des présumptions bien violentes contre les Angloys, à les avoyr suspectz ez présentz troubles de vostre royaulme, si ne découvrè je que, pour encores, ilz ayent aulcune entreprinse déterminée contre Vostre Majesté, ains que l'ordre, qu'ilz ont proposé de tenir, quand ilz auront mis leurs grandz navyres en mer, est, à ce que j'entendz, qu'ilz n'entreront dans nulz portz; ains qu'ilz tiendront tousjours la mer, et aussytost qu'ilz auront recognu l'armée d'Espaigne, qu'ilz l'yront tousjours costoyant sur l'aile gauche, pour luy couvrir la coste d'Ouest d'Angleterre et la routte d'Irlande, sans la laysser nullement approcher de deçà; et, si aulcuns vaysseaulx d'icelle s'y escartent, encor que ce soit par tourmente ou par aultre contraincte nécessité, l'on ne layra de les investir et combattre. Et mesmes se présume qu'ilz ont concerté avec le prince d'Orange, lequel doibt avoyr, lors, cent bons navyres sur mer, comprins ceulx de la Rochelle, qu'ilz chercheront les occasions de provoquer la dicte armée de venir aulx mains, ayant faict équipper dix huict pataches, du port de vingt cinq ou trente tonneaulx chascune, dans la rivière de Golchestre, en forme de frégates à rames, bien garnies d'artillerye à fleur d'eau, pour les oposer aulx gallères qu'on dict qui seront en la dicte armée. Et n'y a que six jours que deux marchandz de Flandres, qui venoient d'Espaigne par mer, ayantz esté contrainctz du vent à prendre port vers le cap de Cornoaille, ont esté incontinent conduictz, avec toutes les lettres qu'ilz portoient, devers les seigneurs de ce conseil, qui les ont dilligemment examinés du faict de la dicte armée. Et il semble qu'ilz leur ayent confirmé qu'elle sera bientost preste à se mettre à la voylle; ce qui faict que ceulx cy hastent davantage leur armement. Dont, de jour en jour, Sire, je vous donray advis de la dilligence qu'ilz y mettront, affin que, nonobstant leurs bonnes parolles et leurs démonstrations, vous vous pourvoyés tousjours, comme je vous en supplie très humblement, que ne soyés surprins de leurs maulvais effectz, si, d'avanture, ilz en avoient.
J'entendz qu'on a changé d'advis d'envoyer Me Randolphe en Allemaigne, et que ce sera un agent, lequel partira bientost, qui est ung fort dangereulx homme et de mauvayse intention. Il doibt passer devers le prince d'Orange, duquel, depuis peu de jours, le ministre Textor est retourné icy, avec beaucoup de mémoyres. Et de tant, Sire, qu'il est eschappé à aulcuns des plus passionnés supposts de la nouvelle religyon, qui soient par deçà, de dire que bientost adviendra, en France, une chose grande et de grande importance, qui mettra toute la Chrestienté en admiration; et qu'ilz monstrent qu'avec grand desir et joye indubitablement ilz l'espèrent, je vous supplye très humblement, en l'incertitude que ce peut estre, que vueillés fère uzer quelque forme d'aguet et d'observance, plus grande que de coustume, entour les personnes de Voz Majestez, et fère tenir quelque assemblée de Conseil ung peu solennelle, pour leur fère penser que leur entreprinse est descouverte, car pourra estre que peu de démonstration la leur destournera et leur emportera toute leur attante. Et sur ce, etc. Ce IVe jour de juing 1574.
CCCLXXXVe DÉPESCHE
--du VIIIe jour de juing 1574.--
(_Envoyée exprès jusques à Calais par Jehan Volet._)
Audience.--Nouvelles de la maladie du roi.--Mission du capitaine Leython.--Explication donnée par l'ambassadeur sur la communication qu'il avait précédemment faite à l'égard de Coconas et de La Mole.--Plaintes du roi sur les armemens des Anglais qui lui ont été dénoncés comme devant être dirigés contre la Normandie et la Bretagne.--Satisfaction donnée en France au sujet des prises.--Succès remportés sur les protestans.--Mécontentement d'Élisabeth de ce que le roi n'a pas voulu, sur sa demande, faire surseoir à l'exécution de Coconas et de La Mole.--Sa déclaration que ses navires sont armés pour surveiller le passage de la flotte d'Espagne.--Protestation de sa part qu'elle n'a aucune intention d'attaquer la France.--Nouvelle de la mort du roi.--Condoléances de l'ambassadeur à la reine-mère.--Message d'Élisabeth sur la mort du roi.--Son desir de renouveler l'alliance avec le nouveau roi.--Avis d'une entreprise préparée contre les côtes de France.
