Correspondance diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Second Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575

Part 9

Chapter 93,832 wordsPublic domain

Je ne sçay si, par l'entremise d'aulcuns seigneurs qui se monstrent ennemys et contraires de telles entreprinses, lesquelz je ne fauldray de bien employer, et par la survenue des affaires d'Irlande, et qu'encores les différans des Pays Bas, ni ceulx d'Escoce, ne sont bien accommodez, nous pourrons évitter une partie de cest orage, ou au moins déclaration de guerre; tant y a que je desire qu'on contante aulcunement la dicte Dame sur la délivrance et restitution des biens de ses subjectz, affin de nous constituer toutjours en meilleure cause, et ne luy donner l'occasion à elle, par noz difficultez, de s'accommoder plus facillement avec aultruy, pour tant plus convertir ses entreprinses à nostre dommaige.

Elle est travaillée, à la vérité, en Irlande par le frère du comte d'Esmont, lequel comte estant dettenu en la Tour de Londres à la poursuyte, comme on dict, du comte d'Ormont, milor Sideney, gouverneur d'Irlande, a faict appeler son dict frère pardevant luy pour venir respondre de certains excez, et l'a faict aussi convenir sur la restitution d'aulcunes terres, que aulcuns Anglois aclament leur apartenir par donnation des roys d'Angleterre, lorsqu'ilz conquirent le pays, ayant esté mandé de les adjuger à la partie qui en exibera meilleur tiltre, là où n'estant accoustumé d'uzer au dict pays d'aultres tiltres ny documens que de quelque preuve d'ancienne possession par tesmoing, le dict frère n'a compareu à l'une ny l'aultre assignation, dont voulant le gouverneur procéder contre luy comme rebelle, il s'est miz aulx champs; et le jeune frère du comte d'Ormont s'est joinct avecques luy, ensemble Estuquetay, qui despuys a esté prins et admené en ceste ville; tant y a que le dict d'Esmont, avec l'ayde de ceulx qui demandent la messe, est demeuré maistre de la campaigne et a prins deux fortz sur le gouverneur et va toutjour gaignant pays.

Aussi s'entend que le Chef Onel a accordé mariage avec la veufve ou avec la fille de feu Jammes Maconel d'Escoce, et que mille ou douze centz Escossoys saulvaiges, catholiques et bons soldatz, s'aprestent de passer en Irlande, pour se trouver aulx nopces, ce qui met ceulx cy en doubte qu'ilz y veulent attempter quelque chose.

Et faict ceste Royne dilligence d'envoyer promptement le secours de trois mil hommes, que j'ay cy devant mandé, avec bon nombre de toutes monitions de guerre, et a l'on, ces jours passez, arresté par tout ce royaulme les vagabondz et gens sans adveu, pour aussi les y envoyer, dont l'on en a assemblé ung bon nombre.

L'ambassadeur d'Espaigne, qui est meintennant sans gardes, et est visité de ceulx qui ont affaire à luy, bien qu'il ne sorte encores de son nouveau logis, a desjà donné satisfaction de luy à ceste princesse, ainsy qu'elle mesmes me l'a dict, c'est qu'il a excusé aulcunes siennes lettres, qui sembloient l'avoir offancée, disant qu'elles ont esté prinses en aultre sens qu'il n'avoit onques entendu les escripre, et que toutjour il avoit honnoré la dicte Dame et desiré conserver la paix et amytié qu'elle a avecques le Roy, son Maistre, et pareillement la dicte Dame l'a faict satisfaire à luy sur sa détention, et qu'elle ne l'avoit commandé, sinon pour la démonstration tant violante qu'avoit commencée le duc d'Alve, comme s'il eust vollu passer à une manifeste déclaration de guerre, et qu'il sembloit que le tout fût procédé du dict ambassadeur, mais puysque l'ung et l'aultre monstroient, à ceste heure, qu'ilz n'avoient que toute bonne affection à l'entretennement de la paix, elle vouloit bien donner à cognoistre au dict ambassadeur que, y procédant ainsy sellon le debvoir de sa charge, il ne recepvroit que toute faveur et gracieuseté d'elle, ainsy que, de ceste heure, elle le gratiffioit très volontiers de sa liberté.

