Correspondance diplomatique de Bertrand de Salignac de la Motte Fénélon, Tome Sixième Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575

Part 1

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Une expression, en exposant dans l'original, et dont l'abrévation n'est pas évidente, a été mise entre accolades dans cette version électronique. Ainsi, le {c} après le chiffre romain signifie que ce dernier doit être multiplié par cent. Le symbol {#}, qui suit, pourrait représenter une «lire», car il est suivi du mot «d'esterling» et c'est sous le nom de «lire» que le livre sterling était connu à l'époque en France.

CORRESPONDANCE DIPLOMATIQUE DE

BERTRAND DE SALIGNAC DE LA MOTHE FÉNÉLON,

AMBASSADEUR DE FRANCE EN ANGLETERRE DE 1568 A 1575,

PUBLIÉE POUR LA PREMIÈRE FOIS Sur les manuscrits conservés aux Archives du Royaume.

TOME SIXIÈME.

ANNEÉS 1574-1575.

PARIS ET LONDRES. 1840.

RECUEIL DES DÉPÊCHES, RAPPORTS, INSTRUCTIONS ET MÉMOIRES

Des Ambassadeurs de France _EN ANGLETERRE ET EN ÉCOSSE_ PENDANT LE XVIe SIÈCLE,

Conservés aux Archives du Royaume,

A la Bibliothèque du Roi, etc., etc., ET PUBLIÉS POUR LA PREMIÈRE FOIS

_Sous la Direction_ DE M. CHARLES PURTON COOPER.

PARIS ET LONDRES. 1840.

DÉPÊCHES, RAPPORTS, INSTRUCTIONS ET MÉMOIRES

DES AMBASSADEURS DE FRANCE EN ANGLETERRE ET EN ÉCOSSE

PENDANT LE XVIe SIÈCLE.

LA MOTHE FÉNÉLON.

Imprimé par BÉTHUNE et PLON, à Paris.

A MR HENRI HALLAM

COMME TÉMOIGNAGE D'ADMIRATION POUR SES OUVRAGES HISTORIQUES

ET COMME GAGE DE RECONNAISSANCE POUR DE NOMBREUX SERVICES PERSONNELS.

CE VOLUME LUI EST DÉDIÉ

PAR SON TRÈS-FIDÈLE ET TRÈS-OBLIGÉ SERVITEUR CHARLES PURTON COOPER.

DÉPÊCHES

DE

LA MOTHE FÉNÉLON

CCCLIXe DÉPESCHE

--du Ve jour de janvier 1574.--

(_Envoyée exprès jusques en la court par Jacques._)

Audience.--Négociation du mariage.--Desir d'Élisabeth de prendre l'avis des princes protestans d'Allemagne.--Demande de nouveaux délais.--Avis d'une entreprise projetée contre la France.--Nouvelles d'Écosse et d'Irlande.

AU ROY.

Sire, le deuxiesme jour de ce moys de janvier, j'ay esté faire les compliments du nouvel an à la Royne d'Angleterre, et luy dire que Vostre Majesté et la Royne, vostre mère, le luy souhaitoient très bon, voyr le meilleur qu'elle eût encores eu, depuis, ny auparavant estre Royne; et que vous desiriés, de bon cueur, que ce fût, en cestuy cy, auquel il pleût à Dieu de changer la solitude, où elle avoit tousjours vescu, en ung soulas d'une très douce et desirée compagnye d'ung jeune et vertueux prince, qui luy fît trouver les années à venir encores plus heureuses et plaines de félicité que les passées; et que vous n'aviez aujourdhuy aulcune chose au monde en plus grande affection que de pouvoir bientost ouyr la responce, qu'après le retour de Me Randolphe, elle vous voudroit faire; dont me commandiés d'incister, aultant qu'il me seroit possible, de l'avoir, du premier jour, et de l'avoyr ainsy bonne comme la desiriés, et comme l'honneste et persévérant desir de Monseigneur vers elle le méritoit. Et ay adapté à cella les aultres propos que j'ay trouvés ès lettres de Vostre Majesté, du VIIIe et XXIIe du passé, sellon que j'ay veu qu'ilz y pouvoient convenir.