AU ROY.
Sire, suyvant ce qu'il vous a pleu m'escripre, du XXe du passé, j'ay dict à la Royne d'Angleterre que vous aviés prins en fort bonne part, et vous estiés bien fort resjouy de la venue du cappitaine Leython, comme de celluy dont aviés trouvé que toutz les poinctz de la légation, qu'il vous avoit explicquée, de par elle, estoient aultant de tesmoignages de la vraye et indubitable amityé qu'elle vous portoit, et qu'en premier lieu il vous avoit faict grand bien de voyr le soing qu'elle prenoit de vostre santé; dont luy en aviez grande obligation, et que vous la vouliés assurer que, grâces à Dieu, vous alliés en amandant, et qu'ung accès de tierce double, qui vous avoit prins le XVIIe du passé, avoit mis voz mèdecins en bonne espérance qu'il retrancheroit les accidantz de la quarte, et que ce seroit une parfaicte guérison, dont en sentirez desjà du solagement; et quand aulx honnorables offres qu'elle vous avoit mandé fère de vous vouloir assister, aultant qu'elle pourroit, en voz présentz affères, pour maintenir et conserver vostre authorité, que c'estoit ung des vrays fruictz que vous alliés recueillant de la longue persévérance en laquelle vous vous estiés confirmé, depuis vostre règne, à ne vous vouloir départir, pour occasion ou persuasion, ou instigation, qu'on vous eût peu donner au contrayre, jamays de son amityé; et que vous expérimantiés, à ceste heure, avec vostre grand contantement, combien il vous venoit bien à propos d'avoyr sceu acquérir et conserver une si grande et si parfaicte, et si constante amye, et bonne voysine, comme elle vous estoit; et qu'elle pouvoit croyre et croyroit, avecques vérité, que vous luy uzeriés, toute vostre vye, une semblable correspondance, et vous porteriés, en toutes les choses qui surviendroient au monde, très droictement et cordiallement, vers elle, aultant qu'elle le pourroit desirer, et espérer, du plus entier et esprouvé amy qu'elle eût en la Chrestienté; et puisqu'elle se monstroit de ceste bonne disposition vers voz affères, qu'à la mesure qu'ilz vous surviendroient, vous les luy feriés entendre, affin d'uzer de son assistance et de son conseil, et de son bon secours, là où verriés d'en avoyr besoing;
Et, au regard des propos que le dict cappitaine Leython avoit tenus, de Monseigneur le Duc, en l'honneste et honnorable et très modeste façon qu'elle luy avoit ordonné d'en parler à Vostre Majesté et à la Royne, vostre mère, que toutz deux en aviés senty ung ayse et ung contantement trop plus grands qu'il ne vous estoit possible de l'exprimer, cognoissant, par là, la bonne affection qu'elle luy portoit, et la bonne opinyon et estime en quoy elle le tenoit, sans avoyr donné foy à plusieurs rapportz que vous pensiés bien qu'on luy avoit faictz de luy; ce qui vous faysoit espérer, de bien en mieulx, du bon propos dont vous la recherchiés plus que jamays, qu'elle voulût accepter ce vertueux prince pour tout sien, et que vous ne faudriés, ny la Royne, vostre mère, aussytost que la violence de voz affères vous permettroit ung peu de respirer, de venir en çà, pour le luy consigner; et qu'elle s'assurât qu'en toute vraye amour et intelligence, Monseigneur le Duc et le Roy de Navarre estoient très unis avec Voz Majestez par ung lyen si estroictement attaché, que nulle chose au monde le pourroit jamays rompre; que, de ce qu'elle vous avoit faict parler du comte de Couconnas et de La Mole, et de l'emprisonnement de Mrs de Montmorency et de Cossé, je layssois bien à ses ambassadeurs de luy fère entendre les responces que Voz Majestez Très Chrestiennes leur en avoient faictes, et comme elles leur avoient faict voyr que la procédure de ceulx cy estoit la vraye justiffication de Monseigneur le Duc et du Roy de Navarre;