Et semble qu'il a esté raporté à la dicte Dame que le Roy d'Espaigne a mandé au duc d'Alve de ne prendre aulcune deffiance d'elle, ny penser qu'elle luy veuille mouvoir guerre, parce qu'il ne pouvoit croyre qu'elle ne se souvînt de l'obligation de la vie, qu'elle luy debvoit, de la luy avoir saulvée, lors qu'à grand difficulté, quant il estoit en ce royaulme, il avoit interrompu et faict révoquer le jugement de mort, qui estoit desjà tout conclud et arresté contre elle[9].

[9] A son arrivée en Angleterre, au mois de juillet 1554, Philippe avait obtenu de la reine Marie, qu'il venait épouser, la grâce d'Élisabeth, retenue prisonnière par sa soeur depuis le 11 mars, comme ayant trempé dans la conjuration de Thomas Wyatt, qui avait déjà servi de prétexte à l'exécution de Jeanne Gray.

La difficulté de l'affaire des Pays Bas a tenu, jusques icy, à certains poinctz, qui empeschoient bien fort l'accord;--premièrement, à l'offance que la dicte Dame sentoit, tant de ces lettres qui avoient esté escriptes d'elle, que de la saysie des biens et personnes de ses subjectz en Envers, et de l'injure faicte à son ambassadeur en Espaigne;--secondement, à l'opinion du secrétaire Cecille, lequel ayant descouvert que le duc d'Alve et le dict ambassadeur menoient une pratique pour le débouter de son lieu, il s'esforceoit de disposer contre eulx, en tout ce qu'il pouvoit, la volonté de sa Maistresse et les affaires de ce royaulme;--tiercement, à la restitution des prinses; mais estant ce dernier en bonne voye de composition au grand advantaige de ceulx qui possèdent le butin, et le secrétaire Cecille racointé au dict ambassadeur, facillement l'on est parvenu au premier qui estoit d'adoulcir l'offance que sentoit la dicte Dame.

Or, les articles proposez là dessus par le Sr. Ridolphy, lesquelz j'ay sommairement couchés en ung mémoire, que j'ay envoyé le XXIe du passé, ont esté publicquement présentez en ce conseil, et les remonstrances du dict Cecille, lesquelles on disoit qui seroient fort contraires à iceulx, ne tendent que à ce qui s'ensuyt:--premièrement, à debvoir commancer l'accord par eslire des arbitres sur la dicte restitution, à ce qu'elle soit esgallement faicte et sans fraulde, et que le priz des choses qui ne pourront estre restituées soit raysonnablement faict;--segondement, à lever les gravesses, toles et impostz miz en Envers sur les Anglois;--tiercement, à réformer aulcuns chapitres des anciens trettez, jouxte ce qui en fut remonstré à la dernière conférance de Bruges, en l'an 1561;--et, pour le quatriesme, à rendre l'accoustumée liberté et priviliège à l'ambassadeur de la dicte Dame en Espaigne, et à son agent en Flandres, si elle se détermine d'y en envoyer;--lesquelles choses pourront bien, possible, avant qu'elles soyent bien discutées, aporter quelque longueur, mais non empescher la conclusion de l'accord.

Et j'entendz que desjà un Sr. Thomas Fiesque, qui est naguières venu de Flandres, et le Sr. Anthoine de Goaras, merchant espaignol, ont charge, l'ung de composer de l'argent, et l'aultre des merchandises qui ont esté prinses aulx particulliers, de quoy semble qu'ilz feront merveilleusement bonne et grasse la condition d'aulcuns seigneurs de ceste court; et, quant à la restitution des choses advouhées par les deux princes, et aussi touchant l'injure publique, dont l'ung et l'aultre se plaignent, cella sera remiz aulx depputez qui n'y auront grand peyne.

Les affaires de la Royne d'Escoce demeurent en suspens, attandant la déclaration, que Monsieur, frère du Roy, envoyera sur la cession, qu'on dict qu'elle luy a faicte du tiltre de ce royaulme, et atandant aussi les depputez, que le comte de Mora doibt envoyer, lesquelz il n'a peu encores dépescher pour estre occupé ez parties du Nort, bien qu'il s'entend que les comtes d'Arguil et de Honteley se soyent accommodez avecques luy.