A quoy la dicte Dame m'a respondu qu'elle recevoit ces bons et honnestes souhayts, que Vostre Majesté et la Royne, vostre mère, luy faisiés, pour la meilleure estrayne, et le plus précieulx et agréable présent, qui luy pouvoit estre faict, à ce commancement d'année; dont vous en remercyoit le plus qu'il luy estoit possible, et vous prioit, toutz deux, de vouloir aussi accepter d'elle ung semblable présent d'ung pur et parfaict desir qu'elle avoit à vostre bien et grandeur, et à la continuation de vos félicités, et que, sortant cella de son cueur, ainsy qu'elle s'assuroit que ce que luy aviés mandé partoit aussy du cueur de Voz Très Chrestiennes Majestez, elle pensoit que c'estoit chose à plus estimer, que si, de chascun costé, eussiés mis la main au cabinet de voz meilleures bagues, pour vous entre envoyer celles qui eussent esté de plus de pris; et qu'il estoit très raysonnable qu'elle vous fît bientost sçavoir la responce qu'attandiés maintenant d'elle, laquelle elle ne vous vouloit nullement différer, et me prioit seulement de luy donner deux ou troys jours de terme pour en dellibérer avec ses conseillers, desquelz l'absence des ungs, et la maladye des aultres, estoit cause qu'elle n'y avoit peu vacquer, durant ces festes, ainsy qu'elle me l'avoit promis; et qu'il pourroit estre que cepandant arriveroient les ambassadeurs des princes protestants d'Allemaigne, desquelz s'estoit entendu qu'ilz vouloient envoyer vers elle intercéder pour le propos de Monseigneur; en quoy, encor qu'elle ne voulût estre veue dépandre tant d'eux, qu'on cuydât qu'elle fût en leur tutelle, si estimoit elle que leur office, en cest endroict, ne pourroit estre sinon bien honnorable pour les deux costés; et pourroit, en plusieurs choses, parce qu'ilz estoient de la mesme religion de ce royaulme, beaucoup servir à rendre agréable, et plus approuvé le mariage vers toutz ses subjects.

J'ay répliqué qu'après les aultres grands dellays qu'elle avoit desjà prins en cest affaire, je craignois que celluy qu'elle demandoit maintenant, encor que ne fût que de troys jours, vous semblât intollérable; car pensiés qu'elle eût desjà sa responce toute preste, pour la vous pouvoir incontinent mander, sans estre besoing qu'elle l'allât rechercher d'aultruy; et qu'au moins la priois je que, dans ceste feste des Roys, il luy pleût me la faire ainsy royalle comme il convenoit à la Royne qui la feroit, et aulx Roys et princes à qui elle seroit faicte; et qu'encor que rien du propos n'eût à dépendre d'ung tiers, si, pensois je, vous n'auriés mal agréable que les princes d'Allemaigne envoyassent icy leurs ambassadeurs, car les sentiés de si bonne inclination vers vous qu'ilz n'y procureroient que l'effect de ce que desiriés.

Elle m'a respondu que je cognoissois assez l'humeur de deçà, comme rien ne s'y pouvoit expédier sans cérymonie; dont ne me debvois tenir graivé qu'elle m'eût encores demandé ce peu de temps, et qu'elle ne sçavoit de certain si les princes d'Allemaigne envoyeroient icy, mais qu'elle sentoit bien qu'il ne seroit que bon qu'ilz le fissent.

Et est ung poinct, Sire, qu'elle a monstré qu'elle le desiroit bien fort, et qu'elle auroit grand plaisir qu'en fissiés faire quelque instance, soubz main, ainsi que le comte de Lestre me l'a confirmé; et peut estre que c'est ce qui la faict ainsy temporiser maintenant, ou bien pour entendre mieulx comme il va du faict de la Rochelle, car ceulx de ce conseil en sont toutz en grand suspens, ou bien pour attandre l'arrivée du gentilhomme que le nouveau gouverneur de Flandres envoye vers elle, qui sera icy à la fin de ceste sepmayne, et bientost après le suyvront, à ce que j'entends, le Sr de Forges et le Sr de Sueveguen, conseillers d'estat du pays, pour venir radresser l'entrecours, et accommoder les aultres différants d'entre les Angloys et les subjects du Roy d'Espaigne. Or ay je, Sire, au partir de la dicte Dame, bien estroictement conféré avec le garde des sceaulx, et avec le comte de Sussex, avec l'admiral, et avec Mr Walsingam, lesquelz m'ont uzé de beaucoup de bonnes parolles; et puis, suis allé voyr, en passant, milord trésorier, en son lict, qui m'en a uzé encores de meilleures. Mais il m'a bien donné à cognoistre que l'accidant de la Rochelle venoit mal à propos, par ce, dict il, qu'il ne falloit s'attandre que la conclusion du mariage se fît, sinon en concluant une parfaicte union entre les deux royaumes, et faysant une communication des conseils et des forces des deux, pour résister à toutz ceulx qui voudroient nuyre ou à l'ung ou à l'aultre; et qu'il n'estoit possible que cella se fît, si Vostre Majesté ne pourvoyoit que ceulx de la nouvelle religion peussent vivre en France, non en la licence que, possible, ilz voudroient, mais en la seureté de leurs vies, et honneste liberté de leurs consciences, soubz la modération que vos édicts leur ordonnoient. Je solliciteray, à toute heure, la susdicte responce; et Vostre Majesté et la Royne, vostre mère, y ayderez s'il vous plait de dellà, sellon qu'aurez prins expédient de le faire sur les advis que, par le Sr de Sabran, je vous ay mandés.