Et incontinent après le retour du dict Bourtic, et l'arrivée des dictz depputez, j'espère qu'on commancera de procéder, à bon escient, au restablissement et restitution de la dicte Dame, à quoy on a miz grand peyne de bien disposer la Royne d'Angleterre; et semble que la dilligence et vifve sollicitation, que les principaulx de ce royaulme luy en font, l'ayent réduicte à n'y pouvoir plus contradire ny dissimuler, et mesmes le secrétaire Cecille, qui sembloit y contrarier, porte meintennant le faict, et est à espérer que non seulement elle recouvrera son royaulme, mais qu'on l'asseurera du tiltre et succession de cestuy cy après le décès de sa cousine; et à cella se déclairent les principaulx du pays, et y concourt la faveur du peuple, et s'estime que la Royne mesmes d'Angleterre, encor qu'il luy en face, possible, bien mal au cueur, n'entreprendra pourtant de s'y opposer.

AULTRE MÉMOIRE AU DICT Sr. DE VASSAL.

Despuys deux moys, aulcuns seigneurs de ce conseil m'ont faict dire que, se trouvant la Royne d'Angleterre pressée par ses subjectz de prandre aulcun bon ordre sur les différantz des Pays Bas et sur la souspeçon de guerre où l'on vivoit avecques la France et l'Espaigne, et aussi sur les affaires de la Royne d'Escoce, pareillement à déclairer son successeur et à restablir le commerce de la mer à ses subjectz, finallement à réprimer ceste sublévation commancée en Irlande en dangier qu'elle la voye bien tost s'estendre plus avant si elle ne pourvoit promptement à tout ce dessus;

La dicte Dame, pour aulcunement se démesler de si grandes difficultez, avoit pensé qu'elle feroit mettre en avant aulcun propos de son mariage avecques le Roy, ou bien avecques le Roy d'Espaigne, dont, possible, j'en ouyrois bien tost parler, mais qu'il failloit que je demeurasse tout adverty de n'en croyre rien, car ce n'estoit que pour amuser le monde et gaigner le temps.

Et le XXVIIIe du passé, en une audience que je heuz de la dicte Dame, sur la fin des propoz elle me demanda si les nouvelles qu'on disoit de ces mariages du Roy avec la seconde de l'Empereur, et de l'aynée avec le Roy d'Espaigne, estoient véritables; à quoy je répondiz que je n'en sçavois du tout rien, et qu'il ne m'en avoit esté mandé ung seul mot de France;

Mais que, avant partir, j'avois bien sceu qu'il avoit esté quelque foys parlé de l'aynée avec le Roy, et que mal ayséement, s'il y avoit miz affection, vouldroit il meintennant entendre à changer; mais que j'estimois que là où il estoit à ceste heure, l'on y parloit bien d'aultre matière que de nopces. Ce que je luy vouluz dire ainsy, sentant la grande jalouzie qu'elle a, quant elle entend que leurs Majestez Très Chrestienne et Catholique s'allient ainsy plus estroictement entre eulx.

Elle me répliqua qu'on luy avoit dict que les choses en estoient si avant qu'elles valloient aultant que faictes, adjouxtant que le Roy et Monsieur estoient à ceste heure de taille et de force, et si parfaictement sains et en bonne disposition, qu'il n'y avoit plus dangier de les maryer, et que, à manyer armes et estre bien à cheval, le Roy ressembloit desjà le feu Roy, son père, qui avoit esté le plus adroict prince de son temps, et Monsieur avoit changé ses coustumes de court en aultres plus braves et difficiles entreprinses, qui faisoient merveilleusement bien parler de luy.

Je miz peyne de confirmer son honneste discours le plus à la louange de l'ung et de l'aultre, sellon la vérité, que je peuz, et après, elle suyvit à me dire que premièrement pour le Roy, et puys pour Monsieur l'on avoit quelque foys miz en avant le party de la princesse de Portugal, et qu'au regard de celluy là elle ne seroit encores estimée hors d'eage.

Je luy diz que ung chacun à la vérité s'esbahyssoit bien fort comme elle faisoit tant de tort aulx grandes qualitez, que Dieu avoit miz en elle, de beaulté, de sçavoir, de vertu et de grandeur d'estat, pour ne vouloir laysser aulcune belle postérité après elle pour y succéder;

Que nul ne debvoit pas trouver mauvais qu'elle y vollût bien penser, puisque Dieu luy avoit donné de quoy pouvoir eslire: car n'y avoit prince qui ne s'estimât bien heureux, si elle le vouloit choysir, et que aussi croyois je, à la vérité, qu'il fauldroit qu'elle en vînt là d'elle mesmes, parce que nul ne s'ingèreroit dorsenavant de s'y offrir, mais que je voulois bien dire qu'à faire une bonne et droicte eslection, je ne voyois qu'il y eust rien de meilleur, ny plus desirable en toute la chrestienté, pour les princesses à marier, que ces trois princes de France, filz du Roy Henry, dont l'aisné estoit très digne Roy, vray successeur de son père, le second tant royal en toutes sortes qu'il ne luy failloit qu'une coronne, et le troisiesme correspondroit sans doubte à ses deux aisnez.

Elle respondit que le Roy ne vouldroit poinct d'elle, et qu'il se tiendroit tout honteux de monstrer, à une entrée à Paris, une Royne pour sa femme, qui parût si vieille qu'elle feroit, et qu'elle n'estoit plus en eage pour sortir de son pays, comme avoit faict la Royne d'Escoce, quant on la porta bien jeune en France.

Je diz que, quant ung tel ou semblable mariage adviendroit, qu'il se commanceroit la plus illustre lignée qui eust esté, mille ans a, au monde de l'extraction des deux plus nobles et plus anciennes coronnes des chrestiens, et qu'il sembloit à son propoz qu'elle eust cy devant accusé les ans du Roy et que meintennant elle vollût accuser les siens;

Mais ainsy qu'elle s'estoit bien conservée contre ses ans, de sorte qu'ilz ne luy avoient rien emporté de sa beaulté, ainsy le Roy et Monsieur avoient si bien aproffité les leurs, qu'ilz avoient acquiz beaulté, force et taille, telle qu'ilz estoient hommes toutz parfaictz;

Et qu'il debvoit prandre envye à la dicte Dame de faire une entrée à Paris, car elle y seroit la plus honnorée, et bien venue, et bénye, de ce bon et grand peuple et de toute la noblesse de France, qu'en lieu où elle pourroit aller en tout le reste du monde; et, s'il luy estoit grief de passer la mer, possible, entreprendroit quelcun de faire ung si heureux voyage par deçà qu'elle en auroit très grand playsir et contantement.

«Je ne sçay, dict elle, si la Royne l'auroit agréable, car, possible, veult elle une belle fille si jeune qu'elle la puysse dresser à son playsir.»--«Je sçay, respondiz je, que la Royne est si bénigne, et d'une si humaine et gracieuse conversation, que toutes deux n'auriez rien plus agréable au monde que d'estre toutjour ensemble, et de complaire l'une à l'aultre, tesmoing l'honneur et respect qu'elle a toutjour porté à la Royne d'Escoce et qu'elle luy porte encores.»

Au partir de la dicte Dame, Me. Cecille me toucha ung mot des dictz mariages, sur lesquelz tant pour monstrer aulcune bonne affection envers la Royne, sa Mestresse, que pour ne luy laysser une opinion de tant d'alliance et d'intelligence de nostre part avec le Roy d'Espaigne, que cella la fît recourir à luy pour d'aultant se retirer de nous;

Je luy esloigniz assés le party de la seconde de l'Empereur, et luy diz que je voullois tretter avecques luy d'ung aultre mariage, qui seroit le plus à propos du monde, pour l'establissement de ces deux royaulmes et pour la paix universelle de la chrestienté;

Et est attandant que nous en trettions ung jour privéement ensemble, dont plairra à la Royne me mander si ce sera sellon le propos, que Sa Majesté m'en tint à mon partement, en quoy luy plairra considérer cest aultre discours qui s'en suyt.

TROISIÈME MÉMOIRE AU DICT Sr. DE VASSAL.

Les principaulx de ce royaulme tiennent pour résolu que leur Royne ne se mariera jamais, et quant bien elle en feroit quelque semblant, ce ne seroit que pour amuser le monde affin que ses subjectz ne la pressent de déclairer son successeur à la couronne.