Voicy, Sire, ung advis qu'on me vient de donner. Il a esté mis en dellibération, entre aulcuns passionnés de la nouvelle religion, que, de tant que ceulx de la Rochelle s'apperçoyvent maintenant qu'il y a de la division entre eulx, et qu'ilz sont en plus dangereux estat que quand ilz estoient assiégés, l'hautorité du mayre n'estant pour y tenir longuement les choses en modération, qu'ilz doibvent estre persuadés de recevoyr en leur ville quelque force et garnison des Angloys; et que, se trouvant les pays d'Aulnis, de Poictou, de Saintonge, d'Angoulmoys, et aultres endroicts de la Guyenne, intéressés en la même cause, qu'il sera facille de passer oultre en pays, et y mettre si bien le pied qu'il ne sera aysé de l'oster, accordant mesmement aulx habitans du pays de leur renouveller leurs anciennes immunités et franchises; et que cella commançoit de se mener bien à l'estroict, et bien fort secrettement, de peur qu'il n'en vînt quelque chose à ma notice. Qui ne sçay encores, Sire, s'il a esté ainsy proposé à ceste princesse, mais l'on m'a bien fort assuré qu'il a esté mis en avant à aulcuns de son conseil, lesquels l'ont grandement gousté; et pourtant semble expédient que Vostre Majesté envoye promptement rassurer les dicts de la Rochelle en quelque si bonne façon, qu'ilz n'ayent à desirer ny rechercher aulcune sorte de nouvelleté en leur ville.

Quand à l'Escoce, le comte de Morthon a naguyères faict exécuter ung hermestran qui a chargé le comte d'Honteley, Baffour, le feu comte d'Arguil et le mesme Morthon, d'estre copables de la mort du feu Roy d'Escosse; de quoy l'on soupçonne qu'il se pourra renouveller du trouble au pays. Au regard de l'Irlande, le vray comte d'Esmond a tant faict qu'il a mis des forces en campaigne, et a reprins presque tout son estat sur le bastard qui le luy usurpoit, et qui estoit maintenu par les Angloys, et a prins le mesme bastard et sa femme prisonniers. Et ayant Fitz Maurice aussy soublevé ung aultre quartier du pays, et prins quelques forts, il s'est joinct à luy avecques ses troupes; et attandent du secours d'Espaigne, où le dict Fitz Maurice a envoyé son filz pour ostage; et le comte d'Essex a esté bien mal traicté au quartier où il est descendu. L'on traicte, en ce conseil, d'y envoyer promptement quatre cappitaines avec les soldats qui sont naguyères revenus d'Ollande, et d'y faire passer le comte d'Ormont, bien que, pour estre naturel du pays, l'on l'a aulcunement suspect, et, avec luy, milord Rich et Me Parait. Et m'a quelqu'ung faict sentir que ceste princesse auroit grand playsir que vostre ambassadeur, qui est en Espaigne, veillât ung peu sur les actions de Estuqueley et du filz du dict Fitz Maurice, affin de l'esclarcyr en ce qui se brassera par dellà contre elle. Sur ce, etc. Ce Ve jour de janvier 1574.

CCCLXe DÉPESCHE

--du XIIe jour de janvier 1574.--

(_Envoyée par le cappitaine Mazin d'Albène._)

Explications sur l'entreprise tentée contre la Rochelle.--Assurances données par le roi que l'édit de pacification sera maintenu.--Négociation du mariage.--Protestation de dévouement de l'agent de la Rochelle.--Efforts de l'ambassadcur pour empêcher les Anglais de former une entreprise contre la France.