Lesquelz subjectz l'en ayant bien fort pressée, au dernier parlement, qui a esté tenu en ce royaulme, elle leur a usé de tant d'artiffices qu'en monstrant de les en vouloir contenter, elle s'en est entièrement démeslée.

Ayant une foys aproché le propos avec l'Archiduc jusques à dresser les articles et conventions matrimonialles, et envoyer le comte de Sussex jusques devers l'Empereur, et puy l'a acroché sur le prétexte de ne pouvoir ottroyer au dict Archiduc, ny à ceulx de sa mayson, aulcun exercisse de la religion catholique, de tant que en ung parlement, qui sur le faict de la religion avoit esté auparavant tenu, elle s'estoit obligée de n'ottroyer jamais chose semblable en ce royaulme.

Et despuys, pour le rompre du tout manda à l'Empereur que, quant elle auroit volonté de prandre party, ce ne seroit d'ailleurs que de la mayson d'Autriche, mais que pour son indisposition elle estoit résolue de n'entendre du tout à pas ung jusques à ce qu'elle se trouvât plus sayne.

Peu de temps après, s'estant le comte d'Arondel vollu esclarcyr de ce qui estoit entre la dicte Dame et le comte de Lestre, et si cella estoit occasion de luy faire ainsy rejecter toutz aultres partys, il persuada au duc de Norfolc, qui est le premier et plus authorisé de ce royaulme, de dire au dict [comte] de Lestre:

Que, pour le debvoir qu'il avoit à la Royne, sa Mestresse, et à sa coronne, comme vassal, et conseiller d'icelle, et encores comme amy du dict [comte] de Lestre, il luy vouloit bien dire que, s'il y avoit quelque chose si advancée entre la dicte Dame et luy qu'il se peult asseurer de l'espouser, qu'il le dict ouvertement et qu'il commançât d'y procéder en quelque bonne façon, qui fût décente, et convenable à la grandeur et importance d'ung tel mariage, et que, de sa part, il luy promettoit de luy estre aydant en tout ce qu'il pourroit; mais, s'il n'y avoit rien de tel, qu'il advisât de se déporter dorsenavant de la familiarité, et trop grande privaulté, dont il avoit usé jusques icy, et de se contanter d'estre grand escuyer, et d'avoir plus d'avancement que nul aultre, sans attampter à l'honneur de la coronne, ny gaster celluy de leur Mestresse; car il le vouloit bien advertir tout franchement, que la noblesse ny les subjectz du royaulme n'estoient pour le luy souffrir;

Et le taxa de ce qu'ayant l'entrée, comme il a, dans la chambre de la Royne, lorsqu'elle est au lict, il s'estoit ingéré de luy bailler la chemise au lieu de sa dame d'honneur, et de s'azarder de luy mesmes de la bayser, sans y estre convyé.

A quoy le dict [comte] de Lestre respondit qu'il le remercyoit, et se tenoit obligé à luy plus que de la vie, pour l'advertissement qu'il luy donnoit, et qu'à la vérité, la Royne luy avoit monstré quelque bonne affection, qui l'avoit miz en espérance de la pouvoir espouser, et d'ozer ainsy user de quelque honneste privaulté envers elle; dont, par l'offre que le dict duc luy faisoit d'ayder son entreprinse, il le constituoit en la plus grande obligation qu'il pouvoit jamais avoir à homme du monde, mais le prioyt de luy donner temps qu'il s'en peult esclarcyr, et, s'il voyoit qu'il n'y peult advenir, luy promettoit de se retirer bien tost; et quoy que ce fût, qu'il avoit la mesmes obligation à l'honneur de la Royne et à celle de sa coronne, que ung bon vassal et conseiller doibt avoir, et qu'en toutes sortes il le vouloit plus soigneusement conserver que sa propre vie.

A quelques jours de là, estant la dicte Dame pressée d'en déclairer son intention, elle respondit tout résoluement qu'elle ne prétandoit d'espouser le dict [comte] de Lestre, dont despuys, les deux se sont portez plus modestement, et luy s'est retiré des grandes despences que, pour y cuyder parvenir, il avoit de long temps entreprinses.