AU ROY.

Sire, la dépesche de Vostre Majesté, du XXIXe du passé, laquelle le cappitaine Mazin m'a rendue le VIIIe d'estui cy, m'a esté ung argument tout à propos pour aller trouver ceste princesse, à laquelle j'ay faict entendre que les choses de la Rochelle avoient passé et estoient maintenant en l'estat que me l'avez mandé, et luy en ay faict voyr le mémoire que j'en ay trouvé dans vostre pacquet, ensemble ung extraict de celle partye de vostre lettre qui en parle en très bonne façon. Et ay estimé, Sire, qu'il estoit expédient d'en uzer ainsy, parce que je sçavoys bien que desjà l'on en avoit parlé, tout aultrement que de ce qui est, à la dicte Dame; et que ceulx, qui craignent le succès du propos de Monseigneur le Duc, luy avoient discouru que vostre lieutenant en Poictou n'eût jamays ozé attempter à la surprinse de ceste ville, ny à rompre vostre édict, ny n'eussent, deux ou trois des compagnyes de voz ordonnances, marché jusques bien près du lieu, sans commandement de Vostre Majesté; et avoient faict, de cella et de l'armement qu'ilz disent qui s'appreste en Normandie, et de la prinse de huict ou dix navyres angloys qui ont esté nouvellement combatus, à leur retour de Bourdeaulx, par des navyres françoys qui les ont ammenés, une grande déduction à la dicte Dame pour luy imprimer que, en nulle sorte, se pourra jamays bien establir amityé, aulmoins qui soit de durée, entre Vostre Majesté et les Protestants; dont, par les arguments que je luy ay admenés au contrayre, qui ont esté les plus vifs que j'ay peu, j'estime luy avoir beaucoup diminué ceste opynion.

Néantmoins, de ces accidants et de ce que, possible, son ambassadeur luy a escript, elle a encores ceste foys différé de me faire sa responce, bien que je l'en aye extrêmement pressée, et que mes instances n'ont esté petites, et que je sçay bien que, dès devant hier, ses conseillers luy avoient, là dessus, donné leur advis conforme, ainsy que j'entends, à ce qu'ilz avoient tousjours conseillé: qu'elle se debvoit marier et qu'elle debvoit entendre à cest honnorable party de Monseigneur, pourveu qu'elle s'en peult complayre. Mais elle m'a remis à Hamptoncourt, s'excusant que, à cause que le souspeçon de peste la contreignoit de partir trop soubdain d'icy, et qu'aulcuns de ses conseillers estoient absants, elle ne me pouvoit résoudre, jusques à ce qu'elle fût au dict lieu, mais que, sans aulcun doubte, elle me résoudroit, dans ceste procheyne sepmayne, sans plus de remises. Et je vous supplye très humblement, Sire, de croyre que je ne perds heure, ny momant, de la sollicitation qui se peut mectre en cest affère; et, encor que la lettre de crédict ne soit poinct arrivée, je n'ay layssé de faire valoir, le mieulx que j'ay peu, l'assurance, que m'avez mandée, que me l'envoyeriés. Et ay dict à milord trésorier et au comte de Lestre que vous ne vouliés prescripre à l'ung ny à l'aultre ce qu'entendiés de fère pour eulx, car dellibériés de commettre aultant que montoit la mesmes personne et la grandeur et la fortune de Monseigneur, vostre frère, le tout en leurs meins, et que leur loyer surmonteroit indubitablement et vos promesses et leur espérance; mais qu'en l'endroict des personnes, ès quelles ilz estimeroient estre bon d'uzer quelque présente libéralité, qu'ilz la promissent ardiment pour vous, car vous y satisfferiés entièrement, et me feriés venir jusques à cinquante et soixante, et cent mille escus pour y fournir à leur discrétion, ce qui n'a esté prins que de très bonne part. Et à quelques aultres propos, bien esloignés de cella, j'ay sondé le Sr Acerbo s'il auroit moyen de fournir, icy, de l'argent; qui m'a dict qu'il fournira tousjours, en ceste ville, jusques à cent mille escus, sur la lettre du Sr Orace Russelin et sur celle du sieur Jehan Baptiste Gondy, et qu'il ne fault sinon qu'on accorde de quelque assignation par dellà avec l'ung d'eux pour estre rembourcé, au cas que leur crédict soit employé icy, et que, s'il ne l'est poinct, l'on leur rendra leur lettre. De quoy j'ay desjà prins parolle du dict Sr Acerbo.