De ces deux démonstrations, et d'une aultre auparavant envers le Roy de Suède, lequel pareillement elle avoit renvoyé, ensemble d'aulcuns propos qu'elle a tenuz touchant d'aultres plus grandz partis, et pour une forme de vivre à quoy elle s'est adonnée, les grandz de ce royaulme tiennent pour chose résolue qu'elle ne prendra jamais mary; et quant bien elle en prendroit, qu'il n'y aura toutesfoys lignée d'elle, estant mal sayne, et que mesmes pour quelque accidant qu'elle a aulx jambes, elle ne sera de longue vie, et que néantmoins elle refouyra tant qu'il luy sera possible de déclairer son successeur.

Pour rayson de quoy ilz commancent d'avoir la dicte Dame et son authorité à moins de respect; mesmes voyantz que ceulx qui prétandent à sa coronne après sa mort, dressent desjà des partiz et ligues bien fortes dans ce royaulme, au grand dangier des testes des plus grandz et de la subversion de l'estat, ilz se déterminent d'y pourvoir de bonne heure par nouvelle assemblée du parlement, encor que la dicte Dame entrepreigne de s'y opposer.

Je me suys enquiz si elle avoit aulcune jeune parante à maryer, qu'elle peult déclairer son héritière à sa dicte coronne; mais l'on ne sçayt qu'elle en ayt pas une, et ne se parle meintennant que du droict et prétention de trois: sçavoir, de la Royne d'Escoce, des pupilles de Herfort, et du comte de Huintenton.

Dont l'on a miz grand peyne d'esteindre et suprimer, si l'on eust peu, celluy de la Royne d'Escoce, par l'impression qu'on donnoit à la noblesse de ce pays des choses advenues du murtre du feu Roy d'Escoce son mary, et de celles qui estoient advenues avec le comte de Boudouel.

A quoy semble que ceste Royne, pour quelque jalouzie qu'elle avoit, se soit quelquefoys inclinée, et qu'encor qu'elle ayt toutjour bien fort tandu à luy conserver sa personne, qu'elle ayt néantmoins layssé courir ce qui touchoit à son honneur, ainsy que mesmes despuys naguières, estimant que la venue de Duglas confirmeroit quelque chose de ce qu'on en avoit parlé cy devant, elle luy a octroyé le congé, contre l'opinion du conseil, de l'aller veoir; de sorte que l'ung des grandz dict que, si le comte Boudouel mesmes venoit, il seroit facilement admiz à l'aller trouver.

Le secrétaire Cecille avoit esté jusques icy bien fort contraire à la dicte Dame, pour advancer le droict de ceulx de Herfort, qui sont en sa tutelle, et sont de la mayson de Sommerset, de laquelle il est serviteur; pareillement le garde des sceaux, et les évesques et ministres de la nouvelle religion, ont fort porté et portent le faict du comte de Huintenton, beau frère du comte de Lestre, craignans, si elle parvient à la coronne, qu'elle n'extermine leur dicte religion.

Tant y a qu'il se veoyt que, par l'apuy du duc de Norfolc et du comte d'Arondel, du comte de Lestre, du comte de Pembrok, de celluy de Sussex, des principaulx seigneurs du Nort, et aultres de ce royaulme, le droict de la dicte Dame va prévalloir dessus toutz ceulx qui y prétendent; dont le dict comte de Lestre, en faveur principallement du duc de Norfolc, semble avoir entreprins d'y donner bonne conduicte, sans pour ce offancer en rien la Royne d'Angleterre, se préparant par là ung refuge à l'advenir contre tant d'ennemys et d'envyeulx qu'il s'est acquiz en ce royaulme.

Et desjà a commancé dire à la Royne, sa Mestresse, qu'il luy failloit regarder de bonne sorte à ce qu'elle avoit à faire en l'endroict de la Royne d'Escoce, et en sortir si bien une foys que cella ne luy empeschât d'entendre à ses aultres affaires, et qu'il n'en fût jamais plus parlé; en quoy sembloit qu'il n'y eust que ung de deux moyens, ou de mettre entière fin à la dicte Dame, ou de la restablir bien tost en son estat:

Que si elle avoit pensé ou desiré la fin de ceste princesse, il la suplioyt de regarder ce que sa propre conscience luy en disoit, et là où en yroit sa réputation, et quel grief exemple elle proposeroit à elle mesmes et à toutz les aultres princes souverains, qui sont aujourdhuy au monde.