Et après, Sire, que j'ay eu communiqué à la Royne d'Angleterre et aulx seigneurs de son conseil ce que m'avés mandé de la Rochelle, je l'ay faict sçavoyr aulx gentilshommes et aultres vos subjects qui sont icy, desquelz y en y a eu qui n'ont peu contenir les larmes du grand ayse, qu'ilz ont receu, de la déclaration de Vostre Majesté, et de ce que leur voulés maintenir vostre édict; ny pas ung d'eulx n'a dict, ny monstré semblant aulcun, de vouloir devenir aultres que très humbles et très obéissantz subjectz de Vostre Majesté. Et l'agent de la Rochelle, sur toutz, s'est resjouy de la susdicte déclaration, et m'a instamment requis de vous supplyer très humblement, Sire, qu'il vous playse ne croyre que, de la part de ceulx de sa ville, ny en général, ny en particullier, il soit venu aulcun advertissement, ny plaincte, ny remonstrance de ce faict en ceste court; et que seulement ung homme qui estoit présent, quand les choses furent descouvertes, estant, d'avanture, arrivé icy pendant le premier bruict qui en couroit, il a esté appellé devant le comte de Lestre pour dire ce qu'il en sçavoit; et qu'il me promettoit, devant Dieu, qu'il ne s'estoit traicté ny se traicteroit rien, icy, par ceulx de sa ville, qu'il ne m'en fît participant, affin que je fusse tesmoing que leurs déportements n'estoient que de loyaulx et fidelles subjects de Vostre Majesté. Par quoy je luy ay permis de fère sçavoir à ceulx de sa ville la façon dont Vostre Majesté avoit escript, par deçà, de ce faict.

J'ay mis toute la dilligence, qu'il m'a esté possible, et ne cesse encores par les meilleurs moyens, que je puis, de destourner celle dellibération, que je vous ay mandée qu'on mettoit en avant, touchant la dicte ville de la Rochelle et ce quartier de la Guyenne qui est entre la Loyre et la Garonne, et pense avoyr faict quelque commancement de la divertyr. Néantmoins, parce que ceulx de la nouvelle opinyon ne se peuvent encores bien rassurer de ces rescentes souspeçons, et que ceulx cy arment et équippent navyres et font quelque description de gens de guerre, pour envoyer, ainsy qu'ilz disent, en Irlande, je supplye très humblement Vostre Majesté de fère advertyr, secrettement, les gouverneurs, tout le long de vostre coste, qui regarde la mer de deçà, qu'ilz ayent à se tenir sur leurs gardes, bien qu'on ne m'a jamays annoncé icy plus de paix ny d'amityé qu'on faict maintenant. Et sur ce, etc.

Ce XIIe jour de janvier 1574.

CCCLXIe DÉPESCHE

--du XVIIIe jour de janvier 1574.--

(_Envoyée exprès jusques à Calais par la voye du Sr Acerbo._)

Mission du baron d'Aubigny, envoyé en Angleterre par le roi d'Espagne.--Négociation des Pays-Bas.--Affaires d'Irlande.--Nouvelles de la Rochelle.--Inquiétudes causées à Londres par les armemens préparés en France et les nouvelles prises faites par les Bretons.--État de la négociation du mariage.

AU ROY.

Sire, le baron d'Aubigny, de Bourgoigne, est ce gentilhomme que le grand commandeur de Castille a envoyé devers ceste princesse, lequel parle assez bien le langage de ce pays, car il a esté nourry page de la feue Royne Marie d'Angleterre, et est arrivé, le XIIIIe de ce moys, en ceste ville, et, le troysiesme jour après, il a passé oultre à Hamptoncourt. Les deux commissayres des Pays Bas, qui estoient avecques luy, sont encores, derrière, à Donquerque, parce qu'ils n'ont voulu passer deçà sans ung saufconduict de la dicte Dame, laquelle le leur dépescha hier; et ilz seront, de brief, icy, pour vacquer quelques moys à radresser l'entrecours, et accorder les différants des prinses, s'ils peuvent. Je ne sçay encores comme l'affère leur succèdera.

Les quatre cappitaynes, qui doibvent aller en Irlande, ont faict la monstre de leur huict centz hommes, et ont touché deniers. Ilz s'achemineront dans deux ou trois jours; et j'entends qu'on les haste ainsy de partir, parce qu'il est venu nouvelles que les Angloys ont esté, de rechef, bien battus de dellà, et l'ung des filz du milord Housdon tué, et que le comte d'Essex est asssiégé en ung destroit de pays, où, s'il n'est secouru dedans ung moys, il sera contrainct de se rendre; et a mandé que le comte d'Esmond a faict ligue avec trois aultres comtes du pays, qui dellibèrent de mettre chacun dix mille hommes en campaigne, à ce prochain printemps, oultre le secours qu'ilz attandent de Mac O'Nel l'escossoys. Dont ceulx cy se trouvent assés empeschés comme remédier à cest affère, et mesmement qu'on leur mande que les Irlandoys, lesquels on disoit que s'enfouyeroient à la première harquebouzade qu'ilz orroient, se monstrent aultant ou plus assurés harquebouziers que les Angloys, dont souspeçonnent qu'il y ayt des françoys et hespaignols parmy eulx, qui les dressent ainsy et qui les conduysent.

Quand au faict de la Rochelle, ce qu'il vous a pleu, Sire, dernièrement m'en escripre, a faict que, en ceste court, ny parmy les Angloys, ny encores parmy voz subjects qui sont icy, l'on n'en parle plus de la façon qu'on faysoit, et que chascun commance de se proposer des considérations fort apparantes pour juger que l'entreprinse n'a esté dressée, ny du sceu ny du commandement de Voz Majestez Très Chrestiennes. Il est vray que, en l'endroict des ungs, ny en l'endroict des aultres, parce qu'ilz sont touts assés ombrageux et deffiants, je ne puis, pour encores, advancer guyères que de les fère demeurer paysibles, et sans rien mouvoir, jusques à ce qu'ils voyent comme les choses procèderont, et comme ceulx de Languedoc se réduyront, et qu'est ce que résultera de ceste assemblée de conseil que Vostre Majesté tient maintenant à St Germain en Laye, car monstrent que, jusques allors, ilz ne pourront guyères bien déposer la crainte et l'espouvantement où ilz sont. Et si, m'a t on, depuis deux jours, Sire, confirmé cella mesmes, que je vous ay naguyères mandé, touchant recevoir des forces d'Angleterre en ce quartier de la Guyenne qui est entre Loyre et Garonne, et susciter là une grande révolte contre Vostre Majesté. En quoy, encores que je n'espère estre si endormy, si l'on en venoit à des actes prochains, que je ne vous en puisse bien advertyr, si vous suppliè je très humblement, Sire, de faire cepandant sonder, par vos lieutenants et gouverneurs, s'il y a estincelle aulcune de telle impression ès cueurs de voz subjects au dict pays; car je confesse que cest advis me vient d'ung endroict, d'où, d'aultres foys, l'on m'a interpretté les actions de ceulx de la nouvelle religion en tout aultre sens que je ne l'ay, puis après, peu vériffier, ny qu'il ne s'est à la fin trouvé.

Tant y a que ceste princesse ne m'a peu dissimuler qu'on n'ayt mis peyne de luy donner une malle impression de la prinse de ces dix navyres, qui a esté faicte sur ses subjects, en allant et retournant de Bourdeaulx, et de ce qu'on luy a dict que, dans la rivyère de Bourdeaulx, Vostre Majesté faict tenir deux grands navyres de guerre touts prets, et ung en Brouage, et quatre fort grands à Brest, quelque autre nombre à St Mallo, cinq au Hâvre de Grâce, sept à Dieppe, et vingt huict navires bretons, de cent et six vingts tonneaulx chacuns, à Callays, qui y sont depuis deux moys, et les gens de guerre toutz prets, en Picardye, pour les embarquer. A quoy, encor que je luy aye abondamment satisfaict, je sents néantmoins qu'on la veult, par là, mettre en allarme, affin que, de son costé, elle face aussy armer et mettre hors aulcuns de ses grands navyres de guerre, comme je ne fay doubte qu'on ne la conduyse facillement à cella; et que sir Artus Chambernan et Me Hacquens qui ont esté, ces jours passés, fort négociants en ceste court, n'obtiennent aussy commission d'armer des vaisseaulx, vers le Ouest, pour courre ceste mer estroicte, ou pour estre prets à toutes occasions. A quoy j'auray l'œil le plus ouvert, que je pourray, pour en advertyr incontinent Vostre Majesté.